lundi 2 septembre 2019

L'art d'aimer au-delà des apparences *** 1/2

Si le solstice d'été allonge le temps d'une journée qui devrait toujours être ensoleillée, on se pose la question à savoir si l'élasticité des heures ne comble pas nos manières de vivre et de réagir aux difficultés qui essaiment notre existence. Question sans réponse, l'avancée en âge nous évitant de trop sonder les souffrances d'autrefois, il faut se risquer sans rechigner. On commente le roman de Denis Robitaille, Jeune femme aux cheveux dénoués.

Roman complexe s'il en est dont la thématique nous emporte dans l'univers particulier de galeries de peinture à la fin des années soixante-dix et celles de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les lieux aussi se chevauchent selon le rythme événementiel des protagonistes. Leur âge s'avère des points de ralliement à la compréhension du périple hasardeux. Tout en témoignant de son envers, l'écrivain n'a pas manqué de nous le rappeler. Le talent magistral de grands peintres, surtout ceux de l'impressionnisme, a inspiré bellement à Denis Robitaille cette histoire émouvante de vie, d'amour et de mort. De passion aussi. Jean Meunier, courtier sur le déclin, travaille aveuglément pour Emil Hoffman, réputé galeriste. Un destin d'ordre professionnel unira les deux hommes, qu'une fois la guerre terminée, ils entretiendront, indépendamment de leur personnalité opposée. Mais pouvons-nous effacer de notre mémoire les atrocités commises pendant une époque où les plus lâches se sont enrichis sur le dos des juifs, victimes du nazisme ? Toujours, un détail nous rappelle à nos plus détestables années. Ce qui arrivera à Jean Meunier, à Paris, quand une jeune fille lui demande de faire son portrait. Il habite une chambre mansardée en attendant l'appartement confortable que lui a promis son ami et patron Emil Hoffman. Pendant les pérégrinations qui secouent intérieurement le courtier, bien des années plus tôt, à Montréal, à notre époque, Anne Vaudreuil, jeune galeriste, essaie avec enthousiasme de promouvoir l'œuvre d'artistes novateurs. Grâce à l'intervention d'un ami journaliste, elle fera la connaissance de Jean Meunier lors d'une vente aux enchères au Queen Elizabeth. Elle mise sur un tableau que le richissime galeriste Emil Hoffman parvient à s'octroyer. Attiré par la jeunesse d'Anne, qui lui rappelle une jeune femme aimée pendant la guerre, Jean Meunier l'instruira à discerner les œuvres qui conviennent à sa galerie. Le passé, toujours, hante le vieil homme, et l'écrivain nous emporte dans la mémoire meurtrie de cet homme qui se souvient du jour où cette jeune fille, Laurette, de qui il a fait le portrait, est devenue son amante, du jour où elle a été arrêtée, expédiée avec sa sœur au camp de Drancy. Il est sur place en présence d'Emil Hoffman et d'officiers allemands, suppliant son ami de sauver la jeune juive qu'il aime. Impuissant, il la verra monter dans un train qui l'emporte vers un inconnu meurtrier. Il vivra désormais avec l'horrible impression que le regard de Laurette a croisé le sien avant de disparaitre. Compromis malgré lui, il se fait le complice d'Emil Hoffman qui s'est lié d'amitié avec un officier allemand, pour qui il rafle les tableaux et objets luxueux dans les maisons de juifs fortunés, qui ont été arrêtés. Les tableaux, appartenant à des collections privées, passent de main en main, de mémoire en mémoire, malgré les apparences.

C'est sous les traits peu sympathiques d'une femme plutôt hystérique qui se fait passer pour journaliste, Gisel Lewis, native de la Nouvelle-Orléans, que le passé trouble de Jean Meunier se dévoilera. En fait, Gisel Lewis répond au désir de la sœur de Laurette, qui, miraculeusement, à échapper à la mort atroce des camps. Le remords la ronge lorsque, avant d'être envoyées toutes deux à la mort, Laurette a révélé à sa sœur sa courte liaison avec Jean Meunier, ce qu'elle a refusé de croire. Gisel Lewis, ancienne droguée, est elle-même déchirée depuis son adolescence par un drame familial, qu'elle n'a su évacuer de son esprit déséquilibré. Les mésaventures de chacun trouvent une issue bancale, seul, Emil Hoffman se fera justice quand il surprendra son courtier avec Anne dans l'entrepôt où sont cachées des œuvres qu'il n'a pas vendues, trop obnubilé par leur beauté picturale. Profitant de son désarroi, Jean lui jette à la figure le mépris qu'il lui inspire, alors qu'il n'a su sauver sa jeune amante des mains du nazisme, représenté ici par l'officier pour qui Hoffman travaille toujours, malgré la fin de la guerre.

Il est impossible de dénouer davantage cette magnifique et tumultueuse histoire qui aurait mérité plus de clarté. En lisant le sort de ceux et de celles qui ont trempé dans des affaires lugubres durant leur jeunesse, on s'est dit que certaines circonstances mesuraient le courage de chacun et chacune. Le transcendant au niveau de héros ou l'abaissant au niveau de la bête qui veille sur nos démons récalcitrants. Que Gisel Lewis ou Jean Meunier aient été les miroirs de leur propre drame, ne cherchant jamais à minimiser leur faute, tache d'encre indélébile en leur mémoire atrophiée, il n'en demeure pas moins que des pions surgis sur l'échiquier de l'existence, ravivent les tragédies les plus intimes. Fomente de pernicieux traumatismes. Il est impossible aussi de classer ce récit dans la fiction, nous savons que l'art a fait l'objet d'odieux trafics entre la France et l'Allemagne quand le nazisme avait instauré son pouvoir. C'est tout à l'honneur de l'écrivain, Denis Robitaille, de nous instruire de l'attirance parfois néfaste de l'art sur des hommes captifs de leur boulimique perversité, se dégradent quand une occasion malencontreuse les transforme en rapaces humains. Mais l'auteur nous fait part aussi de l'admiration inconditionnelle d'un homme pour des génies de la peinture, de la passion idéalisée pour une femme qui a freiné en lui les pires instincts, sous la forme d'une douleur dont il ne se remettra jamais. L'aspect lumineux de l'être humain qui a suffi à Laurette pour mourir avec la conviction que Jean Meunier n'était pas un monstre, son intégrité naïve transperçant le portrait qu'il avait peint d'elle, au point que son entourage se méprendra sur son authenticité. 

 
Jeune femme aux cheveux dénoués, Denis Robitaille
Éditions Fides, Montréal, 2019, 405 pages

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Commentaires: