lundi 14 janvier 2019

L'air empoisonné du temps qui passe *** 1/2

Le bonheur d'écrire chez soi nous fait oublier les temps de repos qui sont impartis aux gens qui travaillent dans un bureau. On veut dire, qui doivent se déplacer hors de chez eux pour marquer et démarquer ce qu'ils doivent ajouter ou soustraire aux contraintes qu'exige une profession rémunérée. On n'a plus ce souci, on décompte les heures de sommeil pour ne pas écrire des propos insanes. On commente le roman de Pauline Michel et Mario Pelletier, La quête de la fille disparue.

Histoire complexe écrite à deux voix et à quatre mains, qui nous a été agréable à lire durant les Fêtes de fin d'année. Si on privilégie la paresse avant de nous confronter à nos lectures prochaines, on aime feuilleter des livres qu'en temps dit normal, on ne lirait pas à cause des semaines qui courent plus vite que soi. On a eu cette impression de pur plaisir en nous plongeant dans la fiction de Pauline Michel et Mario Pelletier, qui dérive dans des tourments doux-amers, dirigeant durement les protagonistes, ces derniers entrouvrant et claquant les portes du passé et du présent. Un homme et une femme, Alice et Werner, l'un et l'autre Allemands, qui, en 2007, se retrouvent au Québec, quarante ans après que la Deuxième Guerre mondiale les eut séparés. Cependant, une ombre ternit ce bonheur inespéré, une enfant leur a été donnée qu'Alice a dû abandonner à la naissance. Le récit enchaine, inéluctable, avec les retrouvailles de leur fille, Viviane, en couple avec Arnaud, tous les deux soixantenaires. Mais l'histoire se répétant inlassablement, Viviane a elle aussi mis au monde une fille conçue d'un viol lorsqu'elle était adolescente. La fillette, Luce, a été adoptée par un couple aisé de Québec. Plus tard, elle ne rêvera que de conquérir Paris après avoir remporté le premier prix au festival de la chanson de Granby qui lui ouvre les portes internationales, lui fait-on miroiter. Se déroulant en 1991, le parcours de la jeune chanteuse captivera le lecteur. Ses illusions, ses bonheurs, ses déceptions, surtout sa naïveté. Ignorant ce qui se trame d'abject dans un certain milieu artistique parisien. Fragile, elle se heurtera à des personnes qui règlent leurs conflits personnels sur son dos, au point de lui faire perdre tout espoir d'un possible avenir dans la capitale. Ces gens qui devaient l'aider se retourneront contre elle, Luce n'aura plus qu'un recours, rentrer au Québec, se remettre d'une grave dépression, ses insuccès français ayant été divulgués dans les journaux de la province québécoise. Vulnérable et humiliée, sa confiance en le genre humain est terriblement ébranlée lorsqu'une amie d'enfance, Valérie, journaliste dans un quotidien québécois, lui propose de faire peau neuve dans un mouvement qui préconise les médecines douces, la méditation, une alimentation équilibrée, pour rétablir le ressourcement intérieur. À la suite d'une conférence à laquelle Valérie a assisté, s'acquittant des nécessités professionnelles de son journal, elle est sortie de là éblouie, guérie d'une peine de cœur. Le conférencier est un médecin belge qui a troublé la jeune fille. Elle finit par intéresser Luce qui n'a plus à rien perdre. Elles se rendront donc à Montréal assister à la prochaine conférence du médecin belge.

En parallèle, toujours en 2007, les deux écrivains nous emportent en France et en Allemagne en compagnie d'Alice et de Werner, de Viviane et d'Arnaud, tous les quatre recherchant Luce, après avoir rencontré un détective privé qui leur a confié quelques indices sur la famille adoptive de la petite fille. Le lecteur apprend ce que représentait en partie le nazisme dont Werner et Alice ont été victimes. Peu à peu, le récit se concentrera davantage autour des néonazis irréductibles qui, la guerre terminée, ont créé des groupes, instaurant le sectarisme qui régnait à l'intérieur du nazisme. Dont l'un d'eux, le funeste mouvement l'Ordre du Temple solaire. Piège néfaste qui se refermera sur Luce quand le médecin belge, gourou habile et despotique, profitera de sa fragilité pour lui faire miroiter les soi-disant bienfaits réparateurs des vicissitudes de la vie terrestre. Nous nous souvenons comment, en 1994, l'histoire tragique de la secte s'est terminée : les membres, subjugués, ont été assassinés, brûlés vifs, dans divers groupes représentatifs situés en Suisse, au Québec. Avant d'en arriver à cette fatale et sinistre conclusion, Luce aura fait la connaissance d'un jeune homme, Christian Rose, pseudonyme qui dissimule sous ce libellé une sorte de chevalier moderne. Fils cadet d'une noble famille française, architecte de profession, lui aussi a été abusé par les promesses des responsables de l'OTS. Épris de Luce, il l'entrainera hors de la secte qui cherchera à se venger de leur défection par tous les moyens imaginables, concluant, ou presque, cette histoire hors du commun. Loin de ce qui s'écrit au Québec, l'ensemble des écrivains peu tentés de s'éloigner du monde nord-américain, de regarder l'histoire officielle par-dessus leur épaule.

Ce roman s'avère une vague profonde, agitée de ses éclaboussures écumées sur une plage de sable ou de pierres, selon les situations hasardeuses que proposent Pauline Michel et Mario Pelletier. Il y a des vagues courtes, d'autres longues, tel un soupçon de fatigue parsemant quelques pages un peu répétitives, souvent passionnantes. Par exemple, on aurait apprécié plus de développement sur le nazisme, vague trop courte, et moins de précisions parfois superflues sur l'Ordre du Temple solaire, vague trop longue. Quant à l'histoire de Luce et de Christian, elle reflète par à-coups les bons sentiments lus jadis dans des romans proches du conte de fées. Amour noble, parole donnée une fois pour toutes, cela existe encore, de plus en plus rarement, il est vrai, mais vertus trop accentuées dans une fiction qui ne laisse pas augurer les intentions réelles des deux auteurs concernant le but de leur louable projet. On se demande pourquoi les éditeurs ne mettent pas un holà à la surabondance littéraire d'un roman tel que celui-ci qui, plus resserré, aurait gagné en rigueur, en efficacité. Cependant, l'œuvre en soi nous apprend énormément sur les failles humaines, sur l'incapacité des hommes à rejeter loin d'eux leurs hantises démoniaques. Quand la fête se termine, aussi mirifique soit-elle, il faut savoir revenir à la réalité d'un présent opaque, ne pas essayer de reconstruire un monde pervers pour mieux le détruire et s'autodétruire pareillement. Faut-il tirer une morale optimiste de ce roman efficace, en partie mémoriel ? On en doute. On s'interroge sur les agissements d'hommes corrompus qui ont instauré des mouvements extrémistes, ne pouvant combler l'insatisfaction d'âmes sensibles sans risquer de les guider vers l'anéantissement d'un monde farfelu. Paradis idyllique pour lequel les humains d'aujourd'hui se battent, réverbérant l'histoire des protagonistes dépeints par Pauline Michel et Mario Pelletier. Les deux écrivains les dirigeant vers une lumière sinistrement ombrée par les témoignages d'époques qui se dissolvent, croyons-nous, alors que rien jamais ne sert de leçon. Il y aura toujours des êtres diaboliques qui essaieront de reconstituer un absolu terrestre voué d'avance à un échec retentissant.

La quête de la fille disparue, Pauline Michel et Mario Pelletier
Éditions Fides, Montréal, 2017, 344 pages

lundi 7 janvier 2019

Une enseignante blanche chez les Inuits *** 1/2

Il nous a été souvent demandé pour quelles raisons on ne publiait pas dans notre page Facebook, des levers et couchers de soleil. Question pertinente, mais on laisse à d'autres ce privilège. Il y a tellement de ces images qui passent et repassent, qu'on s'en fatigue. On préfère les choses immuables comme des œuvres d'art ou leurs pendants, sous d'autres formes. On commente les nouvelles de Lucie Lachapelle, Histoires nordiques. 

On a toujours privilégié les livres qui nous apprennent quelque chose, nous instruisant sans lassitude à diverses sources. En lisant les péripéties d'une jeune enseignante montréalaise qui, pour échapper à la monotonie de sa profession, se fixe pour plusieurs années au Nunavik, notre ignorance sur les autochtones qui, aujourd'hui, revendiquent leurs droits autrefois bafoués par les Blancs, a été mise à mal. On s'est impliquée de toute notre curiosité intellectuelle dans ces histoires qui ne sont pas tout à fait des nouvelles, mais plutôt des chroniques inspirées de souvenirs émouvants. Louise, l'enseignante, après avoir fait un premier voyage dans le Nord, n'aura plus qu'un désir, celui d'y retourner, de se mêler à la culture inuite, d'y nouer des amitiés, d'y risquer un amour qui ira au-delà des préjugés.

Treize récits suffisent à nous glisser dans l'existence périlleuse d'hommes et de femmes qui vivent en accord avec la nature et ses exigences saisonnières. Une personne étrangère, comme Louise, si elle ne se plie pas aux consignes de ces lieux rébarbatifs, mais avenants, ne survivra pas à la dureté du climat, ni aux mœurs coutumières, déstabilisantes des habitants. Tel un intermède, le premier récit fait part au lecteur du voyage initiatique, en quelque sorte, de Louise. Elle assiste son oncle, dentiste, qui lui a obtenu ce travail d'été. Elle se liera d'amitié avec une jeune femme inuite, qui, parlant très bien l'anglais, joue le rôle d'interprète. Louise a dix-neuf ans, décide de finir ses études, de revenir travailler dans le Nord.

Ce qu'elle fera quelques années plus tard. Nous la rencontrons à nouveau dans des conditions professionnelles. Ce jour-là, elle doit aller chez les parents de ses quinze élèves, garçons et filles, rendre compte des résultats de leurs travaux scolaires. Elle redoute un peu de se rendre chez Pitaa, enfant rêveur qui n'apprend aucune matière, s'absente durant plusieurs jours. Elle doit rencontrer le père, homme respecté et redouté des Blancs, qui accueillera Louise avec froideur et déférence. Il a éduqué ses fils à la manière inuite, mais les temps changeant, il prendra en considération les conseils de la professeure. Plus tard, pour la remercier, il lui fera apporter une offrande par Pitaa, dont l'avenir l'inquiète.

Tout le livre est ainsi, empreint de la générosité ricaneuse des élèves et de leur famille. De la compassion reconnaissante de Louise. Chaque nouvelle relate au lecteur ses réflexions intérieures, ses joies, sa solitude. Sa naïveté quand elle s'éprendra de Tamusi, jeune Inuk dont l'ambition est de séduire les femmes étrangères qui débarquent dans le Grand Nord. Louise, à l'esprit indépendant, se tient loin des rumeurs qui circulent sur son amoureux. Jusqu'au jour où elle devra se rendre à l'évidence. Révoltée, ne croyant pas à son abandon, elle risquera sa vie en voulant retourner chez Tamusi. Ce sont deux chasseurs qui la sauveront d'une mort certaine. Entre les récits narrant les mésaventures de Louise, Lucie Lachapelle nous entraine vers des êtres insolites, tel Kurt, un Blanc, la soixantaine, qui travaille à l'aéroport. Tel Qumaluq, un Inuk, voisin de Kurt, obsédé par des images insoutenables, surgies dans sa tête, après s'être enrôlé, en 1940, chez les fantassins. Il est revenu de la guerre stigmatisé par l'horreur. Ces êtres solitaires nous rappellent ceux qui, en des lieux de sable et de pierres, se sont ancrés dans des existences où la mort se dessine, où le silence farouche tient lieu de confession. À la merci d'un destin implacable.

Qu'ils soient d'ailleurs ou natifs de l'endroit, hommes et femmes boivent beaucoup. Pour survivre ou supporter une vie étriquée qui promet peu. Les hommes battent les femmes, elles doivent se soumettre, se résigner. La violence, la jalousie, font œuvre de déraison, s'alliant à la grandeur du paysage, sublime, inquiétant. On mentionne que ces histoires dramatiques, bardées durement de poésie, se déroulent durant les années cinquante. Louise consacrera une partie de sa vie, autant dire sa jeunesse, à ces gens qu'elle ne pourra jamais oublier malgré ce qui la séparait d'eux. Et inversement. Quand elle reviendra au village, vingt ans plus tard, sa première visite sera pour l'école où elle a enseigné. Des souvenirs abondent, la bouleversent. Puis, voulant créer une surprise à Annie, sa meilleure amie inuite, elle sera décontenancée lorsqu'elle apprendra son décès survenu quelques mois plus tôt. C'est le fantôme d'Annie qui bouclera ces textes aux angles aigus. Elle hante le cimetière, son esprit ne voulant pas mourir. Subtilement, l'écrivaine abordera le suicide des adolescents à travers la débâcle de l'esprit d'Annie, dont le dernier fils a été une victime. Peu à peu, le récit entre dans la marginalité des événements quand Annie croit apercevoir la silhouette d'une femme qui s'attarde devant sa tombe. C'est Louise de qui elle n'a plus de nouvelles depuis longtemps. Enfin, Annie se résigne, se glisse sous les pierres, ferme les yeux, ne résiste plus...

Ce sont de magnifiques fictions — en sont-elles vraiment ? — rédigées habilement par Lucie Lachapelle, invitant le lecteur à savourer des cultures différentes, minoritaires trop souvent, desquelles sont rejetées des valeurs ancestrales. La vision qu'en donne l'écrivaine se réfère à des sentiments de nature instinctive, s'opposant à ceux plus sophistiqués du lecteur moderne, essayant de comprendre la distance culturelle et géographique qui le sépare de peuples enfermés dans des silences opprimés. En nos années qui bougent et parlent, des remises en question se font, des agissements se dénouent, les blessures des uns et des autres cicatrisant lentement, mais jamais tout à fait.

Le lexique inuktitut-français, mentionné à la fin du livre, sera fort apprécié de certains lecteurs.

 
Histoires nordiques, Lucie Lachapelle
Bibliothèque québécoise ( BQ ), Montréal, 2018, 136 pages