lundi 18 février 2019

Se révolter, changer le cours des choses *** 1/2

Il nous écrit qu'il a de la peine, qu'il ne dort plus. Connaissant l'histoire de sa vie, on est surprise de tant d'inconscience. Cette peine, ces insomnies, c'est lui qui, par son égoïsme, a créé cet état de dépendance. En y réfléchissant, on conclut que, comme beaucoup d'hommes, il a refusé le meilleur, désireux de ne pas franchir la monotonie de ses habitudes. On ne lui répond pas. Parlons du roman de Lucie Lachapelle, Les étrangères.

C'est certainement la plus tendre histoire qu'on aura lue cet hiver. Tendre mais aussi affligeante, mettant en scène une panoplie de femmes aux diverses origines, plutôt orientales, recluses dans un quartier populaire de Montréal. L'immeuble où certaines s'enferment nous incite à penser que ce récit ferait une excellente pièce de théâtre. C'est dans ce précaire huis clos que Rose, exilée de la Gaspésie, vient habiter avec son bébé. Nous ne savons rien d'elle ni des locataires, c'est peu à peu que le drame vécu par chacune, parsemé d'indices, nous renseignera sur leur présence dans ce refuge instable. Jeunes et moins jeunes, elles entretiennent un passé trop lourd, trop encombrant pour en disséquer chaque parcelle. L'arrivée de Rose et de son enfant se présente comme un bienfait, ces femmes désireuses de savoir ce que vient faire cette jeune inconnue dans leur retraite abritant leurs malheurs. C'est la curiosité manifestée envers Rose qui leur fera prendre conscience de leur condition offensante, frustrées qu'elles sont du peu qu'elles possèdent. Elles vont d'un étage à l'autre, se croisent dans les escaliers, se saluent poliment, observent leurs agissements sans établir une véritable et nécessaire sororité. Étrangères d'un pays elles sont mais aussi étrangères les unes envers les autres. C'est Rose qui se posera là, comme un miroir dans lequel elles se reflètent. Tain brouillé qui s'éclaircit lentement quand elles se remettront en question, s'interrogeant sur l'infortune qui les encercle, leur impose un enfermement auquel elles désirent se soustraire. Lassées de se soumettre. La violence, qu'elles ont subi ailleurs, point de repère indispensable à leur colère, elles attendent que quelque chose arrive à travers le passé ignoré de Rose.

Des femmes qui ont peur, cela est coutumier, mais nous n'y pensons pas toujours, telle Souad, bénévole dans un hôpital qui la tient en vie. L'enfant de Rose lui rappelle « sa vie d'avant ». Elle a un fils dont l'inconduite lui fait honte. Elle ne fréquente personne, ne donne plus signe de vie à sa meilleure amie. Violette, la plus âgée, immigrée en ville depuis ses dix ans. Son père et ses oncles, originaires de la Gaspésie, ont tenté leur chance dans les usines. Elle se débrouille en glanant des canettes, en travaillant dans une manufacture. Les autres, soit la famille Botero, responsable de l'immeuble. Le couple et leurs trois enfants réfugiés depuis seulement deux ans, angoissés, ne savent toujours pas s'ils pourront rester au pays. Soit aussi Perpétue, séparée officieusement de Faustin, parents d'une fillette. Toujours sur ses gardes, de crainte que son mari lui enlève Nkani. Elle a fui la guerre, elle a besoin de paix, ne veut plus vivre dans l'indignité. Soit aussi Zeenat qui est arrivée au pays avec son fils, mal aimée des siens, laissant son mari derrière, persuadée qu'il les rejoindra bientôt. Et puis, Ludmilla et Iulia, mère et fille, exilées de Russie. La mère est presque aveugle, la fille est coiffeuse, pratiquant dans leur petit appartement. De son côté, tout en soulignant le rôle évocateur des locataires, Rose vit son propre drame, ignorant à quel point elle est un sujet salvateur. Plus elle s'enfonce dans le questionnement des événements qui l'ont fait fuir la Gaspésie, plus ses voisines voient clair en elles-mêmes, confiant au lecteur quelques-unes de leurs occupations, la viduité de leur existence, la solitude qui les mine. Elles attendent. Nous les accompagnons dans leur courageuse démarche, escortés de Rose, témoins attristés que nous sommes de ses régurgitations, car fumant et buvant trop, elle se rend malade, se trainant dans la salle de bains pour vomir un passé duquel elle se sent coupable. La trouvaille du roman, c'est d'y avoir glissé la silhouette nocturne d'un homme qui, croient ces femmes, et les rapprochent, les surveillent nuit et jour. Son visage constamment invisible. Ne les menaçant jamais mais les observant sans intervenir. Chacune y voit le symbole de sa propre affliction, tel un oiseau de mauvais augure. Ce malaise envahissant exhortera  les locataires, le concierge et sa famille, à se réunir dans l'escalier pour enfin savoir quoi faire à propos de l'individu. Débat qui les encouragera à convenir de la peur craintive de l'inconnu mais aussi à vouloir concrétiser leurs attentes existentielles.

Ce n'est qu'en tournant patiemment les pages que Lucie Lachapelle nous fait pénétrer dans l'antre jusque-là bouclé de ces étrangères, messagères de toutes les femmes opprimées, qui hantent certaines rues de la ville, de toutes les villes, sans que nous pensions à ce qu'elles traversent de douleur réprimée. Dans ce récit tellement d'actualité, ce qu'on déplore, nulle violence ne sert d'exutoire à des refoulements enfouis, si intenses, qu'il est remarquable que pas une des victimes ne les transcende en haine justifiée. Récit basé sur la tendresse, sur des rebuffades, rarement sur des accusations envers une société individualiste, comblée. Il est vrai que le quartier où se démènent ces femmes ne se prête guère à l'apitoiement sur ses semblables. Sinon démêler leurs déboires, réviser le jugement qu'elles portent sur leurs proches. Choisir de s'exiler n'est pas simple, les racines grimpent autour du tronc que forme le corps fatigué, la tête rebelle s'insurgeant contre soi-même. Nous devons lire cette émouvante fiction, qui ne l'est pas véritablement, pour mieux comprendre que nous sommes tous et toutes des étrangers, des étrangères. La terre d'exil se délimitant toujours par un océan, par un fleuve, celui de Rose qui lui permettra de réunir pendant quelques jours des êtres fragiles, démunis, qui, à la suite du décès d'une de leurs compagnes, demeureront dans le provisoire de leur infini personnel. L'espoir de modifier le nouveau paysage suggéré par l'écriture poétique de Lucie Lachapelle.

Les étrangères, Lucie Lachapelle
XYZ éditeur, Montréal, 2018, 190 pages

lundi 11 février 2019

Confessions d'une enfant du siècle *** 1/2

" Il fut ce moment... cet instant... " On a toujours été intriguée par la fatalité contenue dans ces mots sans appel. Ce moment, cet instant, peuvent modifier une existence dans ses petites et grandes choses. Cela dépend du niveau social ou des convictions politiques de la personne de qui nous parlons. Marguerite Yourcenar, avant elle Gustave Flaubert, a utilisé cette locution pour dépeindre le destin de l'empereur Hadrien. On commente le livre d'Alexie Morin, Ouvrir son cœur.

S'il est une histoire — dans quel genre la classer ? — qui ne s'apitoie pas sur le sort de soi et d'autrui, allant jusqu'au dénigrement de la représentation, c'est bien cette ouverture du cœur de la jeune narratrice dont le témoignage précoce et lucide étonnera le lecteur. Porté par une amitié jamais démentie, mais peu nommée, le récit détonne dans la production littéraire habituelle. C'est un tourbillon de confidences soutenues constamment par la présence d'une jeune fille morte, aimée inconditionnellement par celle qui analyse son enfance, son adolescence, sans discontinuer dans la dévaluation de soi. Autre forme de narcissisme ? De nombrilisme ? Tourner autour de ses parents qui font preuve d'une indulgence désintéressée envers leur fille colérique, capricieuse, égocentrique, mais aussi terriblement intelligente et généreuse, se remettant constamment en question, s'éloignant malgré elle de ceux et celles qui la trouvent étrange. Tout y passe d'une manière échevelée, on va dire " pivoinée ", l'écrivaine, aujourd'hui éditrice,  ne craignant aucunement les néologismes.

Elle réside à Windsor, petite ville située dans les Cantons-de-l'Est. Sa mère est couturière à domicile, son père occupe un emploi à la papetière Dompar. Elle a un jeune frère avec qui elle partage ses jeux électroniques. Toujours sollicitée par la solitude et une envie féroce de se faire des amis-es, sans y parvenir parce que trop indépendante et mature. C'est dans cette ambiance familiale ordinaire, un peu ennuyeuse, qu'elle fera la connaissance de Fannie, fillette atteinte d'une malformation cardiaque. Un handicap qui rapprochera la narratrice — Alexie ? — de sa jeune voisine, celle-ci habitant en face de chez elle. Toutes les deux mesurent les inconvénients physiques de leur enfance, la narratrice étant née « avec un strabisme convergent à l'œil gauche, accompagné d'hypermétropie et d'astigmatisme. » C'est dur à expliquer, prévient-elle, mais, décortiquant les détails de toutes les situations insolites, elle parvient, sans nous lasser, à relater en quoi consiste la difformité de son œil. Presque fière de se comparer à Fannie qui a subi moult opérations coronariennes.

Le récit est ainsi, en équilibre sur la brèche d'une situation à une autre, la narration parfois balzacienne ignore une certaine hiérarchie, s'affermit au fur et à mesure que la petite fille grandit. Elle prend conscience des rivalités scolaires, observe les garçons et les filles se repérant d'une année à l'autre dans l'ordre des classes franchies, dans l'indiscipline des amours éphémères, des amitiés contrariées. À l'égard de Fannie, manipulatrice, Alexie est d'un aveuglement intègre, absout son comportement répréhensible, l'excusant même lorsqu'une camarade de classe et de voisinage, Vanessa, exigera qu'elle ne rencontre plus la jeune fille avec qui elle est devenue amie exclusive. C'est dans le souvenir de Fannie perdue que l'adolescente poursuivra son parcours scolaire. N'adhérant à aucun groupe, s'entourant de peu d'amies. Que Jade, qui essaie de l'intéresser à un projet scolaire. Douée pour le dessin et l'écriture, Alexie remplit des cahiers qui serviront plus ou moins à l'élaboration de ce livre.

C'est la troisième partie du récit qui nous a le plus intéressée, tant par sa structure que par la remontée du temps, amalgamée avec un présent où se démène Fannie en filigrane, avec une professeure qui exige beaucoup de l'étudiante qu'Alexie est devenue, son séjour à l'usine Dompar, travail estival à la pulperie qu'elle ne réussira pas à assumer parce que trop éreintant. Elle a seize ans, s'analyse de plus en plus méchamment, se culpabilise de son ingratitude, égratignant son entourage au passage. Se révolte contre ses peurs dont elle parle rageusement sans vraiment parvenir à les disséquer. Ses colères s'amplifient par manque de communication. Vulnérable elle est, le sait. Rêve d'écrire un livre avec de grandes envolées mémorielles. Ce que déjà elle dépeint dans ce témoignage d'une enfant déchirée entre des oppositions qu'elle ne sait pas encore maitriser. Roman méticuleux et balbutié, les événements devenant oniriques, magnifiés par une écriture passionnée, souvent déployée dans une dimension euphorique où Alexie se projette jusqu'à la fin de l'adolescence, à Montréal.

Au fond de son cœur qu'elle a décidé d'ouvrir, la narratrice sait d'avance qu'elle ne pourra justifier grand-chose, la perte de Fannie s'avérant confusément le biscuit proustien, et Proust lui-même se démêlant avec le fil de protagonistes sans lesquels son chef-d'œuvre n'aurait pas vu le jour, pas mieux que le roman d'Alexie Morin se serait épanoui sans le souvenir prégnant et transcendé de Fannie, se découpant en arrière-plan de son entreprise littéraire. Livre poignant où les vertus humaines se confondent, la romancière se dissociant de toute rationalité, du bien-être insouciant propre à son âge. Écorchée vive, elle se repait dans une souffrance qui ne résoud en rien ses emportements parfois enfantins, souvent stigmatisée d'une sensibilité maladive, un brin romantique.


Ouvrir son cœur, Alexie Morin
Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2018, 375 pages

lundi 4 février 2019

Le sourire d'un homme condamné *** 1/2

La nuit quand on ne dort pas, on imagine un monde qui ne serait plus à la merci des fuseaux horaires. À un moment donné, on se dit que pendant quelques secondes, tous les continents se sont apaisés, leurs dérives vers des guerres ou autres vacarmes meurtriers ont laissé la place à un sommeil où seule l'inconscience se débat dans des rêves et non dans des cauchemars, ourdis par le désir de tout saccager. On a lu le dernier roman de Mathieu Blais, Francœur.

Autre saccage que nous propose l'écrivain, à partir d'un fait divers, nous renseigne-t-il. On connait peu son œuvre mais dans ce livre on apprécie que la complaisance ne donne pas le ton au récit d'un homme qui a été tué dans le centre de détention, à Sainte-Anne-les-Bains, l'histoire de cet homme, délibérément fou, évoquée par un autre prisonnier, Bronco. Subjugué par la personnalité trouble de Maxime Francœur, arrivé là, un éternel grand sourire sur les lèvres, racontant à qui veut l'entendre son amour inconditionnel pour Rosemarie, qu'il a rencontrée chez le nettoyeur Saint-Amour. À Sorel. « C'était une fille de club, une barmaid, une belle fille aux cheveux teints noirs et au visage intelligent, une vivante, une crisse de vivante [ ... ] » Mais jamais elle n'est venue le voir, ni ne lui a écrit, ni téléphoné à Sainte-Anne-les-Bains. Bronco, le narrateur, prétend que cette histoire d'amour est une histoire impossible comme le sont les vraies histoires d'amour. Sympathie contrainte qu'échangent les deux hommes. D'abord à la cafétéria, puis à l'entretien de la chapelle, de la blanchisserie, où ils ont été jumelés. Mais c'est dans le couloir de la bibliothèque « seule place où le soleil se pointait un peu » que Francœur se laisse aller à relater des épisodes de sa vie. Une vie qui en vaut une autre. Une mère, professeure de mathématique au cégep de Sorel, un père commerçant d'une petite quincaillerie. Bronco ne croit pas que cet homme qui se gomine les cheveux, ne possède qu'un peigne, soit issu d'une famille traditionnelle, telle que la retrace son coéquipier de nettoyage. Il ne voit qu'un caméléon en lui qui s'inventerait des pans loufoques de vie. Une existence frelatée qui l'incite à devenir une brochette de personnalités. Francœur était-il un mythomane qui lisait, écrivait des poèmes, de longues lettres à Rosemarie ? Était-il un fou qui pratiquait un délire organisé ? Ce sont les questions que se pose Bronco à mesure que son compagnon narre une existence où des noms douteux s'amalgament au sien, tels Jacques Mesrine, Jean-Paul Mercier. Il y a aussi Antoine Boum-Boum Geoffrion, qui a détourné Rosemarie de l'amour de Francœur. Un Hells Angels qui deviendra son amant. Un soir, ivre d'alcool et de jalousie, hanté jour et nuit par Rosemarie et Boum-Boum, Francœur quittera le chalet, prendra la route avec son oncle et son cousin pour secourir Rosemarie qu'il entend lui demander de l'aider, de la délivrer.


Tout le roman est ainsi, oscillant entre réalité et fiction. La réalité de Francœur transcendée par ses excès : ses larmes et ses silences poignants. Le constant refus de Bronco de croire à ses « conneries », même s'il est fasciné par le mystère de cet homme qui fait de sa détention un leitmotiv douloureux, se dévoilant par à-coups, empruntant le sillage dangereux, voire interdit, de détenus à vie qui ont tracé dans la cour d'illusoires frontières, ces incarcérés dépeints eux aussi par Bronco, attentif à la moindre gesticulation suspecte. Francœur se plait à jouer les trouble-fêtes, n'ayant pas tout à fait conscience de ses déclarations « pas nettes ». Une nuit, il disparait alors que personne ne peut s'évader de la prison de Sainte-Anne-les-Bains. Ses hurlements de terreur quand il est confiné pendant trois jours au « trou ». Sa prétention à faire de la magie comme son grand-père. La crainte des hommes à son égard, leur inspirant des sentiments de haine et de fascination.

Chaque chapitre s'ouvre sur un bref préambule qui dirige le lecteur vers une dernière facétie dramatique de Francœur. Bronco, qui a hérité de sa mémoire, relate sous la directive de l'écrivain Mathieu Blais, un récit hautement élaboré, poétique, dicté par les souvenirs délabrés de Francœur, celui-ci étant décédé après qu'un lieutenant des Hells Angels fut arrivé dans ce lieu d'expiation. Les détenus les plus aguerris savent qu'il n'est pas venu pour rien, les Hells apportant tous les malheurs du monde avec eux. Les derniers jours, autant dire les dernières pages du roman, bien que décrits sous les effets dévastateurs de la peur, sont magistralement analysés par Bronco, dont nous savons qu'il a braqué plusieurs bijouteries, s'est fait prendre, tiraillé entre ses propres souvenirs et ceux de Francœur, manipulateur et fou. Nous avons souvent l'impression que les fondations de Sainte-Anne-les Bains sont érigées sur des réminiscences assonantes,  philosophiques. Sur des rétrospectives hypothétiques qui feront s'écrouler les murs, les rendant friables comme d'illusoires châteaux de cartes, ou les effaçant d'un site géographique qui ressemblerait à une citadelle livrée à la force tumultueuse de l'océan.

C'est un roman captivant, incrusté de tout l'amour dont sont capables des hommes quand ils sont libres de leurs pensées, de l'interprétation de leurs rêves. Ce qui s'avère impossible quand le temps n'existe qu'en différé, en suspension, comme le mentionne Bronco dans un chapitre ayant trait à une improbable évasion. C'est la peur, toujours, qui « se répand dans la poitrine, et ça serre, ça serre comme c'est pas possible. » Sans moralité aucune, sans l'intention de séduire un lecteur qui, inhibé de ses préjugés, devra écouter Bronco qui, lui, rapporte une vie d'homme amoureux fou d'une femme, conscient de son erreur, faisant semblant de croire que son existence a été autre, une existence conventionnelle comme celle de tout un chacun. Francœur n'échappant que par un malheureux hasard, si ce péril existe, à la fatalité d'un Quasimodo moderne.


Francœur, Mathieu Blais
Leméac Éditeur, Montréal, 2018, 136 pages