lundi 3 décembre 2018

Une femme, des hommes et des bêtes *** 1/2

Il nous a demandé quels modèles façonnaient nos introductions. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures, le monde s'agitant violemment autour de nous, il n'est pas nécessaire d'arpenter le sol accidenté de la Terre pour se convaincre du bien et du mal qui se dégagent de chacun d'entre nous, et de soi-même. Rien ni personne en particulier ne nous inspire, on prend exemple sur ce qui forge l'être humain. On commente l'essai de Claire Varin, Animalis.

Si le genre entre peu dans nos habituelles chroniques, on a fait exception pour cet essai mettant en vedette non des humains mais des animaux. Il est rare, à notre connaissance, qu'une écrivaine leur réserve une place de choix où chacun devrait s'instruire. Si nous pensons tout savoir de nos amies les bêtes, Claire Varin s'empresse de nous dissuader, faisant preuve d'une compassion pénétrante pour les défendre. D'entrée de jeu, elle prend la main du lecteur, en fait son complice. Tel un préambule, elle nous ouvre sa maison qu'elle partage avec le « père nourricier » de leurs animaux. C'est dit avec une tendresse ironique, l'homme en question, l'accompagnant de temps à autre dans ses voyages animaliers. Puis, la narratrice nous fait part de son amour inconditionnel pour les animaux depuis son jeune âge. Révélation qui ne pouvait qu'aboutir à un livre. Quête résultant de ses déplacements passionnés mais réalistes auprès d'animaux qui lui tiennent à cœur, il lui faut tester l'humain envers ses amis à quatre et deux pattes. Comportement parfois peu louable quand l'animal devient objet, délaissant son titre de sujet. L'essayiste ne ménage personne, surtout pas le lecteur à qui elle relate les maltraitances que subissent les bêtes, domestiques ou sauvages. Elle souhaite que la nature se venge, ayant si facilement « mal aux animaux, aux enfants, aux arbres, à tout ce qui appelle une protection dans la sombre société des hommes [ ... ] » N'aimant pas tourner en rond, elle a posé sa candidature au programme de Spoken Word du Banf Centre, institution internationale vouée aux arts et à la créativité, au cœur des Rocheuses. Ayant été acceptée, elle s'envolera vers les montagnes inscrites au patrimoine de l'UNESCO et vers les bêtes en liberté.

Avec beaucoup de lucidité et douée d'un grand sens de l'observation, Claire Varin, escortée de guides professionnels qui consacrent leur temps, et leur probité, au règne animal, elle dépeindra les loups hors et dans leurs refuges, nous assurant que cet animal timide est pourchassé, telles des bêtes nuisibles. Il est donc peu probable d'en croiser un dans une forêt. Toute raison aussi stupide soit-elle s'avère une occasion de les tuer. Cela se produit malheureusement dans tous les pays européens et américains. Ici, en Alberta. Il fut un temps où fermiers et propriétaires terriens jouissaient de dix mois pour s'en donner à cœur peu scrupuleux. Dans les parcs nationaux, ils sont protégés au même titre que la flore locale. Il y a aussi les autres, ceux destinés à la boucherie, l'accablant pillage des braconniers qui, en 2012, en Afrique, ont décimé vingt-deux mille éléphants. Le Québec n'est pas épargné quand nous apprenons que vingt-cinq mille animaux sont abandonnés chaque année. Aucune issue à proposer, sinon l'euthanasie. Autre abattoir... Heureusement, nous apaisent les moments à marcher le long d'une rivière. Le confort des animaux domestiques soulage la narratrice de tant de misère à leur égard. Misère aussi personnelle quand la mère meurt et que se profile la vente de la maison familiale, discrétion pudique de la narratrice qui narre sans se lamenter ouvertement. On a apprécié ces événements relatés sans démonstration excessive. La mort des deux chattes, le chagrin incommensurable partagé avec l'homme de sa vie, « ours bouddhiste » qui fait son possible pour alléger la sensibilité à fleur de peau de sa compagne. Les réminiscences, faisant revivre chats et mère, s'entrecroisent sans jamais se dissocier du bestiaire, comme pour souffler un peu, raccommoder le fil du temps et celui, plus précaire, de la mémoire. D'où le jaillissement subit de la narratrice vers le soleil, pour se « réchauffer les entrailles ». Où qu'elle se trouve, elle ne perd jamais de vue le comportement des humains. Ici, les touristes qui se montrent un peu infantiles face aux exhibitions attrayantes de dauphins. Elle nous avise d'une triste réalité : l'exploitation des mammifères aquatiques, amusant le quidam.

La curiosité, souvent, tient lieu d'ouverture d'esprit, d'un désir instinctif d'aller au-delà de ce dont nous sommes capables. Claire Varin sera attirée par les parcs animaliers, les zoos, là où sont retraités des lions, des gorilles, des éléphants, toujours sous la vigilance d'un guide pragmatique. La visite du zoo de Granby est particulièrement riche en émotions quand la promeneuse disserte sur la variété des animaux occupant un espace qui leur est aménagé. Des miracles opèrent quand elle obtiendra la permission de visiter le refuge Pageau, créé dans les années 1980 par Michel Pageau et son épouse. Elle dépeint avec une immense bonté les bêtes qui s'agitent autour d'elle, cobayes rescapés de laboratoires, faisant à nouveau confiance en la gente humaine. Arche de Noé où s'ébattent les oiseaux, s'expriment les ours, se meuvent les louves et la meute, ces dernières particulièrement admirées par la visiteuse. Même constat quand on la retrouvera au parc national de la Mauricie. Les loups ayant été, depuis la nuit des temps, considérés comme de dangereux prédateurs qui ont alimenté bien de fausses idées à leur sujet, confirme l'auteure.

Retour au Banf Centre quitté un an plus tôt. L'écrivaine entraine le lecteur dans une église où se déroule une cérémonie de bénédiction des animaux. Nous ne manquerons pas de la suivre, les détails savoureux dont elle nous gratifie piquant notre ignorance. Son guide, Peter, l'invite à une manifestation pour la protection des parcs nationaux. Elle y croisera des personnes qui l'aideront à rencontrer des grizzlis. Dernière étape de ce fabuleux périple, celui-ci exposant l'endroit et l'envers de sa lumière et de ses ombres. Le charme grinçant de ce livre nous a séduite, nous intéressant, de loin ou de près, au monde enchanté des animaux, au monde discutable des humains. Certains les secourent, les respectent, d'autres les maltraitent, les tortures, les tuent. Qu'inspire au juste l'univers animal, insufflant naturellement des comportements complexes ?

Essai simple d'accès, l'écriture fluide, la réflexive pensée, ne rebutant à aucun moment le lecteur à voir plus loin, se baladant d'un chapitre à l'autre sans aucune contrainte. Le récit est pétri d'un allocentrisme éclairant, d'un savoir impressionnant sur le règne de tous ces amis à plumes et à poils. Amour inlassable des animaux de la part de Claire Varin, sans ne jamais tomber dans un douteux anthropomorphisme mais s'étonnant que des humains cultivés, qui les étudient, doutent de leur sensibilité émotive. On dirait que plus proche adhère le sujet, plus dérangeant il se pose. La fin du livre tire sa conclusion sur une question déroutante mais tellement véridique, nous faisant prendre conscience de notre état de prédateur toxique. Les animaux étant nos amis, les mange-t-on ? Interrogation se projetant vers l'avenir animal et sur nous-mêmes.


Animalis, Claire Varin
Leméac Éditeur, Montréal, 2018, 117 pages






 

lundi 26 novembre 2018

Les ombres menaçantes de la lune *** 1/2

Ce qui est terrifiant à nos yeux, c'est de voir un homme qui se dit moderne, émancipé, ouvert à toutes les causes, vouloir devenir ce qu'il n'est pas. À ce jeu du chat et de la souris avec soi-même, on se heurte à des murs qui, livrant leur écho, nous rappelle qu'il est indigne et mensonger de tromper celui ou celle qui se trouve en face. Les miroirs reflétant une fausse personnalité finissent tous par exploser, semblable au célèbre tableau de René Magritte. On parle des nouvelles de Françoise Major, Le nombril de la lune.

On ressort de ces textes avec l'impression étrange d'avoir été souvent en danger. On a ressenti des creux de vagues sournoises, comme dans la nouvelle Socorro où une mère et son jeune fils, se baignant imprudemment, ont failli être emportés au large du Pacifique. Nous sommes à Mexico, le temps de faire connaissance avec de jeunes protagonistes qui vont et viennent, aux limites de la méfiance, mais toujours sur la brèche de l'art de vivre avec peu de moyens, sinon ceux du bord, comme nous disons. Hoy por mi, manana pour toi, nouvelle où le danger se personnalise. Un matin, le narrateur s'en va à son école d'informatique. Il est six heures quinze, le lieu où marche le jeune homme est désert, le décor peu rassurant, il vient de pleuvoir. Aucune possibilité d'échapper à l'homme qui s'est approché de lui, le menace d'un pistolet, d'un couteau, « quoi d'autre ? » Un dialogue s'établit entre les deux hommes, une entente particulière sauvera la vie de l'étudiant. Intarissable menace qui, nuit et jour, poursuit le narrateur, terriblement révélée dans la nouvelle Numéro 140301751, soit la disparition de quarante-trois étudiants d'Ayotzinapa, le 26 mars 2015. Ils ne furent jamais retrouvés, ni vivants ni morts. Tous les textes, sans se référer véritablement à ce tragique événement, s'en inspirent, les ombres mouvantes ne cessant, entre gravité et dérision, d'informer le lecteur de ce qui se passe d'insolite à Mexico, ville envoûtante. L'air de ne pas considérer les choses trop sérieusement, l'écrivaine, qui a vécu six ans dans cette capitale, prend le risque, à travers des personnages éloquents, d'inventer quelques fables où le danger est bien réel. Que ce soit à l'occasion d'une fête d'anniversaire, au moment de larguer un chien infidèle, de dépeindre un migrant de retour au pays, garant de ses privilèges, le regard de l'écrivaine posé sur les êtres humains que ses narrateurs et narratrices côtoient, est empreint de symboles inavoués, d'intentions que ne dément jamais une certaine passivité désespérée. Lot encombrant d'une jeunesse déterminée. Le récit, La muchachada, s'avère un ramassis éparpillé d'une société microcosmique venue fêter l'anniversaire de Fercho, jeune homme de dix-huit ans. Cela se passe dans la maison du père du narrateur, le vieil homme vivant seul dans cette demeure qu'il a construite lui-même. Son fils se souvient et narre comment la soirée et la nuit se sont déroulées. Le père, exaspéré du tintamarre environnant, est sorti de sa chambre, témoignant d'une génération qui connaissait peu le plaisir de fêter bruyamment, ou de fêter, simplement. Un texte évocateur soulignant la mésentente subite entre un père silencieux, un fils exubérant, en même temps que la ville s'éveille, accentuant les odeurs fétides des abus des invités qui ont fui la colère du vieil homme. On a senti dans cette ambiance malaisée les rouages pernicieux de Mexico, dénonçant une fois encore des dangers nocturnes. L'haleine avinée, les yeux rougis par la drogue, le désenchantement de rencontres hasardeuses, excès d'où suinte une musique venue des bas-fonds de la cité, comme réverbérée sur les murs de la maison.

Terremotos, dramatique, nous rappelle le tremblement de terre survenu à Mexico en 1985. La narratrice n'était pas encore née, elle poussait dans le ventre de sa mère. Plus tard, elle relate des situations qui essoufflent le lecteur, l'entrainant dans divers quartiers blessés, décrivant comment chacun réagit à une telle catastrophe. Si ses points de repère s'appuient sur des monceaux de pierre et sur des victimes terrorisées, elle se souvient de ses âges qui feront d'elle une enfant du " terremoto ". Souvenirs qui s'entremêlent à ceux de personnages ayant tout perdu, une fois encore symboles d'une menace qui aboutit au pire, laissant la mémoire intacte. Une mémoire ne pouvant que faire confiance aux êtres que nous côtoyons, de gré ou de force. Ce que semble interpréter à répétitions la fiction romanesque Deux oiseaux, un chemin, insinuant que tout peut changer d'une manière inattendue, l'amitié et l'amour étant souvent liés l'un à l'autre. Au fond de nous, malgré les sentences sociales, politiques, nous restons des humains curieux du déferlement évènementiel qui renforce l'insécurité dramatique de villes gigantesques, le doute assaillant la mémoire de ses habitants, étrangers parfois à eux-mêmes.

Plusieurs de ces nouvelles nous ont particulièrement touchée. Émue, devrait-on préciser. Elles reflètent un monde incertain, faillible, prêt à faire peau neuve, sans avoir mis au clair ce qui rend une ville autant magique que dangereuse. Fascination éprouvée dans des capitales disparates, sinon opposées, leur prêtant une personnalité effrénée. Mexico devient ici personnage, donc capitale imparfaite. Qu'est-ce qui change ? Qu'est-ce qui fait la beauté et la laideur d'une mégapole sinon notre façon d'interpréter, de relativiser ce qui en vaut la peine. Le regard acéré, finement poétique de Françoise Major, ne se berce d'aucune illusoire réconciliation, pas plus qu'elle n'en laisse au lecteur, celui-ci fasciné de pénétrer dans un univers qui ne lui est en rien familier. Des fictions, on n'en est pas certaine, qui façonnent cet autrement indiscipliné qui nous habite, que nous ne voulons pas toujours admettre, la crainte de la différence nous faisant grincer des dents. Recueil à lire, rédigé entre espagnol et français, agrémenté d'un glossaire, pour que nous nous prenions conscience du danger encouru par d'autres, plus hardis que nous le sommes.


Le nombril de la lune, Françoise Major
Éditions Le Cheval d'août, Montréal, 2018, 288 pages