lundi 20 mai 2019

Quand la peau se fait miroir *** 1/2

On se demande de quoi serait alimenté notre page d'accueil Facebook si n'existaient plus les citations, les recommandations entre faire ceci, ne pas faire cela. La nostalgie du passé avec photos à l'appui. Les produits sponsorisés. Sans oublier les erreurs grammaticales. On commente les nouvelles de Claudine Potvin, Body Scan.

Ces derniers mois, plusieurs écrivaines ont publié des recueils louant le " petit genre ", absolument admirables. On ne citera personne, nos points de vue se retrouvant, éloquents, dans notre blogue. On peut affirmer que les nouvelles de Claudine Potvin ne déparent en rien les écrits de quelques nouvellières qu'on a appréciés. S'inspirant d'une thématique qui est celle de la peau, de la chair, pas toujours à fleur d'épiderme, prétexte à démontrer combien il est dérangeant de faire appel aux sentiments les plus simples, éviter de perdre contenance devant la complexité déroutante de nos attitudes souvent offensées. L'écrivaine creuse à même les thèmes éternels, soulignant que nous ne pouvons pas grand-chose lorsque nous observons tristement la peau se flétrir, tel le plus velouté des pétales de rose. Ceci est mis en place avec la nouvelle intitulée Une peau très sensible. Une jeune femme, Delphine, à la peau délicate, ne supporte pas que des mains la touchent. Évite les drames qui pourraient ternir son épiderme. Jusqu'au jour où apparait une « petite plaque rougeâtre rugueuse sur la tempe droite, entre le coin de l'œil et l'oreille. » Un narrateur, ennuyé, observe les changements de Delphine, ses comportements face à la maladie qui s'étale progressivement sur sa peau, qu'elle ne regarde plus de la même manière, presque narcissique. Ses occupations se rétrécissent, comme si Delphine entrait en elle-même. Habitait l'intérieur de son corps. Ce texte sensoriel donne le ton aux récits qui suivent, l'auteure s'étant fixé une ligne d'écriture sensitive, instinctive, comme Judith aux prises avec l'amour de sa mère, admirant naïvement les seins de celle-ci. Fonction nourricière, érotique, précise l'écrivaine, qui suit pas à pas la rébellion de Judith, qui, devenant adolescente, conçoit « son corps comme une cage ». Très juste définition de l'emprisonnement d'une jeune fille dans son corps effervescent. Judith s'efface en ne mangeant presque plus, bande ses seins pour en ralentir l'inévitable poussée. La mère affiche les siens qu'elle a beaux, ne se préoccupant pas des tourments physiques de sa fille, qui se gomme. La puberté prend possession de Judith, jusqu'à la rupture qu'elle expose à son jeune voisin, « plutôt simple d'esprit. » L'exacerbation occupe tout le texte, empêchant Judith de se détacher d'une mère créée de toutes pièces par une fille admirative, fragile. Battant le rythme sournois de la nouvelle Graffitis du cœur, ce muscle essentiel à la vie devient obsessionnel chez Serge après qu'il a subi un triple pontage. Sa retraite s'avère un cauchemar, passant par les affres du désarroi, de la solitude, avant d'aboutir à la résignation. Ce n'est pas de l'humilité mais la nécessité de se mettre au diapason des subites déchirures du corps, déstabilisant cet homme prétentieux et cynique.

Ailleurs, Suzanne décide d'avoir un enfant, une fille. Le partenaire qu'elle choisit pour en devenir le père, chemine avec elle, un peu dans l'ombre, l'écrivaine préférant créer un clair-obscur sur cet homme. Elle passe, son ventre aussi, par toutes les phases de la joie, de la peur. Les premiers émois, les nausées. Les incertitudes envers sa future  fille, les doutes concernant la beauté de son corps, quand elle aura accouché. Ce qui arrive un soir, à minuit. Après la douleur, le ravissement. Puis l'évidence de certaines corvées auxquelles la nouvelle mère ne peut se soustraire. Le bain, les couches, les mauvaises odeurs, bercer l'enfant, lire des contes. Questionnement théorique de Suzanne sur la maternité. Elle se rassure en se racontant un avenir enchanteur qui aura, finalement, peu de prise sur elle. Retour au travail, aux études, c'est le père qui prend en main le sort de la petite fille. Suzanne s'est inventé cent fois un accouchement qui aurait dû être idéal, loin du corps qui demande autre chose que le réalisme décevant d'une maternité ordinaire. Plus loin, Julie trépigne. Elle a treize ans, traverse sa crise d'adolescence, s'exaltant sur le sang qui coule des incisions qu'elle pratique dans sa chair, fumant des joints avec Chris, son amoureux, qui lui offre un canif. À cet âge vert, Julie ignore encore que l'amour ne dure que le temps d'un caprice. Elle se taillade avec des outils de plus en plus sophistiqués. N'éprouve qu'indifférence envers les adultes, puis se retrouve à l'hôpital à la suite d'un évanouissement. Contemplation des lacérations, elle admet avoir été trop loin. Le temps a passé, Julie a quinze ans, temps nécessaire à l'exploration intime du corps qu'elle traine en nomade sur « le territoire urbain ». Son père, témoin impuissant, alimente ses nécessités, délaissant sa fille en proie à ses démons épidermiques.

Ne pouvant citer toutes ces nouvelles fascinantes autant les unes que les autres, on tourne les pages, constatant le pouvoir du corps sur le mental qui, lui, se contraint à équilibrer les déconvenues impossibles à contourner quand l'enfance fait dos à une adolescence rarement prise en conséquence. Constamment rivée à la brèche du vide, comme la narratrice de la nouvelle Tentation du vide, redoutant un alcoolisme génétique. Comme Marine essayant d'apprivoiser ses vertiges inexplicables. Après moult expériences décevantes, Éric, ami de longue date, lui propose les astuces d'un jeu virtuel. Elle hésite, accepte. Mais la nouvelle qui nous a joliment touchée, se révèle, fragrante, sous le signe printanier du lilas. De suaves bouquets déposés dans un salon. Innocente sensualité. Un mari qui ne tolère pas les effusions du sexe de son épouse. Il lui fait l'amour, elle revoit une couleuvre, qui, enfant, l'a effrayée, a hanté ses jeunes années. Le souvenir de sa grand-mère met en lumière les émanations qui se dégageaient du jardin, symbolisant la décision amère que devra prendre bientôt la narratrice concernant son mari. C'est tendre, rempli de soleil, de senteurs qui se glissent entre les mots, les embellissant, comme nous le faisons parfois pour alléger une douleur envenimée de nos regrets. Plusieurs récits s'imprègnent de l'adolescence mal définie, au point de se dépouiller d'un vieux et ancien corps, de l'abandonner sur le trottoir. Ce qu'affirme la jeune narratrice du texte Un corps sur le trottoir. Souvent les mères s'aveuglent d'elles-mêmes, recourant aux subterfuges de leur jeunesse, ne songeant pas à la transformation radicale de leur progéniture. Se faufile le profil fugitif d'un premier et vague amour, représenté brièvement par un garçon, lui aussi, perturbé par la mue d'un corps dont il ne sait comment se dépêtrer. Notre lecture se termine, émerveillée, sous le signe d'une apparente réconciliation entre Antoine et Suzanne, couple âgé égaré, lui, dans ses derniers retranchements de séduction, elle, entravée dans un début de surdité. Pas de deux, souligne l'écrivaine avec raison, entre les tentations des illusions perdues et le bonheur de se retrouver avec des mots qui, telles les mailles, se tricotent à l'endroit, à l'envers.

Ce recueil, empreint d'une tendresse ineffable, conduit les personnages, souvent jeunes, vers des sources de Jouvence au désir confus, troublées de fines particules liquides, qui ne sont autres que les premiers déboires d'une existence encore mal dégrossie. Comment éviter les ombres puisque le soleil exhibe ses rayons, édulcorant les années d'apprentissage ? L'écriture est d'une force contagieuse, d'une maitrise poétique, toujours précise. Les mots essentiels démontrent, avec une sobriété pudique, que nous pouvons inventer des récits qui tiennent le lecteur en haleine. Thématique éculée que celle de la peau chiffonnée, de la chair en pâmoison, mais ressuscitant leur pouvoir sensuel quand ces deux organes galvaudent sous la plume d'une auteure autant expérimentée, minutieuse, exigeante, que l'est Claudine Potvin. Ceci pour nous réjouir de notre avancée curieuse dans de courtes fictions intelligentes, l'indicible de ce que nous sommes se révélant entre les lignes, dénonçant à peine les ratées que fomente un monde en perpétuel changement.


Body Scan, Claudine Potvin
Lévesque Éditeur, Montréal, 2019, 130 pages

lundi 6 mai 2019

Histoire heureuse d'un mariage visuel *** 1/2

Le corps, cette mécanique complexe qui, grâce à la chirurgie de plus en plus sophistiquée, s'amalgame peu à peu à la robotique. Phénomène inimaginable il y a plusieurs décennies mais préconisé par les maitres de la science-fiction des années quarante et cinquante. Hommes et femmes qui n'hésiteront pas à se laisser mutiler de chair et d'os pour survivre. On en fait partie. On se penche sur les nouvelles de Jean-Paul Beaumier, Que fais-tu là ?

Ces derniers mois, plusieurs écrivaines nous ont comblée de la magnificence de leurs recueils de nouvelles. Murmurées, chuchotées, à peine audibles, on a su interpréter ce qu'elles nous ont confié entre les lignes, entre les pages, d'une fiction à une autre. Fictions empêtrées de leur réalité, ne nous laissant jamais sur notre faim, le genre se suffisant d'éloquences en demi-ton. Lisant les récits de l'écrivain Jean-Paul Beaumier, on a retrouvé les silences, les petits bruits des mots, les phrases habillées des comportements parfois inusités de leurs protagonistes, constamment embarqués sur le qui-vive des émotions qu'il faut savoir gérer même en se taisant. C'est le cas de la première nouvelle titrée On a une bonne génétique, le quotidien empoussiéré de deux femmes âgées dans une maison de retraite. Elles sont sœurs, l'ainée, à la suite d'un AVC, ne parle plus. La plus jeune évoquera des bribes de leur enfance, comme pour se soustraire au quotidien insipide de la vieillesse, représenté par les repas substantiels à la salle à diner, par les jeux organisés, répétitifs, raisons suffisantes d'avouer que toutes deux s'ennuient dans cette antichambre de la mort. L'origine du monde — quel titre symboliquement évocateur ! — nous décrit l'angoisse d'une femme enceinte de son premier enfant, après dix ans d'attente. Le monologue avec sa future fille s'avère une histoire de tendresse et d'appréhension, souhaitant être délivrée le plus tôt possible de cet enfant inespéré. La future mère court au-devant d'une existence à bâtir à coups de gestes anodins et familiers. De nous deux, c'était lui le plus fort. Derrière ses airs pacifiques, enfantins, se révèle la trahison amoureuse d'un frère envers son frère. L'enfance, comme pour alléger le drame, se repait dans l'innocence des jeux, sous l'œil attendri de la mère et du père. En quelques lignes, bien souvent suggérées, le lecteur devient le confident d'un fait accompli des années plus tôt, duquel ne reste qu'une sensation d'étouffement imagée par deux mains qui serrent un cou. Simulacre de vengeance ou maladresse agacée par un jeu un peu brusque ?

Se dégage de ces textes, qu'on ne peut mentionner les uns après les autres parce que nombreux, un sentiment d'inaccomplissement volontaire où les protagonistes ne sont que de passage, nous interpellant à mi-voix, souvent en retrait d'événements qui ont déterminé leur destin, ne s'en plaignant pas, confirmant au lecteur que rien ne découle de soi ni des autres, telle la route droite le laisse présager. Se dessine une bifurcation qui, parfois, se révèle meurtrière. Corps et mémoire blessés mortellement. Bête à bon Dieu se prête à l'incident inoffensif. Un psychologue reçoit dans son cabinet une nouvelle cliente. Sur la main de celle-ci se promène une coccinelle. Le narrateur, observant l'insecte, est fasciné par les longs doigts de la femme, par le bandeau scindant le front. Puis, il se rend compte qu'une peluche, appartenant à sa fille, occupe le fauteuil où a pris place sa cliente. Peu à peu, il apprendra que la sœur de cette dernière aimait elle aussi les peluches. Une coccinelle posée sur le rebord d'une fenêtre, la nuit du drame. Nous ne nous attendons jamais à une quelconque dérision trompeuse, à l'apparente légèreté d'une vie boiteuse. Claudication physique et mentale où quelques individus se recoupent dans des conditions à peine mentionnées, nous devons lire ce qu'il s'ensuit. L'invitation, texte frôlant l'abime de la supercherie, quand une femme est invitée au mariage d'un ancien amant. Ils ont vécu ensemble pendant trois ans puis, lassitude aidant, lui voyageant pour ses affaires, ils se sont perdus de vue. Elle se rend au mariage, ne comprenant pas très bien la résolution de son ami de se marier. Elle l'apprendra mais se désistera d'une invitation imprévisible.

Le recueil est empreint de compassion et d'ironie, accentuant l'éclat éphémère des choses inattendues, adoucissant cependant d'anciennes blessures. Des choses qui se répètent rarement deux fois. Empreint aussi de la solitude que reflète l'absence familiale. Père et mère, frères et sœurs se diluant dans la mémoire du présent, rejetant des insatisfactions pour que les ombres échappent à la lumière du temps qui a passé, l'obombrant davantage. Mais l'effet magique qu'on attribue à l'écriture épurée, ce sont les photos signées Anne-Marie Guérineau, contenant à elles seules leur propre conte. C'est un heureux mariage que les mots et l'image, quand les deux procédés dégagent autant de poésie, ce qui ajoute au livre de Jean-Paul Beaumier un grain de sel insoupçonné, la vie sans sel n'étant pas mangeable... L'accord est parfait, nous mesurons l'essentiel, nous repaissant de la part manquante de personnages en leur quête d'absolu, repliés qu'ils sont sur la banalité inévitable du quotidien. Sous la plume oratoire, expérimentée, d'un écrivain en liesse qui ne déçoit jamais. Tel le titre, ce recueil pose un immense point d'interrogation qu'on se refuse de dénouer, laissant au lecteur le privilège de découvrir ce qu'est le talent d'un écrivain rompu à l'art exigeant de la nouvelle, cette fois accompagné d'une partenaire, novatrice de photographies fascinantes, tellement humaines.

 
Que fais-tu là ? Jean-Paul Beaumier
Éditions Druide, Montréal, 2019, 208 pages

lundi 29 avril 2019

Il était une fois quatre femmes *** 1/2

L'opinion que nous portons sur un livre est tellement subjective et volatile. Réflexion qu'on se fait chaque fois qu'on vient de terminer d'écrire une critique. D'où notre prudence à ne jamais être désagréable, sans pour cela ne pas oublier d'émettre quelques réserves quand l'ouvrage s'y prête, bien souvent à cause de la négligence de l'éditeur et non par la faute de l'auteur. On commente le roman de Stéfani Meunier, La plupart du temps je m'appelle Gabrielle. 

On sait gré à l'écrivaine de nous avoir informée d'emblée de quoi découlait son histoire. Aucun préambule, comme on le fait soi-même, avant de mettre en scène deux femmes prévenantes envers des enfants handicapés. Les deux sont jeunes, l'une, Jasmine, est la mère de jumeaux qui lui causent bien des problèmes, Jean et Lougan, qu'elle a conçus avec un homme qu'elle a rencontré sur une île vacancière. Curaçao. L'aventure a peu duré, l'amant ignore qu'il est le géniteur de jumeaux. Ils se sont séparés après une idylle fusionnelle, qui a laissé un goût amer dans la mémoire fatiguée de Jasmine. L'autre, Gabrielle, enseigne dans une école avec des enfants qui voient la vie autrement que celle qui gouverne les êtres dits normaux. Elle travaille dans cette atmosphère marginale pour ne pas quitter sa propre enfance, nous apprend-elle au cours du récit, que l'écrivaine dirige d'une manière magistrale, peu encline à s'émouvoir en des sentiments superficiels, l'essentiel de la jeunesse de la narratrice tournant autour de sa mère, atteinte d'un trouble dissociatif de l'identité. Tantôt, la mère se prénomme Suzan, tantôt Maria. Elle prétend avoir deux filles, nées de cette perturbation souterraine, Gabrielle et Maude. Admirable est le comportement du père, qui, jamais, n'accuse sa femme de folie, mais l'accompagne amoureusement dans sa démarche dysfonctionnelle. Encourageant sa fille, Gabrielle-Maude, à regarder sa mère avec les yeux de la déraison, faisant la part belle, en apparence, à l'amour qui les a jetés dans les bras de l'un et de l'autre cinq minutes après qu'ils ont fait connaissance. Cet homme, que la bonté inspire, s'en remet aux sentiments intègres qui l'attachent à cette femme, belle, extravagante, même si des migraines l'enferment dans leur chambre, avant qu'elle réapparaisse trois jours plus tard, « faible et courbée », s'interrogeant sur l'ardeur du soleil...

On dirait que cette mère dérangée mentalement, que le lecteur suit à travers l'amour d'un homme généreux, complice de Gabrielle qui raconte leur histoire peu commune, exalte la compréhension qu'elle éprouve envers les jumeaux de Jasmine. Jean est « autiste à haut niveau de fonctionnement ». Intelligent mais différent. Lougan a un trouble d'opposition et de provocation. « Un TOP. Un petit à-côté du trouble déficitaire de l'attention ». Gabrielle aime ces deux enfants parce que de l'enfance elle a appris à aimer ce qui est compliqué, douloureux. Il est inévitable que la jeune enseignante, dévouée à ces gamins, ne rencontre pas leur mère. Celle-ci rêvait d'avoir deux enfants surdoués, confiera-t-elle plus tard à Gabrielle, avec qui elle échangera une amicale complicité. Gabrielle écoutant les confidences et regrets de sa compagne à propos de son séjour dans l'île, sa passion pour le père de Jean et Lougan, amant qu'elle invente, comme si aimer un homme réel eût banalisé ses sentiments, amoindri la force de ses rêves. Le sucré-salé d'un paysage embelli par l'absence. C'est peu à peu que Jasmine se laissera aller à de telles confidences, liées intimement à la situation familiale que vit Gabrielle entre sa mère délirante, son père attentionné aux moindres défaillances mentales de Maria, essayant de chasser les propos effrénés de Suzan. Rien n'étant acquis, chaque anomalie de l'esprit vacillant s'appuie sur des drames insoupçonnables, brusquement surgis d'une enfance bannie, déniée.

C'est la fin de la saison scolaire, les enfants n'ont qu'une hâte, les professeurs aussi, de se mouvoir au rythme odorant du printemps. Le soleil de cette saison neuve est stimulant, voire dangereux. Gabrielle et Jasmine se sont donné rendez-vous chez cette dernière, ni l'une ni l'autre n'ayant résolu l'ampleur de leurs difficultés existentielles. Chacune continuera la route qu'elle s'est tracée. Jasmine avec ses terrifiants et inopérants regrets, obsédée par une vie qui ne sera jamais celle qu'elle aurait choisie. Gabrielle avec le souvenir d'une mère qui s'est suicidée, avec un père qui lentement vieillit, lui aussi obsédé par une femme qui, finalement, lui a échappée.

C'est un récit émouvant, sensitif, qui nous a beaucoup touchée, l'écrivaine ayant réveillé en soi une corde inatteignable à tout individu n'ayant pas subi ces avatars distordus de l'existence. Celle de femmes parentes d'enfants en difficulté mentale. N'ayant personne sur qui s'appuyer, elles doivent s'acquitter seules d'une tâche épuisante, se démenant courageusement dans une situation inadéquate, telle Gabrielle, se rassasier d'une rencontre inachevée, telle Jasmine... On ne voudrait pas clore ce livre singulier sans mentionner la profondeur doucement philosophique de cette histoire réaliste, la qualité d'une écriture sobre, donnant le ton qu'il fallait, impressionniste, à une fiction dérangeante. Reflétant, sans s'égarer dans des lamentations irrespirables, la démarche de deux femmes aux prises avec un destin qui ne les a pas épargnées, leur accordant cependant les vertus assonantes d'une jeunesse blessée, certes, mais réparatrice de ses torts, valorisant ses espérances.


La plupart du temps je m'appelle Gabrielle, Stéfani Meunier
Leméac Éditeur, Montréal, 2019, 126 pages

lundi 15 avril 2019

Fêter l'amitié, l'amour et la vie *** 1/2

On constate de plus en plus souvent que dans Facebook, émettre une opinion différente de la majorité des internautes, occasionne chez certaines personnes, des crises surprenantes d'agressivité. Alors que cette opinion ne concerne pas la personne qui se rebiffe. On a encore eu la preuve, il y a quelques jours, de ce manque de tolérance et de respect. On commente le roman de Chrystine Brouillet, Chambre 1002.

Avant tout, c'est un roman qui fait du bien. Il fête l'amitié, l'amour perdu et retrouvé. L'écrivaine, connue et reconnue, a l'art de narrer une histoire efficace, où hommes et femmes tiennent chacun et chacune leur place, sans déroger aux lois désintéressées de la générosité. Hélène Holcomb, chef cuisinière montréalaise d'un restaurant réputé, après avoir été récompensée d'un important prix culinaire à New York, s'en revient à Montréal en voiture. Il fait nuit et le retour ne se passe pas comme prévu. À quelques kilomètres de son chalet, sa voiture emboutit un arbre. Un coma de plusieurs mois s'ensuivra, incitant plusieurs de ses amies proches à chercher une solution pour qu'elle revienne à la vie.

Ce temps inconscient pour Hélène donnera l'occasion au lecteur de faire la connaissance d'hommes et de femmes, eux aussi plongés dans des situations ambivalentes. Les amies sont des professionnelles, mariées ou en couple. Des quarantenaires et au-delà. Plus loin, renforçant l'action, des souvenirs de l'enfance se déploient, qui ont influencé, sinon déterminé, la démarche personnelle de ces femmes. D'ordre privé ou professionnel. Nous apprendrons que Hélène a pris en main Julius Rancourt, le fils de sa sœur, celle-ci s'est noyée quelques mois plus tôt. Julius, bientôt trentenaire, est un oisif qui ne vit que pour l'argent et ses plaisirs, empêtré dans des histoires louches. Au fur et à mesure que l'histoire avance, nous saurons que Julius souhaite la mort de sa tante. C'est là l'originalité de ce roman que de mettre en évidence le visage de l'assassin supposé de sa parente. Récit tout en douceur féminine, tout en complicité entre les amies d'Hélène, qui se nouera avec les infirmières. Les plus retors du personnel médical céderont à la magnanimité de ces femmes, animant de leur vaillance l'aile où repose Hélène. C'est un va-et-vient bourdonnant qui nous entraine dans l'univers des clowns pour enfants malades, dans celui particulier d'un homme qui se dévoue pour eux. Dans l'amitié qui se crée entre un locataire vieillissant, ancien cuisinier, qui a perdu l'odorat, et son jeune voisin de palier qui élève passionnément des abeilles. Rien n'est jamais inutile dans ce récit aux abords festifs, entrecoupé de recettes de cuisine, posées là, tels des marque-pages désignant un chapitre. Ici, ce sont les journées et les nuits agrémentées de saveurs culinaires qui jouent le rôle de chapitres sans qu'Hélène se réveille.

Pendant ce brouhaha où chacun et chacune justifie le pourquoi de son amitié indéfectible pour Hélène Holcomb, les enquêteurs travaillent à éclaircir le mystère de ce drame, la victime n'ayant aucun ennemis connus. Là encore, une solidarité s'établira entre les infirmières, entre les femmes qui se relaient au chevet de leur amie. Un des enquêteurs tombera sous le charme de l'une de ces femmes pour le meilleur de son avenir. Profitant de l'échec des « filles » pour ramener sa tante à la vie, Julius dévoile sa sombre personnalité, les enquêteurs le soupçonnant de bien des maux envers autrui. Un indice laisse entendre qu'il ne serait pas innocent à la noyade de sa mère. Ceci n'est pas dit vraiment mais insinué entre les lignes. Peu à peu, Julius s'engluera dans sa propre toile qu'il a tissée, ignorant que toutes ses manigances criminelles le mèneront à sa perdition. La grande surprise du livre est le parcours de jeunesse d'Hélène Holcomb, l'imagination de l'écrivaine débordant d'inventivité. De la même manière que les amies d'Hélène trouveront une idée ingénieuse pour qu'elle renaisse lentement à la vie.

Roman réjouissant malgré les aléas de personnages dressés par Chrystine Brouillet. C'est un hymne à la vie, comme elle sait si bien le chanter dans son œuvre prolifique. Une histoire à lire sans restriction modérée. Ni saison privilégiée. Le lecteur doit se laisser emporter par le triomphe de l'amitié et de l'amour. Tant pis si pour une fois, on a cédé à la complaisance d'une justice bon enfant : les méchants sont punis, les empathiques sont récompensés. On a aimé cette chambre où malgré l'ombre de la mort omniprésente, la vie et ses grands sentiments se sont montrés plus forts que la rancœur. Et que la haine.


Chambre 1002, Chrystine Brouillet
Collection « Reliefs »
Éditions Druide, Montréal, 2018, 346 pages



lundi 1 avril 2019

Des lunes à vivre pour mieux se souvenir *** 1/2

Il est à souhaiter que toutes et tous nous accomplissions une partie de nos rêves avant de mourir. La question ne se pose pas pour les enfants pour qui la vie est éternelle. Une pensée nostalgique qui germe dans notre tête, agacée par la durée trop froide de l'hiver. Comme si le passage inéluctable des saisons était responsable de nos humeurs vagabondes. On parle du livre de Michka Saäl, La lune des coiffeurs.

Ce sont des récits très brefs qui se déroulent dans des pays, sur des continents, rarement nommés, nous fiant à plusieurs indices parsemés dans les confidences de la narratrice, nous emportant dans des contrées qui font tampon sur les comportements entravés de la jeune femme. D'abord, il y a l'enfance perturbée par le divorce, ou séparation, de ses parents. L'adolescente en profite pour relater au lecteur des moments cruels, une scène où, punie, elle est enfermée dans une cave. Elle y a trouvé un « petit carnet jaune [ qui ] palpite au creux de ma chemise. Je suis prête. » Un muezzin au loin, le braiment d'un âne. Nous savons ainsi que la mémoire interprète les bruits journaliers d'un pays arabe. Lacis de mémoire, dit-elle, de laquelle surgiront des personnages atypiques. Elle n'invente rien, assure-t-elle encore, ce qu'elle imagine lui appartient. Ses émotions sont visibles, à fleur de peau, jusqu'à vouloir se blesser à l'os. Des photos encadrent bellement le souvenir de sa grand-mère « éblouissante de sensualité », sa mère à cinq ans, une sœur aînée de celle-ci, qui s'est tuée en tombant du haut d'un escalier. Traumatisme de la jeune sœur qui fut témoin du drame. Il est inévitable de généraliser les situations d'ordre intime de ces récits proches de l'analepse où le flou l'emporte sur une certaine réalité qui s'avère rarement éclaircie. Magnifique portrait de Leïla, nouvelle gouvernante de la maison, qui semble protéger la petite fille Michka. Des descriptions sans cesse renouvelées, aux accents litaniques, de ce monde arabe qu'elle a aimé. Les femmes voilées qui trient des graines, les hommes qui boivent du rhé noir, pendant que Leïla enduit les paumes des mains et la plante des pieds de henné de la fillette. Les senteurs aussi prédominent les souvenirs épars de la narratrice. Un homme, l'Énigme, son père, trace son empreinte douloureuse, se souciant peu de la petite fille, souvenir amer qu'elle se remémorera plus tard quand, à Montréal, elle apprend durement son décès. Son interlocutrice, au téléphone, lui reprochant son indifférence envers cet homme qui, toute sa vie, fut irréprochable, affirme-t-elle. Profondément chagrinée, Michka évoque en silence l'indifférence que lui a manifestée son père pendant son enfance et son adolescence. Jusqu'à l'humiliation. De la mère, elle et sa sœur apprendront qu'elles sont juives, ce que la narratrice refusera en bloc. Elle considère cette histoire lugubre, cortège de haine, histoire officielle absurde. Elle a beau en appeler aux poètes, elle est seule, « immergée dans des bruissements de souffrance éternelle. » Cette mère qu'elle aura toujours du mal à aborder, sinon à ressusciter, revient par bribes dans la fantaisie de souvenirs éparpillés. Avec un ami, en cherchant une Hanukkiah dans une petite ville nord-américaine, elle recourt au temps qui a fortifié le grave malentendu qui l'a séparée d'une mère exigeante, convertie au catholicisme, d'où leur mésentente irréversible sur la religion. Nous ne savons jamais quand cette femme « bovarienne métissée » est sincère avec ses filles. Belle, élégante, à qui « un soir de messe de minuit », Michka lui déclare gravement qu'elle veut partir en Israël. Elle doit retrouver ses racines. À Jérusalem, « ville de toutes les religions ».

Le livre est essaimé des voyages de la jeune fille, narrant des épisodes épidermiques, on veut dire où l'angoisse rémanente bouleverse une adolescente qui se cherche, à Paris, un modeste emploi, de quoi s'abriter et se nourrir. Travail aléatoire, lits de fortune, solitude des égarés. Éloquence de la mémoire meurtrie, se nourrissant d'incidents propices au discours amical ou amoureux. Sensualité qu'elle découvre en manœuvrant habilement les manigances, les intrigues de quelques hommes. Sur la plage, au marché, au cinéma. Elle dira « apprendre à guetter les regards, à saisir les allusions. » Mais demeure en elle son oscillatoire attirance pour les pays de l'enfance. Et surtout, sa double appartenance à l'identité d'origine. Hérissée d'incertitudes, elle invente des légendes à travers les photos muettes qu'elle contemple. On devine qu'à son tour, elle a divorcé, un récit dépeignant la peur qui la ronge quand elle décide, aidée d'une amie libraire, de déménager. De récupérer des affaires qui lui appartiennent, comme si la vie de cette femme n'avait été qu'un durable déménagement, sans l'octroi d'une rive reposante. Quittant des êtres aimés, indestructibles, dans la frénésie de sa pensée. C'est à Montréal qu'elle déposera son matériel de cinéaste, tournera quelques-uns de ses films. Avec en tête, la rédaction de ce livre aux cents couleurs pittoresques, ciels bleus, ciels gris. Kaléidoscope de la vie inscrite, on dira à notre tour, sur un petit carnet trouvé, non dans une cave, mais chaque fois que la narratrice a vagabondé dans les dédales compliqués des hasards, fomentés consciemment par les humains, avant d'en arriver à la consolation ultime, qui est celle de l'art.

On a lu ces dévotions passionnées pour l'existence, textes poignants, avec un étrange plaisir, mêlé de compassion et d'admiration pour une femme aux identités multiples, s'y référant, désordonnée, semblable aux êtres voyageurs qui se cherchent une terre d'adoption. Point d'ancrage enfin acquis, sans pour autant se soustraire à une courte allégorie désignant la force de la chevelure, celle-ci symbolique désir compulsif de vivre, qu'il faut faire couper les nuits de pleine lune. Lune des coiffeurs. Ses humeurs alimentant les sentiments imprévisibles de l'écrivaine. Son parcours hétéroclite façonnant la femme qu'elle deviendra au contact des monstres qu'elle rencontre la nuit, encombrant ses allées et venues, ceux-ci surgis d'une grande maison fraîche de ses dimanches d'enfant. Démarche cependant handicapée, les monstres l'accompagnant lors de trajets fatidiques, qu'elle ne nomme pas mais desquels on devine l'issue fatale...

 
La lune des coiffeurs, Michka Saäl
Éditions du Loin, Montréal, 2019, 149 pages

lundi 25 mars 2019

Des blessures au bout du cœur *** 1/2

Il neige. On se remémore les paysages d'un pays chaud, celui qui a témoigné de notre jeunesse. Cela nous arrive peu souvent, on est occupée à lire, on s'évade dans le monde fictif d'écrivains qui nous aident à traverser l'hiver. Ou bien on revoit des lieux de réjouissances découverts durant un séjour estival. Ces créateurs d'histoires ne se rendent pas compte à quel point on leur est redevable. On a lu les nouvelles d'Anne Genest, Les papillons boivent les larmes de la solitude.

Quand une lecture se fait simple et naturellement limpide, nous n'imaginons pas le travail qu'il y a derrière tant de fluidité, parce qu'il est de bon ton de lire sans trop se poser de questions. C'est ce qu'on a ressenti en nous délectant des récits brefs d'une écrivaine de qui on ignorait le talent, car il en faut beaucoup pour parvenir à cet état apparent de détachement. Pour ne pas dire de dépouillement. L'auteure résume en quelques pages des situations que vivent hommes et femmes, surtout des femmes, définissant un moment de leur existence, toujours peuplées d'une profonde solitude.

Quatorze textes qui interpellent chacun et chacune de nous selon sa forme de sensibilité. On aime les nouvelles qui créent des émotions, les font remonter en surface, translucides et mouvantes. Une femme, un homme, y jouent leur rôle, nous confient ce que nous réserve un temps reculé, tel Valentin, journaliste et éditeur, qui a découvert des lettres d'une femme révoltée qui a réellement existé au Québec, au XIXe siècle. La province est à la merci de l'Église, représentée ici par un curé réfractaire aux revendications audacieuses de cette femme. Des femmes. La fin est édifiante. Encore, on s'interroge. La langue morte. Un récit concis, explicite, comme le sont la majorité. Le nu, un itinérant à qui un professeur de dessin propose de poser nu dans son atelier. Le vagabond hésite puis accepte. Le corps, dépouillé de ses vêtements, montre un quadrillé d'irradiations qui surprend le professeur, le fait changer d'idée. Autre fiction émouvante qui pourrait ne pas être illusoire, le questionnement d'une femme quand elle ramasse une minuscule chaussure rouge au kiosque des objets trouvés où elle est préposée. À qui appartient cette petite chose « fabriquée dans un similicuir fripé » ? À force de chercher, elle parviendra à une conclusion qu'elle n'avait pas du tout imaginée. Le lecteur non plus ne s'attendait pas à un tel dénouement pathétique. C'est souvent dans la ville turbulente que se situent ces scénarios fracassants. Le passage d'une femme qui, dans un supermarché urbain, place des pensées qu'elle a écrites au milieu  d'étagères encombrées de produits divers. Or, un inconnu s'est aperçu de son manège, il l'aborde, lui fait un étrange chantage. Le marché. Un homme, boutiquier de figurines religieuses, possède un kiosque dans une église. Statuettes qu'il a dénichées aux quatre coins du globe, y mettant toute sa fortune. La popularité dont jouit l'église a profité au boutiquier qui suit dévotement la messe. Puis, « les paroles liturgiques étant formulées, il s'installait devant le kiosque, prêt à recevoir les fidèles. » Mais la bonne entente ne peut durer sans qu'un jour le mal se glisse dans un cœur aux apparences innocentes. Un matin, le commerçant découvre le désastre de son inventaire et une grande part de ses figurines dilapidées. Après que les policiers eurent fait leur travail, le boutiquier enquêtera minutieusement, se délestant pour ce faire de sa propre personnalité. Une piété de plâtre. Elle nourrit les oiseaux et les chats. Se niche dans une « chambre mansardée, enfoncée dans une ruelle percée par une poignée de frênes. » Elle observe le comportement des volatiles, des félidés, éveillant en elle le désir de s'occuper d'un humain. Un soir, dans la pénombre, un bruit lui parvient, une silhouette se dessine entre le branchage. Cet homme, car c'est en un, veut-il lui faire du tort, à elle, ou à ses bêtes ? Le dénouement sans ambages nous a amusée, on a souri de l'habileté de l'écrivaine à combiner la " chute " de ces textes. Leur charme tient au fait que, si la solitude embrouille les intentions des protagonistes, en dénonce l'ennui, ils vivent seuls et plutôt chichement, se manifeste en eux une soudaine sérénité envers soi, envers une tierce personne.

On en passe, ces nouvelles se révélant autant attachantes les unes que les autres. L'écriture, sensitive,  joue avec les permissives saveurs du langage. Tout est mentionné en mots essentiels, sans entrer dans d'inutiles fioritures qui n'apporteraient rien à des circonstances rarement irréparables, blessant des êtres humains qui, malgré eux, se suffisent à eux-mêmes. Ils souffrent d'un excès de générosité aggravée par des réminiscences d'enfance ou d'adolescence auxquelles ils n'essaient pas de se soustraire. L'ordre de l'existence, parfois son désordre, n'est-il pas généré par le commencement d'une relation plus ou moins houleuse avec la mère et le père ? Personne n'échappe à cet état, nos peurs de jeunesse confrontées avec ce que nous devenons, tel M. Trân, qui aborde un mystérieux sourire pour apprivoiser des enfants de la rue. La nouvelle qui clôt le recueil nous a particulièrement touchée, Ta Babylone. Un homme qui se sent vieillir cherche à vendre sa librairie d'ouvrages usagés. Découragé par l'inertie de ses semblables, il décide de donner tous ses livres. Le point de vue est décrit par sa fille qui relate les souvenirs qu'elle a préservés de la librairie de son père. Histoire émouvante, on voudrait que les livres trouvent preneuse si généreuse. Ce serait un deuil en moins... On a omis de signaler que chaque nouvelle est sous-titrée d'une citation qui se rapporte à un texte en particulier. Sorte de préambule, profilant les acteurs, avant d'entrer sur leur scène personnelle, nous signifier que chaque instant apporte son lot de quiproquos. Le parcours à cheminer possède lui aussi son grain de fantaisie, grâce à l'œil aigu d'une écrivaine observatrice, magistralement douée pour synthétiser l'art de vivre avec ou sans les papillons virevoltant à ses côtés...


Les papillons boivent les larmes de la solitude, Anne Genest
Les Éditions de l'instant même, Longueuil, 2018, 100 pages

 

lundi 18 mars 2019

Une adolescence aux confins des normes établies *** 1/2

Hier soir, on a été surprise de n'avoir parlé que de politique tout l'après-midi. Celle des pays occidentaux, qui sèment leur point de vue démocratique à tout vent. Que de naïveté, sachant que ce qui convient à une culture, ne convient pas toujours à une autre. Il en est de même dans nos petites entreprises. Pourquoi vouloir imiter ou imposer, le résultat n'étant pas probant ? On commente le roman de Laurette Laurin, Canot Western.

Quand nous venons d'ailleurs, il est agréable d'en apprendre davantage sur le pays d'accueil. Nous en savons peu, surtout quand l'apprentissage s'avère marginal. Notre curiosité a été comblée par l'histoire d'une petite fille québécoise, qui, au début des années mille neuf cent soixante-cinq, vit tranquillement avec ses parents, sa jeune sœur et son frère, entourée de la tendresse de ses grands-parents maternels et paternels. Son père, Marc Laurin, est boucher au Dominion Stores, sa mère, « reine du foyer ». À Repentigny-les-Bains. Cette fillette s'appelle Laurette, elle est terriblement intelligente, observatrice. Elle aime l'école, brillante élève, se pose beaucoup de questions sur la mort, se trouve différente de ses camarades. Cette atmosphère familiale et sociale convient parfaitement à Laurette, jusqu'au jour où son monde harmonieux va basculer dans un univers inattendu, pour le moins composite. Elle ne sera plus jamais une enfant, écrit-elle dans son Journal. « C'est arrivé tout d'un coup ! Abracadabra. » Soudainement, ses parents travaillent au bar de Grand-père Éloi, pas très éloigné de la maison. Le Bord de l'eau. Une affaire de famille. Sa mère est serveuse, elle est encore très jeune et très belle. Son père est barman. Les belles-sœurs y travaillent aussi. « Une salle immense qui peut accueillir plus de trois cents clients entassés autour de la scène où trône l'orchestre qui accompagne, entre les spectacles, les danseurs de cha-cha-cha, de rock and roll et de slow en fin de soirée. » Le ton est donné pour mesurer dans quelle ambiance évoluera Laurette qui, les soirs où sa mère travaille, s'occupe de ses sœurs et de son jeune frère, narre au lecteur comment s'est composée cette famille indestructible. Il serait trop long de mentionner ici, les alliances et mésalliances qui ont forgé cette unité familiale. La fillette grandit, ses premiers émois amoureux se portent sur un jeune homme « trop beau » qui lui a brisé le cœur. Pour lui, elle commettra un geste qui aurait pu être irréparable.

Si le bar prend de l'ampleur, un restaurant de patates frites que ses parents ont acheté s'ajoutera aux occupations de Laurette, qui y jouera le rôle de waitress tout en continuant à être la gardienne à la maison. La clientèle afflue de plus en plus nombreuse avec laquelle l'adolescente doit composer pour le mieux. Les gens de la construction, les éboueurs, les policiers. Les commis de l'épicerie. Au long de cette autofiction — c'en est une —,  se découpent dans la jeune existence de Laurette des figures pathétiques qui lui apprendront une grande leçon de vie. Yolande, Noella, Linda, Venise, Coco, le P'tit Yvon, bien d'autres encore. Pendant ce temps hors norme, la fillette, qui a treize ans, poursuit ses études. Vient le jour où avec une profonde nostalgie émotive, elle évoque son dernier jour à la petite école. Elle va rentrer au collège où ses nouveaux amis ne manqueront pas de la juger, elle et sa famille, ce dont elle se moque. Le temps passant, elle verra peu ses parents, écrivant elle-même que ses sœurs et son frère sont devenus définitivement orphelins, leurs parents partant après le souper, ne rentrant que tard dans la nuit. Le bar et le restaurant prospèrent. Y sont invités à chanter des vedettes de l'heure ou, comme Céline Dion, à y faire leur apprentissage. Malgré le succès du Bord de l'eau, les frais ne sont pas toujours couverts. Une soirée mémorable de danseuses topless ne se renouvellera plus, parce que trop onéreuse. Son père ne peut embaucher de « grosses » vedettes qui coûtent trop cher, il se replie vers des artistes qui lui assurent une continuité artistique talentueuse. Les Maniboulas, l'hypnotiseur Van Horne, Saïb le fakir, Michel D. le chanteur de l'orchestre de la famille Dion.


L'adolescence de la narratrice se partage entre ses succès scolaires, ses premières amours avec des garçons du collège. La situation financière du bar et du restaurant s'est stabilisée. Après le tremblement de terre, comme Laurette désigne les aléas du commerce, une autre secousse sismique remettra tout en question, une fois de plus. Grand-père Éloi vient de mourir. Inévitablement, à la suite de son testament, les relations familiales vont s'envenimer jusqu'à la reprise des deux établissements, gérés avec succès par Marc Laurin, contraint de quitter son travail de boucher. C'est l'époque des grandes vedettes comme Nanette Worman. Boule noire, Michel Stax. Martin Stevens. Enthousiaste, le père se lancera dans une affaire véreuse de produits de beauté qui échouera. À nouveau, les marges de crédit ont plafonné. Il faut trouver autre chose. C'est une chanteuse western, Denise Rousselle, qui incitera Marc Laurin à transformer le bar. Qui deviendra le Canot Western. Une flopée d'artistes assure à nouveau le succès du bar. Laurette n'a d'autre choix que de suivre le mouvement, tant musical que personnel. Elle fera ses études de droit à l'université, se rangeant au désir de son père. Menant de front le théâtre scolaire et professionnel. Elle aura bientôt dix-huit ans. Que de maturité a acquis la jeune fille qui a commencé à travailler au bar à onze ans et trois quarts. Elle ne cessera de mettre en valeur ce que lui ont appris les femmes et les hommes qu'elle a côtoyés, édifiant en elle une réserve de générosité, son regard toujours acéré sur le comportement étrange de personnages insolites. Effleurant avant l'heure une pensée féministe. De beaux jours se multiplient au Canot Western, les parents de Laurette ont acheté un appartement en Floride. Deux jours par semaine, ils se réfugient dans un chalet loué dans les Laurentides. Mais les temps changent, le Canot Western crée des rivalités qu'il faut prendre à bras le corps. En politique, Jacques Parizeau et Camille Laurin impressionnent. Les chanteurs western, qui fréquentent fidèlement les lieux, les considèrent comme deux hommes importants. Mais les descentes policières du samedi soir devenant de plus en plus fréquentes, les habitués du bar se désistent, l'établissement étant jalousement lorgné par le propriétaire du bar en face. Marc Laurin vieillit. L'envie de se battre s'émousse. La musique elle-même a changé de registre. Après moult mésaventures et déceptions, ce leader extraordinaire de la vie en tous genres, vendra le bar et prendra sa retraite, auprès de sa femme aimante et dévouée. Tout d'abord dans leur bungalow de Repentigny puis au quinzième étage de leur trois et demie, dans un résidence pour personnes âgées autonomes.

On n'a pu que passer au travers de nombreuses péripéties, parfois dramatiques, survenues dans l'histoire relatée par Laurette Laurin. On s'est attardée sur son étonnante présence au bar et au restaurant, fascinée par la fillette lucide, intègre, qui a dû affronter bien des risques, depuis devenue avocate. Fiction qui témoigne d'une époque révolue mais qui prend tout son sens et son poids dans un certain Québec qu'on n'a pas connu. C'est avec un plaisir immense qu'on s'est attardée sur cette lecture qui nous a démontrée combien la détermination et le courage abattent des montagnes soi-disant infranchissables. On fait confiance à l'écrivaine qui a rédigé ce récit atypique avec un bonheur évident dans la plume, quand elle affirme que cette adolescence hors norme l'a façonnée, l'a construite. Elle, qui a placé haut bien des individus discutables avec qui elle a partagé des jours et des nuits effervescents, s'avère un exemple à suivre, ne s'entachant jamais de quelque promiscuité humaine. Des désillusions peut-être...


Canot Western, Laurette Laurin
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2019, 321 pages

lundi 4 mars 2019

Se réconcilier avec ses deuils *** 1/2

La matinée s'est perdue à chercher dans Facebook des photos et sculptures qui se sont égarées on ne sait où. On leur invente une histoire d'hiver qui se termine, de printemps qui se devine parmi d'imperceptibles indices, ne serait-ce que le ruissellement de plaques de neige qui fondent. On se dit que la vie s'insinue dans des artefacts soudain fugueurs. On commente le roman de Josée Bilodeau, Au milieu des vivants.

Qui n'a pas traversé un deuil douloureux, qu'il soit d'ordre affectif ou occasionné par un décès ? Il y en a de différents qui se traitent selon les états noués du cœur, respectant toutefois nos aptitudes face à la vacuité qui régentera dorénavant notre existence. Cela ne dure pas, le temps agissant tel un baume cicatrisant la peau meurtrie. Ce qu'éprouvera la narratrice du récit de Josée Bilodeau quand elle rentrera d'un séjour au Mexique, essayant d'adoucir le chagrin qu'elle a éprouvé à la suite du décès brutal de son amant, un homme marié de qui elle était la maitresse depuis plusieurs années. Ceci est relaté au fur et à mesure que nous escortons la jeune femme au cours de son périple mexicain.

Pendant le voyage, l'effacement de l'homme qu'elle a patiemment aimé ne sera pas simple. D'autant que sa veuve a fait incinérer le corps après son exposition au salon funéraire. Il ne reste rien de lui, qu'évoquer les moments intenses, les nuits, qui les réunissaient. « Le mercredi était notre jour, le mercredi était un jour sacré. » Étreindre des cendres, c'est abandonner des restes humains au gré du vent, constater la précarité du corps alors que nous pensions l'avoir acquis pour une consternante éternité terrestre. L'éternité amoureuse étant la pire de toutes, elle se pare d'une idéalisation inévitable à laquelle la jeune femme doit faire face quand elle randonne dans les rues de villes mexicaines, accompagnée d'une chienne autant solitaire qu'elle. Bête qui a surgi de nulle part, elle repartira de la même manière, telle la narratrice, arrivée inopinément, quittera ce pays quand la mémoire, réconciliatrice, s'affermira, que Montréal se fera habitat neuf mais terriblement en suspens, phénomène mental invisible à ses amis et collègues. Si elle restée la même, comme le souhaitent les gens qui font partie de son entourage professionnel ou parental, ils se sont lassés de sa douleur, leur patience généreuse ayant fait œuvre compatissante quand il le fallait. Ainsi, la narratrice, lucide et clairvoyante, ne distribue d'elle que des apparences. Les traverser s'orne de la souvenance encore brulante, palpable, de son amant, évoquant inlassablement ce qu'il représente. Elle lui parle, elle se fie aux « odeurs, aux sensations reliées à lui. » Regrette, impuissante, leitmotiv incantatoire, que les restes de son compagnon n'existent pas quelque part dans le monde devant lesquels elle pourrait se prosterner. Pourtant, ce qui est inaccessible, imperméable à sa douleur, se fissure, ouvrant des portes vers des possibilités réconciliatrices. Elle imagine brièvement recevoir sa veuve chez elle, lui offrir un thé. Indices qui pansent la blessure lorsqu'elle se souvient, un an plus tard, de la partance définitive de cet homme, qui l'a terrassée de bien des façons. Plus que jamais elle énumère ce qu'elle aimait en lui, comme s'il fallait nommer, consolider dans la mémoire offensée, les mérites qui nous attachent à un être trop souvent inventé. Les contours des images charnelles rétrécissant, telle une peau de chagrin balzacienne.

Toutefois, si la stagnation du deuil suscite le vertige que nous éprouvons en tournant en rond autour du cœur atrophié, la narratrice a parfois pris notre main ou, inversement, nous a observée de loin, ne pouvant plus supporter nos indiscrétions. Malgré elle, on l'a suivie dans un Mexique un peu désincarné, à son image. Que du flou, des effleurements. Des fantasmes oniriques au détour des rues, dans des bars, sur des places ensoleillées. Pour mieux retenir le temps, ne pas effacer trop rapidement ses pas qui la dirigent partout où elle peut reconstituer les atomes dispersés du corps aimé de l'amant, lui rendre son aspect d'homme imparfait. Statue qui se meut et salue au passage la sombre affaire des « quarante-trois étudiants disparus dans la ville d'Iguala, État de Guerrero, pour avoir contesté la réforme nationale de l'éducation. » Elle se raccroche aux horreurs, comme pour étouffer sa peine, la mettant momentanément de côté, marchant dans la cité insondable des morts, cependant proche des vivants. Ne recherche-t-elle pas les os, le crâne de l'homme aimé ?

C'est un récit pathétique, jamais morbide, que nous a offert l'écrivaine Josée Bilodeau, sensible à la misère du monde miroitant son accablante détresse. Histoire d'une femme qui, relatant l'issue probable d'un deuil, en découvre cent autres, assoupis en son for intérieur, en son âme engourdie, fragilisés par une indifférence généralisée, actualisés par des atrocités auxquelles nous participons de loin. Au milieu des vivants, certes, nous agissons comme les proches de la narratrice qui observent son deuil comme une errance au centre d'un univers inaccessible. La douceur, la compréhension, elle trouvera ces ajustements réparateurs auprès des aubergistes chez qui elle loge, lui apprennent à fêter leurs morts avec sérénité. On n'espérait rien de moins de la part de l'écrivaine Josée Bilodeau que ce récit imbibé du tréfonds d'elle-même, imprégné d'un inaltérable altruisme. Questionnement sur la valeur des silences, intrinsèques à la nature humaine quand l'amoureuse disperse ses repères, ne les retrouve que dans l'étrangeté aléatoire de paysages confondus entre onirisme des vivants, mystères grandioses de ceux et celles qui, tels des spectres lumineux, ravivent en elle des « instants indéchiffrables [ ... ] Ils ne sont que vent et vertiges » qui ponctuent nos existences. Peut-on ajouter que ce roman se compose d'une authentique poésie, d'une intelligence charnelle, semblables à un ample sentiment indestructible, sans risquer de nous fourvoyer dans les intentions talentueuses de Josée Bilodeau, qui a su nous conduire sans faillir au-delà de la démarche passionnelle de sa protagoniste ?

 
Au milieu des vivants, Josée Bilodeau
Éditions Hamac, Québec, 2019, 150 pages

lundi 25 février 2019

Le puzzle de la vie d'un génie ****

Au cœur de l'hiver, quand chacune et chacun se tait, on a l'impression de nager en eau douce et silencieuse. Comme si rien ne se passait, la neige et la glace figent les idées, les rendent inaptes à imaginer qu'ailleurs une chaleur torride dessèche les mêmes idées. On a toujours pensé que les extrêmes en tout s'avéraient nocifs, se tenant à peine en équilibre sur le fil de la modération. On commente le roman de Jacques Marchand, La joie discrète d'Alan Turing.

Il n'est pas simple d'analyser un roman qui, pendant des jours, nous a fait voyager en compagnie d'un protagoniste à qui nous devons les ordinateurs modernes par leur conception théorique. Alan Turing étant un homme hors du commun, on ne pouvait sortir indemne de cette lecture. L'histoire de ce mathématicien et cryptologue de génie, écrite entre fiction et réalité, nous oblige à reconnaitre la prouesse de l'écrivain pour en arriver à cette parfaite symbiose. Alan Turing est né à Londres, en 1920. Il a un frère ainé qui deviendra notaire. Le père était collecteur d'impôts aux Indes, une mère embourgeoisée et oisive, que ses fils intéressent peu. Retraité, le couple s'établira d'abord en France puis au Royaume-Uni. À Guildford. Les deux frères passent leur enfance dans une pension pour enfants et quand nous faisons la connaissance d'Alan Turing, il s'apprête à entrer à la Sherborne School, où il étudiera pendant quatre ans. Il a treize ans. Élève surdoué, solitaire, indépendant, il était « regardé de travers » par ses camarades qui faisaient de lui leur souffre-douleur. Ne se souciant pas de son aspect physique, peu enclin aux jeux collectifs. Rêveur, d'une curiosité insatiable, il est considéré comme un enfant inadapté. Élève brillant, ses professeurs le décrivent comme étant brouillon, inattentif. Lunaire et mélancolique. C'est durant la troisième année à Sherborne qu'Alan Turing se découvrira un allié en la jeune personne de Christopher Morcom. Adolescent pareillement surdoué, même passion des sciences, ils se lieront d'une amitié indéfectible. Alan, privé depuis toujours de sentiments affectifs, s'attachera à son ami d'une manière passionnée, sans jamais lui en faire part. À dix-sept ans, Christopher possède un savoir phénoménal qu'il partagera avec Alan, celui-ci heureux de se sentir enfin traité en égal. Les jours insouciants vont prendre fin, Christopher, d'une santé fragile, mourra de tuberculose à dix-neuf ans. Allan, dévasté, portera toujours son ami dans son cœur, le seul homme qu'il aura aimé. En 1931, il étudie au très sélectif King College de Cambridge où il s'épanouira, personne ne raillant ses inaptitudes. Il s'intéresse aux travaux de mécanique quantique de John Von Newmann, ce qui l'amènera à étudier la logique en mathématiques. Trois années plus tard, il imagine une machine universelle capable d'accomplir moult tâches si elle est programmée par un algorithme, concept qu'il développera l'année suivante dans un article majeur. Article qui donnera naissance aux recherches sur l'intelligence artificielle. En 1936, Turing part aux États-Unis à l'Université de Princeton préparer son doctorat. En 1939, il revient à Cambridge où il sera enrôlé par l'armée anglaise, et recruté par les services secrets britanniques.

Il est important de noter qu'au début de la Deuxième Guerre mondiale, la marine allemande enregistre de nombreuses victoires sur terre et dans les mers. La source de ces succès est la machine Enigma, machine électro-magnétique dont les messages sont indéchiffrables. L'armée britannique réunit à Bletchley Park, lieu tenu secret, des chercheurs chevronnés, des mathématiciens prodiges, afin de comprendre et de casser le mécanisme de la machine dissimulant le code Enigma. Près de neuf mille personnes travaillaient dans cette sorte de laboratoire. Avec l'aide de ses collègues mathématiciens, Alan Turing parvient à déchiffrer les codes allemands, y compris ceux émis en code Lorenz utilisés par les dirigeants pour communiquer entre eux. Parmi les collègues de Turing une femme opère sous sa direction depuis un an, Joan Clarke, pour qui il éprouve un sentiment ambigu, lui avouant qu'il est attiré vers les hommes, mais avec qui il se fiancera. Qu'il présentera à ses parents avant de rompre quelques mois plus tard. La seule femme aimée qu'il idéalisera, comme il l'a fait avec Christopher.

La victoire d'Alan Turing aura un impact considérable sur la suite de la guerre, qui aurait pu durer quelques années de plus. La paix revenue, à trente-cinq ans, Turing obtient un emploi au National Physical Laboratory, à Teddington, à l'élaboration des premiers ordinateurs. Mais il retournera à Cambridge avec « le sentiment délicieux de rentrer dans son monde à lui. » Il occupe son temps à étudier la physiologie du système nerveux du cerveau. Cependant, son fantasme demeure la machine universelle, voire intelligente, qui, grâce à son cerveau mécanique, fonctionnant avec un langage binaire, serait apte à tout mémoriser jusqu'à la pensée. Puis, à la demande de son vieux mentor et ami, Max Newmann, il quittera Cambridge pour l'Université de Manchester. Il travaillera à la mise au point et au perfectionnement de l'embryon de la machine universelle que l'équipe de Newmann vient d'assembler.

Si la route professionnelle du mathématicien semble aride au lecteur, bien que très vulgarisée, donc habilement simplifiée par l'écrivain Jacques Marchand, elle se révèle passionnante à lire. Mais un scandale sordide ternira le mitan de l'existence du mathématicien qui, étant homosexuel, se compromettra naïvement avec un jeune homme rencontré dans les faubourgs douteux de Manchester. Le châtiment sera hors de mesure. Impensable. Nous sommes au début des années 1950 en Grande-Bretagne, l'homosexualité est encore implacablement jugée et punie. L'indécence de ce scandale est relatée par un narrateur que, dès le début du récit, l'écrivain Jacques Marchand a glissé entre les chapitres, s'attachant à la personnalité intérieure de Turing. Cet homme qui se livrait peu, habitait seul une maison qu'il a achetée, n'ayant pour seule compagnie que sa gouvernante et ses jeunes voisins qui l'ont pris en estime, lui confiant leur enfant de trois ans quand ils doivent s'absenter. Le narrateur, qui veut sonder l'âme de Turing, parcourt les bibliothèques universitaires à la recherche de cet être énigmatique. C'est par la voix fictive d'une dénommée Florence, qui aurait travaillé avec Alan pendant la guerre, que nous sommes instruits de ses sentiments déchirés pour sa mère, de sa mésentente avec son frère, de l'intimité affectueuse qu'il partage avec la mère de Christopher. Cet homme exacerbé d'une sensibilité d'artiste, aime les contes de fées, porte en lui la complexité absolue de l'être humain. Le narrateur imagine ce que fut la mort d'Alan Turing, à quarante et un ans, après que sa gouvernante l'eut trouvé inerte dans son lit. Il se serait suicidé, ce qui n'a jamais été éclairci, de malsaines conjectures ayant été émises autour de son décès. Des rumeurs, des légendes. L'oubli pendant plusieurs décennies. La réhabilitation adviendra en 2009 par le ministre anglais au nom du gouvernement. Le pardon royal en 2013. Des regrets. Des statues. Les autorités politiques se sont rendu compte de la « vaste entreprise de décodage que Turing et ses collègues dirigeaient [ ... ] » Par essence, les ordinateurs modernes sont des réalisations concrètes des machines de Turing.

Lecture exigeante certes, mais roman biographique qui nous a captivée. D'un côté, la vie du mathématicien de génie, de l'autre, la vie de l'homme inatteignable, proche de la nature, blessé par une enfance et une adolescence flouées, constamment à l'opposé de ce qu'il représentait. Et ressentait. D'où ses passions démesurées qu'il a éprouvées pour deux personnes. Christopher Morcom et Joan Clarke. Le récit se termine sur une note touchante et polysémique. Alan et l'enfant de ses voisins, sont montés sur le toit du garage. Tous deux contemplent la fin de l'après-midi. L'enfant est plongé dans ses réflexions, redoutant le prochain déménagement de ses parents. Alan perçoit les sensations du corps du garçon assis sur ses genoux. Se souvient qu'au moment de s'installer dans sa maison, il avait imaginé un passage secret « menant à un autre agencement du réel. » Ce que symbolise le geste de l'enfant qui lance une de ses chaussures dans les airs. La chaussure ne retombe pas mais disparait dans la branche qui surplombe le toit. Quoi de plus signifiant que cette image candide d'un génie incompris qui voulait passer inaperçu ? Vivre éloigné des frivolités citadines ?


La joie discrète d'Alan Turing, Jacques Marchand
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2018, 432 pages

lundi 18 février 2019

Se révolter, changer le cours des choses *** 1/2

Il nous écrit qu'il a de la peine, qu'il ne dort plus. Connaissant l'histoire de sa vie, on est surprise de tant d'inconscience. Cette peine, ces insomnies, c'est lui qui, par son égoïsme, a créé cet état de dépendance. En y réfléchissant, on conclut que, comme beaucoup d'hommes, il a refusé le meilleur, désireux de ne pas franchir la monotonie de ses habitudes. On ne lui répond pas. Parlons du roman de Lucie Lachapelle, Les étrangères.

C'est certainement la plus tendre histoire qu'on aura lue cet hiver. Tendre mais aussi affligeante, mettant en scène une panoplie de femmes aux diverses origines, plutôt orientales, recluses dans un quartier populaire de Montréal. L'immeuble où certaines s'enferment nous incite à penser que ce récit ferait une excellente pièce de théâtre. C'est dans ce précaire huis clos que Rose, exilée de la Gaspésie, vient habiter avec son bébé. Nous ne savons rien d'elle ni des locataires, c'est peu à peu que le drame vécu par chacune, parsemé d'indices, nous renseignera sur leur présence dans ce refuge instable. Jeunes et moins jeunes, elles entretiennent un passé trop lourd, trop encombrant pour en disséquer chaque parcelle. L'arrivée de Rose et de son enfant se présente comme un bienfait, ces femmes désireuses de savoir ce que vient faire cette jeune inconnue dans leur retraite abritant leurs malheurs. C'est la curiosité manifestée envers Rose qui leur fera prendre conscience de leur condition offensante, frustrées qu'elles sont du peu qu'elles possèdent. Elles vont d'un étage à l'autre, se croisent dans les escaliers, se saluent poliment, observent leurs agissements sans établir une véritable et nécessaire sororité. Étrangères d'un pays elles sont mais aussi étrangères les unes envers les autres. C'est Rose qui se posera là, comme un miroir dans lequel elles se reflètent. Tain brouillé qui s'éclaircit lentement quand elles se remettront en question, s'interrogeant sur l'infortune qui les encercle, leur impose un enfermement auquel elles désirent se soustraire. Lassées de se soumettre. La violence, qu'elles ont subi ailleurs, point de repère indispensable à leur colère, elles attendent que quelque chose arrive à travers le passé ignoré de Rose.

Des femmes qui ont peur, cela est coutumier, mais nous n'y pensons pas toujours, telle Souad, bénévole dans un hôpital qui la tient en vie. L'enfant de Rose lui rappelle « sa vie d'avant ». Elle a un fils dont l'inconduite lui fait honte. Elle ne fréquente personne, ne donne plus signe de vie à sa meilleure amie. Violette, la plus âgée, immigrée en ville depuis ses dix ans. Son père et ses oncles, originaires de la Gaspésie, ont tenté leur chance dans les usines. Elle se débrouille en glanant des canettes, en travaillant dans une manufacture. Les autres, soit la famille Botero, responsable de l'immeuble. Le couple et leurs trois enfants réfugiés depuis seulement deux ans, angoissés, ne savent toujours pas s'ils pourront rester au pays. Soit aussi Perpétue, séparée officieusement de Faustin, parents d'une fillette. Toujours sur ses gardes, de crainte que son mari lui enlève Nkani. Elle a fui la guerre, elle a besoin de paix, ne veut plus vivre dans l'indignité. Soit aussi Zeenat qui est arrivée au pays avec son fils, mal aimée des siens, laissant son mari derrière, persuadée qu'il les rejoindra bientôt. Et puis, Ludmilla et Iulia, mère et fille, exilées de Russie. La mère est presque aveugle, la fille est coiffeuse, pratiquant dans leur petit appartement. De son côté, tout en soulignant le rôle évocateur des locataires, Rose vit son propre drame, ignorant à quel point elle est un sujet salvateur. Plus elle s'enfonce dans le questionnement des événements qui l'ont fait fuir la Gaspésie, plus ses voisines voient clair en elles-mêmes, confiant au lecteur quelques-unes de leurs occupations, la viduité de leur existence, la solitude qui les mine. Elles attendent. Nous les accompagnons dans leur courageuse démarche, escortés de Rose, témoins attristés que nous sommes de ses régurgitations, car fumant et buvant trop, elle se rend malade, se trainant dans la salle de bains pour vomir un passé duquel elle se sent coupable. La trouvaille du roman, c'est d'y avoir glissé la silhouette nocturne d'un homme qui, croient ces femmes, et les rapprochent, les surveillent nuit et jour. Son visage constamment invisible. Ne les menaçant jamais mais les observant sans intervenir. Chacune y voit le symbole de sa propre affliction, tel un oiseau de mauvais augure. Ce malaise envahissant exhortera  les locataires, le concierge et sa famille, à se réunir dans l'escalier pour enfin savoir quoi faire à propos de l'individu. Débat qui les encouragera à convenir de la peur craintive de l'inconnu mais aussi à vouloir concrétiser leurs attentes existentielles.

Ce n'est qu'en tournant patiemment les pages que Lucie Lachapelle nous fait pénétrer dans l'antre jusque-là bouclé de ces étrangères, messagères de toutes les femmes opprimées, qui hantent certaines rues de la ville, de toutes les villes, sans que nous pensions à ce qu'elles traversent de douleur réprimée. Dans ce récit tellement d'actualité, ce qu'on déplore, nulle violence ne sert d'exutoire à des refoulements enfouis, si intenses, qu'il est remarquable que pas une des victimes ne les transcende en haine justifiée. Récit basé sur la tendresse, sur des rebuffades, rarement sur des accusations envers une société individualiste, comblée. Il est vrai que le quartier où se démènent ces femmes ne se prête guère à l'apitoiement sur ses semblables. Sinon démêler leurs déboires, réviser le jugement qu'elles portent sur leurs proches. Choisir de s'exiler n'est pas simple, les racines grimpent autour du tronc que forme le corps fatigué, la tête rebelle s'insurgeant contre soi-même. Nous devons lire cette émouvante fiction, qui ne l'est pas véritablement, pour mieux comprendre que nous sommes tous et toutes des étrangers, des étrangères. La terre d'exil se délimitant toujours par un océan, par un fleuve, celui de Rose qui lui permettra de réunir pendant quelques jours des êtres fragiles, démunis, qui, à la suite du décès d'une de leurs compagnes, demeureront dans le provisoire de leur infini personnel. L'espoir de modifier le nouveau paysage suggéré par l'écriture poétique de Lucie Lachapelle.

Les étrangères, Lucie Lachapelle
XYZ éditeur, Montréal, 2018, 190 pages

lundi 11 février 2019

Confessions d'une enfant du siècle *** 1/2

" Il fut ce moment... cet instant... " On a toujours été intriguée par la fatalité contenue dans ces mots sans appel. Ce moment, cet instant, peuvent modifier une existence dans ses petites et grandes choses. Cela dépend du niveau social ou des convictions politiques de la personne de qui nous parlons. Marguerite Yourcenar, avant elle Gustave Flaubert, a utilisé cette locution pour dépeindre le destin de l'empereur Hadrien. On commente le livre d'Alexie Morin, Ouvrir son cœur.

S'il est une histoire — dans quel genre la classer ? — qui ne s'apitoie pas sur le sort de soi et d'autrui, allant jusqu'au dénigrement de la représentation, c'est bien cette ouverture du cœur de la jeune narratrice dont le témoignage précoce et lucide étonnera le lecteur. Porté par une amitié jamais démentie, mais peu nommée, le récit détonne dans la production littéraire habituelle. C'est un tourbillon de confidences soutenues constamment par la présence d'une jeune fille morte, aimée inconditionnellement par celle qui analyse son enfance, son adolescence, sans discontinuer dans la dévaluation de soi. Autre forme de narcissisme ? De nombrilisme ? Tourner autour de ses parents qui font preuve d'une indulgence désintéressée envers leur fille colérique, capricieuse, égocentrique, mais aussi terriblement intelligente et généreuse, se remettant constamment en question, s'éloignant malgré elle de ceux et celles qui la trouvent étrange. Tout y passe d'une manière échevelée, on va dire " pivoinée ", l'écrivaine, aujourd'hui éditrice,  ne craignant aucunement les néologismes.

Elle réside à Windsor, petite ville située dans les Cantons-de-l'Est. Sa mère est couturière à domicile, son père occupe un emploi à la papetière Dompar. Elle a un jeune frère avec qui elle partage ses jeux électroniques. Toujours sollicitée par la solitude et une envie féroce de se faire des amis-es, sans y parvenir parce que trop indépendante et mature. C'est dans cette ambiance familiale ordinaire, un peu ennuyeuse, qu'elle fera la connaissance de Fannie, fillette atteinte d'une malformation cardiaque. Un handicap qui rapprochera la narratrice — Alexie ? — de sa jeune voisine, celle-ci habitant en face de chez elle. Toutes les deux mesurent les inconvénients physiques de leur enfance, la narratrice étant née « avec un strabisme convergent à l'œil gauche, accompagné d'hypermétropie et d'astigmatisme. » C'est dur à expliquer, prévient-elle, mais, décortiquant les détails de toutes les situations insolites, elle parvient, sans nous lasser, à relater en quoi consiste la difformité de son œil. Presque fière de se comparer à Fannie qui a subi moult opérations coronariennes.

Le récit est ainsi, en équilibre sur la brèche d'une situation à une autre, la narration parfois balzacienne ignore une certaine hiérarchie, s'affermit au fur et à mesure que la petite fille grandit. Elle prend conscience des rivalités scolaires, observe les garçons et les filles se repérant d'une année à l'autre dans l'ordre des classes franchies, dans l'indiscipline des amours éphémères, des amitiés contrariées. À l'égard de Fannie, manipulatrice, Alexie est d'un aveuglement intègre, absout son comportement répréhensible, l'excusant même lorsqu'une camarade de classe et de voisinage, Vanessa, exigera qu'elle ne rencontre plus la jeune fille avec qui elle est devenue amie exclusive. C'est dans le souvenir de Fannie perdue que l'adolescente poursuivra son parcours scolaire. N'adhérant à aucun groupe, s'entourant de peu d'amies. Que Jade, qui essaie de l'intéresser à un projet scolaire. Douée pour le dessin et l'écriture, Alexie remplit des cahiers qui serviront plus ou moins à l'élaboration de ce livre.

C'est la troisième partie du récit qui nous a le plus intéressée, tant par sa structure que par la remontée du temps, amalgamée avec un présent où se démène Fannie en filigrane, avec une professeure qui exige beaucoup de l'étudiante qu'Alexie est devenue, son séjour à l'usine Dompar, travail estival à la pulperie qu'elle ne réussira pas à assumer parce que trop éreintant. Elle a seize ans, s'analyse de plus en plus méchamment, se culpabilise de son ingratitude, égratignant son entourage au passage. Se révolte contre ses peurs dont elle parle rageusement sans vraiment parvenir à les disséquer. Ses colères s'amplifient par manque de communication. Vulnérable elle est, le sait. Rêve d'écrire un livre avec de grandes envolées mémorielles. Ce que déjà elle dépeint dans ce témoignage d'une enfant déchirée entre des oppositions qu'elle ne sait pas encore maitriser. Roman méticuleux et balbutié, les événements devenant oniriques, magnifiés par une écriture passionnée, souvent déployée dans une dimension euphorique où Alexie se projette jusqu'à la fin de l'adolescence, à Montréal.

Au fond de son cœur qu'elle a décidé d'ouvrir, la narratrice sait d'avance qu'elle ne pourra justifier grand-chose, la perte de Fannie s'avérant confusément le biscuit proustien, et Proust lui-même se démêlant avec le fil de protagonistes sans lesquels son chef-d'œuvre n'aurait pas vu le jour, pas mieux que le roman d'Alexie Morin se serait épanoui sans le souvenir prégnant et transcendé de Fannie, se découpant en arrière-plan de son entreprise littéraire. Livre poignant où les vertus humaines se confondent, la romancière se dissociant de toute rationalité, du bien-être insouciant propre à son âge. Écorchée vive, elle se repait dans une souffrance qui ne résoud en rien ses emportements parfois enfantins, souvent stigmatisée d'une sensibilité maladive, un brin romantique.


Ouvrir son cœur, Alexie Morin
Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2018, 375 pages

lundi 4 février 2019

Le sourire d'un homme condamné *** 1/2

La nuit quand on ne dort pas, on imagine un monde qui ne serait plus à la merci des fuseaux horaires. À un moment donné, on se dit que pendant quelques secondes, tous les continents se sont apaisés, leurs dérives vers des guerres ou autres vacarmes meurtriers ont laissé la place à un sommeil où seule l'inconscience se débat dans des rêves et non dans des cauchemars, ourdis par le désir de tout saccager. On a lu le dernier roman de Mathieu Blais, Francœur.

Autre saccage que nous propose l'écrivain, à partir d'un fait divers, nous renseigne-t-il. On connait peu son œuvre mais dans ce livre on apprécie que la complaisance ne donne pas le ton au récit d'un homme qui a été tué dans le centre de détention, à Sainte-Anne-les-Bains, l'histoire de cet homme, délibérément fou, évoquée par un autre prisonnier, Bronco. Subjugué par la personnalité trouble de Maxime Francœur, arrivé là, un éternel grand sourire sur les lèvres, racontant à qui veut l'entendre son amour inconditionnel pour Rosemarie, qu'il a rencontrée chez le nettoyeur Saint-Amour. À Sorel. « C'était une fille de club, une barmaid, une belle fille aux cheveux teints noirs et au visage intelligent, une vivante, une crisse de vivante [ ... ] » Mais jamais elle n'est venue le voir, ni ne lui a écrit, ni téléphoné à Sainte-Anne-les-Bains. Bronco, le narrateur, prétend que cette histoire d'amour est une histoire impossible comme le sont les vraies histoires d'amour. Sympathie contrainte qu'échangent les deux hommes. D'abord à la cafétéria, puis à l'entretien de la chapelle, de la blanchisserie, où ils ont été jumelés. Mais c'est dans le couloir de la bibliothèque « seule place où le soleil se pointait un peu » que Francœur se laisse aller à relater des épisodes de sa vie. Une vie qui en vaut une autre. Une mère, professeure de mathématique au cégep de Sorel, un père commerçant d'une petite quincaillerie. Bronco ne croit pas que cet homme qui se gomine les cheveux, ne possède qu'un peigne, soit issu d'une famille traditionnelle, telle que la retrace son coéquipier de nettoyage. Il ne voit qu'un caméléon en lui qui s'inventerait des pans loufoques de vie. Une existence frelatée qui l'incite à devenir une brochette de personnalités. Francœur était-il un mythomane qui lisait, écrivait des poèmes, de longues lettres à Rosemarie ? Était-il un fou qui pratiquait un délire organisé ? Ce sont les questions que se pose Bronco à mesure que son compagnon narre une existence où des noms douteux s'amalgament au sien, tels Jacques Mesrine, Jean-Paul Mercier. Il y a aussi Antoine Boum-Boum Geoffrion, qui a détourné Rosemarie de l'amour de Francœur. Un Hells Angels qui deviendra son amant. Un soir, ivre d'alcool et de jalousie, hanté jour et nuit par Rosemarie et Boum-Boum, Francœur quittera le chalet, prendra la route avec son oncle et son cousin pour secourir Rosemarie qu'il entend lui demander de l'aider, de la délivrer.


Tout le roman est ainsi, oscillant entre réalité et fiction. La réalité de Francœur transcendée par ses excès : ses larmes et ses silences poignants. Le constant refus de Bronco de croire à ses « conneries », même s'il est fasciné par le mystère de cet homme qui fait de sa détention un leitmotiv douloureux, se dévoilant par à-coups, empruntant le sillage dangereux, voire interdit, de détenus à vie qui ont tracé dans la cour d'illusoires frontières, ces incarcérés dépeints eux aussi par Bronco, attentif à la moindre gesticulation suspecte. Francœur se plait à jouer les trouble-fêtes, n'ayant pas tout à fait conscience de ses déclarations « pas nettes ». Une nuit, il disparait alors que personne ne peut s'évader de la prison de Sainte-Anne-les-Bains. Ses hurlements de terreur quand il est confiné pendant trois jours au « trou ». Sa prétention à faire de la magie comme son grand-père. La crainte des hommes à son égard, leur inspirant des sentiments de haine et de fascination.

Chaque chapitre s'ouvre sur un bref préambule qui dirige le lecteur vers une dernière facétie dramatique de Francœur. Bronco, qui a hérité de sa mémoire, relate sous la directive de l'écrivain Mathieu Blais, un récit hautement élaboré, poétique, dicté par les souvenirs délabrés de Francœur, celui-ci étant décédé après qu'un lieutenant des Hells Angels fut arrivé dans ce lieu d'expiation. Les détenus les plus aguerris savent qu'il n'est pas venu pour rien, les Hells apportant tous les malheurs du monde avec eux. Les derniers jours, autant dire les dernières pages du roman, bien que décrits sous les effets dévastateurs de la peur, sont magistralement analysés par Bronco, dont nous savons qu'il a braqué plusieurs bijouteries, s'est fait prendre, tiraillé entre ses propres souvenirs et ceux de Francœur, manipulateur et fou. Nous avons souvent l'impression que les fondations de Sainte-Anne-les Bains sont érigées sur des réminiscences assonantes,  philosophiques. Sur des rétrospectives hypothétiques qui feront s'écrouler les murs, les rendant friables comme d'illusoires châteaux de cartes, ou les effaçant d'un site géographique qui ressemblerait à une citadelle livrée à la force tumultueuse de l'océan.

C'est un roman captivant, incrusté de tout l'amour dont sont capables des hommes quand ils sont libres de leurs pensées, de l'interprétation de leurs rêves. Ce qui s'avère impossible quand le temps n'existe qu'en différé, en suspension, comme le mentionne Bronco dans un chapitre ayant trait à une improbable évasion. C'est la peur, toujours, qui « se répand dans la poitrine, et ça serre, ça serre comme c'est pas possible. » Sans moralité aucune, sans l'intention de séduire un lecteur qui, inhibé de ses préjugés, devra écouter Bronco qui, lui, rapporte une vie d'homme amoureux fou d'une femme, conscient de son erreur, faisant semblant de croire que son existence a été autre, une existence conventionnelle comme celle de tout un chacun. Francœur n'échappant que par un malheureux hasard, si ce péril existe, à la fatalité d'un Quasimodo moderne.


Francœur, Mathieu Blais
Leméac Éditeur, Montréal, 2018, 136 pages


 

lundi 28 janvier 2019

Ce que cache les cordes à linge urbaines *** 1/2

Le silence dans lequel se réfugient certaines personnes, nous impressionne. On les regarde vivre, se disant qu'elles emporteront moult secrets avec elles. L'être humain est d'une fragilité déconcertante quand il s'agit de mettre cartes sur table, comme nous ne le faisons plus depuis que le troupeau se range du côté du plus fort, le plus faible n'étant pas toujours celui ou celle à qui nous pensons. On commente le recueil de nouvelles de Lyne Richard, Les cordes à linge de la Basse-Ville. 

Il est vrai que toute lecture s'avère subjective, donc émotive. Nous nous laissons emporter par des personnages qui, comme nous tous et toutes, ont subi moult déboires. Un livre est le miroir de nos conquêtes, surtout de nos défaites. Il suffit que nos failles soient malmenées par un semblant d'échec pour que nous nous mesurions à quelque situation insolite. Même la nostalgie est de papier. C'est ce qu'on a ressenti en lisant le troisième recueil de nouvelles de cette écrivaine qui, en quelques pages et quelques mots essentiels, a brossé des portraits d'hommes, de femmes et d'enfants, aux prises avec un moment de leur vie souvent douloureux. Chacune de ces nouvelles atteint une fibre blessée en nous, mal colmatée pour passer au travers sans un pincement au cœur.

D'emblée, Lyne Richard ouvre un éventail de péripéties, préparant le lecteur à éprouver quelque sensation chagrine. Elle présente l'écrivaine qui s'éveille en elle, comme pour nous avertir qu'elle n'est responsable de l'état de qui que soit. Seul son regard effleure les cordes à linge pleines du quotidien des protagonistes, se dépêtrant d'incidents propres à chaque vie humaine. Des surprises il y en a, des déceptions aussi. Un enfant qui enferme les mouchoirs de papier mouillés des larmes de sa mère qui ne se remet pas de l'abandon du père, enseignant, parti avec une étudiante. C'est banal en soi, mais c'est la manière de dire qui compte, et cette manière la nouvelliste la possède au bout de sa plume. Plus loin dans le livre, une adolescente doit quitter la chambre de son enfance pour continuer à grandir ailleurs. Sont dépeints tous les trésors enfouis, silencieux, entre les quatre murs de cette pièce enchantée. Nous avons envie de consoler la jeune fille, mais c'est son père qui se chargera de le faire. La nouvelle éponyme nous entraine avec un jeune homme qui, chaque lundi, étant en congé, fait sa tournée des cordes à linge. Il a fallu que l'auteure de cette magnifique fiction en fasse autant pour que les détails qu'elle décrit avec une précision déconcertante, nous emportent avec elle dans chaque rue de la ville — Québec —, nous fasse lever le nez vers ces témoins si humbles du corps souvent féminin. Il y a l'usure, tel un symbole, qui revient sans cesse. Les souvenirs du jeune homme, qui relate les récits de son père qui travaillait au cimetière. Du plus quelconque au plus affriolant, le linge se laisse porter non sur un corps mais dans les yeux attendris du narrateur. Les cordes à linge sont un prétexte enfantin pour se remémorer sa mère qui étendait le linge, sa grand-mère aussi. Les cordes à linge, conclut le jeune homme, « ce sont des générations de gestes d'amour ». Tout ceci murmuré, ébauché, jamais de fracas, ni de cris, comme dans le récit Les lames. Une femme, bien que déçue par les hommes, pense avoir trouvé un amoureux enfin compréhensif. Il passera une nuit chez elle, prépare le repas du soir quand elle est partie travailler. Tant de sollicitude lui fait perdre de vue cet homme différent de ceux qui ont piétiné sa vie, flétri les fleurs de son jardin secret. Quand, au bout d'une heure, elle ressort de la salle de bains, elle n'entend aucun bruit, dans le salon il n'y a personne. Subite méfiance relatée dans la question que pose la narratrice au milieu du salon désert. C'est un cri désespéré, un des rares cris du livre, qui sera pire que la déception de la femme ressentie avec ses anciens partenaires. Bouleversant texte rédigé en seulement quelques pages. L'essentiel est contenu dans les intentions de l'écrivaine, dans la suspicion apaisée de la narratrice. Jamais un mot trébuchant qui dénouerait une situation équivoque, comme celle de cette femme retraitée, qui se promène innocemment au parc de son quartier pendant que son mari travaille. Une rencontre inusitée lui fait ressentir une « poussée du désir jusque dans [ ses ] doigts, une marée de folie et de mystère qui [ lui ] couvre la langue ».

C'est dans cette veine de sensibilité au bout des yeux et des doigts que Lyne Richard élabore vingt-huit textes qui enchantent le lecteur par leur sobriété poétique, leur souffle tremblotant, tel un givre recouvre une vitre, en atténue les formes. Elle croise des regards éperdus qui lui demandent de prendre en considération les étrangetés d'hommes et de femmes, ne sachant trop où ils en sont, où se réfugier sinon dans des parcs, où mourir sinon dans un atelier d'artiste peintre. Ces êtres n'ont pas vraiment d'âge, ils ont vécu ce qui devait l'être, se confient dans le bien-être réconfortant des silences. Ils se meuvent dans l'enfance, comme nous le faisons lorsque l'innommable se produit sans aucune autre ressource que d'évoquer les années roses ou bleues, c'est selon. Années vertes pour d'autres. Il arrive que ces promeneurs s'agitant dans le temps et dans les lieux, se recoupent, rarement, mais comment résister à une femme dont le visage respire le bonheur, une femme amoureuse, se questionne l'homme de la nouvelle L'amoureuse. Un sans-abri, observant l'enfant avec sa boite contenant les larmes de sa mère, qu'il met « sur le tas de sacs verts » avant d'embarquer dans la voiture de son père. Émouvantes réminiscences qui n'ont d'autres ressources que de nous obliger à fuir ce qui a été si précieux. La fin du recueil sera partagée avec des renaissances, des ruptures, des tremblements. Avec Sara qui danse nue sur une autoroute au rythme d'une chanson de Leonard Cohen, sous les yeux ahuris des conducteurs et de son mari. Puis, l'écrivaine, avant de fermer son ouvrage, se met une dernière fois en scène, confiant au lecteur combien il est difficile de quitter un livre. Les exigences des protagonistes devant lesquels elle demeure impuissante. « Ils sont aussi vivants qu'une cicatrice sur un poignet. » Le lecteur, lui, se sent terriblement vivant, exalté, charmé par le talent d'une nouvelliste qui s'abrite derrière des mots qui n'ont de sens que pour l'éphémère d'instants vécus, rarement identiques quand ils se renouvellent.

Lyne Richard, étant une écrivaine discrète, on ne peut que plaider en faveur de ses histoires qui occupent, avec joie et sérénité, une partie de notre temps accordé à la lecture, celle-ci ralentissant volontairement son rythme pour se fixer longuement dans notre mémoire, sensible à la sobriété des mots qui nous apprennent l'indispensable de l'être humain.


Les cordes à linge de la Basse-Ville, Lyne Richard
Lévesque éditeur, Montréal 2018, 130 pages

lundi 21 janvier 2019

Une jeune fille sans influence *** 1/2

Il serait rassurant de se dire que les années derrière soi ne sont pas un échec mais la source essentielle de ce qu'on est devenue. Il est faux de penser que, aidée de nos expériences, la vie serait autrement s'il fallait la recommencer à ses origines. Quelque part se tisse un destin, tels le jour et la date de notre disparition s'inscrivent dans le livre ultime de l'univers. Parlons du roman de Daniel Grenier, Françoise en dernier. 

Histoire singulière, troublante, que celle de Françoise, adolescente de dix-sept ans, quand elle commence son périple sous la plume d'un écrivain qui a su faire d'elle une jeune fille moderne, intelligente, rebelle, enfant d'un couple qui ne sait trop comment l'aborder. Le petit frère s'adapte plus facilement à l'éducation bourgeoise que Françoise, inapte à la discipline, observe de loin. Elle est kleptomane, fugueuse, sous les yeux indulgents de ses parents, qui ne la prennent pas très au sérieux. Tout va changer quand elle lira dans la revue Life, datée de 1963, comment Helen Klaben et Ralph Flores ont survécu pendant quarante-neuf jours dans les forêts du Yukon. Obscurément dans sa tête, se trame l'histoire de cet homme et de cette femme, survivants de l'accident d'avion de tourisme de Ralph Flores. Si elle en connait par cœur le reportage, elle a même acheté le livre que plus tard Helen Klaben écrira sur leur sauvetage inespéré. Françoise est une sensitive qui squatte les maisons vides, s'isole dans les gares de triage, tague sur les wagons. Un jour, elle lira sur l'un des wagons, rentré de sa mission, où elle a fait un graffiti, un message d'une fille nommée Mary. L'histoire de Helen Klaben et le message de Mary seront des indices suffisants à partir vers l'Ouest américain. Mary laisse entendre qu'elle habite Chattanooga, Tennessee. Sans avertir ses parents, Françoise part à la recherche de ces deux femmes. Helen et Mary. Sac au dos, son périple, en autostop, en train, à pied, lui fera rencontrer des êtres marginaux, comme il se doit quand nous cheminons hors des sentiers battus.

À Chicago, parmi moult avatars que l'écrivain dépeint d'une manière éloquente, Françoise sympathisera avec deux filles qui finiront par lui voler un t-shirt, sous la menace d'un canif sur sa joue. À Oakland, elle chapardera le portefeuille d'un homme qui a acheté, croit-elle, l'appartement de Helen Klaben. L'aventure a failli mal tourner, Françoise n'aura que le temps de sauter par la fenêtre du minable motel où elle gite. Le lecteur la retrouve à Chattanooga, songeant aux filles de son âge, qu'elles soient de Chicago ou d'Oakland. Là, elle rencontrera Samantha —Sam —, fille de parents riches, lui raconte-t-elle. Elle a une voiture, elle propose à Françoise de partir dans une ville de son choix, cette dernière lui narrant inlassablement l'histoire hypothétique de Helen Klaben. L'histoire conçue merveilleusement par Daniel Grenier conduira les deux ados au Yukon, à Whitehorse. Pendant dix-sept jours qu'aura duré leur voyage, se seront produits plusieurs incidents concernant Sam, qui n'affecteront pas plus qu'il faut Françoise. Elle se sent à l'aise dans cette ville où Helen intervient à tout moment propice. Puis un jour inévitable, Sam annonce à son amie qu'elle repart, c'est inscrit dans le désordre des choses. La veille, Françoise a téléphoné à ses parents, rassurés, ils lui paieront un billet d'avion pour Montréal. À l'aéroport, elle posera aux employés d'étranges questions concernant l'accident de Helen Klaben. Questions qui iront jusqu'aux oreilles sourdes d'un homme de trente ans, Victor. Il ira au-devant de Françoise, l'informant que c'est son oncle, Chuck Hamilton, qui a retrouvé les deux survivants. Lui, Victor, sait où s'est écrasé l'avion.

À partir de cet aveu fracassant, le roman devient d'une entièreté étonnante entre Françoise et Victor. Les deux apprennent beaucoup l'un de l'autre et aussi sur Samantha. Jamais, Françoise ne semble surprise, elle s'absente de sa réalité pour pénétrer dans la réalité de Helen et de son compagnon. Ce sont des pages intériorisées, admirables. Le lecteur pénètre dans un monde introverti, à peine palpable, bien que la forêt le soit davantage que n'importe quel lieu civilisé. L'histoire de Helen Klaben prend forme vide et dépouillée de sa magie imaginative quand la jeune fille pénètre dans la carcasse de l'avion. Ne reste que des guenilles et des débris de métal. Dans quelques décennies, la nature aura dévoré l'appareil comme elle camoufle toute chose revenue vers elle. Des symboles ne cessent d'enrichir le texte jusqu'à sa finale sublime. Françoise devient petite sœur de Frankie Adams, roman magistral signé Carson McCullers. Elle effleure la cause réelle des événements sans qu'elle en soit blessée. Comme si cette catastrophe lui appartenait. Un brin mythomane, préférant la fabulation, persuadée que les êtres et les choses ne nous appartiennent jamais. Les graffitis sur les wagons, ses nuits à dormir dans les gares de triage, le silence qu'elle nourrit avec une gravité touchante lorsque sont relatés des vérités qui ne sont que mensonges, Samantha en est le témoin coupable, la classe parmi les éclairés de ce monde. Elle aura bientôt dix-huit ans, la sexualité ne semble pas la préoccuper, elle entre au cégep à l'automne. Ce qui est moins certain, son retour à Montréal se diluant dans la personnalisation qu'elle fait des arbres quand elle doit rejoindre Victor qui l'attend pour repartir vers la civilisation, et elle pour Montréal.

Roman splendide, bouleversant, qui défie les modes actuelles saturées de bavardages excessifs, de gestes moulinés où le vent de l'existence ne pagaie que des incidents se rapportant à soi. Sans grande envergure, sans profonde réflexion sur notre recherche des autres et de soi. En allant de l'avant, toujours sous l'impression de regarder, de voir, de ressentir, Françoise invite le lecteur à pénétrer dans la différence marginale de certains êtres qui, nous le savons, ne se vêtiront jamais des habits rétrécis du conformisme. Récit audacieux mettant en scène une jeune fille vagabondant dans une Amérique chère à Daniel Grenier. Nous y retrouvons les paysages grandioses de son précédent roman, comme déjà tracés pour que Françoise ne s'y perde pas, avant d'aboutir à l'intérieur d'une carcasse d'avion qui, sous peu, retournera à la terre, et elle, Françoise, à une conventionnelle famille, à des camarades ricaneurs. On invente l'avenir de Françoise mais on doute de l'authenticité de ce qu'on avance, Françoise bouleversant les valeurs désuètes des voies à emprunter. Suivons cette jeune fille, sans trop nous poser de questions, l'écriture effrénée de Daniel Grenier la rangeant dans la beauté des êtres innocents, la préservant de toute approche toxique. Françoise est ainsi, tentée et curieuse parce qu'humaine, rarement atteinte par les limites restrictives de l'interprétation. Qui, à un moment précis de son existence, n'a-t-il pas déambulé sur son chemin de Compostelle ? Françoise, on le craint, a choisi le sien, sans grand désir de le quitter.


Françoise en dernier, Daniel Grenier
Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2018, 220 pages