lundi 15 octobre 2018

L'apprentissage de la vie sur fond de tendresse *** 1/2

Des catastrophes naturelles, il y en a de nombreuses. Notre planète se fâche contre les humains qui lui font subir mille offenses. De tout temps, il en a été ainsi. Le déluge préhistorique fut une catastrophe qui changea la surface d'un monde à peine entrevu en cette époque lointaine, dirigé sans pitié, ni compassion, par l'omniprésence d'un dieu hypothétique. On commente le roman de Pierre Cayouette, Les amoureux du jour 2.

Arrivée dix ans plus tôt au Québec, les années quatre-vingt nous étaient un peu opaques, un peu hors de nos préoccupations. Par la suite, on a appris beaucoup de cette décennie, on a encore appris en lisant le dernier roman de Pierre Cayouette, à la fois journaliste et éditeur. On laisse de côté ses différentes occupations intellectuelles. On est là pour mentionner l'apport bénéfique d'une histoire qui nous a particulièrement touchée. Une étonnante humilité habite le cœur du jeune homme qui la narre, comme si être humble allait de soi. Il s'appelle Christian Ladouceur, il a dix-huit ans. Des événements historiques et personnels vont former son caractère qu'il a plutôt naïf, mais combien intègre. Innocent, en quelque sorte. Spectateur passionné du référendum qui bat son plein d'espoir, en mai 1980, il fait part au lecteur d'anecdotes qu'il savoure dans l'épicerie familiale. Observe avec un brin d'humour juvénile les clients qui, chaque jour, viennent s'approvisionner. Il admire René Lévesque, milite dans son sillage, persuadé que le rêve de ce dernier se concrétisera. Le lecteur connait la suite. Christian se souvient d'un infime moment de complicité avec sa mère qui mourra d'un cancer, léguant à son fils non la révolte mais la tolérance et la bonté. Scène émouvante quand la mère se reproche de mourir, laissant son garçon face aux turpitudes de la vie. Des séquences brossées avec une délicatesse désarmante, comme s'il était permis d'espérer l'impossible. Auréolé de sa jeunesse bouillonnante, Christian défie la banalité quotidienne en compagnie de son amoureuse, Geneviève, dépeinte d'une manière intense, toujours caressée d'une écriture en dentelle, à peine effleurée par la plume talentueuse de l'écrivain. Avec Geneviève, violoncelliste, il prendra une décision difficile, celle d'un avortement, leur jeune âge ne leur permettant pas de devenir parents. Toutes les réalités, amour et incertitudes, donc tous les contrastes existentiels, se meuvent autour de Christian qui les assume sur fond musical, comme pour imprégner le lecteur d'une vérité élémentaire : pourquoi se révolter alors que nous ne pouvons rien quand la vie se maquille de ses deux masques, comédie et tragédie ? Mélancolie qui traverse le livre, lui impartit une profondeur jusque dans les moindres accoutumances du quotidien. Que faut-il raconter au juste ? C'est là tout l'intérêt du roman, Pierre Cayouette réussissant à nous emporter non vers des dérives propres aux années vertes, si présentes dans le roman actuel, mais vers des espérances à hauteur d'homme, qui grandira loin des illusions, puisqu'il le faut. Le printemps se pare, en lui et hors de lui, — nous sommes en mai — de teintes pastel qui accentueront leur joliesse, renforçant l'amitié insolite partagée avec Jean, professeur de musique et de français à la retraite. Christian, d'abord réticent à cette amitié, prétextant leur « énorme différence d'âge », se laissera séduire, la bienveillance lucide de son interlocuteur se mettant au diapason des heures effervescentes du jeune homme. Son vieil ami se montre érudit, les grands classiques littéraires québécois n'ont plus de secret pour lui. Homme exceptionnel qui ne pouvait que plaire à ce jeune adulte qui entre timidement dans la vie alors que le vieil homme la quitte sur la pointe douloureuse des pieds.

Tout le livre est ainsi, basé sur la tendresse, décrivant une souffrance acceptée, guidant les uns et les autres au centre parfois tourbillonnant de leur vie conformiste. Comme s'il était indu que des pleurs tracent leurs marques sur des joues lisses ou ridées. Jeunesse et vieillesse se côtoient, la maladie équilibre les joies et les peines démarquant l'existence d'hommes et de femmes qui foulent le tapis mordoré, soit changeant, de péripéties impossibles à éviter. Jean qui a sa vie derrière, s'avère le miroir de Christian qui lui aussi, après la maladie et la mort, devra subir l'échec de son premier amour. Lui-même est atteint cruellement dans sa chair. Aidé de son vieil ami Jean, il s'en remettra, se consacrant à ses semblables âgés, au sport, à la musique. Si tout n'est que séparation, souhaitée ou pas, il faut continuer, le cœur en bandoulière. Cette fiction divisée en deux parties, oscille entre l'endroit et l'envers d'une médaille humaine, celle d'un dynamisme fébrile, teintée de ses habituelles contrefaçons, et celle plus sombre de l'existence, frappée de ses inconvénients, de ses tourments, de son manège de désagréments.

Une part d'ombre et de lumière sillonne ces pages imprégnées d'une saveur poétique à mesure que Christian prend la main du lecteur pour mieux le diriger vers ce qui en vaut la peine. Si la toile de fond s'agite autour du premier référendum, elle n'embrouille jamais la démarche des protagonistes qui vont et viennent, chacun et chacune ne pouvant rien contre les aléas qui influencent leurs actions. L'écrivain, Pierre Cayouette, est un sage qui fuit la violence. Griffer, se rebiffer, s'avèrent des moyens aléatoires pour transcender le moindre élan d'exaltation dont nous avons besoin pour surmonter les crises événementielles qui nous mordent sans crier gare. C'est un roman courageux, nécessaire, que nous offre l'écrivain, porté par le discours de René Lévesque, par la poésie d'Anne Hébert, de Gaston Miron. Et la tendresse, nichée au cœur d'une écriture exécutant ses arpèges, nous convainc que cette vertu, de plus en plus rare et recherchée, existe encore.


Les amoureux du jour 2, Pierre Cayouette
Collection « Écarts »,
Éditions Druide, Montréal, 2018, 136 pages

mardi 9 octobre 2018

Une jeune fille magique *** 1/2

On réalise que notre existence se scinde en deux fragments, tels l'endroit et l'envers de toute médaille. Celle-ci, la nôtre, ne se perçoit qu'à travers nos actes. Nos pensées les inventent pour mieux en sonder la profondeur, en mesurer la distance qui nous sépare d'une réalité qui nous appartient. Ce qui permet à notre vie de s'équilibrer quand des incidents imprévisibles font battre notre pouls plus vite. On a lu le roman de Natalie Jean, La vie magique.

Si des romans plutôt sombres et mélancoliques sont le produit d'une certaine génération, des écrivains se démarquent de cette réalité grise et morne. C'est le cas du récit de cette écrivaine, nouvelliste appréciée, qui offre au lecteur une histoire irradiante, ensoleillée intérieurement, celle-ci se déroulant à l'automne jusqu'à ses premières neiges. Miranda a dix-sept ans, elle vit avec son père à la campagne. Sa mère est morte quand elle avait dix ans. Ce sont là de simples indices que souligne la romancière, le quotidien se greffant sur le regard lumineux que Miranda pose sur son entourage, qu'elle transcende parce qu'elle est faite comme ça. Les souvenirs de sa mère, la tendresse de son père, qui ne vit que pour sa fille, réjouissent le lecteur tant ils étincellent, comme un matin à sa première aube. Beaucoup de choses sont dites sur l'amitié qu'elle partage avec sa meilleure amie, Delfine. Son amour de la nature que, tenant la main inspirante de Natalie Jean, Miranda dépeint magistralement, enjolivée de détails poétiques, là où d'autres ne verraient pas grand-chose. Ses premiers émois pour des garçons de son âge, ses refus de se prêter à des aventures sexuelles sans lendemain. Aucune pruderie à redouter, la jeune fille veut se garder intacte pour l'homme qui la fera frémir, pour que « des ronds s'agrandissent à la surface du lac qui est devenu infini. » Elle veut être espérée, préférée. Chaque chapitre résonne des idéaux de Miranda, sans ne jamais tomber dans une mièvrerie moralisatrice. En toute candeur, elle confie au lecteur qu'elle est vierge, qu'elle « sait exactement comment ça marche ». Sa mère, d'une manière subtile, l'a initiée au mystère de l'amour et surtout au mystère du désir. Le corps, Miranda l'a découvert dans un livre de son idole : Léonard de Vinci. Comme référence, la jeune fille ne pouvait mieux tomber. Ses connaissances anatomiques, elles les partage avec ses amies de classe, ignorantes des ricochets de la puberté qui les guettent. Témoin lucide de sa jeunesse, Miranda contemple les nuages, la pluie, les jardins. Le fleuve. Les orages lui rappellent de joyeux intermèdes au chalet avec ses parents. La détestation de Noël sans sa mère, les parties de pêche avec son père. Tant de faits quotidiens qui diffèrent d'une journée à l'autre, l'adolescente oscillant entre le passé et le présent, entre l'absence d'une mère bienveillante, les attentions compatissantes d'un père débonnaire, fidèle aux sentiments amoureux qu'il a éprouvés pour son épouse. À peine abordés les drames intrinsèques à l'humanité, ravageant un monde infernal qu'elle effleure d'une révolte à peine révélée.

Miranda nous apprend qu'elle est synesthète. Cela se ressent à peine : le regard coloré qu'elle pose naturellement sur ses alentours s'avèrent des balises qui nous invitent à la suivre partout où elle se sent en accord avec sa jeune vie. Il en est de même pour les personnes qu'elle aime, son père au temps présent, sa mère au temps passé. Delfine se glisse dans les interstices qui lui permettent de se retrouver dans un temps qui grandit avec son amie, mais aussi avec des filles et garçons de leur âge. Bientôt, Miranda devra quitter la campagne effervescente pour aller étudier en ville. Pour se mesurer à un univers de béton. Monde futur qu'elle envisage à peine, elle doit profiter intensément de la pluie, des nuages, des bêtes. De la musique que son père lui a apprise. Elle, Miranda, dessine depuis son plus jeune âge. Deviendra-t-elle une artiste ? Cela ne surprendrait pas le lecteur.

Il serait tentant d'écrire que c'est une adolescence idéalisée que dépeint Natalie Jean, souhaitant que des trésors de la sienne l'aient inspirée. Effets d'une génération ou pas, parents aimants ou pas, pavés ou sentiers arpentés, il n'en demeure pas moins que cette période incertaine porte ses marques personnelles, les créent, telle une brûlure sur la peau mal cicatrisée. Parce que l'adolescence, perçue par un regard innocent, poursuit sa turbulente traversée dans de magistrales avenues asphaltées d'espérance.

Si Miranda est faite comme ça, pour notre plus grand plaisir de la fréquenter assidûment à travers les pages, de l'accompagner parmi ses joies, ses peines, Natalie Jean lui a prêté une part de son talent pour la dessiner au centre de turpitudes dans notre monde agité. Il est rare de lire un récit où la magie opère d'une manière autant saisissante, l'écrivaine et son personnage constamment en osmose. La tombée des livres de l'automne nous a plutôt divertie des confidences de jeunes femmes incomprises, comme si la littérature servait de défouloir où déverser ses frustrations. Ce n'est pas un grand livre, comme nous l'entendons, c'est un livre où exulte une tendre générosité envers ses semblables, jeunes et moins jeunes. Caméléon que Miranda, sous la plume pétillante de Natalie Jean, sécrétant des fluides étonnants dans notre monde dépourvu d'oreilles attentives. D'yeux fascinés par des arcs-en-ciel métaphoriques, nés de la nécessité de grandir.


La vie magique, Natalie Jean
Leméac Éditeur, Montréal, 2018, 173 pages