dimanche 4 décembre 2016

Une forêt désenchantée ****

On a des levers de soleil mirobolants, qui nous donnent envie de vivre, de décider par soi-même ce que l'on fera de la journée, à savoir, écrire ou lire. Nous promener dans les rues, dans le parc à côté, à parler à des inconnus, ou simplement leur sourire pour les encourager à traverser les heures insipides de l'ennui. Le reste, les résidus d'un peu de fatigue, on s'en occupe. On commente le roman de Grégoire Courtois, Les lois du ciel.

L'histoire aurait dû être attrayante, bucolique. Un groupe de douze enfants et leur instituteur partent trois jours camper dans une forêt d'une province française. Cette récréation champêtre devait être l'occasion de se rapprocher de la nature, d'apprendre aux enfants ce qu'ils ignorent de la magie forestière, trop proches qu'ils sont d'une technologie électronique, qui les détourne du plaisir de folâtrer parmi les sentiers, de renifler les odeurs sauvages des feuilles, d'écouter le chant puéril des oiseaux, paysage doux au regard, qui ne sait pas encore grand-chose des saisons se répétant inlassablement. Or, dans ce récit, le lecteur est de suite informé qu'un drame se prépare dès que franchies les limites du monde civilisé. Se sont jointes à l'instituteur deux mères dont les enfants font partie du groupe. Sandra et Nathalie.  Il n'est pas simple de diriger des garçons et filles âgés entre six et sept ans qui, pour la première fois, affronteront les dangers calfeutrés de la forêt. Leur imagination étant démesurée, les arbres se transforment en trolls, les enfants se réfugient dans des abris inusités, comme lorsqu'ils devront échapper au monstre qui détruira l'harmonie pépiante du groupe. Il faut dire que tout s'en mêle. Nathalie a un malaise, Sandra téléphone à son mari de venir la chercher, ce qu'il fera, alors que vautré devant la télé, tétant sa bouteille de whisky, ses pensées dérivent vers une liberté relative qu'il éprouve face à l'absence de sa femme et de leur fille.

Pendant ce temps, le monstre, âgé de sept ans, a sévi crapuleusement. Sous l'influence d'un père qui lui a seriné que les garçons ne doivent pas pleurer, ni se plaindre, il n'accepte pas la punition de l'instituteur qui, excédé par ses manières brutales envers ses camarades, ira au bout de la violence qui bouillonne en lui. Explosion du groupe, fuite vers des retraites aléatoires, le monstre poursuit ses camarades, désirant les exécuter les uns après les autres. La nuit exacerbe les petites têtes blondes et brunes, celle-ci dévore leurs peurs innocentes sous le couvert de démons malhabiles, ne faisant qu'amplifier le désarroi qui les consume, ravivant des jeux dangereux, comme nous en avons tous connus lors d'événements dépassant notre entendement. Leur cri de ralliement demeure celui de " maman " qui reste vain, leur mère à chacun et chacune ne se doutant pas du drame traumatisant que vit sa progéniture, livrée à elle-même, c'est-à-dire à ses propres démons quand la nuit éveille les loups des contes, les chauves-souris prisonnières de ténèbres...

Ça finira mal, l'écrivain n'accordant aucune concession à la soi-disant gentillesse innée des petits enfants. Pour les deux mères bénévoles, ça n'ira guère mieux. La forêt, durant ces deux nuits de carnage et de sang, s'est vêtue de ses atours hostiles, savourant une vengeance qui n'a d'égale que la déforestation généralisée. Pour juger le monstre de sept ans, elle mettra sur pied un châtiment terrifiant qui n'en finit pas d'étirer l'action dans sa propre horreur.

On s'est interrogée sur la capacité d'un enfant à savourer en son âme abîmée pareille ignominie. On s'est dit aussi que l'écrivain, magistralement doué pour rédiger un tel cauchemar, avait dû consulter des spécialistes en psychologie enfantine. On a essayé de chercher des revers aux uns et aux autres, adultes y compris, on n'a rien trouvé qui puisse excuser les méfaits d'un homme aux prises avec l'alcool, d'un autre homme engoncé dans des préjugés indéracinables. Ce qui fait qu'on n'a pas eu envie de narrer l'histoire réelle mais de la ranger dans une hypothétique confiance en la bonté humaine. À qui la faute si l'enfance outragée se précipite jusqu'au vertige dans le crime presque parfait, tous les témoins étant morts eux aussi, lors de circonstances non atténuantes.

À lire, pour déguster l'amplitude de l'écriture, du style incantatoire de Grégoire Courtois, ouvert tel un éventail derrière lequel se dissimule le malheur du monde, celui qui risque de détraquer le cerveau des jeunes enfants, victimes malléables de guerres meurtrières, le sort de ces derniers s'amoindrissant à cause d'hommes encaqués dans leur infortune personnelle où la place de l'innocent sera toujours à combattre et à défendre...


Les lois du ciel, Grégoire Courtois
Éditions Le Quartanier, Montréal, 2016, 208 pages

dimanche 20 novembre 2016

L'été parisien 1944 *** 1/2

Qu'est-ce que l'humain ? nous a questionnée une amie de longue date, en proie à la nostalgie de son adolescence, pourtant pas si enviable qu'il n'y parait. On ne répond pas à cette question surgie sous l'influence de quelque humeur maussade. Elle nous aurait concernée si un rire léger s'était interposé comme moyen d'autodérision et non de regrets inconsistants, tel un objet devient inutilisable. On a lu le dernier roman de Jean Charbonneau, Camus doit mourir.

C'est le titre du livre et l'admiration intellectuelle qu'on porte à Albert Camus, qui nous ont intriguée puis incitée à lire ce roman, qui n'en est pas tout à fait un. L'auteur informe le lecteur de la liberté qu'il a prise envers cette époque redoutable, la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Nous sommes à Paris, en août 1944, la chaleur est torride, les Parisiens crèvent de faim, les Allemands se replient, l'arrivée prochaine des Américains, qui délivreront la capitale de leur joug impitoyable maintenu depuis quatre ans, se ressent dans la nervosité palpable des Français. Dans cet univers malsain, se distingue une organisation sournoise, la Milice qui, à ses débuts, s'était donnée pour mission de faire respecter en France l'ordre moral pétainiste. Des hommes « purs et droits » étaient prêts à sacrifier leur vie pour sauver leur patrie. Propagande qui servit à des hommes sans scrupules à se comporter tels des rapaces. Ils sont détestés par les résistants, aussi par la population parisienne. Dans ce groupe redouté, il y a Francis Béard qui s'est juré d'assassiner Albert Camus, qui, une fois la guerre terminée, fera de l'ombre à Louis-Ferdinand Céline, qu'il vénère. À son œuvre dont il se rassasie. Il considère Camus comme un parasite dans le décor littéraire parisien. Ce dernier n'est-il pas communiste, gaulliste, terroriste ?


Laissant cette question en suspens, on rejoint l'écrivain dans son hôtel. Il vient d'être éveillé par un cauchemar, par l'odeur acre de la mort rôdant autour de lui. Confiné dans une chambre minuscule, il se demande de quoi il est accusé, pourquoi il doit mourir. De l'autre côté du mur, une femme le surveille discrètement, lui interdisant de sortir. Il doit demeurer enfermé, attendre que les Américains libèrent Paris pour enfin retourner à son bureau, chez Gallimard. De chapitre en chapitre, nous assistons à l'emprisonnement angoissé de Camus, à ses ébats avec Ève, de qui il ne sait pas grand-chose, mais dont le corps aguicheur le trouble, attise son appétit sexuel insatiable. Des souvenirs l'assaillent, son enfance difficile en Algérie, sa mère analphabète, le succès de son premier roman, L'Étranger. Si on admire l'œuvre de l'écrivain, on connait peu l'homme, on se fie à Jean Charbonneau qui le dépeint au milieu des affres d'une époque grandissant ou réduisant les êtres humains à se révéler meilleurs ou pires qu'ils ne sont dans une vie normale. Étonnamment, les portraits de Francis Béard et d'Albert Camus semblent appartenir à un monde irréel où la férocité, la lâcheté dominent. Le portrait pathétique d'Ève qui tue des hommes, pour se venger de ce que peut-être elle porte et déteste en elle : le pouvoir qu'elle exerce sur eux depuis son enfance. Ici, c'est Camus qui nourrit les fantasmes de la jeune femme, sans illusion, sans espoir. La fin de ses hantises, la paix tant recherchée, se présenteront telle une allégorie du suicide, sauvant Camus d'une mort certaine. Imaginaire ? Comment le savoir, Jean Charbonneau saurait-il nous répondre ? Fiction et réalité se confondent bellement. À la limite du soutenable quand il s'agit de témoigner d'une époque sanguinaire.

Plus les jours passent — il ne s'agit plus de temps mais de jours voraces —, plus le présent se dégrade. Les arrestations se multiplient, la délation devient l'apanage de tout compte à régler. Les Françaises ayant eu une relation amoureuse avec des Allemands sont tondues, sous le regard ricaneur des badauds. En filigrane, se profile le sort réservé aux juifs. Francis Béard mentionne toutes les horreurs qui, croit-il, le dérangent, n'ayant pas le courage de se montrer tel qu'il est, un homme qui ne règle pas ses comptes d'abord avec lui-même puis avec ses compatriotes. Semblable à Ève, il sera rejoint par un événement implacable, soulagé que ses prémonitions lui aient donné raison. Les justes seront mis hors de cause, mais à quel prix. Nous savons ce qu'est devenu le révolté Albert Camus, tué dans un accident de voiture. Homme honorable qui défendait les causes perdues, admirait Kafka, Sartre, Nietzsche, il écrivait des articles contestataires dans le journal Combat.

Dans ce roman intelligent, anecdotique, l'été parisien1944 se perçoit comme une journée dans la vie d'Albert Camus, pour paraphraser Marie-Claire Blais. Journée sordide, nécessaire à la mémoire du lecteur qui a connu de loin ou de près les tourments d'une Europe exsangue, soumise à la domination d'un homme pervers, alimentant la haine qui couvait, telle une maladie endémique, dans l'esprit servile des plus faibles, ceux-ci ayant assouvi un instinct qui les a asservis jusqu'aux portes du désespoir, sinon celles du déshonneur.


Camus doit mourir, Jean Charbonneau
Éditions Québec Amérique, 2016, Montréal, 247 pages