lundi 16 septembre 2019

Quelques chats nous en apprennent de belles *** 1/2

On a toujours aimé le lundi, jour de la semaine à la fois effervescent et lymphatique. On rencontre peu de gens, on n'envoie aucun message, à moins de répondre à l'un d'eux. On a lu, il y a longtemps, que les automobiles fabriquées le lundi, démontraient à peu près toutes une défaillance mécanique. Remarque qui nous avait fait sourire puis réfléchir sur la capacité fragile des gens à affronter la suite de leur routine, qu'au fond d'eux-mêmes, ils refusent. On a commenté le numéro 139 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Animée par Camille Deslauriers et Christiane Lahaie, certainement avec un brin d'humour réciproque, cette dernière livraison nous a procuré le même plaisir qu'on a ressenti en lisant les précédents numéros lesquels on s'est penchée ici. Sur le thème des chats, les deux écrivaines ont invité treize de leurs pairs à se joindre à elles pour nous faire part de leurs sentiments complexes envers les félidés, curieuses petites bêtes insoumises. Clin d'œil complice suffisamment alléchant pour aiguiser notre curiosité intellectuelle et savourer la présence hétéroclite des chats, griffant ces pages.

Ici, l'histoire de ces mammifères familiers, de compagnie idéale, commence sous de favorables auspices avec Joanie Lemieux qui livre un texte grinçant. Par étapes. Annie doit partir travailler en Finlande. Elle est dans la cuisine avec sa sœur qui s'apprête à pensionner le chat, Bidule. Ce qui permet à Annie de se questionner sur les raisons de son exil d'un an et demi, passage du temps qu'elle associe au nombre d'années que vivent les chats. Quand elle rentrera de Finlande, les deux sœurs auront toute la vie pour vivre ensemble. Nouvelle qui ouvre la porte à d'originales possibilités pour aborder les chats et les malheurs se tramant durant une existence, la leur et la nôtre. Les chats dépeints par les nouvellistes servent souvent de prétexte à renouer avec un passé trouble, comme l'a fait bellement Maude Deschênes-Pradet. Un chat dans la gorge. Une narratrice écrit à sa grand-mère pour qu'elle l'aide à trouver un nom pour son chat, qui n'est plus un chaton. Ce qui nous vaudra une évocation nostalgique de la vie de ses grands-parents. Texte à la fois tendre et réaliste qui rappelle l'importance des gens âgés dans la vie d'un enfant. Contrairement à Lynda Dion qui, elle, affirme que le nom des chats « s'impose de lui-même ». Titrant un récit teinté d'un humour exaspéré, d'où découlent des amours fatiguées, parfois ratées, parfois regrettées. Donner son nom au chat. La femme qui s'adresse au témoin-lecteur a eu plusieurs chats, plusieurs amants. Les premiers sont morts, ont disparu, les amants ont trahi, ou compliqué une liaison jusqu'à la rupture. Décision que prendra le dernier amant sans demander l'avis de sa partenaire. Philosophe, l'écrivaine affirme qu'un chat reste un chat, sous-entendant avec ironie qu'un homme reste fidèle à lui-même. Un court texte d'Odile Tremblay, Les chats de sa vie, ressuscite la mère, sa fille persuadée que celle-ci a été élevée par les chats. « Des chattes au nom masculin. » Remémoration émouvante d'une mère aux conditions sociales aisées, fillette délaissée aux servantes, rabrouée par la fratrie. Le père vaque à ses affaires d'avocat. Trouvant refuge auprès des bêtes réceptives à sa solitude, auprès des chats fictifs des contes de Charles Perrault et Lewis Carroll. S'imbriquent brièvement les préférences de la mère, la narratrice cherchant son héritage maternel dans les chats de Colette ou Léautaud. Complicité acquise des chats et chattes des ruelles avec qui se nouent de profonds secrets, des « liens fragiles et douloureux. »

Les chats possèdent d'étranges pouvoirs, inspirent des histoires insolites, presque surréalistes, nous faisant pénétrer dans des univers inconcevables à l'œil humain. De quoi imaginer toutes sortes d'intrigues, révélant d'attristantes réalités. On ne sait pourquoi les nouvelles de Valérie Provost et de Julie Tremblay nous ont semblé s'amalgamer d'une perfide manière, les  deux fictions, n'ayant aucune similitude dans leur développement. La fable de Valérie Provost camoufle insidieusement un viol commis durant une soirée de beuverie. À la sortie du bar, elle suit un inconnu dans son appartement. Quelques minutes dans le salon puis, sans préliminaires, dans la chambre, le lit. Permettant à l'alcool de se dissiper. Lucidité de la jeune femme qui n'ose interrompre les ébats de l'homme, ne sachant trop comment il réagirait. Elle se tait, elle attend « que ça passe ». En parallèle, sa chatte a mis bas six chatons desquels elle prend soin. Ils grandissent rapidement, convaincue qu'à la fin de l'été sa chatte serait de nouveau enceinte. Du viol, rien ne sera révélé. Le conte de Julie Tremblay signifie une échappatoire appropriée à l'irréel qu'elle suggère. Un jeune homme, avec l'accord d'un majordome, se faufile dans un grand édifice noir. Avant d'atteindre un chat extravagant, il doit traverser d'innombrables couloirs, défier une foule considérable, observer plusieurs chats tenant des rôles invraisemblables, peu plausibles. Lisant ce texte farfelu, on a pensé à Charles Dickens et à ses " grandes espérances ", s'adressant à un narrateur épris d'événements fantaisistes.

Comme dans tout collectif, on ne peut s'arrêter aux nombreuses fictions composant l'ensemble. On s'est attardée sur des histoires qui nous ont le plus divertie, ou fait réfléchir sur les raisons toujours valables d'écrire pour mieux camoufler ce qui nous taraude depuis longtemps, incapables que nous sommes de divulguer une blessure à fleur de peau. Les chats s'avérant de grands discrets, il est possible de leur confier sans crainte la moindre de nos failles empoisonnées. Une brèche, celle que défend Olivia, qui ne se souvient pas du nom de son mari après l'impact violent de la collision. Repères et souvenirs devenus évanescents, disparus dans le néant. Ceux qui retombent sur leurs pattes ... et les autres, signée Marise Belletête. Chat imaginaire que la nouvelliste réfère au chat de Schrödinger. Mais la nouvelle qui nous a franchement touchée — il y en a toujours une ou deux — sur bien des points, est celle de Claude La Charité, Piou Piou, le chat italien. En aucun cas, l'écrivain n'humanise son animal, ce qu'on déteste, il essaie de se mettre humblement au diapason, traduit habilement les pensées de son chat qui adopte un comportement lié aux expressions de plusieurs langues, surtout celles de l'italien. Dès le début, l'écrivain affirme que deux chats ne miaulent jamais de la même manière, que chaque destin de ces félins est un roman, nous savons donc à quoi nous en tenir. Fidèle à de savants congrès, le conteur voyage. Profitant de plusieurs allers-retours, il relate l'histoire de Piou Piou que lui et sa conjointe ont adopté, la mère étant morte dans des circonstances à peine élucidées. Impossible ici d'écrire un roman de la vie de Piou Piou, mais il ronronnerait de plaisir en lui confiant que son destin, fantasmé par un écrivain maniant une plume inventive, poétique, rehaussée d'un humour tonique, nous a fait abondamment sourire, nous a parfois attendrie, souhaitant à tous les petits félins un maître intelligent, généreux, comme celui qui lit des extraits de la Divine Comédie de Dante, d'auteurs immortels de la littérature italienne, à son compagnon poilu. Sur une note douce-amère, pudique, Claude La Charité met fin à cette merveilleuse aventure menée avec chat et maître exceptionnels.

On mentionne la fiction de Marie-Pier Lafontaine, lauréate du concours de nouvelles de cette année, magnifiquement atypique, Quarante-huit heures. Sans oublier la rubrique " Revenance " mise en évidence une première fois par Hélène Rioux, qui signe une traduction modernisée de la nouvelle d'Edgar Allan Poe, Le chat noir. On souhaite cependant que revienne dans une prochaine cuvée, la rubrique des comptes rendus de recueils de nouvelles, disséqués habilement par divers chroniqueurs.

En attendant le flot automnal de la rentrée littéraire, on s'est délectée d'histoires amusantes ou graves rassemblées dans ce dernier numéro, que chacun et chacune doit lire sans aucune hésitation.


La revue XYX de la nouvelle
Numéro 139 dirigé par Camille Deslauriers et Christiane Lahaie 
Montréal, 2019, 102 pages 





lundi 2 septembre 2019

L'art d'aimer au-delà des apparences *** 1/2

Si le solstice d'été allonge le temps d'une journée qui devrait toujours être ensoleillée, on se pose la question à savoir si l'élasticité des heures ne comble pas nos manières de vivre et de réagir aux difficultés qui essaiment notre existence. Question sans réponse, l'avancée en âge nous évitant de trop sonder les souffrances d'autrefois, il faut se risquer sans rechigner. On commente le roman de Denis Robitaille, Jeune femme aux cheveux dénoués.

Roman complexe s'il en est dont la thématique nous emporte dans l'univers particulier de galeries de peinture à la fin des années soixante-dix et celles de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les lieux aussi se chevauchent selon le rythme événementiel des protagonistes. Leur âge s'avère des points de ralliement à la compréhension du périple hasardeux. Tout en témoignant de son envers, l'écrivain n'a pas manqué de nous le rappeler. Le talent magistral de grands peintres, surtout ceux de l'impressionnisme, a inspiré bellement à Denis Robitaille cette histoire émouvante de vie, d'amour et de mort. De passion aussi. Jean Meunier, courtier sur le déclin, travaille aveuglément pour Emil Hoffman, réputé galeriste. Un destin d'ordre professionnel unira les deux hommes, qu'une fois la guerre terminée, ils entretiendront, indépendamment de leur personnalité opposée. Mais pouvons-nous effacer de notre mémoire les atrocités commises pendant une époque où les plus lâches se sont enrichis sur le dos des juifs, victimes du nazisme ? Toujours, un détail nous rappelle à nos plus détestables années. Ce qui arrivera à Jean Meunier, à Paris, quand une jeune fille lui demande de faire son portrait. Il habite une chambre mansardée en attendant l'appartement confortable que lui a promis son ami et patron Emil Hoffman. Pendant les pérégrinations qui secouent intérieurement le courtier, bien des années plus tôt, à Montréal, à notre époque, Anne Vaudreuil, jeune galeriste, essaie avec enthousiasme de promouvoir l'œuvre d'artistes novateurs. Grâce à l'intervention d'un ami journaliste, elle fera la connaissance de Jean Meunier lors d'une vente aux enchères au Queen Elizabeth. Elle mise sur un tableau que le richissime galeriste Emil Hoffman parvient à s'octroyer. Attiré par la jeunesse d'Anne, qui lui rappelle une jeune femme aimée pendant la guerre, Jean Meunier l'instruira à discerner les œuvres qui conviennent à sa galerie. Le passé, toujours, hante le vieil homme, et l'écrivain nous emporte dans la mémoire meurtrie de cet homme qui se souvient du jour où cette jeune fille, Laurette, de qui il a fait le portrait, est devenue son amante, du jour où elle a été arrêtée, expédiée avec sa sœur au camp de Drancy. Il est sur place en présence d'Emil Hoffman et d'officiers allemands, suppliant son ami de sauver la jeune juive qu'il aime. Impuissant, il la verra monter dans un train qui l'emporte vers un inconnu meurtrier. Il vivra désormais avec l'horrible impression que le regard de Laurette a croisé le sien avant de disparaitre. Compromis malgré lui, il se fait le complice d'Emil Hoffman qui s'est lié d'amitié avec un officier allemand, pour qui il rafle les tableaux et objets luxueux dans les maisons de juifs fortunés, qui ont été arrêtés. Les tableaux, appartenant à des collections privées, passent de main en main, de mémoire en mémoire, malgré les apparences.

C'est sous les traits peu sympathiques d'une femme plutôt hystérique qui se fait passer pour journaliste, Gisel Lewis, native de la Nouvelle-Orléans, que le passé trouble de Jean Meunier se dévoilera. En fait, Gisel Lewis répond au désir de la sœur de Laurette, qui, miraculeusement, à échapper à la mort atroce des camps. Le remords la ronge lorsque, avant d'être envoyées toutes deux à la mort, Laurette a révélé à sa sœur sa courte liaison avec Jean Meunier, ce qu'elle a refusé de croire. Gisel Lewis, ancienne droguée, est elle-même déchirée depuis son adolescence par un drame familial, qu'elle n'a su évacuer de son esprit déséquilibré. Les mésaventures de chacun trouvent une issue bancale, seul, Emil Hoffman se fera justice quand il surprendra son courtier avec Anne dans l'entrepôt où sont cachées des œuvres qu'il n'a pas vendues, trop obnubilé par leur beauté picturale. Profitant de son désarroi, Jean lui jette à la figure le mépris qu'il lui inspire, alors qu'il n'a su sauver sa jeune amante des mains du nazisme, représenté ici par l'officier pour qui Hoffman travaille toujours, malgré la fin de la guerre.

Il est impossible de dénouer davantage cette magnifique et tumultueuse histoire qui aurait mérité plus de clarté. En lisant le sort de ceux et de celles qui ont trempé dans des affaires lugubres durant leur jeunesse, on s'est dit que certaines circonstances mesuraient le courage de chacun et chacune. Le transcendant au niveau de héros ou l'abaissant au niveau de la bête qui veille sur nos démons récalcitrants. Que Gisel Lewis ou Jean Meunier aient été les miroirs de leur propre drame, ne cherchant jamais à minimiser leur faute, tache d'encre indélébile en leur mémoire atrophiée, il n'en demeure pas moins que des pions surgis sur l'échiquier de l'existence, ravivent les tragédies les plus intimes. Fomente de pernicieux traumatismes. Il est impossible aussi de classer ce récit dans la fiction, nous savons que l'art a fait l'objet d'odieux trafics entre la France et l'Allemagne quand le nazisme avait instauré son pouvoir. C'est tout à l'honneur de l'écrivain, Denis Robitaille, de nous instruire de l'attirance parfois néfaste de l'art sur des hommes captifs de leur boulimique perversité, se dégradent quand une occasion malencontreuse les transforme en rapaces humains. Mais l'auteur nous fait part aussi de l'admiration inconditionnelle d'un homme pour des génies de la peinture, de la passion idéalisée pour une femme qui a freiné en lui les pires instincts, sous la forme d'une douleur dont il ne se remettra jamais. L'aspect lumineux de l'être humain qui a suffi à Laurette pour mourir avec la conviction que Jean Meunier n'était pas un monstre, son intégrité naïve transperçant le portrait qu'il avait peint d'elle, au point que son entourage se méprendra sur son authenticité. 

 
Jeune femme aux cheveux dénoués, Denis Robitaille
Éditions Fides, Montréal, 2019, 405 pages

lundi 19 août 2019

Attendre Ulysse, rencontrer Alice ****

On aime qu'il fasse chaud, que l'humidité colle à notre peau. On fait fi des râleurs et râleuses qui n'ont qu'une hâte, que la neige recouvre maisons, trottoirs, plantes et pelouses. Pour nous, la vie se peint en vert et non en blanc. On n'y peut rien, de nos gènes coule un soleil ardent signifié par le désert aux dunes mouvantes, aux pierres assoiffées, aux puits vivifiants cachés dans la verdure paisible d'une oasis. On commente le récit de Yvon Paré, L'enfant qui ne voulait plus dormir. 

La période estivale permet de déroger à certaines règles le moindrement élémentaires quand il s'agit du choix d'un livre, qui fera notre délice en nous délectant de la chaleur. On revient loin en arrière dans la pile qui encombre l'une de nos bibliothèques. On est étonnée de tirer de l'oubli un ouvrage qu'on aurait dû lire des mois auparavant. Que s'est-il passé pour l'avoir relégué dans le lot des fictions qu'on finira par donner ? La question s'est posée quand notre index a incliné vers nous le récit de Yvon Paré, tout de blanc vêtu, offert par un ami écrivain aujourd'hui décédé. Émue, on a feuilleté les pages dans le désordre, nous interrogeant sur ce carnet littéraire, comme si l'écrivain allait nous répondre. Ce qu'il a fait, affirmant que le genre est une sorte de repos de l'écriture de la fiction. Sa réponse nous ayant satisfaite et titillé notre curiosité, on a nourri notre lecture de la poésie d'un homme qui vit dans l'entité d'une région réputée du Québec. Le Saguenay. Accompagné de ses deux chattes, chaque matin est un miracle qu'il décrit avec une sobriété épistolaire remarquable, laissant de côté des événements journaliers, pas toujours agréables, qu'ils soient publics ou d'ordre privé. Et que de métaphores emplissent la narration ! Les loups ont la part belle dans ce déballage de sentiments intenses, d'une sensibilité rarement rassasiée, comme si écrire s'avérait le suprême antidote à l'angoisse d'un passé partagé, quelquefois égaré, entre famille et amis. Une mère et un père aimants, silencieux, des frères éparpillés sur le territoire inexploré d'un avenir incertain. Anecdotes familiales abordées sur un air de regret qu'absorbe la musique de Bach, la présence d'oiseaux racoleurs, les jardinières de fleurs égayant les entours de la maison. « Il y a tellement d'oiseaux dans l'haleine du jour, de parfums, d'odeurs fortes. » Toujours, le dernier mot obligeant revient au témoin-écrivain, avant de passer à autre chose. Cette autre chose nous ramenant à Ulysse, le roman que plus tard, on savourera avec émerveillement, son auteur décryptant avec ferveur la nature de son coin de pays, là où la silhouette d'un cargo au large se profile, là où volatiles et enfants s'ébattent. Pendant que le narrateur et sa compagne, Danielle, parcourent à vélo des paysages grandioses où tous deux s'arrêtent pour mieux s'en imprégner, à Montréal les étudiants et Québécois battent le pavé pour justifier le droit de s'instruire gratuitement. Manifestations qui prendront de l'ampleur, ancrées sous le signe de battements intempestifs de cœurs sincères et ceux des casseroles. Le récit possède un repère concret que l'écrivain, pragmatique, dirigera courageusement jusqu'à la dernière page, un brin désenchanté du résultat. Des propositions de politiques n'apportant que de piètres changements socio-économiques. Inlassablement, l'histoire se répète, ressassement inépuisable dans la tête d'hommes subjugués par le pouvoir.

Mais là où demeure Yvon Paré, les souvenirs affluent, la révélation de l'enfant qui, très tôt, décide qu'il deviendra écrivain. L'enfant qui, pour ne pas dormir, mettait de la colle blanche sur ses paupières, voulant garder les yeux ouverts sur le monde nocturne extérieur. Les fabulations qu'il crée derrière la vitre obscure, se transformant en bêtes partageant ses insomnies. Dieu, qu'il prie intensément, ne répondra jamais à ses appels, l'enfant exacerbé par le silence divin deviendra ainsi l'enfant qui ne voulait plus dormir. Loin des cauchemars juvéniles, le présent donne vie chaleureuse à un homme soucieux d'admirer les deux chattes complices, les arbres fruitiers, les pivoines, la tourterelle. Agitation bienveillante partagée entre les rencontres avec des écrivains régionaux, avec le petit-fils à qui il faut inventer des histoires à répétition. La vie ordinaire, transcendée par un œil terriblement observateur, par un poète qui, malgré d'amères déceptions livresques, ne cèdera jamais la place à l'indifférence méprisante de ceux qui ont dénigré son œuvre. Incompris parce qu'il se contente « d'être fidèle à la réalité, au vécu de [ sa ] famille, puisant dans les secrets que personne ne veut entendre. » Comme les pivoines échevelées qui nous attendrissent, le récit n'en devient que plus poignant, l'auteur mentionnant ses propres lectures, au rythme du vent qui « étrille les pins », des vagues qui « plantent leurs griffes dans le sable. » Irréalité des paysages quand se mobilisent les arbres, les oiseaux, les fleurs, décrits du point de vue d'un homme qui sait dialoguer avec eux. Monde minéral, monde aquatique, monde fluvial, auquel nous devons nous adapter, citadins peu habitués que nous sommes à un tel épanchement irrationnel, vision illusionniste qui adoucit les conflits bruyants estudiantins se déroulant à Montréal, au rythme saccadé des voix fatiguées de toujours revendiquer pour obtenir justice et droits civiques. L'écrivain rassure notre scepticisme en évoquant régulièrement l'écriture d'Ulysse, chacun se déterminant dans son rôle, celui qui prend la parole, qui détourne le regard d'une télévision insipide. Cela n'est pas dit mais pour que le charme opère de jour et de nuit, nous devons pénétrer à pas discrets dans les intentions de l'écrivain qui, avec Danielle, regarde « les étoiles sur la terrasse, devant l'eau qui boit les dernières lumières. Chant de la terre de Gustav Mahler. » Plus tard, l'échappatoire apaisante de personnes aimées qui repartent vers la ville. L'écrivain doit faire face aux derniers chapitres de son roman, le rêve l'emporte pour échapper à l'angoisse, aux peurs, se questionnant sur son rapport incertain avec la vie, qu'a-t-il perdu en soufflant sur ses mots ?

Le récit s'avère un gigantesque point d'interrogation, comparable au destin étonnant de cet homme frappé par la foudre de la poésie qui l'a habité dès la naissance. Échevelé aussi ce questionnement sur soi-même à mesure que les années passent, que la présence des siens s'amenuise, que l'enfance s'assoupit, que l'existence tendrement se loge dans les dentelles de l'aube, dans la promesse du soleil derrière la dune. Il attend les chattes, il ouvre une porte, le jour l'immobilise face au Grand Lac sans fin ni commencement. Il faut tout reprendre, affirme Yvon Paré, alors qu'il le fait constamment pour notre infime plaisir. Participer à l'aventure grandiose d'Ulysse sur qui les loups veillent, accaparent avant sa finalité. Toute vie n'est-elle pas ainsi ? Un vagabondage entre les lignes tracées par une main mystérieusement guidée. Si tel l'écrivain, de la vie nous essayons d'en améliorer les retailles, nos propres fauves ne peuvent échapper au chaud d'une parcelle vitale avortée. Ce n'est pas pour rien, ni pour personne, que Yvon Paré a mentionné ses préférences, ses opinions, ses déceptions, sa tendresse, avec une franchise déconcertante, une humilité démodée, dressant des passerelles que nous devons franchir pour mériter d'écouter les secrets d'un monde qu'il susurre à notre oreille attentive. Souhaitant au fond de nous que jamais ce monde ne soit accessible à qui envisagerait de le blesser ou de le détruire. Ce serait mettre en lambeaux les rêves et cauchemars d'un enfant qui, devenu adulte, en a rassemblé les sources évocatrices et nourricières. A synthétisé l'importance d'une période nécessaire à la maturité d'un regard exceptionnel jeté sur un enfant ébaubi face au miroir du monde qu'il a su édifier, imitant en cela Alice, cherchant la sortie de son territoire habité d'un lapin démonstratif, en retard ou en avance à tous les rendez-vous où l'imaginaire s'alimente de nos expériences plus ou moins adaptées à nos convenances. Récit captivant, sans moralité aucune, à lire lentement, sous le couvert de se retrouver soi-même, d'éprouver nos peurs secrètes, de se dire qu'un écrivain-poète tient notre main, comme il l'a fait au long d'un parcours épineux, hors de sentiers conventionnels.


L'enfant qui ne voulait plus dormir, Yvon Paré
Carnets d'écrivains, collection dirigée par Robert Lalonde
Lévesque Éditeur, Montréal, 2014, 126 pages

lundi 12 août 2019

Faire tout éclater pour s'y retrouver ****

C'est curieux d'être persuadée qu'on appartient à un siècle où de nombreux événements se sont déroulés, et d'en avoir été témoin. C'est encore plus troublant de rencontrer en notre époque agitée une personne qui a vécu ces drames similaires. Chacun de son côté a accompli les faits irréversibles composant une existence, sorte de mur invisible qui sépare deux êtres faits l'un pour l'autre. On a lu le roman de Céline Huyghebaert, Le drap blanc. 

Nous n'en dirons jamais suffisamment sur le rapport affectif père-fille, autant douloureux que le lien unissant une mère et son fils. C'est l'impression douloureuse qu'on a ressentie pour avoir vécu ce deuil soi-même. Recouvrée dans les livres qui s'inspirent de ce sentiment mystérieux, jusqu'à la mort du père, les lois logiques de la nature faisant fi de la fille qui, esseulée, stigmatise son immense chagrin. Le livre, auto-fictif, né sous la plume talentueuse de cette artiste et écrivaine, ne propose aucune histoire cohérente, on veut dire linéaire, nous suivons les traces éparpillées d'une femme prénommée Céline, qui, exilée au Québec — nous en connaitrons plus tard les raisons —, apprend de l'une de ses sœurs, Christelle, que leur père est décédé. Colère de Céline qui n'a pas été prévenue plus tôt. Elle retourne en France, d'où elle origine, au moins pourra-t-elle revoir son père une dernière fois, mort. Commence alors un périple exacerbé par un remords vieux de plusieurs années, basé sur une sourde et muette mésentente entre la fille et le père, de qui elle était la préférée. Amour-haine, mythique sentiment de frustration qui jaillit entre deux personnes aimées l'une de l'autre, s'en défendant, pensant rarement que la mort peut tout bousculer, bouleverser. C'est d'abord sur Martin, conjoint accommodant de Céline, que le regard de la narratrice va se fixer, remettre en question leur liaison. Au moment de se souvenir, on imagine qu'elle est à l'âge des expiations presque accomplies, le temps des mitigations s'avérant une ressource essentielle à nos témérités. Faire la connaissance du père à travers des entrevues que Céline enregistrera au fur et à mesure que les années défileront, tant dans la vie que dans sa mémoire. Toutes ses mémoires, insouciance et maturité. Échanges avec la mère qui a subi l'alcoolisme du père, qu'elle a quitté après avoir reconquis un amour de jeunesse. Vingt et une années de mariage inscrites sur le passeport de son existence, oblitérées de la naissance de trois filles. C'est l'ainée, Christelle, qui agira comme passerelle entre le père et Céline. Témoignages aussi enregistrés de personnes intermédiaires qui se sont fait une idée de cet homme solitaire, colérique, maladivement sensible. Fumeur invétéré, alcoolique irrécupérable parce que héréditaire. Dix-neuf ans à travailler dans une ferme, il s'est fait larguer par manque de modernisme. Homme des années mille neuf cent soixante-dix, il n'a su, comme beaucoup d'autres, échapper au conservatisme qui l'ancrait dans une vie étroite, perfusée d'habitudes. Remarque à peine effleurée par l'écrivaine, son nom lui a été légué par l'Assistance publique. Ment-il ? Il possède l'art des dissimulations troublantes.

Entre les échanges enregistrés, les entrevues avec de tierces personnes, il y a le journal de Céline, faisant le procès de ses sœurs, de la mère, des amis, sans pour autant s'épargner. Elle se remémorera, dans un ordre presque classique, le cheminement du père, sa souffrance muette quand sa fille a quitté la maison familiale. Après la désertion de la mère, la solitude dans un logement où tout n'est que désordre. Décor et mental. La maladie qui le mine, qu'il tait, dont il cache la gravité. C'est une tumeur hémorragique qui le conduira à l'hôpital, qu'empire une cirrhose cancéreuse. Il mourra quelques jours plus tard, à l'âge de quarante-sept ans, sans avoir revu Céline. Ce sont aussi les pages les plus nobles, la narratrice analysant avec lucidité et générosité, la vie d'un homme qui ne savait comment utiliser son existence. Ces êtres instables ne sont pas particulièrement doués pour le bonheur quotidien. Constat de personnes interrogées, doutant que cet homme, leur ami dans bien des cas, ait été heureux. Il a aimé sa femme, ses filles, mais d'une tendresse si maladroite que les quatre femmes de sa vie, lui ont échappé, le délaissant à son refus d'évoluer, de faire état de ses bonheurs quotidiens. Dans ces pages écrites avec une tendresse émouvante, Céline se rapproprie son père, l'inventant, bien qu'elle essaie de restituer l'image qu'elle en garde, faisant confiance aux doutes plus qu'aux certitudes. À l'hôpital, alors qu'il est mort, sur le point d'être « préparé », elle insiste pour que le drap blanc découvre son visage. Éclatement du périple paternel qu'il est nécessaire parfois de provoquer, il en reste toujours des éclats égarés au travers de la vitre brisée. On comprend Céline d'évoquer quelque tableau de Magritte, ce dernier " surréalismant " les images que nous nous forgeons dans nos moments de perdition, les croyant véridiques. Des citations, des photos éclairantes, parcourent le texte, innovant un relief souvent inexploré. Dans la dernière partie du récit, un répit que s'accorde l'écrivaine, la douceur de souvenirs n'occulte plus un probable pardon. Des pages rédigées d'une manière sublime, l'auteure ne montrant aucune réticence à évoquer la vie et la mort du père. Une constellation entourée de ses satellites qui n'ont pas suffi à le maintenir dans l'air respirable du ciel vivable de ses proches, trop souvent pollué d'intermittences coronariennes. Des spasmes nous secouent, nous tuent, contrairement à Céline Huyghebaert qui a trouvé dans ce travail de re-création du père, le souffle pudique et nécessaire pour nous replacer au juste niveau de nos émotions pâlies, telle une nova sur le point de s'éteindre. On lui sait gré de nous avoir reconduit à nos douleurs premières, soit le surgissement soudain d'un premier amour. L'amour du père demeurant le sentiment inédit de sa fille, surgie de lui-même. Céline, en toute connaissance de cause, admet qu'elle lui ressemblait. Colère contre la vie, contre ce miroir qu'elle désirait briser, telle la fenêtre vitrée de René Magritte, morcelée jusqu'à l'interprétation particulière du spectateur et du lecteur...


Le drap blanc, Céline Huyghebaert
Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2019, 333 pages

lundi 5 août 2019

Être ou ne pas être en plusieurs exemplaires ***

Il arrive que notre tête se vide, qu'elle ne sache plus faire le tri dans la pile de livres qui se moque derrière notre dos. Tous ces ouvrages portent en eux une urgence, représentée par d'aimables relationnistes qui nous demandent de les lire et d'en parler. Un monde répliqué du nôtre dans ces univers de papier, on les classe par ordre de curiosité puis par la qualité de leur contenu. On a lu le premier roman de Marie-Ève Muller, La résilience des corps.

Voici un aspect différent de l'être humain que nous propose le regard tremblotant d'une jeune femme, Clara, en couple depuis cinq ans avec Romain. Elle est terriblement fragile, fonctionne grâce aux médicaments. Un homme et une femme qui avaient tout pour être heureux, comme nous lisions autrefois à la fin des contes de fées. Malheureusement, le monde tremble lui aussi, il change, pas toujours pour le meilleur, certains de ses occupants ont bien du mal à suivre son évolution. Clara est une peintre, par définition une artiste, déchirée entre l'amour qu'elle porte à son conjoint, et la certitude que ce sentiment n'est pas éternel. À la fin de l'automne, elle propose à son amoureux de se retirer une semaine dans un chalet aux Éboulements. Ils étaient bien ensemble, confirme le narrateur au sergent-détective Ouellet, qui n'est autre que Romain, mais une troisième fois, Clara a fui. A-t-elle fui délibérément ou bien est-elle encore victime d'une crise du trouble de dissociation ? Par les voix entrecoupées du passé et du présent de Clara et de Romain, nous apprendrons qu'elle est partie à Québec pendant plusieurs jours. Elle se réfugiera dans un hôtel où le patron fera preuve d'empathie en lui fournissant une chambre. Troublant comportement schizophrène de la jeune femme qui essaiera de séduire l'hôtelier, celui-ci, la prenant sous son aile, n'a aucune intention séductrice envers son étrange cliente. Il essaie de l'aider, Clara se définissant sous le prénom de Cindy. Elle se souvient vaguement qu'elle a une autre existence, laissant entendre qu'avant de faire la connaissance de Romain, elle se prostituait. À la suite d'une réflexion maladroite de sa mère, qu'un esprit sain n'aurait pas dramatisé, elle a quitté ses parents pour se rendre à Montréal.

Pendant que Clara et Romain narrent leur périple douloureux, celui-ci nous informe que sa conjointe a été retrouvée. À l'hôpital où elle est soignée, des examens révèlent que la jeune femme est enceinte. Diagnostic qu'elle réfute farouchement, elle ne désire pas d'enfant. Refuse catégoriquement la maternité. Décide de quitter Romain même si elle en est très amoureuse. Au début du récit, nous apprenons que le jeune homme souffre d'un profond manque affectif. D'atroces migraines le minent, qui auront des conséquences désastreuses sur son comportement envers Clara. À douze ans, il a vu mourir son frère cadet de leucémie. Ses parents, Français, n'ayant plus la force de supporter la perte de ce fils, envisagent de s'exiler au Québec. À Montréal, la vie a repris un cours presque normal, quand sa mère et son père se tuent dans un accident de voiture. Depuis, il a vécu sur « pilote automatique », il ne revit que depuis sa rencontre avec Clara, ce que ne comprennent pas très bien ses proches, comme son ami Gilles qui, croyant aux capacités intellectuelles de Romain, l'a nommé directeur adjoint de la compagnie qu'il dirige. Romain est un homme intègre qui ne souhaite qu'un bonheur simple : partager son existence avec Clara et leurs enfants. Sincère et loyal, il essaie de persuader la jeune femme de cette idéalisation compréhensible. Clara enceinte fait de lui le plus heureux des hommes, et bien qu'elle se laisse parfois fléchir, elle refuse les arguments passionnés de son compagnon, celui-ci prônant le bonheur de l'enfantement. Ce sont des allers-retours incessants de Clara entre leur appartement et l'hôpital. Confiée aux mains de spécialistes de tout poil, psychiatres y compris, l'écrivaine dresse un tableau sombre de l'attention des médecins envers leur patiente. C'est à travers ces descriptions équivoques que l'intérêt du livre se manifeste. Humour et lucidité de Clara n'arrangent pas son cas face à de rébarbatifs spécimens officiels de la médecine, qui, hors de la normalité de l'être humain, ne savent arpenter les chemins tortueux du cerveau. Autre intérêt à l'ordre du jour et critiqué par l'ensemble de la société bien-pensante, le refus de la jeune femme d'assumer une maternité qui, bourgeoisement perçue, devrait la rendre heureuse. Ses parents, les amis, le corps médical, ne comprennent pas, ne veulent pas comprendre, que toutes les femmes ne sont pas sujettes au désir soi-disant légitime de concevoir un enfant. Dans certains pays qu'on ne nommera pas, refuser d'enfanter s'avère une opprobre familiale et sociétale, hâtant la répudiation de l'épouse.

 Premier roman attachant que l'écriture rehausse de son dynamisme. Le corps, en effet, est résilient quand il doit se soumettre à un mal dégénérant en folie. Même la sexualité débridée de Clara n'y peut grand-chose. L'amour dévoué de Romain pour sa compagne s'abîmera dans une déception hors de proportion quand elle prendra la décision de se faire avorter. La fragilité de soi demeure une force plus envahissante que l'amour de deux êtres faits l'un pour l'autre. Toutefois, l'intensité du récit est telle que la narration menée à tour de rôle par Romain et Clara, parfois nous échappe, nous demandant qui des deux essaie de dénouer le drame qui risque de pervertir leurs sentiments. Peut-être est-ce dû à un niveau d'écriture trop uniforme, nous le savons, un homme et une femme ne s'expriment pas d'une manière identique. Il est clair que les handicaps mentaux de Romain, passant d'abord inaperçus, le conduiront vers la méfiance de chacun et chacune, avant d'atteindre leur paroxysme, laissant libre cours au délire contre lequel il ne saura se débattre. 

La résilience des corps, Marie-Ève Muller
Les éditions de l'Instant même, Québec, 2019, 208 pages

lundi 15 juillet 2019

Un suicide comme prétexte à tuer *** 1/2

Que les expériences de la vie sont utiles à notre entendement parfois égaré hors des principes établis une fois pour toutes, croyons-nous. L'âge nous a révélé ses effets salvateurs quand on a eu tendance à dériver vers une marginalité confondue avec le rêve, même si ce dernier est éternel. Il est réconfortant de revenir à une raison rarement bavarde comme elle le fut hier. On parle du dernier roman de Denis Thériault, Manucure.

On a peu l'habitude de ce genre de lecture mais, quelquefois n'étant pas coutume, on a lu et apprécié cette fiction, ayant prisé les opus précédents de cet écrivain. On aurait dû se pencher plus tôt sur cette histoire, mais le hasard nous guidant parfois hors champ, on s'est attardée sur des livres qui n'en valaient pas toujours la peine. Repoussant d'ennuyants témoignages d'états de cœur et d'âme, on s'est plongée dans cette aventure à connotation policière avec ravissement. Emma, manucure à domicile, veut éclaircir la mort de sa jeune sœur Amélie, manucure elle aussi, ne croyant pas à son suicide. Après avoir répertorié ses clients, Emma rentrera en contact avec eux, se présentant comme sa remplaçante. Pour ce faire, elle se munira d'une fausse identité, Laetitia. L'enquêteur, responsable du dossier d'Amélie, ne croyant pas au meurtre de la jeune femme, la met en garde, elle risque de tomber entre des mains malpropres. Ce qui arrive quand elle fait la connaissance d'étranges spécimens autour desquels Amélie gravitait. Peu à peu, pénétrant au cœur du mystère de la mort de sa sœur, Emma devra jouer d'habileté et de prudence. Ancienne tatoueuse psychologiquement fragile, amoureuse inassouvie et déçue, Amélie s'avérait une fausse rebelle qu'Emma surveillait de près, pas suffisamment cependant pour n'avoir su éviter le drame. Responsabilité avortée qu'elle confiera à la psychiatre Justine Tao, ancienne cliente d'Amélie, pour qui elle éprouvera une amitié sincère. Toutefois, Emma-Laetitia ira de surprise en surprise quand elle apprendra par voie détournée, que sa sœur s'était éprise d'un fabricant d'armes, Georges Lang, séducteur invétéré, marié à une femme fortunée, actionnaire majoritaire de la compagnie que dirige son mari. Par ce biais, Emma fera la connaissance de Marcel Alizzi, propriétaire d'une entreprise de construction derrière laquelle se dissimule un proxénète dangereux, fétichise, obnubilé par les pieds féminins ! Il a parmi ses favorites, une adolescente de dix sept ans, Laurence, qu'Emma protègera mais dont la jeune vie lui échappera dans les mêmes conditions que celle de sa sœur. Un autre homme jouera un rôle équivoque dans l'enquête que mène seule Emma. Paul Fields, mi-cinquantenaire, qui a fait fortune dans les communications. Ayant des ambitions politiques, s'interrogeant sur les intentions d'Emma-Laetitia, il la fait suivre par une de ses complices. Après avoir testé les ressources mentales de la manucure, il lui proposera une mission ayant trait à l'espionnage industriel, son rival étant Marcel Alizzi dont il connait les extravagances nuisibles. Des protagonistes secondaires, comme Thomas, le fiancé officiel d'Amélie, Joana, la gérante de l'immeuble où habite Emma, se manifestent en temps voulu dans des rôles surprenants, que le lecteur découvrira à mesure qu'il suivra Emma lors de ses péripéties qui lui feront risquer sa vie.

C'est une fiction où s'entrecroisent de nombreux suspects, le dernier n'étant pas celui qu'Emma avait soupçonné, la laissant désemparée et sans défense quand le nœud de l'affaire se dénouera. Comme elle, nous pensons rarement qu'une vengeance, politique ou affective, peut faire naitre des affabulations, le temps faisant œuvre empoisonnée en les imaginant pires qu'elles ne sont, propices à une action sanguinaire, celle-ci promise d'avance à un échec peu louable. Qui, parmi les supposés coupables d'Amélie, conjecturait une telle rancœur transcendée en une folie meurtrière ? Aucun, mais quand un assassin se démasque enfin, nous nous demandons de quoi se nourrit un esprit soi-disant sain, se délectant d'un meurtre basé sur des événements historiques se déroulant des décennies plus tôt. Le lecteur aussi se questionne, n'ayant recours qu'à des souvenirs assombris par l'impuissance de rendre vie à des hommes et des femmes massacrés pour des raisons socio-politiques.

C'est de ce passé discutable qu'Amélie et Laurence seront les victimes, les deux femmes n'ayant su échapper à l'enfermement psychique étouffant du meurtrier. L'écrivain, Denis Thériault, s'il a fait preuve d'une abondance évènementielle, a su réunir moult éléments humains, mettant sur pied un roman attachant, dynamique, dénonçant, sans moralité aucune, le danger que portent en eux certains individus, s'agitant derrière une façade d'intégrité, de loyauté. De bonté. De cette fiction habilement échafaudée, des fils révélateurs ont été suggérés au lecteur et à la lectrice qui, à leur tour, souhaiteront connaitre le fin mot d'une histoire de vie et de mort, dévastant des êtres empreints d'un idéal authentique, sachant résister à l'emprise d'une souvenance morbide, déjouant les intentions justicières se muant en une haine implacable. Récit troublant qui n'est pas sans évoquer les ornières mentales où se réfugient des hommes et des femmes dépourvus de visées réconciliatrices avec les meilleures choses que concoctent la vie et ses bonheurs quotidiens. Petites et grandes choses à déceler dans l'expression parfois anodine de gestes ordinaires. Dans la sincérité délibérée de paroles échangées. Dans la nécessité de refluer le passé, aussi terrifiant soit-il. Ces menues alternatives antidotes à la survie...


Manucure, Denis Thériault
Leméac Éditeur, Montréal, 2019, 248 pages

lundi 8 juillet 2019

Mettre en scène endiablée un quartier défavorisé ****

Il nous dit, nostalgique, qu'il a vécu un amour passionnel qui tenait du songe. Il ne parvient plus à lui donner corps, ni même esprit. On le regarde, on attend la suite qui, elle, appartient au silence impalpable. Se taire confirme que toute raison de survivre se nourrit d'un sentiment niché au creux de l'âme. On commente le roman de Simon Leduc, L'évasion d'Arthur ou La commune d'Hochelaga.

Étrange roman inclassable. Échevelé. Donnant la parole à des personnages handicapés sur bien des points. Le quartier, Hochelaga, lui-même combat pour se trouver une place décente parmi les pelures outrageantes de l'hiver. Justifiant ainsi les séquences farfelues que l'écrivain dépeint, mitigeant leurs effets grandiloquents d'une certaine réalité dont vont se servir les protagonistes, pour mieux appuyer leur relief sur les saletés sucrées-salées de la neige, sur la glace douteuse du fleuve. L'histoire ? Elle est celle d'un enfant de dix ans, Arthur, se démenant comme il peut entre une mère inconfortable dans sa peau de travailleuse de rue, ayant opté pour un travail sécuritaire, croyant ainsi se stabiliser. Nous nous demandons si cela est vrai, alors qu'elle court toujours derrière son fils, fugueur, pas tout à fait normal. Entre Pierre, père irresponsable, glaneur et patenteux, subalterne dans un hôpital. Le couple est séparé depuis un an, se partage la garde d'Arthur qui leur échappe à tout moment pour rejoindre garçons et filles plus âgés que lui. L'école n'a aucun intérêt même si l'écrivain lui rend hommage à travers quelques figures de professeurs bien intentionnés. Après avoir été tabassé par les JT, trois voyous, défavorisés de la société, que dirige le jeune Styve, Arthur se réfugiera dans une école désaffectée. Les os endoloris, il sera confronté à Choukri, adolescent de quatorze ans, qu'il surnommera Barbe bleue, mêlant rêve et réalité, accordant corps aux choses ineffables, comme de jouer au golf sur le fleuve Saint-Laurent, gelé par la froidure extrême de l'hiver. C'est un mois de mars qui n'en finit plus de se répandre au-delà des jours consignés au calendrier, mois submergé de sa propre marginalité, terriblement impliqué dans la démarche trébuchante des protagonistes. Dans cette école bâtie un peu croche, le père d'Arthur organise des ateliers littéraires, que Choukri fréquente, réfractaire à tous les protocoles institutionnels, participant intelligent que Pierre admire. S'attirent dans ce décor hors des sentiers battus toutes sortes d'individus asociaux qui veulent bâtir une commune à leurs risques et périls, comme il se doit quand nous ne suivons pas le droit chemin. De loin, la police veille, représentée ici par la sergente Lemire et son collègue Richer. Nous devinons que sous le masque impavide de cette femme se dissimule un drame sentimental, qui sera développé au fur et à mesure qu'elle et son collègue échangeront des propos banals, souvent allusifs, ayant trait au travail de policier.

Arthur, l'air de rien, courant vers les uns et les autres, s'avère le pilier branlant de cette histoire qui n'en est pas tout à fait une — n'est-il pas surnommé le kid ? —, l'écrivain de cet étonnant premier roman, avouant que lui-même a été un musicien rebelle, un observateur vigilant, les pieds oscillant des deux côtés de la société. Bienséance et inconvenance. Arthur, atteint de TDAH, se gorge de pilules qui lui donneront une idée quelque peu déconcertante pour un enfant de cet âge. La commune a besoin d'argent, il faut la renflouer. Par un curieux hasard que concocte parfois la vie, il retrouvera Styve, cerveau des JT, mieux intentionné à son égard, qui lui proposera un étrange marché, noir, qu'Arthur ne pourra refuser. Trafic de médicaments dans la cour de l'école, se propageant au-delà des murs, débouchant sur une édifiante catastrophe. Un tunnel doit être creusé pour échapper aux gardiens de l'ordre, ce qui remettra en cause le rôle de la sergente Lemire, témoignant de cette aventure révolutionnaire, puisqu'il s'agit, dans cette situation rocambolesque, d'un événement grandiose. Nous avons l'impression qu'il est plus rassurant, pour contrer l'instabilité camouflée en soi, d'aborder un rivage secourable quand il en est encore temps. Il est fatigant de toujours marcher dans le moule étroit du conformisme. Et puis, il faut parfois venger ses morts, l'inutilité de se sacrifier pour autrui. Tout ceci est sourdement entendu en la sergente Lemire mais aussi en la conscience de tous les acteurs, fabriquant eux-mêmes le récit. Arthur se fait une fois de plus enfant volatil quand Anne et Pierre s'affrontent dans la rue, au début du printemps, croyant avoir retrouvé leur enfant, rescapé du fleuve, pour ne pas dire, rescapé de plusieurs situations mortifères.

Cette histoire abracadabrante, subtilement résumée, se décante quand l'écrivain intervient, la faisant éclater, sans ne jamais juger un comportement de guingois, des pensées aux abords ostentatoires. C'est tragique et truculent, mordant et jouissif. N'est-ce pas ne pas avoir suffisamment grandi que d'envisager monter une commune dans un quartier de Montréal où se déroulent des péripéties invraisemblables ? Absurde et loufoque, grave et jubilatoire, tel un spectacle de Samuel Beckett. L'aventure se termine sur des suppositions, déclenchant des périples contournés, se révélant presque véridiques dans la tête d'un écrivain à l'imaginaire touffu, étagé, désorganisé, au point d'écrire plusieurs romans en un seul. De tels êtres existent, affirme Simon Leduc, ils sont malades de posséder un monde rien qu'à eux, malhonnêtes de trop de refoulements, libres comme Max dans la chanson de Hervé Cristiani... Parce qu'il n'a que dix ans, Arthur n'est-il pas celui qui, plus tard, réconciliera moult univers aujourd'hui incompatibles ? Porteur de toutes les plantules issues d'une nouvelle condition humaine, la fin savoureuse du roman lui prêtant une touche rédemptrice.

On ne parlera pas du langage populaire utilisé par l'écrivain, qui intensifie la force de l'action, étale la teinte vert-de-grisée, on la perçoit ainsi, de la délinquance généralisée, tant sur des êtres juvéniles que sur des êtres encore en l'état larvaire. C'est un grand livre duquel on ne peut tout analyser, qui nous a laissée perplexe, nous a fait sourire, ravivant des déraisons endormies à la fin de l'adolescence, la société se chargeant de nous manipuler pour mieux nous séduire. À lire lors de vacances estivales, s'il est possible de rancarder pendant trois centaines de pages un engin électronique, réfractaire à l'empathie, à un humour décapant, à la joie naïve de s'émouvoir des rêves inaccomplis d'un gamin innocent, prénommé Arthur.


L'évasion d'Arthur ou La commune d'Hochelaga, Simon Leduc
Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2019, 341 pages


lundi 24 juin 2019

Tâtonnements, humour et tremblements *** 1/2

Ce matin, on flâne, on ne fait rien. On attend le soleil, même s'il pleut. Pour se consoler, on admire les nuages, le regard descend sur la jeune frondaison des arbres. On se dit qu'ailleurs les avenues dégoulinent de lumière solaire, les rues cherchent l'ombre, les parcs se font oasis de verdure rafraichissante. Ailleurs s'avère toujours plus accueillant que le ciel qui se démène comme il peut au-dessus de notre tête. On a lu le numéro 138 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Secondée par l'écrivaine et traductrice Hélène Rioux, Sylvie Massicote a invité plusieurs nouvellistes à concocter l'ensemble d'un dossier visant le thème de la " vulnérabilité ". Cela donne à réfléchir, cette faille en nous souvent sur le point de nous menacer de ses tentatives corrodantes. Nous sommes pétris de tant de contradictions que nous ne savons pas toujours nommer nos angoisses. Nous les subissons à travers des événements qui influencent nos humeurs et nos sentiments. Comment évoquer ce que nous ressentons lorsqu'une odeur indispose une narratrice se souvenant de l'agonie de son grand-père ? Se dégageait de lui une odeur d'urine, qui l'emportait péniblement vers la mort. Sa petite-fille, s'ennuyant des « vieux », elle a pour eux « une empathie immédiate ». Lui sera alors confiée Delfina, une « vieille Italienne édentée qui n'avait plus de famille », qu'elle s'est mise à aimer. Mais l'odeur persiste dès qu'elle entre dans le bâtiment. Delfina mourra aussi. Nouvelle titrée L'odeur, signée Claire Legendre. Texte qui ouvre le numéro avec compassion, les autres fictions ramifiant leurs odeurs particulières, comme l'enfant d'Yves Angrignon, qui mouille son pyjama la nuit, humilié de ne pouvoir se retenir. Il craint que sa mère se lasse et le rejette. À son réveil, une immense détresse le fait se maudire. Nous avons envie de raisonner l'enfant, de lui expliquer qu'en grandissant ce malaise se résoudra, que ses frères ne se moqueront plus de lui. Jean-Paul Beaumier narre l'agonie d'une mère, hospitalisée. Celle-ci veut rentrer chez elle, alors que son désir ne sera jamais exaucé, ses jours étant comptés. Comme dans une peinture, c'est un détail qui percute le regard du fils quand il prend l'ascenseur. Une barre d'aluminium saille au bas du mur, elle pourrait blesser quelqu'un. Silence de la mère, vacillement du fils qui l'aide du mieux qu'il peut, se fiant aux détails, qui font de ce récit un des plus vulnérables. Une sensibilité à fleur de peau, l'écrivain dépeint les affres qu'il éprouve en sortant de la chambre, l'habile métaphore de la barre d'aluminium lui évitant d'exprimer sa souffrance. Je vais revenir demain. Cyril Della Nora nous fait faire la connaissance d'Isabeau, jeune femme plutôt extravagante, qu'il rencontrera dans l'autobus « un matin de mars qui se prenait pour mai ». Il s'en éprendra, ne sachant trop comment l'aborder, Isabeau se révèle tellement imprévisible. C'est la sonnerie du téléphone de la jeune femme qui altérera l'atmosphère amoureuse. Seul un turban, accroché au dossier de la chaise d'un bistrot, rappellera au narrateur qu'Isabeau a existé. De ce texte émane une profonde émotion, le dotant d'une force insoupçonnable. Alexandra Estiot nous trouble en taisant le mystère de son séjour d'une journée et d'une nuit dans une clinique. D'où son titre pour marquer davantage la détresse qui la ronge, s'arrêtant, elle aussi, à certains détails desquels nous avons l'impression qu'ils sont énoncés pour se soustraire à une douloureuse réalité. Les infirmières prennent soin d'elle, lui posent quelques questions dont nous finissons par connaitre les réponses. Récit décontenançant, incolore, blanc, interprétant le vide que ressent la jeune narratrice. Sur un ton plus léger, Camille Deslauriers use d'humour agacé pour décrire le comportement d'un médecin chez qui elle se rend. Elle est atteinte d'aphonie alors que le « trimestre d'automne commençait le lendemain ». Nous supposons que son conjoint file le parfait amour avec une étudiante, ce qu'elle avoue au médecin qui, désirant la rassurer, lui affirme que « des hommes, il y en a partout. » Vulnérabilité irritée de la patiente qui accepte mal ce diagnostic qui se veut consolant.

Ainsi, les textes vont et viennent entre détresse, humour et tremblements intérieurs, émotions exacerbées par la vulnérabilité qu'elles camouflent. Il suffit qu'un intrus se promène sur une plage, dérangeant l'intimité de deux femmes qui, apeurées, se posent des questions sur les intentions de l'inconnu qui se rapproche d'elles, jusqu'à leur maison. La narratrice hésite entre appeler la police ou une ambulance quand « l'homme prend peur, trébuche, perd ses lunettes. » Nouvelle brève, signée Danielle Dubé, où se ressent vivement l'inquiétude des deux amies devant l'inconnu, apparemment plus dangereux que le paysage où autrefois s'ouvrait la mer. Un intrus sur la plage. L'écrivaine nous ravit de sa sensibilité constante, efficace, quand il s'agit d'exprimer les débordements humains. Louise Dupré donne la parole à une femme, invitée à son insu à délibérer sur un jury. Laurent Lemay nous entraine vers un terrain de pétanque où joue, seul, un vieil homme. Marie-Ève Sévigny dénonce les frasques de Vieux Denis et Vieux Gaston qui veulent se venger du maire de leur petite ville. Une des rares nouvelles où l'écrivaine ne se miroite pas, ajustant la narration à l'action des deux vieux, comme dans un roman.

Dans la section " Thème libre ", on a particulièrement appréciée la fiction de Catherine Browder, Cerfs-volants, traduite de l'anglais américain par Jean-Marcel Morlat. Patiemment, un vieil homme attend sa belle-fille enfermée dans le cabinet d'un docteur. Pendant ce temps, il se remémore son existence avant de prendre sa retraite. Plus nous rentrons dans ses souvenirs, plus nous comprenons que sa belle-fille est chez le médecin pour parler de sa santé à lui. Là encore, un détail joyeux apaisera l'impatience du vieil homme.

C'est l'un des numéros des plus réussis sous la gouverne attentive de Sylvie Massicotte. Sentiments cassables et fragilité parfois indécelable se frôlent. L'être humain combien faillible quand un événement aussi minime soit-il, le frappe de plein fouet, mettant en danger son équilibre que nécessite une vie aux allures trépidantes. Les ambitions, l'arrogance, la vanité, la bonté, ce qui nous tient en haleine pour parvenir au bout de nos années d'existence, autant de soubresauts repérés au fil de notre lecture. Si on n'a pas cité tous les textes qui composent cet excellent opus, on n'en demeure pas moins admirative envers les nouvellistes qui ont participé à cette expérience révélatrice ou avouable, chacun et chacune enrichissant l'ensemble des fictions de sa touche personnelle, de son talent et de son imaginaire inépuisable.

XYZ. La revue de la nouvelle,
numéro 138 dirigé par Sylvie Massicote
Montréal, 2019, 102 pages

lundi 17 juin 2019

Les oscillations de l'amour et ses ramifications *** 1/2

Nous sommes entrés dans une ère de violence. Qu'elle soit le résultat de religions aux théories rétrogrades, d'une transhumance humaine dérivant sur des mers impossibles à dompter, de l'incompréhension de cultures distinctes, le monde bouge comme il semble ne jamais l'avoir fait. Et l'amour ne cesse de revendiquer les reliquats de ces manifestations désordonnées. On commente le roman de France Martineau, Ressacs.

On a fait la connaissance de l'œuvre de cette écrivaine avec son premier roman, Bonsoir la muette. Autofiction qui narre l'histoire d'une petite fille, nommée France, violée par son père durant son enfance et son adolescence. Elle dresse le portrait d'un homme semblable à l'océan, aux apparences paisibles, agité en eau profonde. Dans cette nouvelle autofiction aux nombreux ressacs, il s'agit de la mère que France, femme adulte, mère à son tour, essaie de cerner sans y parvenir tout à fait, cette femme lui glissant désespérément entre les doigts. Elle vient de mourir, le père est désemparé, il mourra quelques mois plus tard. Le couple est séparé, chacun vit dans sa propre maison et c'est en vidant les deux habitations que France et ses sœurs renoueront avec un peu d'amour filial. Sentiment fragilisé par les souvenirs d'un père manipulateur, violeur de ses filles, que l'on devine en filigrane, les sœurs, surtout la mère, se taisant sur le comportement répugnant du père. Au point que la petite France, réfugiée dans la bibliothèque paternelle, en perdra la parole pendant un an. Premier ressac traversé des obsèques des parents, des encombrants souvenirs que renferment tous les meubles des deux maisons.

Cet homme, Armand, né dans un quartier populaire de Montréal, intelligent, doué pour les études, n'a qu'un but, malgré ses réticences intérieures, s'élever dans une échelle sociale qu'il croira atteindre en épousant une jeune fille d'un milieu bourgeois, qu'il rencontrera dans l'autobus. Accepté par la famille, Armand et Suzette commettront l'irréparable dans une société gouvernée encore par l'Église — nous sommes dans les années soixante et soixante-dix —, la jeune fille attendra un enfant hors mariage. C'en est fini de la confiance parentale envers l'amoureux de Suzette, il devra épouser sa fiancée. Éprise follement de son amant, la future mère se repliera sans hésitation vers la famille ordinaire de son mari. Les grossesses se succèdent, Armand, faisant preuve d'une personnalité indépendante, doublée d'un complexe d'infériorité envers la condition sociale de sa femme, se montrera de plus en plus autoritaire, despotique. Prendra des maitresses. Il enseigne dans un collège, ayant échoué à sa thèse de doctorat. Il ressent une colère permanente qui se manifestera par l'achat d'une maison délabrée qu'il ne cessera de rénover. Au bout de cinq ans de cette existence dispersée, compromise par des maternités que Suzette repoussera du revers de la main, elle quitte Armand, achète une maison où son tempérament inadapté atteindra son paroxysme. Si Armand est déséquilibré pour des raisons sociétales qui lui répugnent, investit dans des maisons à logements, les loue à un prix dérisoire à des personnes déclassées, Suzette se range dans d'obsessionnelles occupations, comme la fabrication de poupées, comme le tissage. Indifférente à ses cinq enfants, ils sont misérables, affamés de tendresse maternelle. France, la plus éprouvée, essaie de se rapprocher de cette mère imprévisible, sans succès aucun, désirant l'apprivoiser, mais ne parvenant qu'à se blesser intérieurement. Ce sont des allers-retours d'Armand, de sa maison à celle de Suzette, qui solidifient un étrange et brutal lien amoureux. Malgré ses maitresses, il a choisi les traditions familiales, même s'il a agressé ses filles, abomination devant laquelle Suzette fermera les yeux, comme beaucoup de mères à cette époque restrictive. Faussement pudique. Le drame de cet homme et de cette femme se prolonge bien au-delà des convenances trahies, ils ne savent se passer l'un de l'autre, Suzette se réfugiant dans l'amour inconditionnel qu'elle porte à son mari. Subissant ses humeurs patibulaires exigeantes, elle sombre dans des périodes dépressives que personne, ni rien, ne peut soulager. Armand porte le malheur en lui, ce qu'il entreprend échoue, Suzette représentant le reflet miroité de ses échecs.

C'est en vidant la maison de leur mère, après son décès, que France, lisant son journal intime, analysera le comportement de cette femme égocentrique, qui la repoussera jusqu'à son agonie. Blessée, sa fille continuera à vouloir la séduire, contrairement à ses sœurs qui se seront éloignées de cette mère rébarbative, lourdement handicapée moralement par une existence ratée, échappée d'un milieu social qu'elle entretiendra quand elle vivra seule, s'enivrant d'une certaine musique qu'Armand déteste. Mésalliance que ce mariage, ruinant l'existence d'un homme et d'une femme, qui se sont entêtés à s'ancrer dans une routine opposée à ce qu'ils représentaient, avant de tisser eux-mêmes des franges inhumaines, irréconciliables. Déchirés constamment par des mouvements contraires.

Ce retour de France Martineau sur ses parents, sur elle-même, s'avère un acte courageux, dépeint dans les moindres détails d'ordre psychologique, libérant peut-être l'odieux de ce que fut sa relation intime avec ce père indigne, saturant certainement l'incapacité d'aimer une mère versatile, manipulatrice, celle-ci se plaignant auprès de son mari que ses enfants, ingrats, l'abandonnent, alors qu'elle fuit leur présence. Oscillation de la fillette et de la jeune fille que deviendra France vers cette mère immature. Elle s'éloigne, elle revient, avide de trouver la mère qu'elle cherchait. Nulle idéalisation qui fausserait le récit. Intrusion dans la douleur mais aussi dans la rédemption, France Martineau ayant magnifiquement réussi sa vie professionnelle, embellie de l'amour qu'elle porte à ses filles. Réconciliation avec soi quand il n'y a plus rien à perquisitionner dans l'âme humaine, qui en vaille la peine. Ne reste plus que l'art, la part indispensable, essentielle, que l'écrivaine utilise avec talent, laissant aller la mère en dernier lieu, desserrant ses bras d'une femme, morte de n'avoir su inspirer la joie de vivre, rejetant constamment le bonheur d'aimer et d'être aimée.

Ressacs, France Martineau
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2019, 168 pages

lundi 3 juin 2019

Les nuances torsadées de nos comportements *** 1/2

Âgée de quatre-vingts ans, elle affirme que les déboires de son existence ont dévoré la bonté innée en chaque être humain. Hier, elle a vu un film qui a bouleversé les spectateurs. Elle, elle n'a ressenti qu'un profond ennui émanant de la situation romanesque d'un couple qui se sépare. Il y a cent manières de décrire deux cœurs qui se brisent mutuellement, peut-être celle-ci n'était pas la bonne pour l'attendrir. On la console, sans trop y croire. On a lu le roman de Fanie Demeule, Roux clair naturel.

En cette époque où un peu partout dans le monde, il est question d'identité perdue, d'abandons territoriaux, de refuges hasardeux, pour échapper à la misère guerrière, à la famine dans son propre pays, nous nous heurtons, dans ce roman, à la prise de conscience de soi-même à partir d'une chevelure. Il suffit de peu pour se pencher sur ce que nous représentons face à quelques personnes qui nous font nous questionner sur d'apparentes futilités. Est-ce important d'être blonde ou brune, rousse ? De falsifier sa teinte naturelle de cheveux pour appâter un homme attiré par les femmes rousses ? Il semblerait que cela s'avère une question de survie, après avoir suivi le périple de la jeune narratrice de ce récit audacieux, préoccupée qu'elle est par ses allures de fausse rousse, essayant sans y parvenir tout à fait à rechercher la teinte nuancée qui séduirait son amoureux. La fiction se déroule sur cinq années environ, le temps de terminer le cégep, d'enseigner à l'université, d'acheter une maison, croyant prendre ainsi son amant en otage. À la décharge de celui-ci, il se plie, sans se faire prier, aux désirs de sa jeune compagne. Fausse rousseur que lui rappellent sans cesse sa mère, ses amis. Obsession qui frôle le cauchemar à la moindre remarque désobligeante sur ses cheveux. Fixation douteuse qu'elle tient de sa grand-mère qui, durant sa vie, a caché à son mari qu'elle s'était fait arracher toutes ses dents à dix-huit ans. Femmes outrancières qui se plaisent dans des situations extrêmes, la narratrice ne choisit-elle pas un « parfum idéal pour couvrir les odeurs d'ammoniaque et de peroxyde. » Elle joue au chat et à la souris avec son conjoint, profitant de ses absences pour, enfermée dans la salle de bains, briguer la couleur idéale de la chevelure des rousses, mais surtout, recouvrir ses racines, brunes, rêvant d'être une « rousse Supérieure ». Les nuances reflétées doivent concorder avec la pâleur de sa peau, se référant à des femmes momentanément célèbres, comme Lindsay Lohan. « Comme elle, je passe par toutes les palettes offertes. » Est-elle heureuse de ces cachotteries qui la minent ? Même le factice, l'artificiel, la rongent. Des ratages colorants la font courir chez la coiffeuse, sa chevelure brûlée par de malencontreux abus capillaires, casse par poignées, qu'elle réussit à camoufler sous son épaisseur.

Elle, aux attitudes rebelles, se soumet sans rechigner à la banalité de la vie quotidienne. Elle prépare les repas, fait le ménage, ramasse les feuilles mortes dans la cour, toujours avec la pensée récurrente que son conjoint se rende compte de son subterfuge. Son angoisse est si intolérable qu'elle prend rendez-vous chez une psychologue qui ne résoud aucun de ses troubles. Même dans le métro, elle repère les roux puis les fuit. Sur un coup de tête, elle organise un voyage en Écosse, sa grand-mère n'origine-t-elle pas de ce pays, cette dernière la priant de se rendre « au patelin de sa mère, dans les Highlands... » Le voyage sera périlleux, son obnubilation ne la quittant jamais. Étrangement, son compagnon semble peu inquiet de sa nervosité, elle réussit à se calmer en ayant recours à des souvenirs familiaux qui lui procurent momentanément une assurance qu'elle est incapable d'assumer auprès d'un homme qui ne jure que par la beauté des femmes rousses. Chevelure tyrannique et amour jaloux s'entremêlent, s'amalgament dangereusement, le moindre compliment la tourmente, elle se précipite dans une pharmacie pour acheter ses bouteilles de teinture. Elle doit se rendre à l'évidence, il est impossible que son compagnon qui, chaque soir, lui fait des tresses, ignore la teinte naturelle de ses repousses. Nous supposons qu'il se doute, qu'il sait, qu'il se tait. Le mensonge est trop violent à dissimuler, elle en perd le souffle, lui écrit une lettre qu'elle n'aura pas le courage de lui remettre, la lui enverra par courriel. N'affirme-t-elle pas que la fin est proche ? « Je reconnais qu'il est doux de perdre la conscience de ses malheurs, de s'abandonner au risque de tout perdre. »

On pense aux immigrants qui, se référant de nulle part, adoptent l'accueil d'un pays étranger, ne sachant trop s'ils continueront à y vivre, affirmant pour s'en convaincre que leur vie d'autrefois, sur leurs propres terres, ne compte plus. Cependant, contaminés par des réminiscences qui, brusquement, les aveuglent, comme le symbolisera la narratrice pour échapper au traquenard de la survie. Où se niche l'identité sinon dans des choses minimes, desquelles on ignorait le pouvoir. C'est un roman initiatique, certes, mais confronté aux pièges du mensonge, éveillant notre curiosité aux rapports de soi avec d'apparentes futilités. Qui croirait que la texture d'une chevelure flamboyante, risque de nous entrouvrir les portes grinçantes de la folie, la tricherie intentionnelle ne réglant aucun de nos déboires. Les origines, qu'elles appartiennent à un pays, à une chevelure, trahissent à un moment donné la conviction que nous sommes dans le vrai. Le silence, tel celui du compagnon de la narratrice, dévoilant une intrigue plus complexe que les agissements complotés de sa compagne. On a aimé que aucun soupçon de moralité ne surgisse à quelque coin de l'histoire, la romancière se tenant proche de la concision de son écriture, convenant parfaitement aux éparpillements désordonnés de sa protagoniste. La concision mais, aussi, des effets poétiques chatoyant les reflets déambulatoires de son parcours soumis à des exagérations, la chevelure devenant ainsi un personnage attractif.

Roux clair naturel, Fanie Demeule
Éditions Hamac, Québec, 2019, 155 pages

lundi 27 mai 2019

Les sournoiseries du corps et de la mémoire *** 1/2

Plus on vieillit, plus on apprécie le soleil et ses apparats. Sa chaleur qu'on attend depuis le premier jour de l'hiver, refusant de l'oublier tel un amant abandonné à sa piètre destinée. On se laisse envelopper par ses rayons, bras chauds qui, parfois, nous consument pour le bien-être des années qui nous restent à vivre et à aimer. On a lu les nouvelles de Michel Dufour, Cette part d'obscurité. 

Voici un thème rarement exploité dans les recueils de nouvelles actuels. Fait-il peur ou bien la vieillesse nous tient-elle en otages quand nous parvenons à un certain âge, pour ne pas dire un âge certain, sans éprouver la nécessité d'en rajouter davantage ? À défaut de l'aborder avec sagesse, surtout pas avec résignation, l'auteur a usé d'ironie pour nous inciter à vivre loin de ses embarras. Douze récits que nous abordons avec une curiosité indécise. Vieillesse et jeunesse s'y côtoient, établissant une sorte de relief charnel entre le passé et le présent. Comme d'habitude, on ne mentionnera pas la majorité de ces fictions, quelques-unes nous ayant plus touchée que d'autres. Tel un symbole, la première nouvelle, La maladie de Paco Nino, met en action un jeune garçon atteint d'une maladie rare. Il vieillit prématurément dans un corps d'enfant, devant se résoudre à accepter cette anomalie de la nature. Sur Facebook, il publie des photos qui rejoindront une fillette atteinte du même mal intolérable. Elle l'invite à la rencontrer même si elle habite au bout d'un monde. Souhait que réaliseront les parents de Paco, au détriment de ses dernières forces. La fin s'avère celle d'un conte, des papillons jusque-là invisibles, prélude à la mort, atteignent la joue de la fillette, Paco et elle ont écrit une histoire qu'ils doivent terminer en un élan vertigineux. Une aura de surréalisme baigne tous les textes, atténue l'angoisse qui, à la suite d'un incident imprévisible, taraude les protagonistes. Les bonbons-lumière, nouvelle insolite, confirme ce qu'on avance. Les sucreries d'un vieux bonhomme bougon qui tient une petite épicerie, attirent les enfants, surtout Loulou, fillette intrépide, qui ne « manque pas de cran » pour essayer d'amadouer le bonhomme Godbout. Ce jour-là, c'est la cave qui l'intrigue, elle est persuadée que des trésors s'y logent. La suite du conte — c'en est un — est un régal pour l'imagination fertile des enfants, pour les adultes qui croient encore à la transcendance des objets. La fiction Une grosse fringale, nous entraine loin des péripéties rationnelles qui gouvernent sans cesse notre existence. Une histoire de poisson dans un bocal qui sera dévoré par une mère gloutonne, obèse. Son fils adolescent raconte ses faims insatiables à lui, celles de sa mère, tributaire du bien-être social. Un jour où celle-ci s'est absentée, il a voulu nourrir le poisson. La conclusion est rabelaisienne, on en laisse la surprise au lecteur.

Cependant, la lecture se fait plus exigeante. Nous entrons dans les phases douloureuses de la vieillesse, partagée par des femmes et hommes, pour ainsi dire prisonniers de douteuses maisons de retraites. L'ironie devient percutante, comme pour dissimuler le malaise que le lecteur éprouve en scrutant les dernières années de pensionnaires qui, lucides ou déjà égarés, attendent la mort. La fiction traitant du dépouillement mental et physique, Le bel âge vaut son pesant d'or, en dit peu sur le sujet, combien révélateur entre les lignes et les mots. Dans une résidence, les pensionnaires se préparent sans enthousiasme à recevoir la fonctionnaire de la Direction de la protection de la vieillesse. Vérification de routine. Complicité entre la directrice de la résidence et la fonctionnaire. C'est un des retraités qui narre la visite, suspecte en bien des points. D'abord, le ton condescendant de la visiteuse, celui mielleux de la directrice, la nervosité de la préposée du jour. Le titre du recueil justifie les soupçons du vieux narrateur, qui laisse entendre que des « choses » se passent dans ces lieux, qu'il ne révèlera pas. Il se garde « une petite gêne »... Il y a aussi des femmes âgées qui désirent rester dans leur maison pour y mourir. L'une est harcelée par une bru ambitieuse, une autre, affolée par un artefact insolite qui se balade sur une plage. Un ancien nazi, rattrapé par les horreurs qu'il a commises pendant la Deuxième Guerre mondiale. Des hallucinations, sous forme de petits carrosses où des poupées semblent dormir, le dirigeront droit vers la catastrophe. Le dernier récit qui clôt le livre nous a étonnée, bien qu'il contienne tous les ingrédients déversés dans l'ensemble de ces histoires peu communes. Un écrivain âgé veut se venger d'un jeune auteur qui se révèle un imposteur, aux dires du vieil homme. Là encore, l'afflux d'une imagination débordante. Est-il dû à l'écrivain, Michel Dufour, ou au vieil écrivain qui, jamais, ne pardonnera à son jeune pair ? Même le monde céleste où repose le vieil homme n'y pourra rien quand, à son tour, son rival littéraire attitré vieillira. Cette nouvelle a fait jaillir en notre mémoire, l'histoire peu banale de Romain Gary et de son double, Émile Ajar...

Des nouvelles qui nous ont fait vivre moult émotions. Du sourire à la compassion. De l'indignation à l'étonnement. On ose écrire qu'un brin de perversité pimente ces histoires, qui nous a réjouie, accentuant l'effet empoisonné que ressentent ces vieilles personnes s'agitant entre les divers déchirements que fomente l'âge avancé. Décryptant l'inutilité des choses qui ne servent plus à rien, sinon à observer le comportement de ses semblables enfermés avec soi-même, victimes de gens qui, se retirant dans le déni, s'astreignent à croire que la vieillesse est un accident de parcours qui n'arrive qu'aux autres. Déniant de cette manière consciente le travail lent mais impitoyable qui opère sur le corps et dans la mémoire. Miroir infaillible du temps qui s'écoule, qu'a su si bien dépeindre un écrivain perspicace avant que l'accablent les premières griffures sournoises d'un âge caduc.


Cette part d'obscurité, Michel Dufour
Éditions Sémaphore, Montréal, 2019, 85 pages

lundi 20 mai 2019

Quand la peau se fait miroir *** 1/2

On se demande de quoi serait alimenté notre page d'accueil Facebook si n'existaient plus les citations, les recommandations entre faire ceci, ne pas faire cela. La nostalgie du passé avec photos à l'appui. Les produits sponsorisés. Sans oublier les erreurs grammaticales. On commente les nouvelles de Claudine Potvin, Body Scan.

Ces derniers mois, plusieurs écrivaines ont publié des recueils louant le " petit genre ", absolument admirables. On ne citera personne, nos points de vue se retrouvant, éloquents, dans notre blogue. On peut affirmer que les nouvelles de Claudine Potvin ne déparent en rien les écrits de quelques nouvellières qu'on a appréciés. S'inspirant d'une thématique qui est celle de la peau, de la chair, pas toujours à fleur d'épiderme, prétexte à démontrer combien il est dérangeant de faire appel aux sentiments les plus simples, éviter de perdre contenance devant la complexité déroutante de nos attitudes souvent offensées. L'écrivaine creuse à même les thèmes éternels, soulignant que nous ne pouvons pas grand-chose lorsque nous observons tristement la peau se flétrir, tel le plus velouté des pétales de rose. Ceci est mis en place avec la nouvelle intitulée Une peau très sensible. Une jeune femme, Delphine, à la peau délicate, ne supporte pas que des mains la touchent. Évite les drames qui pourraient ternir son épiderme. Jusqu'au jour où apparait une « petite plaque rougeâtre rugueuse sur la tempe droite, entre le coin de l'œil et l'oreille. » Un narrateur, ennuyé, observe les changements de Delphine, ses comportements face à la maladie qui s'étale progressivement sur sa peau, qu'elle ne regarde plus de la même manière, presque narcissique. Ses occupations se rétrécissent, comme si Delphine entrait en elle-même. Habitait l'intérieur de son corps. Ce texte sensoriel donne le ton aux récits qui suivent, l'auteure s'étant fixé une ligne d'écriture sensitive, instinctive, comme Judith aux prises avec l'amour de sa mère, admirant naïvement les seins de celle-ci. Fonction nourricière, érotique, précise l'écrivaine, qui suit pas à pas la rébellion de Judith, qui, devenant adolescente, conçoit « son corps comme une cage ». Très juste définition de l'emprisonnement d'une jeune fille dans son corps effervescent. Judith s'efface en ne mangeant presque plus, bande ses seins pour en ralentir l'inévitable poussée. La mère affiche les siens qu'elle a beaux, ne se préoccupant pas des tourments physiques de sa fille, qui se gomme. La puberté prend possession de Judith, jusqu'à la rupture qu'elle expose à son jeune voisin, « plutôt simple d'esprit. » L'exacerbation occupe tout le texte, empêchant Judith de se détacher d'une mère créée de toutes pièces par une fille admirative, fragile. Battant le rythme sournois de la nouvelle Graffitis du cœur, ce muscle essentiel à la vie devient obsessionnel chez Serge après qu'il a subi un triple pontage. Sa retraite s'avère un cauchemar, passant par les affres du désarroi, de la solitude, avant d'aboutir à la résignation. Ce n'est pas de l'humilité mais la nécessité de se mettre au diapason des subites déchirures du corps, déstabilisant cet homme prétentieux et cynique.

Ailleurs, Suzanne décide d'avoir un enfant, une fille. Le partenaire qu'elle choisit pour en devenir le père, chemine avec elle, un peu dans l'ombre, l'écrivaine préférant créer un clair-obscur sur cet homme. Elle passe, son ventre aussi, par toutes les phases de la joie, de la peur. Les premiers émois, les nausées. Les incertitudes envers sa future  fille, les doutes concernant la beauté de son corps, quand elle aura accouché. Ce qui arrive un soir, à minuit. Après la douleur, le ravissement. Puis l'évidence de certaines corvées auxquelles la nouvelle mère ne peut se soustraire. Le bain, les couches, les mauvaises odeurs, bercer l'enfant, lire des contes. Questionnement théorique de Suzanne sur la maternité. Elle se rassure en se racontant un avenir enchanteur qui aura, finalement, peu de prise sur elle. Retour au travail, aux études, c'est le père qui prend en main le sort de la petite fille. Suzanne s'est inventé cent fois un accouchement qui aurait dû être idéal, loin du corps qui demande autre chose que le réalisme décevant d'une maternité ordinaire. Plus loin, Julie trépigne. Elle a treize ans, traverse sa crise d'adolescence, s'exaltant sur le sang qui coule des incisions qu'elle pratique dans sa chair, fumant des joints avec Chris, son amoureux, qui lui offre un canif. À cet âge vert, Julie ignore encore que l'amour ne dure que le temps d'un caprice. Elle se taillade avec des outils de plus en plus sophistiqués. N'éprouve qu'indifférence envers les adultes, puis se retrouve à l'hôpital à la suite d'un évanouissement. Contemplation des lacérations, elle admet avoir été trop loin. Le temps a passé, Julie a quinze ans, temps nécessaire à l'exploration intime du corps qu'elle traine en nomade sur « le territoire urbain ». Son père, témoin impuissant, alimente ses nécessités, délaissant sa fille en proie à ses démons épidermiques.

Ne pouvant citer toutes ces nouvelles fascinantes autant les unes que les autres, on tourne les pages, constatant le pouvoir du corps sur le mental qui, lui, se contraint à équilibrer les déconvenues impossibles à contourner quand l'enfance fait dos à une adolescence rarement prise en conséquence. Constamment rivée à la brèche du vide, comme la narratrice de la nouvelle Tentation du vide, redoutant un alcoolisme génétique. Comme Marine essayant d'apprivoiser ses vertiges inexplicables. Après moult expériences décevantes, Éric, ami de longue date, lui propose les astuces d'un jeu virtuel. Elle hésite, accepte. Mais la nouvelle qui nous a joliment touchée, se révèle, fragrante, sous le signe printanier du lilas. De suaves bouquets déposés dans un salon. Innocente sensualité. Un mari qui ne tolère pas les effusions du sexe de son épouse. Il lui fait l'amour, elle revoit une couleuvre, qui, enfant, l'a effrayée, a hanté ses jeunes années. Le souvenir de sa grand-mère met en lumière les émanations qui se dégageaient du jardin, symbolisant la décision amère que devra prendre bientôt la narratrice concernant son mari. C'est tendre, rempli de soleil, de senteurs qui se glissent entre les mots, les embellissant, comme nous le faisons parfois pour alléger une douleur envenimée de nos regrets. Plusieurs récits s'imprègnent de l'adolescence mal définie, au point de se dépouiller d'un vieux et ancien corps, de l'abandonner sur le trottoir. Ce qu'affirme la jeune narratrice du texte Un corps sur le trottoir. Souvent les mères s'aveuglent d'elles-mêmes, recourant aux subterfuges de leur jeunesse, ne songeant pas à la transformation radicale de leur progéniture. Se faufile le profil fugitif d'un premier et vague amour, représenté brièvement par un garçon, lui aussi, perturbé par la mue d'un corps dont il ne sait comment se dépêtrer. Notre lecture se termine, émerveillée, sous le signe d'une apparente réconciliation entre Antoine et Suzanne, couple âgé égaré, lui, dans ses derniers retranchements de séduction, elle, entravée dans un début de surdité. Pas de deux, souligne l'écrivaine avec raison, entre les tentations des illusions perdues et le bonheur de se retrouver avec des mots qui, telles les mailles, se tricotent à l'endroit, à l'envers.

Ce recueil, empreint d'une tendresse ineffable, conduit les personnages, souvent jeunes, vers des sources de Jouvence au désir confus, troublées de fines particules liquides, qui ne sont autres que les premiers déboires d'une existence encore mal dégrossie. Comment éviter les ombres puisque le soleil exhibe ses rayons, édulcorant les années d'apprentissage ? L'écriture est d'une force contagieuse, d'une maitrise poétique, toujours précise. Les mots essentiels démontrent, avec une sobriété pudique, que nous pouvons inventer des récits qui tiennent le lecteur en haleine. Thématique éculée que celle de la peau chiffonnée, de la chair en pâmoison, mais ressuscitant leur pouvoir sensuel quand ces deux organes galvaudent sous la plume d'une auteure autant expérimentée, minutieuse, exigeante, que l'est Claudine Potvin. Ceci pour nous réjouir de notre avancée curieuse dans de courtes fictions intelligentes, l'indicible de ce que nous sommes se révélant entre les lignes, dénonçant à peine les ratées que fomente un monde en perpétuel changement.


Body Scan, Claudine Potvin
Lévesque Éditeur, Montréal, 2019, 130 pages

lundi 6 mai 2019

Histoire heureuse d'un mariage visuel *** 1/2

Le corps, cette mécanique complexe qui, grâce à la chirurgie de plus en plus sophistiquée, s'amalgame peu à peu à la robotique. Phénomène inimaginable il y a plusieurs décennies mais préconisé par les maitres de la science-fiction des années quarante et cinquante. Hommes et femmes qui n'hésiteront pas à se laisser mutiler de chair et d'os pour survivre. On en fait partie. On se penche sur les nouvelles de Jean-Paul Beaumier, Que fais-tu là ?

Ces derniers mois, plusieurs écrivaines nous ont comblée de la magnificence de leurs recueils de nouvelles. Murmurées, chuchotées, à peine audibles, on a su interpréter ce qu'elles nous ont confié entre les lignes, entre les pages, d'une fiction à une autre. Fictions empêtrées de leur réalité, ne nous laissant jamais sur notre faim, le genre se suffisant d'éloquences en demi-ton. Lisant les récits de l'écrivain Jean-Paul Beaumier, on a retrouvé les silences, les petits bruits des mots, les phrases habillées des comportements parfois inusités de leurs protagonistes, constamment embarqués sur le qui-vive des émotions qu'il faut savoir gérer même en se taisant. C'est le cas de la première nouvelle titrée On a une bonne génétique, le quotidien empoussiéré de deux femmes âgées dans une maison de retraite. Elles sont sœurs, l'ainée, à la suite d'un AVC, ne parle plus. La plus jeune évoquera des bribes de leur enfance, comme pour se soustraire au quotidien insipide de la vieillesse, représenté par les repas substantiels à la salle à diner, par les jeux organisés, répétitifs, raisons suffisantes d'avouer que toutes deux s'ennuient dans cette antichambre de la mort. L'origine du monde — quel titre symboliquement évocateur ! — nous décrit l'angoisse d'une femme enceinte de son premier enfant, après dix ans d'attente. Le monologue avec sa future fille s'avère une histoire de tendresse et d'appréhension, souhaitant être délivrée le plus tôt possible de cet enfant inespéré. La future mère court au-devant d'une existence à bâtir à coups de gestes anodins et familiers. De nous deux, c'était lui le plus fort. Derrière ses airs pacifiques, enfantins, se révèle la trahison amoureuse d'un frère envers son frère. L'enfance, comme pour alléger le drame, se repait dans l'innocence des jeux, sous l'œil attendri de la mère et du père. En quelques lignes, bien souvent suggérées, le lecteur devient le confident d'un fait accompli des années plus tôt, duquel ne reste qu'une sensation d'étouffement imagée par deux mains qui serrent un cou. Simulacre de vengeance ou maladresse agacée par un jeu un peu brusque ?

Se dégage de ces textes, qu'on ne peut mentionner les uns après les autres parce que nombreux, un sentiment d'inaccomplissement volontaire où les protagonistes ne sont que de passage, nous interpellant à mi-voix, souvent en retrait d'événements qui ont déterminé leur destin, ne s'en plaignant pas, confirmant au lecteur que rien ne découle de soi ni des autres, telle la route droite le laisse présager. Se dessine une bifurcation qui, parfois, se révèle meurtrière. Corps et mémoire blessés mortellement. Bête à bon Dieu se prête à l'incident inoffensif. Un psychologue reçoit dans son cabinet une nouvelle cliente. Sur la main de celle-ci se promène une coccinelle. Le narrateur, observant l'insecte, est fasciné par les longs doigts de la femme, par le bandeau scindant le front. Puis, il se rend compte qu'une peluche, appartenant à sa fille, occupe le fauteuil où a pris place sa cliente. Peu à peu, il apprendra que la sœur de cette dernière aimait elle aussi les peluches. Une coccinelle posée sur le rebord d'une fenêtre, la nuit du drame. Nous ne nous attendons jamais à une quelconque dérision trompeuse, à l'apparente légèreté d'une vie boiteuse. Claudication physique et mentale où quelques individus se recoupent dans des conditions à peine mentionnées, nous devons lire ce qu'il s'ensuit. L'invitation, texte frôlant l'abime de la supercherie, quand une femme est invitée au mariage d'un ancien amant. Ils ont vécu ensemble pendant trois ans puis, lassitude aidant, lui voyageant pour ses affaires, ils se sont perdus de vue. Elle se rend au mariage, ne comprenant pas très bien la résolution de son ami de se marier. Elle l'apprendra mais se désistera d'une invitation imprévisible.

Le recueil est empreint de compassion et d'ironie, accentuant l'éclat éphémère des choses inattendues, adoucissant cependant d'anciennes blessures. Des choses qui se répètent rarement deux fois. Empreint aussi de la solitude que reflète l'absence familiale. Père et mère, frères et sœurs se diluant dans la mémoire du présent, rejetant des insatisfactions pour que les ombres échappent à la lumière du temps qui a passé, l'obombrant davantage. Mais l'effet magique qu'on attribue à l'écriture épurée, ce sont les photos signées Anne-Marie Guérineau, contenant à elles seules leur propre conte. C'est un heureux mariage que les mots et l'image, quand les deux procédés dégagent autant de poésie, ce qui ajoute au livre de Jean-Paul Beaumier un grain de sel insoupçonné, la vie sans sel n'étant pas mangeable... L'accord est parfait, nous mesurons l'essentiel, nous repaissant de la part manquante de personnages en leur quête d'absolu, repliés qu'ils sont sur la banalité inévitable du quotidien. Sous la plume oratoire, expérimentée, d'un écrivain en liesse qui ne déçoit jamais. Tel le titre, ce recueil pose un immense point d'interrogation qu'on se refuse de dénouer, laissant au lecteur le privilège de découvrir ce qu'est le talent d'un écrivain rompu à l'art exigeant de la nouvelle, cette fois accompagné d'une partenaire, novatrice de photographies fascinantes, tellement humaines.

 
Que fais-tu là ? Jean-Paul Beaumier
Éditions Druide, Montréal, 2019, 208 pages

lundi 29 avril 2019

Il était une fois quatre femmes *** 1/2

L'opinion que nous portons sur un livre est tellement subjective et volatile. Réflexion qu'on se fait chaque fois qu'on vient de terminer d'écrire une critique. D'où notre prudence à ne jamais être désagréable, sans pour cela ne pas oublier d'émettre quelques réserves quand l'ouvrage s'y prête, bien souvent à cause de la négligence de l'éditeur et non par la faute de l'auteur. On commente le roman de Stéfani Meunier, La plupart du temps je m'appelle Gabrielle. 

On sait gré à l'écrivaine de nous avoir informée d'emblée de quoi découlait son histoire. Aucun préambule, comme on le fait soi-même, avant de mettre en scène deux femmes prévenantes envers des enfants handicapés. Les deux sont jeunes, l'une, Jasmine, est la mère de jumeaux qui lui causent bien des problèmes, Jean et Lougan, qu'elle a conçus avec un homme qu'elle a rencontré sur une île vacancière. Curaçao. L'aventure a peu duré, l'amant ignore qu'il est le géniteur de jumeaux. Ils se sont séparés après une idylle fusionnelle, qui a laissé un goût amer dans la mémoire fatiguée de Jasmine. L'autre, Gabrielle, enseigne dans une école avec des enfants qui voient la vie autrement que celle qui gouverne les êtres dits normaux. Elle travaille dans cette atmosphère marginale pour ne pas quitter sa propre enfance, nous apprend-elle au cours du récit, que l'écrivaine dirige d'une manière magistrale, peu encline à s'émouvoir en des sentiments superficiels, l'essentiel de la jeunesse de la narratrice tournant autour de sa mère, atteinte d'un trouble dissociatif de l'identité. Tantôt, la mère se prénomme Suzan, tantôt Maria. Elle prétend avoir deux filles, nées de cette perturbation souterraine, Gabrielle et Maude. Admirable est le comportement du père, qui, jamais, n'accuse sa femme de folie, mais l'accompagne amoureusement dans sa démarche dysfonctionnelle. Encourageant sa fille, Gabrielle-Maude, à regarder sa mère avec les yeux de la déraison, faisant la part belle, en apparence, à l'amour qui les a jetés dans les bras de l'un et de l'autre cinq minutes après qu'ils ont fait connaissance. Cet homme, que la bonté inspire, s'en remet aux sentiments intègres qui l'attachent à cette femme, belle, extravagante, même si des migraines l'enferment dans leur chambre, avant qu'elle réapparaisse trois jours plus tard, « faible et courbée », s'interrogeant sur l'ardeur du soleil...

On dirait que cette mère dérangée mentalement, que le lecteur suit à travers l'amour d'un homme généreux, complice de Gabrielle qui raconte leur histoire peu commune, exalte la compréhension qu'elle éprouve envers les jumeaux de Jasmine. Jean est « autiste à haut niveau de fonctionnement ». Intelligent mais différent. Lougan a un trouble d'opposition et de provocation. « Un TOP. Un petit à-côté du trouble déficitaire de l'attention ». Gabrielle aime ces deux enfants parce que de l'enfance elle a appris à aimer ce qui est compliqué, douloureux. Il est inévitable que la jeune enseignante, dévouée à ces gamins, ne rencontre pas leur mère. Celle-ci rêvait d'avoir deux enfants surdoués, confiera-t-elle plus tard à Gabrielle, avec qui elle échangera une amicale complicité. Gabrielle écoutant les confidences et regrets de sa compagne à propos de son séjour dans l'île, sa passion pour le père de Jean et Lougan, amant qu'elle invente, comme si aimer un homme réel eût banalisé ses sentiments, amoindri la force de ses rêves. Le sucré-salé d'un paysage embelli par l'absence. C'est peu à peu que Jasmine se laissera aller à de telles confidences, liées intimement à la situation familiale que vit Gabrielle entre sa mère délirante, son père attentionné aux moindres défaillances mentales de Maria, essayant de chasser les propos effrénés de Suzan. Rien n'étant acquis, chaque anomalie de l'esprit vacillant s'appuie sur des drames insoupçonnables, brusquement surgis d'une enfance bannie, déniée.

C'est la fin de la saison scolaire, les enfants n'ont qu'une hâte, les professeurs aussi, de se mouvoir au rythme odorant du printemps. Le soleil de cette saison neuve est stimulant, voire dangereux. Gabrielle et Jasmine se sont donné rendez-vous chez cette dernière, ni l'une ni l'autre n'ayant résolu l'ampleur de leurs difficultés existentielles. Chacune continuera la route qu'elle s'est tracée. Jasmine avec ses terrifiants et inopérants regrets, obsédée par une vie qui ne sera jamais celle qu'elle aurait choisie. Gabrielle avec le souvenir d'une mère qui s'est suicidée, avec un père qui lentement vieillit, lui aussi obsédé par une femme qui, finalement, lui a échappée.

C'est un récit émouvant, sensitif, qui nous a beaucoup touchée, l'écrivaine ayant réveillé en soi une corde inatteignable à tout individu n'ayant pas subi ces avatars distordus de l'existence. Celle de femmes parentes d'enfants en difficulté mentale. N'ayant personne sur qui s'appuyer, elles doivent s'acquitter seules d'une tâche épuisante, se démenant courageusement dans une situation inadéquate, telle Gabrielle, se rassasier d'une rencontre inachevée, telle Jasmine... On ne voudrait pas clore ce livre singulier sans mentionner la profondeur doucement philosophique de cette histoire réaliste, la qualité d'une écriture sobre, donnant le ton qu'il fallait, impressionniste, à une fiction dérangeante. Reflétant, sans s'égarer dans des lamentations irrespirables, la démarche de deux femmes aux prises avec un destin qui ne les a pas épargnées, leur accordant cependant les vertus assonantes d'une jeunesse blessée, certes, mais réparatrice de ses torts, valorisant ses espérances.


La plupart du temps je m'appelle Gabrielle, Stéfani Meunier
Leméac Éditeur, Montréal, 2019, 126 pages