lundi 15 juillet 2019

Un suicide comme prétexte à tuer *** 1/2

Que les expériences de la vie sont utiles à notre entendement parfois égaré hors des principes établis une fois pour toutes, croyons-nous. L'âge nous a révélé ses effets salvateurs quand on a eu tendance à dériver vers une marginalité confondue avec le rêve, même si ce dernier est éternel. Il est réconfortant de revenir à une raison rarement bavarde comme elle le fut hier. On parle du dernier roman de Denis Thériault, Manucure.

On a peu l'habitude de ce genre de lecture mais, quelquefois n'étant pas coutume, on a lu et apprécié cette fiction, ayant prisé les opus précédents de cet écrivain. On aurait dû se pencher plus tôt sur cette histoire, mais le hasard nous guidant parfois hors champ, on s'est attardée sur des livres qui n'en valaient pas toujours la peine. Repoussant d'ennuyants témoignages d'états de cœur et d'âme, on s'est plongée dans cette aventure à connotation policière avec ravissement. Emma, manucure à domicile, veut éclaircir la mort de sa jeune sœur Amélie, manucure elle aussi, ne croyant pas à son suicide. Après avoir répertorié ses clients, Emma rentrera en contact avec eux, se présentant comme sa remplaçante. Pour ce faire, elle se munira d'une fausse identité, Laetitia. L'enquêteur, responsable du dossier d'Amélie, ne croyant pas au meurtre de la jeune femme, la met en garde, elle risque de tomber entre des mains malpropres. Ce qui arrive quand elle fait la connaissance d'étranges spécimens autour desquels Amélie gravitait. Peu à peu, pénétrant au cœur du mystère de la mort de sa sœur, Emma devra jouer d'habileté et de prudence. Ancienne tatoueuse psychologiquement fragile, amoureuse inassouvie et déçue, Amélie s'avérait une fausse rebelle qu'Emma surveillait de près, pas suffisamment cependant pour n'avoir su éviter le drame. Responsabilité avortée qu'elle confiera à la psychiatre Justine Tao, ancienne cliente d'Amélie, pour qui elle éprouvera une amitié sincère. Toutefois, Emma-Laetitia ira de surprise en surprise quand elle apprendra par voie détournée, que sa sœur s'était éprise d'un fabricant d'armes, Georges Lang, séducteur invétéré, marié à une femme fortunée, actionnaire majoritaire de la compagnie que dirige son mari. Par ce biais, Emma fera la connaissance de Marcel Alizzi, propriétaire d'une entreprise de construction derrière laquelle se dissimule un proxénète dangereux, fétichise, obnubilé par les pieds féminins ! Il a parmi ses favorites, une adolescente de dix sept ans, Laurence, qu'Emma protègera mais dont la jeune vie lui échappera dans les mêmes conditions que celle de sa sœur. Un autre homme jouera un rôle équivoque dans l'enquête que mène seule Emma. Paul Fields, mi-cinquantenaire, qui a fait fortune dans les communications. Ayant des ambitions politiques, s'interrogeant sur les intentions d'Emma-Laetitia, il la fait suivre par une de ses complices. Après avoir testé les ressources mentales de la manucure, il lui proposera une mission ayant trait à l'espionnage industriel, son rival étant Marcel Alizzi dont il connait les extravagances nuisibles. Des protagonistes secondaires, comme Thomas, le fiancé officiel d'Amélie, Joana, la gérante de l'immeuble où habite Emma, se manifestent en temps voulu dans des rôles surprenants, que le lecteur découvrira à mesure qu'il suivra Emma lors de ses péripéties qui lui feront risquer sa vie.

C'est une fiction où s'entrecroisent de nombreux suspects, le dernier n'étant pas celui qu'Emma avait soupçonné, la laissant désemparée et sans défense quand le nœud de l'affaire se dénouera. Comme elle, nous pensons rarement qu'une vengeance, politique ou affective, peut faire naitre des affabulations, le temps faisant œuvre empoisonnée en les imaginant pires qu'elles ne sont, propices à une action sanguinaire, celle-ci promise d'avance à un échec peu louable. Qui, parmi les supposés coupables d'Amélie, conjecturait une telle rancœur transcendée en une folie meurtrière ? Aucun, mais quand un assassin se démasque enfin, nous nous demandons de quoi se nourrit un esprit soi-disant sain, se délectant d'un meurtre basé sur des événements historiques se déroulant des décennies plus tôt. Le lecteur aussi se questionne, n'ayant recours qu'à des souvenirs assombris par l'impuissance de rendre vie à des hommes et des femmes massacrés pour des raisons socio-politiques.

C'est de ce passé discutable qu'Amélie et Laurence seront les victimes, les deux femmes n'ayant su échapper à l'enfermement psychique étouffant du meurtrier. L'écrivain, Denis Thériault, s'il a fait preuve d'une abondance évènementielle, a su réunir moult éléments humains, mettant sur pied un roman attachant, dynamique, dénonçant, sans moralité aucune, le danger que portent en eux certains individus, s'agitant derrière une façade d'intégrité, de loyauté. De bonté. De cette fiction habilement échafaudée, des fils révélateurs ont été suggérés au lecteur et à la lectrice qui, à leur tour, souhaiteront connaitre le fin mot d'une histoire de vie et de mort, dévastant des êtres empreints d'un idéal authentique, sachant résister à l'emprise d'une souvenance morbide, déjouant les intentions justicières se muant en une haine implacable. Récit troublant qui n'est pas sans évoquer les ornières mentales où se réfugient des hommes et des femmes dépourvus de visées réconciliatrices avec les meilleures choses que concoctent la vie et ses bonheurs quotidiens. Petites et grandes choses à déceler dans l'expression parfois anodine de gestes ordinaires. Dans la sincérité délibérée de paroles échangées. Dans la nécessité de refluer le passé, aussi terrifiant soit-il. Ces menues alternatives antidotes à la survie...


Manucure, Denis Thériault
Leméac Éditeur, Montréal, 2019, 248 pages

lundi 8 juillet 2019

Mettre en scène endiablée un quartier défavorisé ****

Il nous dit, nostalgique, qu'il a vécu un amour passionnel qui tenait du songe. Il ne parvient plus à lui donner corps, ni même esprit. On le regarde, on attend la suite qui, elle, appartient au silence impalpable. Se taire confirme que toute raison de survivre se nourrit d'un sentiment niché au creux de l'âme. On commente le roman de Simon Leduc, L'évasion d'Arthur ou La commune d'Hochelaga.

Étrange roman inclassable. Échevelé. Donnant la parole à des personnages handicapés sur bien des points. Le quartier, Hochelaga, lui-même combat pour se trouver une place décente parmi les pelures outrageantes de l'hiver. Justifiant ainsi les séquences farfelues que l'écrivain dépeint, mitigeant leurs effets grandiloquents d'une certaine réalité dont vont se servir les protagonistes, pour mieux appuyer leur relief sur les saletés sucrées-salées de la neige, sur la glace douteuse du fleuve. L'histoire ? Elle est celle d'un enfant de dix ans, Arthur, se démenant comme il peut entre une mère inconfortable dans sa peau de travailleuse de rue, ayant opté pour un travail sécuritaire, croyant ainsi se stabiliser. Nous nous demandons si cela est vrai, alors qu'elle court toujours derrière son fils, fugueur, pas tout à fait normal. Entre Pierre, père irresponsable, glaneur et patenteux, subalterne dans un hôpital. Le couple est séparé depuis un an, se partage la garde d'Arthur qui leur échappe à tout moment pour rejoindre garçons et filles plus âgés que lui. L'école n'a aucun intérêt même si l'écrivain lui rend hommage à travers quelques figures de professeurs bien intentionnés. Après avoir été tabassé par les JT, trois voyous, défavorisés de la société, que dirige le jeune Styve, Arthur se réfugiera dans une école désaffectée. Les os endoloris, il sera confronté à Choukri, adolescent de quatorze ans, qu'il surnommera Barbe bleue, mêlant rêve et réalité, accordant corps aux choses ineffables, comme de jouer au golf sur le fleuve Saint-Laurent, gelé par la froidure extrême de l'hiver. C'est un mois de mars qui n'en finit plus de se répandre au-delà des jours consignés au calendrier, mois submergé de sa propre marginalité, terriblement impliqué dans la démarche trébuchante des protagonistes. Dans cette école bâtie un peu croche, le père d'Arthur organise des ateliers littéraires, que Choukri fréquente, réfractaire à tous les protocoles institutionnels, participant intelligent que Pierre admire. S'attirent dans ce décor hors des sentiers battus toutes sortes d'individus asociaux qui veulent bâtir une commune à leurs risques et périls, comme il se doit quand nous ne suivons pas le droit chemin. De loin, la police veille, représentée ici par la sergente Lemire et son collègue Richer. Nous devinons que sous le masque impavide de cette femme se dissimule un drame sentimental, qui sera développé au fur et à mesure qu'elle et son collègue échangeront des propos banals, souvent allusifs, ayant trait au travail de policier.

Arthur, l'air de rien, courant vers les uns et les autres, s'avère le pilier branlant de cette histoire qui n'en est pas tout à fait une — n'est-il pas surnommé le kid ? —, l'écrivain de cet étonnant premier roman, avouant que lui-même a été un musicien rebelle, un observateur vigilant, les pieds oscillant des deux côtés de la société. Bienséance et inconvenance. Arthur, atteint de TDAH, se gorge de pilules qui lui donneront une idée quelque peu déconcertante pour un enfant de cet âge. La commune a besoin d'argent, il faut la renflouer. Par un curieux hasard que concocte parfois la vie, il retrouvera Styve, cerveau des JT, mieux intentionné à son égard, qui lui proposera un étrange marché, noir, qu'Arthur ne pourra refuser. Trafic de médicaments dans la cour de l'école, se propageant au-delà des murs, débouchant sur une édifiante catastrophe. Un tunnel doit être creusé pour échapper aux gardiens de l'ordre, ce qui remettra en cause le rôle de la sergente Lemire, témoignant de cette aventure révolutionnaire, puisqu'il s'agit, dans cette situation rocambolesque, d'un événement grandiose. Nous avons l'impression qu'il est plus rassurant, pour contrer l'instabilité camouflée en soi, d'aborder un rivage secourable quand il en est encore temps. Il est fatigant de toujours marcher dans le moule étroit du conformisme. Et puis, il faut parfois venger ses morts, l'inutilité de se sacrifier pour autrui. Tout ceci est sourdement entendu en la sergente Lemire mais aussi en la conscience de tous les acteurs, fabriquant eux-mêmes le récit. Arthur se fait une fois de plus enfant volatil quand Anne et Pierre s'affrontent dans la rue, au début du printemps, croyant avoir retrouvé leur enfant, rescapé du fleuve, pour ne pas dire, rescapé de plusieurs situations mortifères.

Cette histoire abracadabrante, subtilement résumée, se décante quand l'écrivain intervient, la faisant éclater, sans ne jamais juger un comportement de guingois, des pensées aux abords ostentatoires. C'est tragique et truculent, mordant et jouissif. N'est-ce pas ne pas avoir suffisamment grandi que d'envisager monter une commune dans un quartier de Montréal où se déroulent des péripéties invraisemblables ? Absurde et loufoque, grave et jubilatoire, tel un spectacle de Samuel Beckett. L'aventure se termine sur des suppositions, déclenchant des périples contournés, se révélant presque véridiques dans la tête d'un écrivain à l'imaginaire touffu, étagé, désorganisé, au point d'écrire plusieurs romans en un seul. De tels êtres existent, affirme Simon Leduc, ils sont malades de posséder un monde rien qu'à eux, malhonnêtes de trop de refoulements, libres comme Max dans la chanson de Hervé Cristiani... Parce qu'il n'a que dix ans, Arthur n'est-il pas celui qui, plus tard, réconciliera moult univers aujourd'hui incompatibles ? Porteur de toutes les plantules issues d'une nouvelle condition humaine, la fin savoureuse du roman lui prêtant une touche rédemptrice.

On ne parlera pas du langage populaire utilisé par l'écrivain, qui intensifie la force de l'action, étale la teinte vert-de-grisée, on la perçoit ainsi, de la délinquance généralisée, tant sur des êtres juvéniles que sur des êtres encore en l'état larvaire. C'est un grand livre duquel on ne peut tout analyser, qui nous a laissée perplexe, nous a fait sourire, ravivant des déraisons endormies à la fin de l'adolescence, la société se chargeant de nous manipuler pour mieux nous séduire. À lire lors de vacances estivales, s'il est possible de rancarder pendant trois centaines de pages un engin électronique, réfractaire à l'empathie, à un humour décapant, à la joie naïve de s'émouvoir des rêves inaccomplis d'un gamin innocent, prénommé Arthur.


L'évasion d'Arthur ou La commune d'Hochelaga, Simon Leduc
Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2019, 341 pages


lundi 24 juin 2019

Tâtonnements, humour et tremblements *** 1/2

Ce matin, on flâne, on ne fait rien. On attend le soleil, même s'il pleut. Pour se consoler, on admire les nuages, le regard descend sur la jeune frondaison des arbres. On se dit qu'ailleurs les avenues dégoulinent de lumière solaire, les rues cherchent l'ombre, les parcs se font oasis de verdure rafraichissante. Ailleurs s'avère toujours plus accueillant que le ciel qui se démène comme il peut au-dessus de notre tête. On a lu le numéro 138 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Secondée par l'écrivaine et traductrice Hélène Rioux, Sylvie Massicote a invité plusieurs nouvellistes à concocter l'ensemble d'un dossier visant le thème de la " vulnérabilité ". Cela donne à réfléchir, cette faille en nous souvent sur le point de nous menacer de ses tentatives corrodantes. Nous sommes pétris de tant de contradictions que nous ne savons pas toujours nommer nos angoisses. Nous les subissons à travers des événements qui influencent nos humeurs et nos sentiments. Comment évoquer ce que nous ressentons lorsqu'une odeur indispose une narratrice se souvenant de l'agonie de son grand-père ? Se dégageait de lui une odeur d'urine, qui l'emportait péniblement vers la mort. Sa petite-fille, s'ennuyant des « vieux », elle a pour eux « une empathie immédiate ». Lui sera alors confiée Delfina, une « vieille Italienne édentée qui n'avait plus de famille », qu'elle s'est mise à aimer. Mais l'odeur persiste dès qu'elle entre dans le bâtiment. Delfina mourra aussi. Nouvelle titrée L'odeur, signée Claire Legendre. Texte qui ouvre le numéro avec compassion, les autres fictions ramifiant leurs odeurs particulières, comme l'enfant d'Yves Angrignon, qui mouille son pyjama la nuit, humilié de ne pouvoir se retenir. Il craint que sa mère se lasse et le rejette. À son réveil, une immense détresse le fait se maudire. Nous avons envie de raisonner l'enfant, de lui expliquer qu'en grandissant ce malaise se résoudra, que ses frères ne se moqueront plus de lui. Jean-Paul Beaumier narre l'agonie d'une mère, hospitalisée. Celle-ci veut rentrer chez elle, alors que son désir ne sera jamais exaucé, ses jours étant comptés. Comme dans une peinture, c'est un détail qui percute le regard du fils quand il prend l'ascenseur. Une barre d'aluminium saille au bas du mur, elle pourrait blesser quelqu'un. Silence de la mère, vacillement du fils qui l'aide du mieux qu'il peut, se fiant aux détails, qui font de ce récit un des plus vulnérables. Une sensibilité à fleur de peau, l'écrivain dépeint les affres qu'il éprouve en sortant de la chambre, l'habile métaphore de la barre d'aluminium lui évitant d'exprimer sa souffrance. Je vais revenir demain. Cyril Della Nora nous fait faire la connaissance d'Isabeau, jeune femme plutôt extravagante, qu'il rencontrera dans l'autobus « un matin de mars qui se prenait pour mai ». Il s'en éprendra, ne sachant trop comment l'aborder, Isabeau se révèle tellement imprévisible. C'est la sonnerie du téléphone de la jeune femme qui altérera l'atmosphère amoureuse. Seul un turban, accroché au dossier de la chaise d'un bistrot, rappellera au narrateur qu'Isabeau a existé. De ce texte émane une profonde émotion, le dotant d'une force insoupçonnable. Alexandra Estiot nous trouble en taisant le mystère de son séjour d'une journée et d'une nuit dans une clinique. D'où son titre pour marquer davantage la détresse qui la ronge, s'arrêtant, elle aussi, à certains détails desquels nous avons l'impression qu'ils sont énoncés pour se soustraire à une douloureuse réalité. Les infirmières prennent soin d'elle, lui posent quelques questions dont nous finissons par connaitre les réponses. Récit décontenançant, incolore, blanc, interprétant le vide que ressent la jeune narratrice. Sur un ton plus léger, Camille Deslauriers use d'humour agacé pour décrire le comportement d'un médecin chez qui elle se rend. Elle est atteinte d'aphonie alors que le « trimestre d'automne commençait le lendemain ». Nous supposons que son conjoint file le parfait amour avec une étudiante, ce qu'elle avoue au médecin qui, désirant la rassurer, lui affirme que « des hommes, il y en a partout. » Vulnérabilité irritée de la patiente qui accepte mal ce diagnostic qui se veut consolant.

Ainsi, les textes vont et viennent entre détresse, humour et tremblements intérieurs, émotions exacerbées par la vulnérabilité qu'elles camouflent. Il suffit qu'un intrus se promène sur une plage, dérangeant l'intimité de deux femmes qui, apeurées, se posent des questions sur les intentions de l'inconnu qui se rapproche d'elles, jusqu'à leur maison. La narratrice hésite entre appeler la police ou une ambulance quand « l'homme prend peur, trébuche, perd ses lunettes. » Nouvelle brève, signée Danielle Dubé, où se ressent vivement l'inquiétude des deux amies devant l'inconnu, apparemment plus dangereux que le paysage où autrefois s'ouvrait la mer. Un intrus sur la plage. L'écrivaine nous ravit de sa sensibilité constante, efficace, quand il s'agit d'exprimer les débordements humains. Louise Dupré donne la parole à une femme, invitée à son insu à délibérer sur un jury. Laurent Lemay nous entraine vers un terrain de pétanque où joue, seul, un vieil homme. Marie-Ève Sévigny dénonce les frasques de Vieux Denis et Vieux Gaston qui veulent se venger du maire de leur petite ville. Une des rares nouvelles où l'écrivaine ne se miroite pas, ajustant la narration à l'action des deux vieux, comme dans un roman.

Dans la section " Thème libre ", on a particulièrement appréciée la fiction de Catherine Browder, Cerfs-volants, traduite de l'anglais américain par Jean-Marcel Morlat. Patiemment, un vieil homme attend sa belle-fille enfermée dans le cabinet d'un docteur. Pendant ce temps, il se remémore son existence avant de prendre sa retraite. Plus nous rentrons dans ses souvenirs, plus nous comprenons que sa belle-fille est chez le médecin pour parler de sa santé à lui. Là encore, un détail joyeux apaisera l'impatience du vieil homme.

C'est l'un des numéros des plus réussis sous la gouverne attentive de Sylvie Massicotte. Sentiments cassables et fragilité parfois indécelable se frôlent. L'être humain combien faillible quand un événement aussi minime soit-il, le frappe de plein fouet, mettant en danger son équilibre que nécessite une vie aux allures trépidantes. Les ambitions, l'arrogance, la vanité, la bonté, ce qui nous tient en haleine pour parvenir au bout de nos années d'existence, autant de soubresauts repérés au fil de notre lecture. Si on n'a pas cité tous les textes qui composent cet excellent opus, on n'en demeure pas moins admirative envers les nouvellistes qui ont participé à cette expérience révélatrice ou avouable, chacun et chacune enrichissant l'ensemble des fictions de sa touche personnelle, de son talent et de son imaginaire inépuisable.

XYZ. La revue de la nouvelle,
numéro 138 dirigé par Sylvie Massicote
Montréal, 2019, 102 pages

lundi 17 juin 2019

Les oscillations de l'amour et ses ramifications *** 1/2

Nous sommes entrés dans une ère de violence. Qu'elle soit le résultat de religions aux théories rétrogrades, d'une transhumance humaine dérivant sur des mers impossibles à dompter, de l'incompréhension de cultures distinctes, le monde bouge comme il semble ne jamais l'avoir fait. Et l'amour ne cesse de revendiquer les reliquats de ces manifestations désordonnées. On commente le roman de France Martineau, Ressacs.

On a fait la connaissance de l'œuvre de cette écrivaine avec son premier roman, Bonsoir la muette. Autofiction qui narre l'histoire d'une petite fille, nommée France, violée par son père durant son enfance et son adolescence. Elle dresse le portrait d'un homme semblable à l'océan, aux apparences paisibles, agité en eau profonde. Dans cette nouvelle autofiction aux nombreux ressacs, il s'agit de la mère que France, femme adulte, mère à son tour, essaie de cerner sans y parvenir tout à fait, cette femme lui glissant désespérément entre les doigts. Elle vient de mourir, le père est désemparé, il mourra quelques mois plus tard. Le couple est séparé, chacun vit dans sa propre maison et c'est en vidant les deux habitations que France et ses sœurs renoueront avec un peu d'amour filial. Sentiment fragilisé par les souvenirs d'un père manipulateur, violeur de ses filles, que l'on devine en filigrane, les sœurs, surtout la mère, se taisant sur le comportement répugnant du père. Au point que la petite France, réfugiée dans la bibliothèque paternelle, en perdra la parole pendant un an. Premier ressac traversé des obsèques des parents, des encombrants souvenirs que renferment tous les meubles des deux maisons.

Cet homme, Armand, né dans un quartier populaire de Montréal, intelligent, doué pour les études, n'a qu'un but, malgré ses réticences intérieures, s'élever dans une échelle sociale qu'il croira atteindre en épousant une jeune fille d'un milieu bourgeois, qu'il rencontrera dans l'autobus. Accepté par la famille, Armand et Suzette commettront l'irréparable dans une société gouvernée encore par l'Église — nous sommes dans les années soixante et soixante-dix —, la jeune fille attendra un enfant hors mariage. C'en est fini de la confiance parentale envers l'amoureux de Suzette, il devra épouser sa fiancée. Éprise follement de son amant, la future mère se repliera sans hésitation vers la famille ordinaire de son mari. Les grossesses se succèdent, Armand, faisant preuve d'une personnalité indépendante, doublée d'un complexe d'infériorité envers la condition sociale de sa femme, se montrera de plus en plus autoritaire, despotique. Prendra des maitresses. Il enseigne dans un collège, ayant échoué à sa thèse de doctorat. Il ressent une colère permanente qui se manifestera par l'achat d'une maison délabrée qu'il ne cessera de rénover. Au bout de cinq ans de cette existence dispersée, compromise par des maternités que Suzette repoussera du revers de la main, elle quitte Armand, achète une maison où son tempérament inadapté atteindra son paroxysme. Si Armand est déséquilibré pour des raisons sociétales qui lui répugnent, investit dans des maisons à logements, les loue à un prix dérisoire à des personnes déclassées, Suzette se range dans d'obsessionnelles occupations, comme la fabrication de poupées, comme le tissage. Indifférente à ses cinq enfants, ils sont misérables, affamés de tendresse maternelle. France, la plus éprouvée, essaie de se rapprocher de cette mère imprévisible, sans succès aucun, désirant l'apprivoiser, mais ne parvenant qu'à se blesser intérieurement. Ce sont des allers-retours d'Armand, de sa maison à celle de Suzette, qui solidifient un étrange et brutal lien amoureux. Malgré ses maitresses, il a choisi les traditions familiales, même s'il a agressé ses filles, abomination devant laquelle Suzette fermera les yeux, comme beaucoup de mères à cette époque restrictive. Faussement pudique. Le drame de cet homme et de cette femme se prolonge bien au-delà des convenances trahies, ils ne savent se passer l'un de l'autre, Suzette se réfugiant dans l'amour inconditionnel qu'elle porte à son mari. Subissant ses humeurs patibulaires exigeantes, elle sombre dans des périodes dépressives que personne, ni rien, ne peut soulager. Armand porte le malheur en lui, ce qu'il entreprend échoue, Suzette représentant le reflet miroité de ses échecs.

C'est en vidant la maison de leur mère, après son décès, que France, lisant son journal intime, analysera le comportement de cette femme égocentrique, qui la repoussera jusqu'à son agonie. Blessée, sa fille continuera à vouloir la séduire, contrairement à ses sœurs qui se seront éloignées de cette mère rébarbative, lourdement handicapée moralement par une existence ratée, échappée d'un milieu social qu'elle entretiendra quand elle vivra seule, s'enivrant d'une certaine musique qu'Armand déteste. Mésalliance que ce mariage, ruinant l'existence d'un homme et d'une femme, qui se sont entêtés à s'ancrer dans une routine opposée à ce qu'ils représentaient, avant de tisser eux-mêmes des franges inhumaines, irréconciliables. Déchirés constamment par des mouvements contraires.

Ce retour de France Martineau sur ses parents, sur elle-même, s'avère un acte courageux, dépeint dans les moindres détails d'ordre psychologique, libérant peut-être l'odieux de ce que fut sa relation intime avec ce père indigne, saturant certainement l'incapacité d'aimer une mère versatile, manipulatrice, celle-ci se plaignant auprès de son mari que ses enfants, ingrats, l'abandonnent, alors qu'elle fuit leur présence. Oscillation de la fillette et de la jeune fille que deviendra France vers cette mère immature. Elle s'éloigne, elle revient, avide de trouver la mère qu'elle cherchait. Nulle idéalisation qui fausserait le récit. Intrusion dans la douleur mais aussi dans la rédemption, France Martineau ayant magnifiquement réussi sa vie professionnelle, embellie de l'amour qu'elle porte à ses filles. Réconciliation avec soi quand il n'y a plus rien à perquisitionner dans l'âme humaine, qui en vaille la peine. Ne reste plus que l'art, la part indispensable, essentielle, que l'écrivaine utilise avec talent, laissant aller la mère en dernier lieu, desserrant ses bras d'une femme, morte de n'avoir su inspirer la joie de vivre, rejetant constamment le bonheur d'aimer et d'être aimée.

Ressacs, France Martineau
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2019, 168 pages

lundi 3 juin 2019

Les nuances torsadées de nos comportements *** 1/2

Âgée de quatre-vingts ans, elle affirme que les déboires de son existence ont dévoré la bonté innée en chaque être humain. Hier, elle a vu un film qui a bouleversé les spectateurs. Elle, elle n'a ressenti qu'un profond ennui émanant de la situation romanesque d'un couple qui se sépare. Il y a cent manières de décrire deux cœurs qui se brisent mutuellement, peut-être celle-ci n'était pas la bonne pour l'attendrir. On la console, sans trop y croire. On a lu le roman de Fanie Demeule, Roux clair naturel.

En cette époque où un peu partout dans le monde, il est question d'identité perdue, d'abandons territoriaux, de refuges hasardeux, pour échapper à la misère guerrière, à la famine dans son propre pays, nous nous heurtons, dans ce roman, à la prise de conscience de soi-même à partir d'une chevelure. Il suffit de peu pour se pencher sur ce que nous représentons face à quelques personnes qui nous font nous questionner sur d'apparentes futilités. Est-ce important d'être blonde ou brune, rousse ? De falsifier sa teinte naturelle de cheveux pour appâter un homme attiré par les femmes rousses ? Il semblerait que cela s'avère une question de survie, après avoir suivi le périple de la jeune narratrice de ce récit audacieux, préoccupée qu'elle est par ses allures de fausse rousse, essayant sans y parvenir tout à fait à rechercher la teinte nuancée qui séduirait son amoureux. La fiction se déroule sur cinq années environ, le temps de terminer le cégep, d'enseigner à l'université, d'acheter une maison, croyant prendre ainsi son amant en otage. À la décharge de celui-ci, il se plie, sans se faire prier, aux désirs de sa jeune compagne. Fausse rousseur que lui rappellent sans cesse sa mère, ses amis. Obsession qui frôle le cauchemar à la moindre remarque désobligeante sur ses cheveux. Fixation douteuse qu'elle tient de sa grand-mère qui, durant sa vie, a caché à son mari qu'elle s'était fait arracher toutes ses dents à dix-huit ans. Femmes outrancières qui se plaisent dans des situations extrêmes, la narratrice ne choisit-elle pas un « parfum idéal pour couvrir les odeurs d'ammoniaque et de peroxyde. » Elle joue au chat et à la souris avec son conjoint, profitant de ses absences pour, enfermée dans la salle de bains, briguer la couleur idéale de la chevelure des rousses, mais surtout, recouvrir ses racines, brunes, rêvant d'être une « rousse Supérieure ». Les nuances reflétées doivent concorder avec la pâleur de sa peau, se référant à des femmes momentanément célèbres, comme Lindsay Lohan. « Comme elle, je passe par toutes les palettes offertes. » Est-elle heureuse de ces cachotteries qui la minent ? Même le factice, l'artificiel, la rongent. Des ratages colorants la font courir chez la coiffeuse, sa chevelure brûlée par de malencontreux abus capillaires, casse par poignées, qu'elle réussit à camoufler sous son épaisseur.

Elle, aux attitudes rebelles, se soumet sans rechigner à la banalité de la vie quotidienne. Elle prépare les repas, fait le ménage, ramasse les feuilles mortes dans la cour, toujours avec la pensée récurrente que son conjoint se rende compte de son subterfuge. Son angoisse est si intolérable qu'elle prend rendez-vous chez une psychologue qui ne résoud aucun de ses troubles. Même dans le métro, elle repère les roux puis les fuit. Sur un coup de tête, elle organise un voyage en Écosse, sa grand-mère n'origine-t-elle pas de ce pays, cette dernière la priant de se rendre « au patelin de sa mère, dans les Highlands... » Le voyage sera périlleux, son obnubilation ne la quittant jamais. Étrangement, son compagnon semble peu inquiet de sa nervosité, elle réussit à se calmer en ayant recours à des souvenirs familiaux qui lui procurent momentanément une assurance qu'elle est incapable d'assumer auprès d'un homme qui ne jure que par la beauté des femmes rousses. Chevelure tyrannique et amour jaloux s'entremêlent, s'amalgament dangereusement, le moindre compliment la tourmente, elle se précipite dans une pharmacie pour acheter ses bouteilles de teinture. Elle doit se rendre à l'évidence, il est impossible que son compagnon qui, chaque soir, lui fait des tresses, ignore la teinte naturelle de ses repousses. Nous supposons qu'il se doute, qu'il sait, qu'il se tait. Le mensonge est trop violent à dissimuler, elle en perd le souffle, lui écrit une lettre qu'elle n'aura pas le courage de lui remettre, la lui enverra par courriel. N'affirme-t-elle pas que la fin est proche ? « Je reconnais qu'il est doux de perdre la conscience de ses malheurs, de s'abandonner au risque de tout perdre. »

On pense aux immigrants qui, se référant de nulle part, adoptent l'accueil d'un pays étranger, ne sachant trop s'ils continueront à y vivre, affirmant pour s'en convaincre que leur vie d'autrefois, sur leurs propres terres, ne compte plus. Cependant, contaminés par des réminiscences qui, brusquement, les aveuglent, comme le symbolisera la narratrice pour échapper au traquenard de la survie. Où se niche l'identité sinon dans des choses minimes, desquelles on ignorait le pouvoir. C'est un roman initiatique, certes, mais confronté aux pièges du mensonge, éveillant notre curiosité aux rapports de soi avec d'apparentes futilités. Qui croirait que la texture d'une chevelure flamboyante, risque de nous entrouvrir les portes grinçantes de la folie, la tricherie intentionnelle ne réglant aucun de nos déboires. Les origines, qu'elles appartiennent à un pays, à une chevelure, trahissent à un moment donné la conviction que nous sommes dans le vrai. Le silence, tel celui du compagnon de la narratrice, dévoilant une intrigue plus complexe que les agissements complotés de sa compagne. On a aimé que aucun soupçon de moralité ne surgisse à quelque coin de l'histoire, la romancière se tenant proche de la concision de son écriture, convenant parfaitement aux éparpillements désordonnés de sa protagoniste. La concision mais, aussi, des effets poétiques chatoyant les reflets déambulatoires de son parcours soumis à des exagérations, la chevelure devenant ainsi un personnage attractif.

Roux clair naturel, Fanie Demeule
Éditions Hamac, Québec, 2019, 155 pages

lundi 27 mai 2019

Les sournoiseries du corps et de la mémoire *** 1/2

Plus on vieillit, plus on apprécie le soleil et ses apparats. Sa chaleur qu'on attend depuis le premier jour de l'hiver, refusant de l'oublier tel un amant abandonné à sa piètre destinée. On se laisse envelopper par ses rayons, bras chauds qui, parfois, nous consument pour le bien-être des années qui nous restent à vivre et à aimer. On a lu les nouvelles de Michel Dufour, Cette part d'obscurité. 

Voici un thème rarement exploité dans les recueils de nouvelles actuels. Fait-il peur ou bien la vieillesse nous tient-elle en otages quand nous parvenons à un certain âge, pour ne pas dire un âge certain, sans éprouver la nécessité d'en rajouter davantage ? À défaut de l'aborder avec sagesse, surtout pas avec résignation, l'auteur a usé d'ironie pour nous inciter à vivre loin de ses embarras. Douze récits que nous abordons avec une curiosité indécise. Vieillesse et jeunesse s'y côtoient, établissant une sorte de relief charnel entre le passé et le présent. Comme d'habitude, on ne mentionnera pas la majorité de ces fictions, quelques-unes nous ayant plus touchée que d'autres. Tel un symbole, la première nouvelle, La maladie de Paco Nino, met en action un jeune garçon atteint d'une maladie rare. Il vieillit prématurément dans un corps d'enfant, devant se résoudre à accepter cette anomalie de la nature. Sur Facebook, il publie des photos qui rejoindront une fillette atteinte du même mal intolérable. Elle l'invite à la rencontrer même si elle habite au bout d'un monde. Souhait que réaliseront les parents de Paco, au détriment de ses dernières forces. La fin s'avère celle d'un conte, des papillons jusque-là invisibles, prélude à la mort, atteignent la joue de la fillette, Paco et elle ont écrit une histoire qu'ils doivent terminer en un élan vertigineux. Une aura de surréalisme baigne tous les textes, atténue l'angoisse qui, à la suite d'un incident imprévisible, taraude les protagonistes. Les bonbons-lumière, nouvelle insolite, confirme ce qu'on avance. Les sucreries d'un vieux bonhomme bougon qui tient une petite épicerie, attirent les enfants, surtout Loulou, fillette intrépide, qui ne « manque pas de cran » pour essayer d'amadouer le bonhomme Godbout. Ce jour-là, c'est la cave qui l'intrigue, elle est persuadée que des trésors s'y logent. La suite du conte — c'en est un — est un régal pour l'imagination fertile des enfants, pour les adultes qui croient encore à la transcendance des objets. La fiction Une grosse fringale, nous entraine loin des péripéties rationnelles qui gouvernent sans cesse notre existence. Une histoire de poisson dans un bocal qui sera dévoré par une mère gloutonne, obèse. Son fils adolescent raconte ses faims insatiables à lui, celles de sa mère, tributaire du bien-être social. Un jour où celle-ci s'est absentée, il a voulu nourrir le poisson. La conclusion est rabelaisienne, on en laisse la surprise au lecteur.

Cependant, la lecture se fait plus exigeante. Nous entrons dans les phases douloureuses de la vieillesse, partagée par des femmes et hommes, pour ainsi dire prisonniers de douteuses maisons de retraites. L'ironie devient percutante, comme pour dissimuler le malaise que le lecteur éprouve en scrutant les dernières années de pensionnaires qui, lucides ou déjà égarés, attendent la mort. La fiction traitant du dépouillement mental et physique, Le bel âge vaut son pesant d'or, en dit peu sur le sujet, combien révélateur entre les lignes et les mots. Dans une résidence, les pensionnaires se préparent sans enthousiasme à recevoir la fonctionnaire de la Direction de la protection de la vieillesse. Vérification de routine. Complicité entre la directrice de la résidence et la fonctionnaire. C'est un des retraités qui narre la visite, suspecte en bien des points. D'abord, le ton condescendant de la visiteuse, celui mielleux de la directrice, la nervosité de la préposée du jour. Le titre du recueil justifie les soupçons du vieux narrateur, qui laisse entendre que des « choses » se passent dans ces lieux, qu'il ne révèlera pas. Il se garde « une petite gêne »... Il y a aussi des femmes âgées qui désirent rester dans leur maison pour y mourir. L'une est harcelée par une bru ambitieuse, une autre, affolée par un artefact insolite qui se balade sur une plage. Un ancien nazi, rattrapé par les horreurs qu'il a commises pendant la Deuxième Guerre mondiale. Des hallucinations, sous forme de petits carrosses où des poupées semblent dormir, le dirigeront droit vers la catastrophe. Le dernier récit qui clôt le livre nous a étonnée, bien qu'il contienne tous les ingrédients déversés dans l'ensemble de ces histoires peu communes. Un écrivain âgé veut se venger d'un jeune auteur qui se révèle un imposteur, aux dires du vieil homme. Là encore, l'afflux d'une imagination débordante. Est-il dû à l'écrivain, Michel Dufour, ou au vieil écrivain qui, jamais, ne pardonnera à son jeune pair ? Même le monde céleste où repose le vieil homme n'y pourra rien quand, à son tour, son rival littéraire attitré vieillira. Cette nouvelle a fait jaillir en notre mémoire, l'histoire peu banale de Romain Gary et de son double, Émile Ajar...

Des nouvelles qui nous ont fait vivre moult émotions. Du sourire à la compassion. De l'indignation à l'étonnement. On ose écrire qu'un brin de perversité pimente ces histoires, qui nous a réjouie, accentuant l'effet empoisonné que ressentent ces vieilles personnes s'agitant entre les divers déchirements que fomente l'âge avancé. Décryptant l'inutilité des choses qui ne servent plus à rien, sinon à observer le comportement de ses semblables enfermés avec soi-même, victimes de gens qui, se retirant dans le déni, s'astreignent à croire que la vieillesse est un accident de parcours qui n'arrive qu'aux autres. Déniant de cette manière consciente le travail lent mais impitoyable qui opère sur le corps et dans la mémoire. Miroir infaillible du temps qui s'écoule, qu'a su si bien dépeindre un écrivain perspicace avant que l'accablent les premières griffures sournoises d'un âge caduc.


Cette part d'obscurité, Michel Dufour
Éditions Sémaphore, Montréal, 2019, 85 pages

lundi 20 mai 2019

Quand la peau se fait miroir *** 1/2

On se demande de quoi serait alimenté notre page d'accueil Facebook si n'existaient plus les citations, les recommandations entre faire ceci, ne pas faire cela. La nostalgie du passé avec photos à l'appui. Les produits sponsorisés. Sans oublier les erreurs grammaticales. On commente les nouvelles de Claudine Potvin, Body Scan.

Ces derniers mois, plusieurs écrivaines ont publié des recueils louant le " petit genre ", absolument admirables. On ne citera personne, nos points de vue se retrouvant, éloquents, dans notre blogue. On peut affirmer que les nouvelles de Claudine Potvin ne déparent en rien les écrits de quelques nouvellières qu'on a appréciés. S'inspirant d'une thématique qui est celle de la peau, de la chair, pas toujours à fleur d'épiderme, prétexte à démontrer combien il est dérangeant de faire appel aux sentiments les plus simples, éviter de perdre contenance devant la complexité déroutante de nos attitudes souvent offensées. L'écrivaine creuse à même les thèmes éternels, soulignant que nous ne pouvons pas grand-chose lorsque nous observons tristement la peau se flétrir, tel le plus velouté des pétales de rose. Ceci est mis en place avec la nouvelle intitulée Une peau très sensible. Une jeune femme, Delphine, à la peau délicate, ne supporte pas que des mains la touchent. Évite les drames qui pourraient ternir son épiderme. Jusqu'au jour où apparait une « petite plaque rougeâtre rugueuse sur la tempe droite, entre le coin de l'œil et l'oreille. » Un narrateur, ennuyé, observe les changements de Delphine, ses comportements face à la maladie qui s'étale progressivement sur sa peau, qu'elle ne regarde plus de la même manière, presque narcissique. Ses occupations se rétrécissent, comme si Delphine entrait en elle-même. Habitait l'intérieur de son corps. Ce texte sensoriel donne le ton aux récits qui suivent, l'auteure s'étant fixé une ligne d'écriture sensitive, instinctive, comme Judith aux prises avec l'amour de sa mère, admirant naïvement les seins de celle-ci. Fonction nourricière, érotique, précise l'écrivaine, qui suit pas à pas la rébellion de Judith, qui, devenant adolescente, conçoit « son corps comme une cage ». Très juste définition de l'emprisonnement d'une jeune fille dans son corps effervescent. Judith s'efface en ne mangeant presque plus, bande ses seins pour en ralentir l'inévitable poussée. La mère affiche les siens qu'elle a beaux, ne se préoccupant pas des tourments physiques de sa fille, qui se gomme. La puberté prend possession de Judith, jusqu'à la rupture qu'elle expose à son jeune voisin, « plutôt simple d'esprit. » L'exacerbation occupe tout le texte, empêchant Judith de se détacher d'une mère créée de toutes pièces par une fille admirative, fragile. Battant le rythme sournois de la nouvelle Graffitis du cœur, ce muscle essentiel à la vie devient obsessionnel chez Serge après qu'il a subi un triple pontage. Sa retraite s'avère un cauchemar, passant par les affres du désarroi, de la solitude, avant d'aboutir à la résignation. Ce n'est pas de l'humilité mais la nécessité de se mettre au diapason des subites déchirures du corps, déstabilisant cet homme prétentieux et cynique.

Ailleurs, Suzanne décide d'avoir un enfant, une fille. Le partenaire qu'elle choisit pour en devenir le père, chemine avec elle, un peu dans l'ombre, l'écrivaine préférant créer un clair-obscur sur cet homme. Elle passe, son ventre aussi, par toutes les phases de la joie, de la peur. Les premiers émois, les nausées. Les incertitudes envers sa future  fille, les doutes concernant la beauté de son corps, quand elle aura accouché. Ce qui arrive un soir, à minuit. Après la douleur, le ravissement. Puis l'évidence de certaines corvées auxquelles la nouvelle mère ne peut se soustraire. Le bain, les couches, les mauvaises odeurs, bercer l'enfant, lire des contes. Questionnement théorique de Suzanne sur la maternité. Elle se rassure en se racontant un avenir enchanteur qui aura, finalement, peu de prise sur elle. Retour au travail, aux études, c'est le père qui prend en main le sort de la petite fille. Suzanne s'est inventé cent fois un accouchement qui aurait dû être idéal, loin du corps qui demande autre chose que le réalisme décevant d'une maternité ordinaire. Plus loin, Julie trépigne. Elle a treize ans, traverse sa crise d'adolescence, s'exaltant sur le sang qui coule des incisions qu'elle pratique dans sa chair, fumant des joints avec Chris, son amoureux, qui lui offre un canif. À cet âge vert, Julie ignore encore que l'amour ne dure que le temps d'un caprice. Elle se taillade avec des outils de plus en plus sophistiqués. N'éprouve qu'indifférence envers les adultes, puis se retrouve à l'hôpital à la suite d'un évanouissement. Contemplation des lacérations, elle admet avoir été trop loin. Le temps a passé, Julie a quinze ans, temps nécessaire à l'exploration intime du corps qu'elle traine en nomade sur « le territoire urbain ». Son père, témoin impuissant, alimente ses nécessités, délaissant sa fille en proie à ses démons épidermiques.

Ne pouvant citer toutes ces nouvelles fascinantes autant les unes que les autres, on tourne les pages, constatant le pouvoir du corps sur le mental qui, lui, se contraint à équilibrer les déconvenues impossibles à contourner quand l'enfance fait dos à une adolescence rarement prise en conséquence. Constamment rivée à la brèche du vide, comme la narratrice de la nouvelle Tentation du vide, redoutant un alcoolisme génétique. Comme Marine essayant d'apprivoiser ses vertiges inexplicables. Après moult expériences décevantes, Éric, ami de longue date, lui propose les astuces d'un jeu virtuel. Elle hésite, accepte. Mais la nouvelle qui nous a joliment touchée, se révèle, fragrante, sous le signe printanier du lilas. De suaves bouquets déposés dans un salon. Innocente sensualité. Un mari qui ne tolère pas les effusions du sexe de son épouse. Il lui fait l'amour, elle revoit une couleuvre, qui, enfant, l'a effrayée, a hanté ses jeunes années. Le souvenir de sa grand-mère met en lumière les émanations qui se dégageaient du jardin, symbolisant la décision amère que devra prendre bientôt la narratrice concernant son mari. C'est tendre, rempli de soleil, de senteurs qui se glissent entre les mots, les embellissant, comme nous le faisons parfois pour alléger une douleur envenimée de nos regrets. Plusieurs récits s'imprègnent de l'adolescence mal définie, au point de se dépouiller d'un vieux et ancien corps, de l'abandonner sur le trottoir. Ce qu'affirme la jeune narratrice du texte Un corps sur le trottoir. Souvent les mères s'aveuglent d'elles-mêmes, recourant aux subterfuges de leur jeunesse, ne songeant pas à la transformation radicale de leur progéniture. Se faufile le profil fugitif d'un premier et vague amour, représenté brièvement par un garçon, lui aussi, perturbé par la mue d'un corps dont il ne sait comment se dépêtrer. Notre lecture se termine, émerveillée, sous le signe d'une apparente réconciliation entre Antoine et Suzanne, couple âgé égaré, lui, dans ses derniers retranchements de séduction, elle, entravée dans un début de surdité. Pas de deux, souligne l'écrivaine avec raison, entre les tentations des illusions perdues et le bonheur de se retrouver avec des mots qui, telles les mailles, se tricotent à l'endroit, à l'envers.

Ce recueil, empreint d'une tendresse ineffable, conduit les personnages, souvent jeunes, vers des sources de Jouvence au désir confus, troublées de fines particules liquides, qui ne sont autres que les premiers déboires d'une existence encore mal dégrossie. Comment éviter les ombres puisque le soleil exhibe ses rayons, édulcorant les années d'apprentissage ? L'écriture est d'une force contagieuse, d'une maitrise poétique, toujours précise. Les mots essentiels démontrent, avec une sobriété pudique, que nous pouvons inventer des récits qui tiennent le lecteur en haleine. Thématique éculée que celle de la peau chiffonnée, de la chair en pâmoison, mais ressuscitant leur pouvoir sensuel quand ces deux organes galvaudent sous la plume d'une auteure autant expérimentée, minutieuse, exigeante, que l'est Claudine Potvin. Ceci pour nous réjouir de notre avancée curieuse dans de courtes fictions intelligentes, l'indicible de ce que nous sommes se révélant entre les lignes, dénonçant à peine les ratées que fomente un monde en perpétuel changement.


Body Scan, Claudine Potvin
Lévesque Éditeur, Montréal, 2019, 130 pages

lundi 6 mai 2019

Histoire heureuse d'un mariage visuel *** 1/2

Le corps, cette mécanique complexe qui, grâce à la chirurgie de plus en plus sophistiquée, s'amalgame peu à peu à la robotique. Phénomène inimaginable il y a plusieurs décennies mais préconisé par les maitres de la science-fiction des années quarante et cinquante. Hommes et femmes qui n'hésiteront pas à se laisser mutiler de chair et d'os pour survivre. On en fait partie. On se penche sur les nouvelles de Jean-Paul Beaumier, Que fais-tu là ?

Ces derniers mois, plusieurs écrivaines nous ont comblée de la magnificence de leurs recueils de nouvelles. Murmurées, chuchotées, à peine audibles, on a su interpréter ce qu'elles nous ont confié entre les lignes, entre les pages, d'une fiction à une autre. Fictions empêtrées de leur réalité, ne nous laissant jamais sur notre faim, le genre se suffisant d'éloquences en demi-ton. Lisant les récits de l'écrivain Jean-Paul Beaumier, on a retrouvé les silences, les petits bruits des mots, les phrases habillées des comportements parfois inusités de leurs protagonistes, constamment embarqués sur le qui-vive des émotions qu'il faut savoir gérer même en se taisant. C'est le cas de la première nouvelle titrée On a une bonne génétique, le quotidien empoussiéré de deux femmes âgées dans une maison de retraite. Elles sont sœurs, l'ainée, à la suite d'un AVC, ne parle plus. La plus jeune évoquera des bribes de leur enfance, comme pour se soustraire au quotidien insipide de la vieillesse, représenté par les repas substantiels à la salle à diner, par les jeux organisés, répétitifs, raisons suffisantes d'avouer que toutes deux s'ennuient dans cette antichambre de la mort. L'origine du monde — quel titre symboliquement évocateur ! — nous décrit l'angoisse d'une femme enceinte de son premier enfant, après dix ans d'attente. Le monologue avec sa future fille s'avère une histoire de tendresse et d'appréhension, souhaitant être délivrée le plus tôt possible de cet enfant inespéré. La future mère court au-devant d'une existence à bâtir à coups de gestes anodins et familiers. De nous deux, c'était lui le plus fort. Derrière ses airs pacifiques, enfantins, se révèle la trahison amoureuse d'un frère envers son frère. L'enfance, comme pour alléger le drame, se repait dans l'innocence des jeux, sous l'œil attendri de la mère et du père. En quelques lignes, bien souvent suggérées, le lecteur devient le confident d'un fait accompli des années plus tôt, duquel ne reste qu'une sensation d'étouffement imagée par deux mains qui serrent un cou. Simulacre de vengeance ou maladresse agacée par un jeu un peu brusque ?

Se dégage de ces textes, qu'on ne peut mentionner les uns après les autres parce que nombreux, un sentiment d'inaccomplissement volontaire où les protagonistes ne sont que de passage, nous interpellant à mi-voix, souvent en retrait d'événements qui ont déterminé leur destin, ne s'en plaignant pas, confirmant au lecteur que rien ne découle de soi ni des autres, telle la route droite le laisse présager. Se dessine une bifurcation qui, parfois, se révèle meurtrière. Corps et mémoire blessés mortellement. Bête à bon Dieu se prête à l'incident inoffensif. Un psychologue reçoit dans son cabinet une nouvelle cliente. Sur la main de celle-ci se promène une coccinelle. Le narrateur, observant l'insecte, est fasciné par les longs doigts de la femme, par le bandeau scindant le front. Puis, il se rend compte qu'une peluche, appartenant à sa fille, occupe le fauteuil où a pris place sa cliente. Peu à peu, il apprendra que la sœur de cette dernière aimait elle aussi les peluches. Une coccinelle posée sur le rebord d'une fenêtre, la nuit du drame. Nous ne nous attendons jamais à une quelconque dérision trompeuse, à l'apparente légèreté d'une vie boiteuse. Claudication physique et mentale où quelques individus se recoupent dans des conditions à peine mentionnées, nous devons lire ce qu'il s'ensuit. L'invitation, texte frôlant l'abime de la supercherie, quand une femme est invitée au mariage d'un ancien amant. Ils ont vécu ensemble pendant trois ans puis, lassitude aidant, lui voyageant pour ses affaires, ils se sont perdus de vue. Elle se rend au mariage, ne comprenant pas très bien la résolution de son ami de se marier. Elle l'apprendra mais se désistera d'une invitation imprévisible.

Le recueil est empreint de compassion et d'ironie, accentuant l'éclat éphémère des choses inattendues, adoucissant cependant d'anciennes blessures. Des choses qui se répètent rarement deux fois. Empreint aussi de la solitude que reflète l'absence familiale. Père et mère, frères et sœurs se diluant dans la mémoire du présent, rejetant des insatisfactions pour que les ombres échappent à la lumière du temps qui a passé, l'obombrant davantage. Mais l'effet magique qu'on attribue à l'écriture épurée, ce sont les photos signées Anne-Marie Guérineau, contenant à elles seules leur propre conte. C'est un heureux mariage que les mots et l'image, quand les deux procédés dégagent autant de poésie, ce qui ajoute au livre de Jean-Paul Beaumier un grain de sel insoupçonné, la vie sans sel n'étant pas mangeable... L'accord est parfait, nous mesurons l'essentiel, nous repaissant de la part manquante de personnages en leur quête d'absolu, repliés qu'ils sont sur la banalité inévitable du quotidien. Sous la plume oratoire, expérimentée, d'un écrivain en liesse qui ne déçoit jamais. Tel le titre, ce recueil pose un immense point d'interrogation qu'on se refuse de dénouer, laissant au lecteur le privilège de découvrir ce qu'est le talent d'un écrivain rompu à l'art exigeant de la nouvelle, cette fois accompagné d'une partenaire, novatrice de photographies fascinantes, tellement humaines.

 
Que fais-tu là ? Jean-Paul Beaumier
Éditions Druide, Montréal, 2019, 208 pages

lundi 29 avril 2019

Il était une fois quatre femmes *** 1/2

L'opinion que nous portons sur un livre est tellement subjective et volatile. Réflexion qu'on se fait chaque fois qu'on vient de terminer d'écrire une critique. D'où notre prudence à ne jamais être désagréable, sans pour cela ne pas oublier d'émettre quelques réserves quand l'ouvrage s'y prête, bien souvent à cause de la négligence de l'éditeur et non par la faute de l'auteur. On commente le roman de Stéfani Meunier, La plupart du temps je m'appelle Gabrielle. 

On sait gré à l'écrivaine de nous avoir informée d'emblée de quoi découlait son histoire. Aucun préambule, comme on le fait soi-même, avant de mettre en scène deux femmes prévenantes envers des enfants handicapés. Les deux sont jeunes, l'une, Jasmine, est la mère de jumeaux qui lui causent bien des problèmes, Jean et Lougan, qu'elle a conçus avec un homme qu'elle a rencontré sur une île vacancière. Curaçao. L'aventure a peu duré, l'amant ignore qu'il est le géniteur de jumeaux. Ils se sont séparés après une idylle fusionnelle, qui a laissé un goût amer dans la mémoire fatiguée de Jasmine. L'autre, Gabrielle, enseigne dans une école avec des enfants qui voient la vie autrement que celle qui gouverne les êtres dits normaux. Elle travaille dans cette atmosphère marginale pour ne pas quitter sa propre enfance, nous apprend-elle au cours du récit, que l'écrivaine dirige d'une manière magistrale, peu encline à s'émouvoir en des sentiments superficiels, l'essentiel de la jeunesse de la narratrice tournant autour de sa mère, atteinte d'un trouble dissociatif de l'identité. Tantôt, la mère se prénomme Suzan, tantôt Maria. Elle prétend avoir deux filles, nées de cette perturbation souterraine, Gabrielle et Maude. Admirable est le comportement du père, qui, jamais, n'accuse sa femme de folie, mais l'accompagne amoureusement dans sa démarche dysfonctionnelle. Encourageant sa fille, Gabrielle-Maude, à regarder sa mère avec les yeux de la déraison, faisant la part belle, en apparence, à l'amour qui les a jetés dans les bras de l'un et de l'autre cinq minutes après qu'ils ont fait connaissance. Cet homme, que la bonté inspire, s'en remet aux sentiments intègres qui l'attachent à cette femme, belle, extravagante, même si des migraines l'enferment dans leur chambre, avant qu'elle réapparaisse trois jours plus tard, « faible et courbée », s'interrogeant sur l'ardeur du soleil...

On dirait que cette mère dérangée mentalement, que le lecteur suit à travers l'amour d'un homme généreux, complice de Gabrielle qui raconte leur histoire peu commune, exalte la compréhension qu'elle éprouve envers les jumeaux de Jasmine. Jean est « autiste à haut niveau de fonctionnement ». Intelligent mais différent. Lougan a un trouble d'opposition et de provocation. « Un TOP. Un petit à-côté du trouble déficitaire de l'attention ». Gabrielle aime ces deux enfants parce que de l'enfance elle a appris à aimer ce qui est compliqué, douloureux. Il est inévitable que la jeune enseignante, dévouée à ces gamins, ne rencontre pas leur mère. Celle-ci rêvait d'avoir deux enfants surdoués, confiera-t-elle plus tard à Gabrielle, avec qui elle échangera une amicale complicité. Gabrielle écoutant les confidences et regrets de sa compagne à propos de son séjour dans l'île, sa passion pour le père de Jean et Lougan, amant qu'elle invente, comme si aimer un homme réel eût banalisé ses sentiments, amoindri la force de ses rêves. Le sucré-salé d'un paysage embelli par l'absence. C'est peu à peu que Jasmine se laissera aller à de telles confidences, liées intimement à la situation familiale que vit Gabrielle entre sa mère délirante, son père attentionné aux moindres défaillances mentales de Maria, essayant de chasser les propos effrénés de Suzan. Rien n'étant acquis, chaque anomalie de l'esprit vacillant s'appuie sur des drames insoupçonnables, brusquement surgis d'une enfance bannie, déniée.

C'est la fin de la saison scolaire, les enfants n'ont qu'une hâte, les professeurs aussi, de se mouvoir au rythme odorant du printemps. Le soleil de cette saison neuve est stimulant, voire dangereux. Gabrielle et Jasmine se sont donné rendez-vous chez cette dernière, ni l'une ni l'autre n'ayant résolu l'ampleur de leurs difficultés existentielles. Chacune continuera la route qu'elle s'est tracée. Jasmine avec ses terrifiants et inopérants regrets, obsédée par une vie qui ne sera jamais celle qu'elle aurait choisie. Gabrielle avec le souvenir d'une mère qui s'est suicidée, avec un père qui lentement vieillit, lui aussi obsédé par une femme qui, finalement, lui a échappée.

C'est un récit émouvant, sensitif, qui nous a beaucoup touchée, l'écrivaine ayant réveillé en soi une corde inatteignable à tout individu n'ayant pas subi ces avatars distordus de l'existence. Celle de femmes parentes d'enfants en difficulté mentale. N'ayant personne sur qui s'appuyer, elles doivent s'acquitter seules d'une tâche épuisante, se démenant courageusement dans une situation inadéquate, telle Gabrielle, se rassasier d'une rencontre inachevée, telle Jasmine... On ne voudrait pas clore ce livre singulier sans mentionner la profondeur doucement philosophique de cette histoire réaliste, la qualité d'une écriture sobre, donnant le ton qu'il fallait, impressionniste, à une fiction dérangeante. Reflétant, sans s'égarer dans des lamentations irrespirables, la démarche de deux femmes aux prises avec un destin qui ne les a pas épargnées, leur accordant cependant les vertus assonantes d'une jeunesse blessée, certes, mais réparatrice de ses torts, valorisant ses espérances.


La plupart du temps je m'appelle Gabrielle, Stéfani Meunier
Leméac Éditeur, Montréal, 2019, 126 pages

lundi 15 avril 2019

Fêter l'amitié, l'amour et la vie *** 1/2

On constate de plus en plus souvent que dans Facebook, émettre une opinion différente de la majorité des internautes, occasionne chez certaines personnes, des crises surprenantes d'agressivité. Alors que cette opinion ne concerne pas la personne qui se rebiffe. On a encore eu la preuve, il y a quelques jours, de ce manque de tolérance et de respect. On commente le roman de Chrystine Brouillet, Chambre 1002.

Avant tout, c'est un roman qui fait du bien. Il fête l'amitié, l'amour perdu et retrouvé. L'écrivaine, connue et reconnue, a l'art de narrer une histoire efficace, où hommes et femmes tiennent chacun et chacune leur place, sans déroger aux lois désintéressées de la générosité. Hélène Holcomb, chef cuisinière montréalaise d'un restaurant réputé, après avoir été récompensée d'un important prix culinaire à New York, s'en revient à Montréal en voiture. Il fait nuit et le retour ne se passe pas comme prévu. À quelques kilomètres de son chalet, sa voiture emboutit un arbre. Un coma de plusieurs mois s'ensuivra, incitant plusieurs de ses amies proches à chercher une solution pour qu'elle revienne à la vie.

Ce temps inconscient pour Hélène donnera l'occasion au lecteur de faire la connaissance d'hommes et de femmes, eux aussi plongés dans des situations ambivalentes. Les amies sont des professionnelles, mariées ou en couple. Des quarantenaires et au-delà. Plus loin, renforçant l'action, des souvenirs de l'enfance se déploient, qui ont influencé, sinon déterminé, la démarche personnelle de ces femmes. D'ordre privé ou professionnel. Nous apprendrons que Hélène a pris en main Julius Rancourt, le fils de sa sœur, celle-ci s'est noyée quelques mois plus tôt. Julius, bientôt trentenaire, est un oisif qui ne vit que pour l'argent et ses plaisirs, empêtré dans des histoires louches. Au fur et à mesure que l'histoire avance, nous saurons que Julius souhaite la mort de sa tante. C'est là l'originalité de ce roman que de mettre en évidence le visage de l'assassin supposé de sa parente. Récit tout en douceur féminine, tout en complicité entre les amies d'Hélène, qui se nouera avec les infirmières. Les plus retors du personnel médical céderont à la magnanimité de ces femmes, animant de leur vaillance l'aile où repose Hélène. C'est un va-et-vient bourdonnant qui nous entraine dans l'univers des clowns pour enfants malades, dans celui particulier d'un homme qui se dévoue pour eux. Dans l'amitié qui se crée entre un locataire vieillissant, ancien cuisinier, qui a perdu l'odorat, et son jeune voisin de palier qui élève passionnément des abeilles. Rien n'est jamais inutile dans ce récit aux abords festifs, entrecoupé de recettes de cuisine, posées là, tels des marque-pages désignant un chapitre. Ici, ce sont les journées et les nuits agrémentées de saveurs culinaires qui jouent le rôle de chapitres sans qu'Hélène se réveille.

Pendant ce brouhaha où chacun et chacune justifie le pourquoi de son amitié indéfectible pour Hélène Holcomb, les enquêteurs travaillent à éclaircir le mystère de ce drame, la victime n'ayant aucun ennemis connus. Là encore, une solidarité s'établira entre les infirmières, entre les femmes qui se relaient au chevet de leur amie. Un des enquêteurs tombera sous le charme de l'une de ces femmes pour le meilleur de son avenir. Profitant de l'échec des « filles » pour ramener sa tante à la vie, Julius dévoile sa sombre personnalité, les enquêteurs le soupçonnant de bien des maux envers autrui. Un indice laisse entendre qu'il ne serait pas innocent à la noyade de sa mère. Ceci n'est pas dit vraiment mais insinué entre les lignes. Peu à peu, Julius s'engluera dans sa propre toile qu'il a tissée, ignorant que toutes ses manigances criminelles le mèneront à sa perdition. La grande surprise du livre est le parcours de jeunesse d'Hélène Holcomb, l'imagination de l'écrivaine débordant d'inventivité. De la même manière que les amies d'Hélène trouveront une idée ingénieuse pour qu'elle renaisse lentement à la vie.

Roman réjouissant malgré les aléas de personnages dressés par Chrystine Brouillet. C'est un hymne à la vie, comme elle sait si bien le chanter dans son œuvre prolifique. Une histoire à lire sans restriction modérée. Ni saison privilégiée. Le lecteur doit se laisser emporter par le triomphe de l'amitié et de l'amour. Tant pis si pour une fois, on a cédé à la complaisance d'une justice bon enfant : les méchants sont punis, les empathiques sont récompensés. On a aimé cette chambre où malgré l'ombre de la mort omniprésente, la vie et ses grands sentiments se sont montrés plus forts que la rancœur. Et que la haine.


Chambre 1002, Chrystine Brouillet
Collection « Reliefs »
Éditions Druide, Montréal, 2018, 346 pages



lundi 1 avril 2019

Des lunes à vivre pour mieux se souvenir *** 1/2

Il est à souhaiter que toutes et tous nous accomplissions une partie de nos rêves avant de mourir. La question ne se pose pas pour les enfants pour qui la vie est éternelle. Une pensée nostalgique qui germe dans notre tête, agacée par la durée trop froide de l'hiver. Comme si le passage inéluctable des saisons était responsable de nos humeurs vagabondes. On parle du livre de Michka Saäl, La lune des coiffeurs.

Ce sont des récits très brefs qui se déroulent dans des pays, sur des continents, rarement nommés, nous fiant à plusieurs indices parsemés dans les confidences de la narratrice, nous emportant dans des contrées qui font tampon sur les comportements entravés de la jeune femme. D'abord, il y a l'enfance perturbée par le divorce, ou séparation, de ses parents. L'adolescente en profite pour relater au lecteur des moments cruels, une scène où, punie, elle est enfermée dans une cave. Elle y a trouvé un « petit carnet jaune [ qui ] palpite au creux de ma chemise. Je suis prête. » Un muezzin au loin, le braiment d'un âne. Nous savons ainsi que la mémoire interprète les bruits journaliers d'un pays arabe. Lacis de mémoire, dit-elle, de laquelle surgiront des personnages atypiques. Elle n'invente rien, assure-t-elle encore, ce qu'elle imagine lui appartient. Ses émotions sont visibles, à fleur de peau, jusqu'à vouloir se blesser à l'os. Des photos encadrent bellement le souvenir de sa grand-mère « éblouissante de sensualité », sa mère à cinq ans, une sœur aînée de celle-ci, qui s'est tuée en tombant du haut d'un escalier. Traumatisme de la jeune sœur qui fut témoin du drame. Il est inévitable de généraliser les situations d'ordre intime de ces récits proches de l'analepse où le flou l'emporte sur une certaine réalité qui s'avère rarement éclaircie. Magnifique portrait de Leïla, nouvelle gouvernante de la maison, qui semble protéger la petite fille Michka. Des descriptions sans cesse renouvelées, aux accents litaniques, de ce monde arabe qu'elle a aimé. Les femmes voilées qui trient des graines, les hommes qui boivent du rhé noir, pendant que Leïla enduit les paumes des mains et la plante des pieds de henné de la fillette. Les senteurs aussi prédominent les souvenirs épars de la narratrice. Un homme, l'Énigme, son père, trace son empreinte douloureuse, se souciant peu de la petite fille, souvenir amer qu'elle se remémorera plus tard quand, à Montréal, elle apprend durement son décès. Son interlocutrice, au téléphone, lui reprochant son indifférence envers cet homme qui, toute sa vie, fut irréprochable, affirme-t-elle. Profondément chagrinée, Michka évoque en silence l'indifférence que lui a manifestée son père pendant son enfance et son adolescence. Jusqu'à l'humiliation. De la mère, elle et sa sœur apprendront qu'elles sont juives, ce que la narratrice refusera en bloc. Elle considère cette histoire lugubre, cortège de haine, histoire officielle absurde. Elle a beau en appeler aux poètes, elle est seule, « immergée dans des bruissements de souffrance éternelle. » Cette mère qu'elle aura toujours du mal à aborder, sinon à ressusciter, revient par bribes dans la fantaisie de souvenirs éparpillés. Avec un ami, en cherchant une Hanukkiah dans une petite ville nord-américaine, elle recourt au temps qui a fortifié le grave malentendu qui l'a séparée d'une mère exigeante, convertie au catholicisme, d'où leur mésentente irréversible sur la religion. Nous ne savons jamais quand cette femme « bovarienne métissée » est sincère avec ses filles. Belle, élégante, à qui « un soir de messe de minuit », Michka lui déclare gravement qu'elle veut partir en Israël. Elle doit retrouver ses racines. À Jérusalem, « ville de toutes les religions ».

Le livre est essaimé des voyages de la jeune fille, narrant des épisodes épidermiques, on veut dire où l'angoisse rémanente bouleverse une adolescente qui se cherche, à Paris, un modeste emploi, de quoi s'abriter et se nourrir. Travail aléatoire, lits de fortune, solitude des égarés. Éloquence de la mémoire meurtrie, se nourrissant d'incidents propices au discours amical ou amoureux. Sensualité qu'elle découvre en manœuvrant habilement les manigances, les intrigues de quelques hommes. Sur la plage, au marché, au cinéma. Elle dira « apprendre à guetter les regards, à saisir les allusions. » Mais demeure en elle son oscillatoire attirance pour les pays de l'enfance. Et surtout, sa double appartenance à l'identité d'origine. Hérissée d'incertitudes, elle invente des légendes à travers les photos muettes qu'elle contemple. On devine qu'à son tour, elle a divorcé, un récit dépeignant la peur qui la ronge quand elle décide, aidée d'une amie libraire, de déménager. De récupérer des affaires qui lui appartiennent, comme si la vie de cette femme n'avait été qu'un durable déménagement, sans l'octroi d'une rive reposante. Quittant des êtres aimés, indestructibles, dans la frénésie de sa pensée. C'est à Montréal qu'elle déposera son matériel de cinéaste, tournera quelques-uns de ses films. Avec en tête, la rédaction de ce livre aux cents couleurs pittoresques, ciels bleus, ciels gris. Kaléidoscope de la vie inscrite, on dira à notre tour, sur un petit carnet trouvé, non dans une cave, mais chaque fois que la narratrice a vagabondé dans les dédales compliqués des hasards, fomentés consciemment par les humains, avant d'en arriver à la consolation ultime, qui est celle de l'art.

On a lu ces dévotions passionnées pour l'existence, textes poignants, avec un étrange plaisir, mêlé de compassion et d'admiration pour une femme aux identités multiples, s'y référant, désordonnée, semblable aux êtres voyageurs qui se cherchent une terre d'adoption. Point d'ancrage enfin acquis, sans pour autant se soustraire à une courte allégorie désignant la force de la chevelure, celle-ci symbolique désir compulsif de vivre, qu'il faut faire couper les nuits de pleine lune. Lune des coiffeurs. Ses humeurs alimentant les sentiments imprévisibles de l'écrivaine. Son parcours hétéroclite façonnant la femme qu'elle deviendra au contact des monstres qu'elle rencontre la nuit, encombrant ses allées et venues, ceux-ci surgis d'une grande maison fraîche de ses dimanches d'enfant. Démarche cependant handicapée, les monstres l'accompagnant lors de trajets fatidiques, qu'elle ne nomme pas mais desquels on devine l'issue fatale...

 
La lune des coiffeurs, Michka Saäl
Éditions du Loin, Montréal, 2019, 149 pages

lundi 25 mars 2019

Des blessures au bout du cœur *** 1/2

Il neige. On se remémore les paysages d'un pays chaud, celui qui a témoigné de notre jeunesse. Cela nous arrive peu souvent, on est occupée à lire, on s'évade dans le monde fictif d'écrivains qui nous aident à traverser l'hiver. Ou bien on revoit des lieux de réjouissances découverts durant un séjour estival. Ces créateurs d'histoires ne se rendent pas compte à quel point on leur est redevable. On a lu les nouvelles d'Anne Genest, Les papillons boivent les larmes de la solitude.

Quand une lecture se fait simple et naturellement limpide, nous n'imaginons pas le travail qu'il y a derrière tant de fluidité, parce qu'il est de bon ton de lire sans trop se poser de questions. C'est ce qu'on a ressenti en nous délectant des récits brefs d'une écrivaine de qui on ignorait le talent, car il en faut beaucoup pour parvenir à cet état apparent de détachement. Pour ne pas dire de dépouillement. L'auteure résume en quelques pages des situations que vivent hommes et femmes, surtout des femmes, définissant un moment de leur existence, toujours peuplées d'une profonde solitude.

Quatorze textes qui interpellent chacun et chacune de nous selon sa forme de sensibilité. On aime les nouvelles qui créent des émotions, les font remonter en surface, translucides et mouvantes. Une femme, un homme, y jouent leur rôle, nous confient ce que nous réserve un temps reculé, tel Valentin, journaliste et éditeur, qui a découvert des lettres d'une femme révoltée qui a réellement existé au Québec, au XIXe siècle. La province est à la merci de l'Église, représentée ici par un curé réfractaire aux revendications audacieuses de cette femme. Des femmes. La fin est édifiante. Encore, on s'interroge. La langue morte. Un récit concis, explicite, comme le sont la majorité. Le nu, un itinérant à qui un professeur de dessin propose de poser nu dans son atelier. Le vagabond hésite puis accepte. Le corps, dépouillé de ses vêtements, montre un quadrillé d'irradiations qui surprend le professeur, le fait changer d'idée. Autre fiction émouvante qui pourrait ne pas être illusoire, le questionnement d'une femme quand elle ramasse une minuscule chaussure rouge au kiosque des objets trouvés où elle est préposée. À qui appartient cette petite chose « fabriquée dans un similicuir fripé » ? À force de chercher, elle parviendra à une conclusion qu'elle n'avait pas du tout imaginée. Le lecteur non plus ne s'attendait pas à un tel dénouement pathétique. C'est souvent dans la ville turbulente que se situent ces scénarios fracassants. Le passage d'une femme qui, dans un supermarché urbain, place des pensées qu'elle a écrites au milieu  d'étagères encombrées de produits divers. Or, un inconnu s'est aperçu de son manège, il l'aborde, lui fait un étrange chantage. Le marché. Un homme, boutiquier de figurines religieuses, possède un kiosque dans une église. Statuettes qu'il a dénichées aux quatre coins du globe, y mettant toute sa fortune. La popularité dont jouit l'église a profité au boutiquier qui suit dévotement la messe. Puis, « les paroles liturgiques étant formulées, il s'installait devant le kiosque, prêt à recevoir les fidèles. » Mais la bonne entente ne peut durer sans qu'un jour le mal se glisse dans un cœur aux apparences innocentes. Un matin, le commerçant découvre le désastre de son inventaire et une grande part de ses figurines dilapidées. Après que les policiers eurent fait leur travail, le boutiquier enquêtera minutieusement, se délestant pour ce faire de sa propre personnalité. Une piété de plâtre. Elle nourrit les oiseaux et les chats. Se niche dans une « chambre mansardée, enfoncée dans une ruelle percée par une poignée de frênes. » Elle observe le comportement des volatiles, des félidés, éveillant en elle le désir de s'occuper d'un humain. Un soir, dans la pénombre, un bruit lui parvient, une silhouette se dessine entre le branchage. Cet homme, car c'est en un, veut-il lui faire du tort, à elle, ou à ses bêtes ? Le dénouement sans ambages nous a amusée, on a souri de l'habileté de l'écrivaine à combiner la " chute " de ces textes. Leur charme tient au fait que, si la solitude embrouille les intentions des protagonistes, en dénonce l'ennui, ils vivent seuls et plutôt chichement, se manifeste en eux une soudaine sérénité envers soi, envers une tierce personne.

On en passe, ces nouvelles se révélant autant attachantes les unes que les autres. L'écriture, sensitive,  joue avec les permissives saveurs du langage. Tout est mentionné en mots essentiels, sans entrer dans d'inutiles fioritures qui n'apporteraient rien à des circonstances rarement irréparables, blessant des êtres humains qui, malgré eux, se suffisent à eux-mêmes. Ils souffrent d'un excès de générosité aggravée par des réminiscences d'enfance ou d'adolescence auxquelles ils n'essaient pas de se soustraire. L'ordre de l'existence, parfois son désordre, n'est-il pas généré par le commencement d'une relation plus ou moins houleuse avec la mère et le père ? Personne n'échappe à cet état, nos peurs de jeunesse confrontées avec ce que nous devenons, tel M. Trân, qui aborde un mystérieux sourire pour apprivoiser des enfants de la rue. La nouvelle qui clôt le recueil nous a particulièrement touchée, Ta Babylone. Un homme qui se sent vieillir cherche à vendre sa librairie d'ouvrages usagés. Découragé par l'inertie de ses semblables, il décide de donner tous ses livres. Le point de vue est décrit par sa fille qui relate les souvenirs qu'elle a préservés de la librairie de son père. Histoire émouvante, on voudrait que les livres trouvent preneuse si généreuse. Ce serait un deuil en moins... On a omis de signaler que chaque nouvelle est sous-titrée d'une citation qui se rapporte à un texte en particulier. Sorte de préambule, profilant les acteurs, avant d'entrer sur leur scène personnelle, nous signifier que chaque instant apporte son lot de quiproquos. Le parcours à cheminer possède lui aussi son grain de fantaisie, grâce à l'œil aigu d'une écrivaine observatrice, magistralement douée pour synthétiser l'art de vivre avec ou sans les papillons virevoltant à ses côtés...


Les papillons boivent les larmes de la solitude, Anne Genest
Les Éditions de l'instant même, Longueuil, 2018, 100 pages

 

lundi 18 mars 2019

Une adolescence aux confins des normes établies *** 1/2

Hier soir, on a été surprise de n'avoir parlé que de politique tout l'après-midi. Celle des pays occidentaux, qui sèment leur point de vue démocratique à tout vent. Que de naïveté, sachant que ce qui convient à une culture, ne convient pas toujours à une autre. Il en est de même dans nos petites entreprises. Pourquoi vouloir imiter ou imposer, le résultat n'étant pas probant ? On commente le roman de Laurette Laurin, Canot Western.

Quand nous venons d'ailleurs, il est agréable d'en apprendre davantage sur le pays d'accueil. Nous en savons peu, surtout quand l'apprentissage s'avère marginal. Notre curiosité a été comblée par l'histoire d'une petite fille québécoise, qui, au début des années mille neuf cent soixante-cinq, vit tranquillement avec ses parents, sa jeune sœur et son frère, entourée de la tendresse de ses grands-parents maternels et paternels. Son père, Marc Laurin, est boucher au Dominion Stores, sa mère, « reine du foyer ». À Repentigny-les-Bains. Cette fillette s'appelle Laurette, elle est terriblement intelligente, observatrice. Elle aime l'école, brillante élève, se pose beaucoup de questions sur la mort, se trouve différente de ses camarades. Cette atmosphère familiale et sociale convient parfaitement à Laurette, jusqu'au jour où son monde harmonieux va basculer dans un univers inattendu, pour le moins composite. Elle ne sera plus jamais une enfant, écrit-elle dans son Journal. « C'est arrivé tout d'un coup ! Abracadabra. » Soudainement, ses parents travaillent au bar de Grand-père Éloi, pas très éloigné de la maison. Le Bord de l'eau. Une affaire de famille. Sa mère est serveuse, elle est encore très jeune et très belle. Son père est barman. Les belles-sœurs y travaillent aussi. « Une salle immense qui peut accueillir plus de trois cents clients entassés autour de la scène où trône l'orchestre qui accompagne, entre les spectacles, les danseurs de cha-cha-cha, de rock and roll et de slow en fin de soirée. » Le ton est donné pour mesurer dans quelle ambiance évoluera Laurette qui, les soirs où sa mère travaille, s'occupe de ses sœurs et de son jeune frère, narre au lecteur comment s'est composée cette famille indestructible. Il serait trop long de mentionner ici, les alliances et mésalliances qui ont forgé cette unité familiale. La fillette grandit, ses premiers émois amoureux se portent sur un jeune homme « trop beau » qui lui a brisé le cœur. Pour lui, elle commettra un geste qui aurait pu être irréparable.

Si le bar prend de l'ampleur, un restaurant de patates frites que ses parents ont acheté s'ajoutera aux occupations de Laurette, qui y jouera le rôle de waitress tout en continuant à être la gardienne à la maison. La clientèle afflue de plus en plus nombreuse avec laquelle l'adolescente doit composer pour le mieux. Les gens de la construction, les éboueurs, les policiers. Les commis de l'épicerie. Au long de cette autofiction — c'en est une —,  se découpent dans la jeune existence de Laurette des figures pathétiques qui lui apprendront une grande leçon de vie. Yolande, Noella, Linda, Venise, Coco, le P'tit Yvon, bien d'autres encore. Pendant ce temps hors norme, la fillette, qui a treize ans, poursuit ses études. Vient le jour où avec une profonde nostalgie émotive, elle évoque son dernier jour à la petite école. Elle va rentrer au collège où ses nouveaux amis ne manqueront pas de la juger, elle et sa famille, ce dont elle se moque. Le temps passant, elle verra peu ses parents, écrivant elle-même que ses sœurs et son frère sont devenus définitivement orphelins, leurs parents partant après le souper, ne rentrant que tard dans la nuit. Le bar et le restaurant prospèrent. Y sont invités à chanter des vedettes de l'heure ou, comme Céline Dion, à y faire leur apprentissage. Malgré le succès du Bord de l'eau, les frais ne sont pas toujours couverts. Une soirée mémorable de danseuses topless ne se renouvellera plus, parce que trop onéreuse. Son père ne peut embaucher de « grosses » vedettes qui coûtent trop cher, il se replie vers des artistes qui lui assurent une continuité artistique talentueuse. Les Maniboulas, l'hypnotiseur Van Horne, Saïb le fakir, Michel D. le chanteur de l'orchestre de la famille Dion.


L'adolescence de la narratrice se partage entre ses succès scolaires, ses premières amours avec des garçons du collège. La situation financière du bar et du restaurant s'est stabilisée. Après le tremblement de terre, comme Laurette désigne les aléas du commerce, une autre secousse sismique remettra tout en question, une fois de plus. Grand-père Éloi vient de mourir. Inévitablement, à la suite de son testament, les relations familiales vont s'envenimer jusqu'à la reprise des deux établissements, gérés avec succès par Marc Laurin, contraint de quitter son travail de boucher. C'est l'époque des grandes vedettes comme Nanette Worman. Boule noire, Michel Stax. Martin Stevens. Enthousiaste, le père se lancera dans une affaire véreuse de produits de beauté qui échouera. À nouveau, les marges de crédit ont plafonné. Il faut trouver autre chose. C'est une chanteuse western, Denise Rousselle, qui incitera Marc Laurin à transformer le bar. Qui deviendra le Canot Western. Une flopée d'artistes assure à nouveau le succès du bar. Laurette n'a d'autre choix que de suivre le mouvement, tant musical que personnel. Elle fera ses études de droit à l'université, se rangeant au désir de son père. Menant de front le théâtre scolaire et professionnel. Elle aura bientôt dix-huit ans. Que de maturité a acquis la jeune fille qui a commencé à travailler au bar à onze ans et trois quarts. Elle ne cessera de mettre en valeur ce que lui ont appris les femmes et les hommes qu'elle a côtoyés, édifiant en elle une réserve de générosité, son regard toujours acéré sur le comportement étrange de personnages insolites. Effleurant avant l'heure une pensée féministe. De beaux jours se multiplient au Canot Western, les parents de Laurette ont acheté un appartement en Floride. Deux jours par semaine, ils se réfugient dans un chalet loué dans les Laurentides. Mais les temps changent, le Canot Western crée des rivalités qu'il faut prendre à bras le corps. En politique, Jacques Parizeau et Camille Laurin impressionnent. Les chanteurs western, qui fréquentent fidèlement les lieux, les considèrent comme deux hommes importants. Mais les descentes policières du samedi soir devenant de plus en plus fréquentes, les habitués du bar se désistent, l'établissement étant jalousement lorgné par le propriétaire du bar en face. Marc Laurin vieillit. L'envie de se battre s'émousse. La musique elle-même a changé de registre. Après moult mésaventures et déceptions, ce leader extraordinaire de la vie en tous genres, vendra le bar et prendra sa retraite, auprès de sa femme aimante et dévouée. Tout d'abord dans leur bungalow de Repentigny puis au quinzième étage de leur trois et demie, dans un résidence pour personnes âgées autonomes.

On n'a pu que passer au travers de nombreuses péripéties, parfois dramatiques, survenues dans l'histoire relatée par Laurette Laurin. On s'est attardée sur son étonnante présence au bar et au restaurant, fascinée par la fillette lucide, intègre, qui a dû affronter bien des risques, depuis devenue avocate. Fiction qui témoigne d'une époque révolue mais qui prend tout son sens et son poids dans un certain Québec qu'on n'a pas connu. C'est avec un plaisir immense qu'on s'est attardée sur cette lecture qui nous a démontrée combien la détermination et le courage abattent des montagnes soi-disant infranchissables. On fait confiance à l'écrivaine qui a rédigé ce récit atypique avec un bonheur évident dans la plume, quand elle affirme que cette adolescence hors norme l'a façonnée, l'a construite. Elle, qui a placé haut bien des individus discutables avec qui elle a partagé des jours et des nuits effervescents, s'avère un exemple à suivre, ne s'entachant jamais de quelque promiscuité humaine. Des désillusions peut-être...


Canot Western, Laurette Laurin
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2019, 321 pages

lundi 4 mars 2019

Se réconcilier avec ses deuils *** 1/2

La matinée s'est perdue à chercher dans Facebook des photos et sculptures qui se sont égarées on ne sait où. On leur invente une histoire d'hiver qui se termine, de printemps qui se devine parmi d'imperceptibles indices, ne serait-ce que le ruissellement de plaques de neige qui fondent. On se dit que la vie s'insinue dans des artefacts soudain fugueurs. On commente le roman de Josée Bilodeau, Au milieu des vivants.

Qui n'a pas traversé un deuil douloureux, qu'il soit d'ordre affectif ou occasionné par un décès ? Il y en a de différents qui se traitent selon les états noués du cœur, respectant toutefois nos aptitudes face à la vacuité qui régentera dorénavant notre existence. Cela ne dure pas, le temps agissant tel un baume cicatrisant la peau meurtrie. Ce qu'éprouvera la narratrice du récit de Josée Bilodeau quand elle rentrera d'un séjour au Mexique, essayant d'adoucir le chagrin qu'elle a éprouvé à la suite du décès brutal de son amant, un homme marié de qui elle était la maitresse depuis plusieurs années. Ceci est relaté au fur et à mesure que nous escortons la jeune femme au cours de son périple mexicain.

Pendant le voyage, l'effacement de l'homme qu'elle a patiemment aimé ne sera pas simple. D'autant que sa veuve a fait incinérer le corps après son exposition au salon funéraire. Il ne reste rien de lui, qu'évoquer les moments intenses, les nuits, qui les réunissaient. « Le mercredi était notre jour, le mercredi était un jour sacré. » Étreindre des cendres, c'est abandonner des restes humains au gré du vent, constater la précarité du corps alors que nous pensions l'avoir acquis pour une consternante éternité terrestre. L'éternité amoureuse étant la pire de toutes, elle se pare d'une idéalisation inévitable à laquelle la jeune femme doit faire face quand elle randonne dans les rues de villes mexicaines, accompagnée d'une chienne autant solitaire qu'elle. Bête qui a surgi de nulle part, elle repartira de la même manière, telle la narratrice, arrivée inopinément, quittera ce pays quand la mémoire, réconciliatrice, s'affermira, que Montréal se fera habitat neuf mais terriblement en suspens, phénomène mental invisible à ses amis et collègues. Si elle restée la même, comme le souhaitent les gens qui font partie de son entourage professionnel ou parental, ils se sont lassés de sa douleur, leur patience généreuse ayant fait œuvre compatissante quand il le fallait. Ainsi, la narratrice, lucide et clairvoyante, ne distribue d'elle que des apparences. Les traverser s'orne de la souvenance encore brulante, palpable, de son amant, évoquant inlassablement ce qu'il représente. Elle lui parle, elle se fie aux « odeurs, aux sensations reliées à lui. » Regrette, impuissante, leitmotiv incantatoire, que les restes de son compagnon n'existent pas quelque part dans le monde devant lesquels elle pourrait se prosterner. Pourtant, ce qui est inaccessible, imperméable à sa douleur, se fissure, ouvrant des portes vers des possibilités réconciliatrices. Elle imagine brièvement recevoir sa veuve chez elle, lui offrir un thé. Indices qui pansent la blessure lorsqu'elle se souvient, un an plus tard, de la partance définitive de cet homme, qui l'a terrassée de bien des façons. Plus que jamais elle énumère ce qu'elle aimait en lui, comme s'il fallait nommer, consolider dans la mémoire offensée, les mérites qui nous attachent à un être trop souvent inventé. Les contours des images charnelles rétrécissant, telle une peau de chagrin balzacienne.

Toutefois, si la stagnation du deuil suscite le vertige que nous éprouvons en tournant en rond autour du cœur atrophié, la narratrice a parfois pris notre main ou, inversement, nous a observée de loin, ne pouvant plus supporter nos indiscrétions. Malgré elle, on l'a suivie dans un Mexique un peu désincarné, à son image. Que du flou, des effleurements. Des fantasmes oniriques au détour des rues, dans des bars, sur des places ensoleillées. Pour mieux retenir le temps, ne pas effacer trop rapidement ses pas qui la dirigent partout où elle peut reconstituer les atomes dispersés du corps aimé de l'amant, lui rendre son aspect d'homme imparfait. Statue qui se meut et salue au passage la sombre affaire des « quarante-trois étudiants disparus dans la ville d'Iguala, État de Guerrero, pour avoir contesté la réforme nationale de l'éducation. » Elle se raccroche aux horreurs, comme pour étouffer sa peine, la mettant momentanément de côté, marchant dans la cité insondable des morts, cependant proche des vivants. Ne recherche-t-elle pas les os, le crâne de l'homme aimé ?

C'est un récit pathétique, jamais morbide, que nous a offert l'écrivaine Josée Bilodeau, sensible à la misère du monde miroitant son accablante détresse. Histoire d'une femme qui, relatant l'issue probable d'un deuil, en découvre cent autres, assoupis en son for intérieur, en son âme engourdie, fragilisés par une indifférence généralisée, actualisés par des atrocités auxquelles nous participons de loin. Au milieu des vivants, certes, nous agissons comme les proches de la narratrice qui observent son deuil comme une errance au centre d'un univers inaccessible. La douceur, la compréhension, elle trouvera ces ajustements réparateurs auprès des aubergistes chez qui elle loge, lui apprennent à fêter leurs morts avec sérénité. On n'espérait rien de moins de la part de l'écrivaine Josée Bilodeau que ce récit imbibé du tréfonds d'elle-même, imprégné d'un inaltérable altruisme. Questionnement sur la valeur des silences, intrinsèques à la nature humaine quand l'amoureuse disperse ses repères, ne les retrouve que dans l'étrangeté aléatoire de paysages confondus entre onirisme des vivants, mystères grandioses de ceux et celles qui, tels des spectres lumineux, ravivent en elle des « instants indéchiffrables [ ... ] Ils ne sont que vent et vertiges » qui ponctuent nos existences. Peut-on ajouter que ce roman se compose d'une authentique poésie, d'une intelligence charnelle, semblables à un ample sentiment indestructible, sans risquer de nous fourvoyer dans les intentions talentueuses de Josée Bilodeau, qui a su nous conduire sans faillir au-delà de la démarche passionnelle de sa protagoniste ?

 
Au milieu des vivants, Josée Bilodeau
Éditions Hamac, Québec, 2019, 150 pages

lundi 25 février 2019

Le puzzle de la vie d'un génie ****

Au cœur de l'hiver, quand chacune et chacun se tait, on a l'impression de nager en eau douce et silencieuse. Comme si rien ne se passait, la neige et la glace figent les idées, les rendent inaptes à imaginer qu'ailleurs une chaleur torride dessèche les mêmes idées. On a toujours pensé que les extrêmes en tout s'avéraient nocifs, se tenant à peine en équilibre sur le fil de la modération. On commente le roman de Jacques Marchand, La joie discrète d'Alan Turing.

Il n'est pas simple d'analyser un roman qui, pendant des jours, nous a fait voyager en compagnie d'un protagoniste à qui nous devons les ordinateurs modernes par leur conception théorique. Alan Turing étant un homme hors du commun, on ne pouvait sortir indemne de cette lecture. L'histoire de ce mathématicien et cryptologue de génie, écrite entre fiction et réalité, nous oblige à reconnaitre la prouesse de l'écrivain pour en arriver à cette parfaite symbiose. Alan Turing est né à Londres, en 1920. Il a un frère ainé qui deviendra notaire. Le père était collecteur d'impôts aux Indes, une mère embourgeoisée et oisive, que ses fils intéressent peu. Retraité, le couple s'établira d'abord en France puis au Royaume-Uni. À Guildford. Les deux frères passent leur enfance dans une pension pour enfants et quand nous faisons la connaissance d'Alan Turing, il s'apprête à entrer à la Sherborne School, où il étudiera pendant quatre ans. Il a treize ans. Élève surdoué, solitaire, indépendant, il était « regardé de travers » par ses camarades qui faisaient de lui leur souffre-douleur. Ne se souciant pas de son aspect physique, peu enclin aux jeux collectifs. Rêveur, d'une curiosité insatiable, il est considéré comme un enfant inadapté. Élève brillant, ses professeurs le décrivent comme étant brouillon, inattentif. Lunaire et mélancolique. C'est durant la troisième année à Sherborne qu'Alan Turing se découvrira un allié en la jeune personne de Christopher Morcom. Adolescent pareillement surdoué, même passion des sciences, ils se lieront d'une amitié indéfectible. Alan, privé depuis toujours de sentiments affectifs, s'attachera à son ami d'une manière passionnée, sans jamais lui en faire part. À dix-sept ans, Christopher possède un savoir phénoménal qu'il partagera avec Alan, celui-ci heureux de se sentir enfin traité en égal. Les jours insouciants vont prendre fin, Christopher, d'une santé fragile, mourra de tuberculose à dix-neuf ans. Allan, dévasté, portera toujours son ami dans son cœur, le seul homme qu'il aura aimé. En 1931, il étudie au très sélectif King College de Cambridge où il s'épanouira, personne ne raillant ses inaptitudes. Il s'intéresse aux travaux de mécanique quantique de John Von Newmann, ce qui l'amènera à étudier la logique en mathématiques. Trois années plus tard, il imagine une machine universelle capable d'accomplir moult tâches si elle est programmée par un algorithme, concept qu'il développera l'année suivante dans un article majeur. Article qui donnera naissance aux recherches sur l'intelligence artificielle. En 1936, Turing part aux États-Unis à l'Université de Princeton préparer son doctorat. En 1939, il revient à Cambridge où il sera enrôlé par l'armée anglaise, et recruté par les services secrets britanniques.

Il est important de noter qu'au début de la Deuxième Guerre mondiale, la marine allemande enregistre de nombreuses victoires sur terre et dans les mers. La source de ces succès est la machine Enigma, machine électro-magnétique dont les messages sont indéchiffrables. L'armée britannique réunit à Bletchley Park, lieu tenu secret, des chercheurs chevronnés, des mathématiciens prodiges, afin de comprendre et de casser le mécanisme de la machine dissimulant le code Enigma. Près de neuf mille personnes travaillaient dans cette sorte de laboratoire. Avec l'aide de ses collègues mathématiciens, Alan Turing parvient à déchiffrer les codes allemands, y compris ceux émis en code Lorenz utilisés par les dirigeants pour communiquer entre eux. Parmi les collègues de Turing une femme opère sous sa direction depuis un an, Joan Clarke, pour qui il éprouve un sentiment ambigu, lui avouant qu'il est attiré vers les hommes, mais avec qui il se fiancera. Qu'il présentera à ses parents avant de rompre quelques mois plus tard. La seule femme aimée qu'il idéalisera, comme il l'a fait avec Christopher.

La victoire d'Alan Turing aura un impact considérable sur la suite de la guerre, qui aurait pu durer quelques années de plus. La paix revenue, à trente-cinq ans, Turing obtient un emploi au National Physical Laboratory, à Teddington, à l'élaboration des premiers ordinateurs. Mais il retournera à Cambridge avec « le sentiment délicieux de rentrer dans son monde à lui. » Il occupe son temps à étudier la physiologie du système nerveux du cerveau. Cependant, son fantasme demeure la machine universelle, voire intelligente, qui, grâce à son cerveau mécanique, fonctionnant avec un langage binaire, serait apte à tout mémoriser jusqu'à la pensée. Puis, à la demande de son vieux mentor et ami, Max Newmann, il quittera Cambridge pour l'Université de Manchester. Il travaillera à la mise au point et au perfectionnement de l'embryon de la machine universelle que l'équipe de Newmann vient d'assembler.

Si la route professionnelle du mathématicien semble aride au lecteur, bien que très vulgarisée, donc habilement simplifiée par l'écrivain Jacques Marchand, elle se révèle passionnante à lire. Mais un scandale sordide ternira le mitan de l'existence du mathématicien qui, étant homosexuel, se compromettra naïvement avec un jeune homme rencontré dans les faubourgs douteux de Manchester. Le châtiment sera hors de mesure. Impensable. Nous sommes au début des années 1950 en Grande-Bretagne, l'homosexualité est encore implacablement jugée et punie. L'indécence de ce scandale est relatée par un narrateur que, dès le début du récit, l'écrivain Jacques Marchand a glissé entre les chapitres, s'attachant à la personnalité intérieure de Turing. Cet homme qui se livrait peu, habitait seul une maison qu'il a achetée, n'ayant pour seule compagnie que sa gouvernante et ses jeunes voisins qui l'ont pris en estime, lui confiant leur enfant de trois ans quand ils doivent s'absenter. Le narrateur, qui veut sonder l'âme de Turing, parcourt les bibliothèques universitaires à la recherche de cet être énigmatique. C'est par la voix fictive d'une dénommée Florence, qui aurait travaillé avec Alan pendant la guerre, que nous sommes instruits de ses sentiments déchirés pour sa mère, de sa mésentente avec son frère, de l'intimité affectueuse qu'il partage avec la mère de Christopher. Cet homme exacerbé d'une sensibilité d'artiste, aime les contes de fées, porte en lui la complexité absolue de l'être humain. Le narrateur imagine ce que fut la mort d'Alan Turing, à quarante et un ans, après que sa gouvernante l'eut trouvé inerte dans son lit. Il se serait suicidé, ce qui n'a jamais été éclairci, de malsaines conjectures ayant été émises autour de son décès. Des rumeurs, des légendes. L'oubli pendant plusieurs décennies. La réhabilitation adviendra en 2009 par le ministre anglais au nom du gouvernement. Le pardon royal en 2013. Des regrets. Des statues. Les autorités politiques se sont rendu compte de la « vaste entreprise de décodage que Turing et ses collègues dirigeaient [ ... ] » Par essence, les ordinateurs modernes sont des réalisations concrètes des machines de Turing.

Lecture exigeante certes, mais roman biographique qui nous a captivée. D'un côté, la vie du mathématicien de génie, de l'autre, la vie de l'homme inatteignable, proche de la nature, blessé par une enfance et une adolescence flouées, constamment à l'opposé de ce qu'il représentait. Et ressentait. D'où ses passions démesurées qu'il a éprouvées pour deux personnes. Christopher Morcom et Joan Clarke. Le récit se termine sur une note touchante et polysémique. Alan et l'enfant de ses voisins, sont montés sur le toit du garage. Tous deux contemplent la fin de l'après-midi. L'enfant est plongé dans ses réflexions, redoutant le prochain déménagement de ses parents. Alan perçoit les sensations du corps du garçon assis sur ses genoux. Se souvient qu'au moment de s'installer dans sa maison, il avait imaginé un passage secret « menant à un autre agencement du réel. » Ce que symbolise le geste de l'enfant qui lance une de ses chaussures dans les airs. La chaussure ne retombe pas mais disparait dans la branche qui surplombe le toit. Quoi de plus signifiant que cette image candide d'un génie incompris qui voulait passer inaperçu ? Vivre éloigné des frivolités citadines ?


La joie discrète d'Alan Turing, Jacques Marchand
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2018, 432 pages