lundi 4 juillet 2022

Le silence quand il se fait justicier *** 1/2


Il est certain que nos écrivaines et écrivains préférés, sans en prendre réellement conscience, au moment d'écrire une recension, influencent notre opinion. Toutefois, on prend garde à ne pas faire preuve de favoritisme, ce qui serait contraire à notre éthique professionnelle. Il est rare qu'on ait affaire à ce débat intérieur, l'œuvre dernière de l'écrivaine ou de l'écrivain qui nous touche particulièrement, ne nous décevant jamais. On parle du troisième roman de Jean-Marc Ouellet, À l'ombre du silence.

Il est dommage que l'éditeur de ce roman captivant ne consacre pas plus de temps à la promotion de ses livres. Ce qui permettrait aux liseurs et liseuses de découvrir des fictions attachantes, des histoires qui en valent d'autres. Celle de cet homme qui, après avoir traversé une épreuve bouleversante, s'est réfugié dans une cabane forestière pour éviter une inévitable condamnation, n'est peut-être pas inédite mais la manière de dire de l'auteur nous a touchée. On s'est demandé comment la vie d'un être humain pouvait se résoudre à pas grand-chose, pour ne pas dire à rien, quand ce même être humain a perdu la parole. Ce qui arrivera à un avocat après s'être vengé d'une accusation mensongère. Mais le commencement d'une histoire étant indispensable à sa cohérence, on rejoint d'abord Sarah, arpenteure-géomètre, vingt-huit ans, qui rentre du Nord québécois en hydravion avec des collègues. Elle est amère et désenchantée, insatisfaite de sa vie de célibataire, traumatisée par une mésaventure qu'elle ne parvient pas à oublier. Victime d'un viol collectif qui l'a abimée pour la suite de son existence. Depuis, elle traite les hommes tels des objets de plaisir. Brusquement ramenée à la réalité par des cris paniqués, par une terrifiante turbulence qui secoue l'avion, puis la chute et le choc. Ses collègues sont morts mais Sarah aura l'opportunité d'être secourue par l'avocat déjà cité, qui la ramènera chez lui, une cabane en pleine forêt, quelque part en Abitibi. Gravement blessée, Sarah dort, l'homme l'observe, se demande pourquoi il n'a pas laissé mourir cette femme qui dérange sa solitude. Puis, elle se réveille, l'homme lui tourne le dos mais quand il lui fera face, elle se mettra à hurler. Le visage de l'inconnu est traversé d'une cicatrice, de la tempe jusqu'au menton. Faire connaissance ne s'avère pas simple de part et d'autre, chacun protégeant ses blessures tant physiques que mentales. Chacun se réfugiant dans un passé qui ébrèche le présent. Un jour, troublée par un incident qui la fait douter de l'honnêteté de son compagnon, Sarah réussit à s'enfuir, son esprit attisé par des souvenirs heureux de son enfance, de son adolescence. Par l'horreur du procès qui avait suivi son viol, la plongeant dans une réalité sordide. Toute à ses réminiscences, Sarah aperçoit soudain deux hommes qui, pense-t-elle, vont lui indiquer le premier village civilisé, échappant ainsi à son hôte, à ses manifestations douteuses. Sauf que les deux hommes sont des prédateurs qui ne chercheront qu'à abuser d'elle, peut-être même à la tuer après avoir satisfait leur appétit sexuel. Tel un ange vengeur, son compagnon l'a suivie, les deux prédateurs à la merci d'un justicier qui ne leur fera don d'aucune grâce. Action inattendue qui dénouera bien des sentiments entre Sarah et son sauveteur, que l'un et l'autre dissimulaient au tréfonds de leur tragique histoire. 

Si, indirectement, la parole a été donnée à Sarah, nous apprenant qui elle est, d'où elle vient, et un peu plus, c'est lorsqu'elle décidera de quitter son compagnon et amant, qu'à travers un long récit qu'il lui a confié, que nous saurons tout de l'homme de la cabane. Comment à la veille de Noël, lors du party de son bureau, une de ses collègues l'a attiré dans un piège passionnel. Comment elle l'accusera de l'avoir battue puis violée. Toutes les preuves étant contre lui, il sera condamné à de longues années de prison. Dans ce milieu sordide, il apprendra à se défendre contre un malabar, prisonnier désaxé dont il sera une victime crédule avant de se transformer en un vengeur implacable. Nous apprendrons aussi pourquoi il est devenu muet, pourquoi il s'est remis entre les mains d'un détective privé qui découvrira des éléments malsains concernant son accusatrice. Grotesque ficelle que Sarah dénouera quand, déterminée, elle sera revenue à la civilisation. Il n'est plus question de se repaitre de poisseuses zones d'ombre mais de découvrir ce qui s'est passé une veille de Noël. Elle aime cet homme et ne veut pas le perdre. N'est-il pas une sorte de rédempteur qui l'a sauvée des mains voraces de prédateurs en rut ? Elle parviendra à ses fins quand elle rencontrera dans un bistrot la femme qui fut responsable de la déchéance d'un homme qui avait commis l'erreur de trop boire...

Roman à saveur policière, fort agréable à lire. Le suspense nous tient en haleine jusqu'au bout de cette histoire plausible, écrite dans un style dynamique, sans essoufflement, toujours à la hauteur du drame qui se joue entre deux personnages, une femme et un homme, qui n'avaient plus rien à perdre, qu'eux-mêmes. Toutefois, on émet une petite réserve qui n'égratigne en rien la teneur du récit. Ni n'entrave la bonne marche de l'action qui se déroule entre les bienfaits salvateurs du monde rural et les tentations exacerbées du pouvoir se tramant dans les conduits pervers du monde citadin. On a douté du retour passé sous silence de Sarah, narrant, sans émotions, à l'officier des transports comment elle a été sauvée par un vieux couple d'ermites vivant dans une cabane au fond des bois. L'officier a enquêté sur l'écrasement de l'avion, sur la disparition des compagnons de Sarah, celle-ci était la seule à manquer à l'appel. Étonnamment, il accepte les explications de Sarah qui prétend ne plus se souvenir de rien... Mais les enquêtes ne possèdent-elles pas leurs failles, leur façon de simplifier les événements pour que les protagonistes y trouvent leur compte ? Et laisser la part belle au lecteur, amateur de récits oscillant entre une réalité parfois insupportable et une fiction réconfortante, les deux hypothèses s'amalgamant en une conclusion qui se termine bellement. L'amour se joue parfois d'insondables avatars pour réunir deux êtres désespérés d'eux-mêmes. De la sournoiserie humaine qui a failli les détruire pour mieux rebondir dans l'espace restreint de leurs espérances. Les vacances battant leur plein de distractions, on encourage la lecture de ce roman palpitant avant de retourner aux plaisirs bienfaisants de la nature ou de l'océan...


À l'ombre du silence, Jean-Marc Ouellet

Éditions Crescendo, Québec, 2022, 130 pages

 

 

lundi 27 juin 2022

Des feux d'artifice avec ou sans étincelles ****


Il pleut, c'est l'été. Pluie passagère et réconfortante, la nature est en liesse. Au bord de l'étang, les grenouilles coassent, elles se retrouvent aux origines de leur monde liquide. La canopée du parc oscille gracieusement, les canards plongent et refont surface, agitant leurs ailes à ne plus savoir s'envoler. Les papillons batifolent, ils se prennent pour des cigales ! On commente le numéro 150 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Quelle riche idée que d'avoir fêté ce " spécial " avec des feux d'artifice symboliques, imaginaires ou véridiques, selon la signification particulière que nous accordons à ces éclats de feux. Nous devons cette flambée d'étincelles à l'initiative éclairée de Gaëtan Brulotte et de Sylvie Massicotte qui, tous deux, se sont fait les complices de vingt auteurs-es qui ont valorisé, pudiques et enjoués, la représentation d'une telle fête à coups de sentiments évoqués parfois en sourdine. On a retrouvé quelque part, au gré des pages, la sapidité grinçante de ces feux qui ont dérangé nos jeunes et moins jeunes années. Les souvenirs sont intraitables, indélébiles! 

Se côtoient d'un texte à l'autre la vie et la mort, certains s'assemblent, les protagonistes n'ayant pu remonter plus loin dans leur errance. Tout se joue, semble-t-il, dans l'acuité de réminiscences qui ouvrent des blessures mal cicatrisées, parfois inguérissables. Comme les nouvelles d'Edem Awumey et de Francine Beaudin qui se complètent, sans vraiment se recouper. Dans le Carnet d'un voyage au centre de l'espoir d'Edem Awumey, entre en scène un homme qui, tenant la main de sa compagne, se remémore silencieusement sa fuite loin des atrocités de son pays en guerre. Alors qu'elle rêve d'un premier voyage avec lui, il se complait, armé d'une peur redoutable, dans ce pays où il a trouvé une certaine assurance. Il ne veut pas s'en éloigner. Repoussant un passé douloureux, il entend les premières explosions du feu d'artifice. Va-t-il accepter de voyager enfin avec sa compagne ? Dans Un puits d'étincelles, c'est du sur place que nous propose Francine Beaudin, mais quel voyage dans la tête d'Awah, adolescente congolaise, qui doit se rendre dans un édifice qu'elle ne connait pas. Timidement, gauchement, elle y parvient, elle descend dans un sous-sol, ce qu'elle déteste. Là, elle sera reçue avec enthousiasme, elle doit aider à éplucher les légumes pour un grand souper avant le feu d'artifice auquel elle est conviée. Awah est heureuse, elle qui est toujours seule, loin de ses grands-parents qu'elle n'a jamais revus. Le soir venu, elle entend les premières déflagrations, une pétarade de détonations, Awah ne s'attendait pas à ce cauchemar éveillé qu'elle ne supporte pas. C'est par suggestion que nous percevons ce qu'a traversé l'adolescente avant de se réfugier dans un pays plus serein. Semblable à l'homme de la nouvelle d'Edem Awumey, Awah est prisonnière de traumatismes qu'elle essaie d'adoucir en s'impliquant, non dans un amour, mais dans la simplicité de la vie quotidienne. 

On va d'un récit à un autre, séduite par leur diversité, par la puissance des mots, la disparité constante de la thématique qui nous entraine d'une condition de vivre à de confuses hésitations, à des refus troublants. Comme un coup de tonnerre, nouvelle signée Stanley Péan, un homme attend le retour de sa compagne absente depuis une semaine. De son balcon, pour distraire son impatience, il s'attarde sur un sans-abri noir que la police interroge. Plus tard, une détonation surgit dans le calme d'un après-midi ensoleillé, que le narrateur contourne en se disant que le feu d'artifice commence bien tôt. Inconscience ou peureuse manière de se déculpabiliser face au malheur d'un démuni qui affirmait au policier chercher quelque chose qu'il avait perdu. Métaphore de la perdition de soi et des êtres qui pourraient nous sauver... On suit Perrine Leblan, Terrorisme poétique, dans une ville qui se révolte contre la tyrannie d'un gouvernement totalitaire. Ce sont des tagueurs qui, manœuvrant sur des toits, ouvriront les vannes d'un feu d'artifice, provoqueront les patrouilles policières qui essaient de faire rentrer chez elle la population descendue hardiment dans les rues. Des flottements se produisent, seule la narratrice ne se conformera pas aux ordres. Sous une apparente désobéissance, on se rend compte à quel point le nombre influence les espoirs d'une population asservie, la narratrice, représentant une part d'insouciance, se dit que le feu d'artifice a bien eu lieu. Plus loin, Fanie Demeule et Bruno Lalonde jouent les trouble-fêtes. L'un en avouant ne pas aimer les feux festifs, l'autre en faisant preuve d'une lucidité dérangeante. Fictions respectivement titrées, Trouble fête et Poudrière.

On ne saurait mentionner la magnificence de tous les textes qui composent ce numéro. Aucune préférence, aucune lassitude en lisant Natalie Jean et les péripéties souriantes d'un narrateur aux prises avec les fantaisies débordantes de sa sœur, qui confie ses deux fillettes à son frère, celui-ci allant se distraire un week-end chez une amie artiste. Les nostalgies buissonnières se dessinent sous un ciel velouté d'étoiles filantes. Autre feu d'artifice... Julie Dugal anime une narratrice, étrangère dans un village, qui court là où elle peut pour trouver des feux d'artifice à l'occasion de l'anniversaire de son vieux père. Les souvenirs affluent, la discorde avec le père prend des allures réconciliatrices... On pourrait citer les auteurs-es qui ont participé à la composition de ce magnifique numéro mais on préfère nous repaitre de la tendresse du récit de Jean-Paul Beaumier, Le spectacle est terminé, sa tendresse, certes, mais aussi de sa sensibilité généreuse, débordant hors de l'histoire d'une mère agonisante qui assiste à son dernier feu d'artifice. Le narrateur se souvient que son père était un artificier reconnu, « une véritable vedette dans le quartier lorsque nous étions enfants. » Mais l'âge accentuant les rides, il s'est lassé de son attirail qu'il aura mis à l'abri pour un ultime rendez-vous. L'heure de sa femme, l'heure des souvenances ont sonné, heures qui auront une saveur amère et nostalgique, tendrement dépeintes une dernière fois par le narrateur, lui aussi à saveur douce-amère d'écrivain...

Boucle la revue la rubrique " De bref en bref " qui nous réserve moult critiques signées David Bélanger, Ketzali Yulmuk-Bray, Aglaé Boivin, David Dorais, Cécile Huysman. Tous les cinq y vont de leur analyse judicieuse, disséquant des nouvelles qu'on n'a pas eu le temps de lire dans le courant de l'année. Et même avant...

Éblouissante et fervente dernière couvée d'une revue qui fête non seulement son 150e numéro mais aussi occasionne la lecture d'une poignée d'écrivaines et d'écrivains, qui ont su faire flamber leurs propres étincelles, telles qu'imaginées ou surgies d'événements parfois irréels. Avec des flaques de larmes, pour paraphraser Christiane Lahaie, ou des sourires qui en disent long sur la magie des feux de la mémoire soudainement éveillée, mettant à contribution des flambées de souvenances dans la mémoire retrouvée, tel le temps proustien, de femmes et d'hommes qui, en des occasions moins réjouissantes, ou peut-être manquées, se seraient tus.


La revue XYZ de la nouvelle, numéro 150

Piloté par Gaëtan Brulotte et Sylvie Massicotte

Montréal, 2022, 120 pages