lundi 24 février 2020

Ça n'arrive pas qu'aux autres *** 1/2

Pour les personnes âgées ne pouvant se déplacer, ou solitaires, enfermées dans leur appartement, n'ayant aucune famille, aucun amis, les réseaux sociaux sont une aubaine miraculeuse. Ils apportent l'illusion de l'amitié puis, quand une rencontre plus intime s'y prête, l'illusion de l'amour. Nous le savons, l'illusion amicale ou amoureuse s'avère une forme de bonheur. On a lu le roman de Louise Dupré, Théo à jamais. 

Cet âge dit ingrat qu'est l'adolescence, passage oscillant entre l'enfance et l'état d'adulte. Ce n'est pas sans peine que nous l'abordons, autant seul qu'à l'instant de notre naissance. L'adolescence est une seconde mise au monde, mal définie par l'entourage familial ou amical. Parfois, elle s'accomplit plutôt bien, d'autres fois, elle s'avère compliquée, voire dramatique. Personne n'y peut rien, ni amour, ni compréhension, comme nous en informe Louise Dupré dans son récit émouvant, éprouvant, mettant en scène Théo, dix-huit ans. Il a été aimé par ses parents, par sa sœur. Il a vécu une enfance privilégiée, et soudain, sans préambule, une révolte inconcevable l'a frappé de plein fouet.

Deux ans ont passé quand Béatrice, belle-mère de Théo, mariée à Karl, devenu veuf après l'accident de voiture de sa femme, mère biologique d'Elsa et de Théo, écrit ce qu'elle a ressenti après que Théo a voulu tuer son père lors d'une conférence dans une université, à Miami. Béatrice est monteuse de films et c'est au cours de son travail sur un documentaire traitant d'adolescents dissidents que le souvenir bouleversant de Théo va la surprendre. La rattraper. Ni elle ni Karl, ni Elsa, ne se sont jamais remis de cette tragédie, occultant les raisons haineuses qui ont poussé Théo à vouloir attenter à la vie de son père. Un agent de police qui se trouvait dans l'amphithéâtre a tiré sur le jeune homme, craignant qu'il retourne son arme contre la foule des étudiants. Théo est mort de ses blessures, emportant sa désespérance. Depuis, Béatrice se pose moult questions. A-t-elle été trop insouciante envers les humeurs atrabilaires de Théo, même si des indices percutants troublaient la sérénité de la famille ? Elle imaginera la possibilité d'une folie passagère contrariant l'équilibre du jeune homme. Questionnement inassouvi, elle interrogera des camarades de Théo, qui le connaissaient peu, l'adolescent s'étant replié sur lui-même, sur ses tracas mortifères. Béatrice devra se contenter d'une douteuse vérité, ne parvenant pas à saisir la répulsion que Théo éprouvait envers son père, celui-ci trop laxiste avec son fils, qui manifestait des colères insultantes à son égard.

Récit témoignage plus que roman, Louise Dupré, par la voix tourmentée de sa protagoniste Béatrice, fera une triste constatation : de plus en plus de jeunes désenchantés, sans aucun romantisme, croyant n'avoir plus rien à perdre, se sont engagés dans des voies dangereuses, comme celle du monde irrécupérable des djihadistes. Autour d'elle se profilent des femmes et des hommes blessés par un passé incontrôlable, tel l'oncle de Karl, rescapé des camps de concentration, qui survit dans son village de Bavière. Karl, fataliste, se fie au temps qui adoucit les pires offenses, la mort de Théo faisant partie de mystères jamais résolus. Monika, sœur de Karl, qui elle aussi a vécu l'époque terrifiante du nazisme. Helen Gardner, l'agente qui recueillera Béatrice à l'aéroport de Miami. Des femmes et des hommes, comme son ami Jean-Marcel pour qui elle travaille, réalisateur aux Productions Cosmos. Elsa, si jeune, se remettra-t-elle de la mort de son frère, choc psychologique qu'elle essaie de camoufler derrière un rempart de joie simulée. Béatrice ne peut comparer sa jeunesse québécoise à celle de Karl, de Monika, de leur famille, proies innocentes du régime d'épuration ordonné par Hitler. Le point de vue de Béatrice n'est que ressassement coupable dont elle s'affuble à travers la tragédie de Théo, analysant le comportement de ce fils qui soudainement lui a échappé, remettant en cause ce qu'elle n'a jamais été, une jeune fille meurtrie par une injustice politico-sociétale. Raison valable, comme une bouée de secours, de faire intervenir le souvenir de son grand-père, mort après l'internement de son fils, Béatrice avait cinq ans. Guérit-on de ses anciennes blessures ? questionne l'écrivaine. C'est peu probable, les traces sur la chair de l'âme, sur la peau du corps, s'avèrent indélébiles. Béatrice utilisera les mots nécessaires pour essayer de décortiquer le comportement de Théo, relatant avec tendresse les phases insupportables de sa crémation à Miami, de ses obsèques à Montréal. Situation malaisée trop actuelle, retraçant la fuite de garçons et de filles vers un destin trompeur, confinant les parents et les proches dans une inexplicable responsabilité contre laquelle ils demeurent impuissants. Dépassés par des événements démentiels, impossibles à nommer. Que justifie cette fiction dépeinte courageusement par Louise Dupré ? Une triste réalité représentée par un manque de héros socio-politiques auxquels les adolescents se frottent, s'initient, miroitant un idéal discutable, un idéal provisoire, le transcendant vers un rêve humainement accessible.

Chacune et chacun est faillible, exploite des moyens de survie, nous assure l'écrivaine et poète Louise Dupré. Madeleine, mère accablée par les agissements criminels de sa fille, dénoue son agressivité en exposant sa souffrance. Monika, si solide, voyage au bout du monde, pour combler sa détresse. Helen Gardner, victime d'un burn-out, usée par les adolescents en crise tous les jours au travail. De leur côté, Karl, chercheur pharmaceutique, Elsa, étudiante amoureuse, compensent le manque du fils et du frère par un bonheur quotidien si simple, au-delà d'interrogations qui ne résolvent rien. Béatrice retrouve une forme de réconfort en elle-même, proposant à Helen de venir passer quelque temps chez elle.

Nous devons considérer ce livre comme un réveil en soi et de soi, prendre conscience qu'il est parfois impossible de sonder l'esprit abimé de certains êtres encore mal sevrés de l'enfance, la sœur de Béatrice vivant à Vancouver, ne cessant de mettre en évidence les qualités intellectuelles de son jeune fils Martin, promis à un avenir tracé d'avance. Qu'en sait-elle ? Il suffirait que se déclenche une rébellion dans le cerveau du garçon, qu'une rencontre néfaste le déstabilise pour le transformer en un tueur implacable. Ce n'est plus Louise Dupré qui s'interroge mais une éventuelle lectrice, un potentiel lecteur, secoués, dérangés, par les innombrables suppositions d'une auteure généreuse, dénonçant les iniquités victimisant de jeunes individus livrés au vide existentiel de l'époque magmatique qui est la nôtre...


Théo à jamais, Louise Dupré
Éditions Héliotrope, Montréal, 2020, 236 pages





lundi 17 février 2020

Ode aux grandes et petites joies *** 1/2

D. susurre à notre oreille attentive qu'à son âge, quatre-vingt-deux ans, l'acuité de son regard lui permet de lire entre les lignes de certains livres, commentaires de Facebook compris. Elle nous fait sourire, on voit dans l'insistance de ses propos une manière étonnante de se raccrocher au monde, même si cette foule d'individus, parfois, nous fatigue. On commente le roman de Mélissa Grégoire, Une joie sans remède. 

Contrairement à notre démarche habituelle, soit décrypter le récit, noter l'appréciation, on dévoile de suite les impressions qu'on a portées sur ce roman qui, par son intelligence discrète, par sa force d'écriture, son savoir, nous a ravie, émue. L'histoire est simple, hélas, tant de fois répétée. Une jeune femme de trente-trois ans, Marie, professeure de littérature dans un collège, est en état dépressif. Elle s'observe dans son propre miroir, consigne en vrac les éclats dispersés portant les noms d'êtres aimés. Ses grands-parents, ses parents, son conjoint. Ses étudiants à qui elle enseigne des textes d'écrivains un peu surannés, oubliés, tel Georges Bernanos. Le récit nous emporte vers la dérive de Marie, sans aucune mièvrerie, qui se questionne sur ses manques affectifs, effectue une descente vertigineuse vers des blessures mal cicatrisées. Ne pouvant se libérer seule de ses entraves qui l'étouffent et l'amoindrissent, elle devra cesser de travailler. Consulter. D'abord, un médecin généraliste, un dermatologue. Enfin, un psychanalyste.

Quand Marie entre en scène, guidée par la main bienveillante et réfléchie de l'écrivaine Mélissa Grégoire, une de ses deux grands-mères agonise. Celle-ci a été institutrice, s'est mariée, a mis des enfants au monde. Parfois, Marie nous a semblé refléter la personnalité en apparence effacée de la vieille femme, chargeant ses épaules alourdies de son existence contraignante. Faisant brièvement le bilan de sa vie, la grand-mère n'a distribué que bonté et amour autour des siens. Dépendante de ses sentiments qui feront d'elle une femme frustrée, rarement amère. Sentiments insatisfaits, subodorés dans l'humilité des métaphores qu'elle utilise pour rassurer sa petite-fille. Après sa mort, Marie héritera, entre autres babioles, de son cahier intime. Il y a la mère de qui Marie est proche, elle a élevé ses deux filles comme elle a pu, le père travaillant de nuit dans une usine. Les femmes que Marie coudoie sont des êtres abimés par de douloureuses expériences, mais que la joie intérieure ne quitte jamais, ni ne trahit. Joie innée embellissant le parcours de ces femmes. C'est peut-être ce qu'il reste quand notre monde personnel a déposé les armes afin de nous apaiser. Telle Nancy, que la solitude accable. Telle Catherine, brillante et forte, qui a tenté de s'ôter la vie. Puis, la fantasque Irène qui clora le récit, assise auprès de Marie, sa vieille amie refusant de continuer à disséquer l'histoire tragique de son existence. Ne dira-t-elle pas à Marie que les histoires humaines sont pleines de trous...

Avant d'en arriver à cette féminine conclusion, la narratrice se ressaisira grâce à l'écoute de son psychanalyste avec qui elle entretiendra une relation fusionnelle. Marie se laissera aller aux souvenances déboulées de l'enfance, de l'adolescence, précisant l'âge et les lieux de quelques traumatismes nostalgiques. Les femmes, toujours, ont la part belle et souffrante dans la jeunesse de Marie, des écrivaines renommées parsemant leur réflexions entre les pages. On cite Etty Hillesum, Siri Hustvedt... Les hommes tiennent un rôle non secondaire, celui de pourvoyeur familial. Eux aussi ont des regrets qu'ils taisent, réprimant dans leur silence forcené une colère volcanique. Comme l'oncle Almanzor qui « n'était plus que l'ombre de lui-même ». Séquence émouvante de la repentance évoquée par Marie, petite fille. Son père est soumis lui aussi à de grandes peines, à de profonds regrets. Homme lucide, conscient d'avoir manqué des bouts de ses années vitales. La joie qui ensoleille les femmes tourbillonnant autour de Marie, n'atteint pas ces hommes encaqués dans leur misère morale. Il n'y a que son conjoint, Antoine, tellement compréhensif, qu'une sorte de grâce habite, qui répondra au désir de sa compagne : la laisser seule, le temps qu'elle guérisse. Qu'elle trouve une réponse à son propre interrogatoire. Les images affluent pendant qu'elle veille sur sa grand-mère mourante, que s'exposent les anciennes peurs de sa mère. La violence de son ex, brièvement surgie, la déconcerte. Sa rencontre avec Antoine, divorcé, père et grand-père. Sa nécessité à elle de vouloir un enfant, ce qu'il refuse silencieusement. C'est un puzzle qu'elle devra débroussailler avant que les pièces humaines s'ajustent à leur place initiale. Que Marie renoue avec ses semblables, les entrainant vers une réconciliation avec elle-même. Mais là où domine la joie, rien n'est impossible. Éclats de joie, éclats de peine, s'intégreront les uns aux autres, transcendant la beauté de l'écriture d'une écrivaine qui croit, avec raison, à la force de la littérature, surtout à la pensée libératrice qu'elle procure en l'enseignant à des plus jeunes qu'elle. Si la joie c'est d'exister, comme le précise Mélissa Grégoire, chacune et chacun, malgré sa fragilité, remontera de son " trou ", lieu de naissance obscur, avant d'atteindre la salvatrice lumière.


 
Une joie sans remède, Mélissa Grégoire
Leméac Éditeur, Montréal, 2020, 218 pages

lundi 10 février 2020

Les rebuffades légitimes de nos crispations *** 1/2

Cinquante ans plus tôt s'envolait Apollo 11 vers la planète Lune. On a éprouvé un léger vertige en évoquant ces cinq décennies pendant lesquelles on a traversé plusieurs phases existentielles. Avant tout, on a grandi puis, on a changé de pays, connu et adopté une culture différente. Puis, on s'est rendu compte, en fustigeant des êtres humains récalcitrants, qu'on est bien là où on est. On défend ce pays comme étant le nôtre. On parle des récits de Jean-Jacques Pelletier, Intérieurs.

Regroupés en un ensemble cohérent, ces trois récits aux relents fantastiques traitent de l'irrationnel de notre corps, de ce qui déroute notre esprit, l'un et l'autre parfois fatigués de se taire alors qu'il serait plus sage de se rebiffer contre les désagréments qui nous minent. Nous tenons en réserve tant de déboires, tant de déceptions morales, qu'un jour, sans que nous nous y attendions, le corps se manifeste, utilisant son propre langage. Ce qui arrive au narrateur de la première histoire, la plus longue, la plus consistante, lorsque des bouches apparaissent dans son dos et son cou, sur son torse. Mais avant, comme pour l'obliger à ne prononcer que l'essentiel de ses récriminations, un matin, il se réveille, sa dentition prisonnière d'un carcan de métal. Il ne peut desserrer les mâchoires, il bafouille, essaie de paraitre normal, dans la mesure où nous savons ce que représentent les limites de la normalité. Il a beau chercher ce qu'il a fait la veille, il ne trouve rien de répréhensible qui aurait pu justifier un tel réveil incongru. La fête d'un ami, le restaurant, le retour à la maison. Sa compagne est absente momentanément, ce dont il a l'habitude. Comment faire face à son interrogatoire quand elle rentrera ? Elle voudra tout savoir dans les moindres détails. Habitant Québec, il ne lui reste qu'à inventer un prétexte pour se rendre à Montréal. Dans la ville, il se promène, décide de visiter un spécialiste. Dans sa chambre d'hôtel, le narrateur est persuadé d'être devenu un monstre. De retour à Québec, sa compagne admet plutôt bien son handicap. Ils devraient prendre une semaine de vacances, suggère-t-elle, ce qu'il souhaite mais refuse. Pendant la nuit, les choses se gâtent encore davantage. Il ressent une vive douleur à l'omoplate. Première bouche. Va s'ensuivre une période de cauchemars, l'apparition de deux autre bouches, indépendantes de lui. Échangeant des propos qu'il ne peut faire taire, qui le terrifient. Entre elles, les bouches tissent un dialogue déconcertant, l'obligeant à mettre en pratique d'anciens cours de relaxation. On ne peut mentionner les affres par lesquelles dérive le narrateur, décrire l'angoisse qui le taraude, ce serait livrer les intentions de l'écrivain qui donne à ce récit iconoclaste une approche déconcertante, persuadé qu'une certaine monstruosité nous habite, nous manipule, sans que nous y prenions garde. Fiction qui aurait pu se parer d'une froideur exquise mais qui, à l'inverse, laisse une grande place aux émotions submergeant le narrateur. Jusqu'au dénouement, qu'il est inutile de vouloir comprendre. Le but de l'écrivain n'étant pas de rétablir la conformité de nos déraisonnements.

Les deux autres récits résument ce qu'aurait pu traverser l'homme aux bouches dévastatrices. Dino essuie un flot de questions de la part de sa femme quand elle repère des traces de morsure sur le corps de son mari. Ce dernier n'a aucune explication décente à lui fournir. Depuis plusieurs jours, des morsures griffent sa peau, elles se multiplient. Avec regret, sa femme fait ses valises, ne pouvant plus supporter les mensonges de son conjoint. Le médecin qu'il consulte ne peut l'aider, lui conseille un confrère chez qui il se rendra quand les morsures deviendront trop douloureuses. Dino se soumettra à une série de tests, à un questionnement sous hypnose. Son cas, rare, fracassera le silence des spécialistes du monde entier, jusqu'à l'absurde, jusqu'aux projets les plus sordides. Même des personnalités religieuses s'en mêleront, souhaitant détenir en Dino, martyrisé par les morsures inexplicables, un authentique stigmatisé. Il se révèle tel un damné quand les blessures ont raison de sa vie, le précipite dans un état végétatif, appâté par la mort. Qui, elle aussi, deviendra aberrante. Plusieurs interprétations se prêtent à la moralité. On songe à des pays qu'une guerre nucléaire pourrait anéantir, comme le terrifiant largage des deux bombes sur le peuple japonais. Des tonnes de déchets surgissent des océans, se compactent, n'est-ce pas normal dans un monde menacé de toutes parts et dont les responsables n'endiguent rien, ne sollicitant que grognements, ne servant que leurs pérennes intérêts.

Le troisième récit, très bref, reflète ce que nous venons de suggérer. Victor a un appétit insatiable qu'aucune nourriture ne peut altérer. À toute heure du jour et de la nuit, il lui faut manger. Rien ne le fait grossir malgré la quantité d'aliments qu'il ingurgite. À son travail, il se réfugie dans les toilettes pour se nourrir, jusqu'au jour où le directeur du centre de recherche sur l'énergie nucléaire où Victor travaille, le convoque, lui avoue qu'il est surveillé, il n'est pas question de le renvoyer mais de l'aider. Son appétit étant disproportionné, il sera soumis à une batterie de tests pour comprendre le processus dont il semble être victime. Les tests s'avérant inutiles et inefficaces, cette fois il sera renvoyé. Ne pouvant plus couvrir sa facture d'épicerie, Victor aura une idée étrange qui fonctionnera au-delà de ses espérances... Aucun humain ne pouvant supporter un tel régime alimentaire, Victor retournera consulter les chercheurs de sa compagnie. Mais aucune anomalie ne sera découverte, sauf qu'il grossit exagérément. C'est un point noir repéré sur les clichés pris au scanner qui donnera une idée à l'un des chercheurs. Victor n'est plus qu'une boule d'énergie incandescente dont il faut se débarrasser...

Ces deux dernières histoires sont d'un pessimisme bouleversant. Le monde se montre impitoyable, bien qu'à un niveau moindre, il soit encore à la portée de nos désespérances physiques et mentales. Jean-Jacques Pelletier signe avec brio une série d'événements dépeints sous forme de fables, nous préparant à affronter une déshumanisation d'une société piégée dans un minéral sidérant, l'éloignant de sa vocation première, soit distribuer la bonté qui, de temps à autre, filtre l'esprit des humains. Désenchantement et désœuvrement semblent être devenus les deux mamelles d'un monde qui se désintègre, quelques écrivains ayant suffisamment de lucidité ironique pour nous signaler la gangrène qui nous empoisonne. L'appétit vorace de Victor, les bouches dévoreuses de chair de Dino, métaphoriques alarmes qui tintent lugubrement à nos oreilles...

 
Intérieurs, Jean-Jacques Pelletier
Bibliothèque québécoise ( BQ ), Montréal, 2018, 149 pages

lundi 3 février 2020

La fin du monde n'aura pas lieu *** 1/2

Le froid ralentit jusqu'à nos plus sereines pensées. On sort peu, on omet de rencontrer nos semblables, on se réfugie dans la beauté du monde. Représentée par des musées qui renferment les témoignages du passé, le temps n'étant jamais immobile. Salles de concerts où les gens devisent à voix basse. On aime ces refuges qui nous font oublier momentanément l'hiver installé à outrance. On commente le roman de Grégoire Courtois, Les agents.

On s'est attachée à l'œuvre de cet écrivain après avoir lu son roman troublant, Surépuipée, l'épopée d'une voiture, sensuelle, étrangement convoitée. Notre regard, sceptique sur certains de ces engins, s'est modifié, on leur accorde une vie parallèle à la nôtre. Ceci dit, pour parvenir aux entrailles du nouvel opus de Grégoire Courtois, car il s'agit bien d'entrailles, de viscères humains, qui provoqueront une catastrophe. L'aventure relatée par une voix masculine, qu'on a identifiée à la fin du récit, se mourra d'elle-même, se confiant dans le huis clos de la tour 35S, tour de verre datant d'un siècle indéterminé, très éloigné de notre civilisation contemporaine. Des millénaires séparent les protagonistes de ce que nous sommes. Peut-être est-ce une erreur magistrale de n'apercevoir que le relief touffu d'un futur alarmant ? On veut dire que ce futur parallèle à notre présent nous talonne. En bas des tours, des villes, que recouvre une épaisse couche de brume, des rues que les bureaucrates, les guildes, redoutent et attirent. Ils imaginent des gens y vivre, les comparant à des chats, bêtes plus que méprisables. Dans ces rues, les réfractaires aux lois du système y sont jetés, des suicidés s'y fracassent. Univers déshumanisé que celui des tours sans âge. Les individus occupant les box blindés sont de toutes parts surveillés. Les guildes se détestent, se menacent, désirant chacune établir un pouvoir territorial indestructible.

Cinq personnages de ce monde désespérant nous intéressent. Ils forment un groupe, plus marginal, plus lucide que d'autres guildes aliénées au système, elles aussi, résidant dans les tours adjacentes. Il y a Solveig qui, pour des raisons esthétiques, s'est épilé le corps, a rasé son crâne. Théodore qui, obéissant à un invisible calendrier, s'est coupé les dix orteils, les jugeant inutiles. Laszlo enregistre la moindre de ses pensées, la pertinence de ses gestes. Clara, artiste, s'autodétruit, scarifiant son corps, ouvrageant la chair de jeunes remplaçants. Et Hick, nouveau venu dans le groupe, excentrique, esprit analytique, leur révèlera, croit-il, la tragédie des rues. Leur travail consiste à surveiller la bonne marche des machines, qu'ils vénèrent, tous et toutes sachant qu'elles sont infaillibles. Elles engendrent, éduquent, logent, nourrissent, gardent ses « créatures domestiquées » jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les tours sans cesse aux abords d'une guerre civile, renferment une population vulnérable, vindicative. C'est aux pauses et aux distributrices de nourriture que le danger s'intensifie, des guildes étant constamment aux aguets. Des communiqués officiels émis sur les écrans, les tiennent au courant des événements substantiels de l'entreprise, vie et mort de ceux et celles qui ne conviennent plus à cette société endoctrinée. Mais avant tout, ils travaillent pour éviter d'être « laids, inutiles ». Des suicidés se jettent dans le vide, agacés, les agents les voient tomber de leur baie vitrée. Puis, leur sera proposé le prêt Solidarité afin d'acquérir divers objets, dont un matériau révolutionnaire qui sécuriserait leur box contre toute attaque. Cependant, une condition se pose, aggravant la méfiance des uns envers les autres : les membres d'une même guilde doivent se situer dans un périmètre accessible et non disséminé. Cette condition âprement polémiquée, et une maladresse commise par Solveig à la cantine, déclencheront une guerre sans merci entre les occupants des box. Une terreur s'instaure, sans possibilité d'échapper à la haine environnante.

Ne pouvant dépeindre les ruses fatidiques, les avatars mortifères, parsemant des cadavres dans les couloirs et les box de la tour 35S, animée par cinq agents déjà identifiés, combattant farouchement pour protéger leur piètre existence, on a pris en considération une lueur d'espoir que distille Laszlo à Solveig, lui confiant la présence d'un reliquat du monde ancien, se nichant dans une tour désaffectée : une végétation sous laquelle se dissimulerait une porte enchevêtrée dans les racines et branches de plantes exotiques. Avant d'arriver à une immense terrasse où est censé atterrir Cily Vinière, héritière de la zone ouest de Chicago 3, venue visiter les installations, que Solveig et Laszlo pensent réquisitionner pour les libérer. Respirant un air naturel, Solveig prendra conscience qu'elle est une femme plus qu'une humaine formatée dans un institut qui l'a projetée, en temps venu, dans un monde aseptisé de tout sentiment humain. Cette sensation évoquée par Solveig ne durera pas, suffisamment cependant pour qu'elle se demande si les tours et leurs occupants ne sont pas un leurre. Si eux tous ne sont pas des fictions. Après que Solveig et ses compagnons auront été décimés, c'est Hick, dont les machines n'ont pu détecter ce que dissimule son cerveau, folie ou idiotie poussée à son paroxysme, qui prendra les commandes du box déserté. Toutefois, un doute subsiste, mettant à mal l'infaillibilité des machines, à la suite d'une interrogation écrite de Laszlo : " Sais-tu enfin qui tu es ? "

Après nous être arrêtée sur une interprétation probable de ce roman intense — tant de portes  entrouvertes nous invitent à bifurquer —, c'est une mise en garde terrifiante que nous retenons, figurée habilement par Grégoire Courtois. Nous sommes obsédés par le travail, la consommation. Les performances. Des gens vivent, dorment dans leur bureau, manière d'agir des protagonistes des tours, qui ne possèdent plus que cet insolite habitat. Promiscuité sous-jacente — Solveig travaille nue —, solidarité précaire, constamment mise à l'épreuve, égratignée par un individualisme interdit par les machines : c'est le rassemblement qui opère favorablement. De quoi réfléchir sur nos comportements aveugles, inconscients. Ce que se permet de faire l'écrivain, Grégoire Courtois, son propos retentissant, message ultime délivrant l'essentiel des risques que nous encourons à force de nous éloigner de la nature, de la malmener, pas mieux que de savoir nous abriter de tout abus professionnel. Le roman, contre-utopie, soutient une tension accrue qui a réveillé en notre mémoire les lignes d'inconduite que George Orwell, avant Courtois, dénonçait dans son roman visionnaire, 1984. C'est tout dire...


Les agents, Grégoire Courtois
Éditions Le Quartanier, Montréal, 2019, 296 pages


lundi 27 janvier 2020

Les tentations de la folie *** 1/2

Depuis un certain temps, on publie des tableaux, des photos, qui font du bien à l'œil nu. Lui offrant un monde différent de celui qu'il capte, ne pouvant pas toujours le contempler, les clichés étant parfois  insupportables à disséquer. Cet œil a un corps porteur qui se penche vers la sérénité des images, on ne nommera pas la beauté, celle-ci étant devenue anonyme. On a lu Le monde est fou, récit signé Robert Giroux.

Il est simple de commenter une fiction qui se prête à moult interprétations. Il n'en est pas de même pour soutenir une autobiographie, thèse de nos expériences vitales. Si nous abordons le genre avec émotion, sachant que nous pénétrons dans un lieu intime, il est difficile d'en discerner les non-dits significatifs entre les lignes. Dans cet opus qu'on a lu avec une légitime curiosité, un avant-propos nous interpelle, placé là pour informer lectrices et lecteurs que, malgré les incidents existentiels, un fil nous guidera au long de ce périple d'une vie bien remplie. La santé mentale, la folie, qu'étudiant, l'écrivain a cerné à l'Hôpital Notre-Dame en psychiatrie. Avant d'en arriver à cette salutaire expérience, le narrateur, Robert Giroux, nous renseigne sur ses antécédents familiaux et sociaux. Ses parents, gens modestes et généreux, se sont « mariés durant l'entre-deux-guerres, juste avant la Crise économique ». Huit enfants naitront de leur union, Robert étant le dernier. Avec un regard affectueux, il dépeint la jeunesse de ses frères et sœurs, regard spectateur qui, se ralliant à la complicité sororale et fraternelle, nous instruit des mœurs discutables de l'époque. Enfant de chœur pendant plusieurs années, il se souvient de l'organiste, non voyant. Dans ce réceptacle aux odeurs d'encens, il apprendra les harmoniques du chant, plus tard, il montera et dirigera une chorale. Il évoque l'écrivain Claude Jasmin qui, témoin oratoire de son temps, à dépeint, lui aussi, son enfance, son adolescence. Temps pieux qui s'exerçait machinalement, inscrivant ses rituels à un âge où les amitiés se nouent sans entraves, où les jeunes grandissent, insouciants, où les parents se nourrissent de la télévision. C'était au début des années cinquante. Robert sera le seul des huit enfants à fréquenter le collège, puis il partira étudier à Paris, découvrant la vieille l'Europe. La soif de la lecture ne s'altérera jamais, les yeux rivés sur les livres dont se nourrissaient ses frères et sœurs.

Déménagement à Rosemont, accueil viril des ados du quartier. Regrets de Villeray. Succès scolaires. Découverte de la musique classique en même temps que la musique populaire dont l'adolescent, très éclectique, s'imprégnera. Rédigeant ce récit, l'écrivain avoue aimer ce qui est mélodique. La musique le bouleverse. Il se souvient de bons professeurs. Un religieux qu'il salue chaleureusement à qui il devra son intérêt pour l'écriture. Jeunesse heureuse et besogneuse. Ses étés occupés par des travaux temporaires, comme beaucoup d'étudiants aujourd'hui. Ses activités scolaires représenteront peu,  comparées à son expérience en milieu psychiatrique. Pendant deux saisons estivales, inexpérimenté, il sera promu infirmier, fera connaissance avec les déchirures humaines. Celles qui affaiblissent mentalement un individu mais renforcent l'énergie essentielle pour côtoyer ces malades, essayer de les comprendre. Aider les infirmières dans leurs tâches parfois ingrates. Tant d'autres corvées exigeantes. 

Il serait captieux de décrire les effets bénéfiques qu'en ressentira Robert Giroux, assurant le lecteur d'une vive maturité de la part d'un néophyte, parfois un peu naïf. Il a tout juste vingt ans, encore collégien mais terriblement « à l'écoute de ce qui se jouait quotidiennement. » Il réalisera que la maladie mentale est sournoise, silencieuse ou bruyante. Des entêtements, des cris, des gestes brutaux, des rebuffades désespérées. Sans cesse, la complexité de l'être humain oscillant entre normalité et marginalité. Les drogues, les électrochocs pour assommer la moindre rébellion, attisent la colère du jeune Robert. Ses études supérieures terminées, il ne sera pas psychologue comme il l'avait envisagé, mais enseignant, en même temps qu'éditeur. Différente forme de psychologie, il faut savoir écouter la parole incertaine de plus vulnérable que soi. Vérité et fiction se mêlent. Robert traversera deux épreuves amoureuses qui l'égareront de la vie réelle. Il devra à son épouse, qu'il honore tendrement dans ses confessions, de l'avoir secouru. Poésie et chansons seront les pierres de touche qui apporteront un sens à sa méconnaissance de certains aspects de l'être humain. À un premier mariage, à la naissance de sa fille. À une inévitable séparation, comme il le mentionne, entamant ses trente ans en compagnie de sa bambine avec qui il se réfugie en province. Si ses turbulences sentimentales affecteront son équilibre mental, la poésie, les chansons, dont le récit s'entrecoupe, lui insuffleront un brin de sérénité qui lui était essentiel. La chorale aussi, ses chants où lui-même participe. La détresse n'aura jamais raison de lui, il connait ses capacités faillibles, ses limites douloureuses, telles qu'il les avait perçues pendant ses " stages " à l'hôpital Notre-Dame. L'abandon de soi que redoute chacune et chacun durant les moments tragiques de l'existence. Les deuils que le narrateur, Robert Giroux, traverse, s'avèrent représentatifs des sentiments ambivalents qu'il ressent, les taisant ou les transcendant sur un air de chanson ou de poème. Dérive des mots, vieillesse inévitable du corps. Regard lucide et critique sur les permissivités de notre époque pour soulager certains maux, pour les enterrer au plus profond de l'âme, sans toutefois les guérir. Autre folie irrécupérable, le laxisme d'hommes qui effleurent, refusent de creuser. Le drame de celles et ceux qui meurent de ces négligences, les modes aléatoires, ne servant qu'à éblouir puis s'éteignent...

Tout est ainsi dans le récit de l'écrivain Robert Giroux, justifié et renâclé. Livre des interrogations, où chercher les réponses sinon en soi-même, chez les êtres qui nous aiment. « Rien de ce que j'ai vécu intensément depuis un demi-siècle ne m'a éloigné de mes souvenirs d'hôpital psychiatrique. » Pas un instant, on en a douté, la vie garantissant ses bousculades frondeuses pour se mesurer au plus retors de nos agissements malhabiles. La vie est un milieu semblable à l'université, que le narrateur a quittée après vingt-cinq ans d'enseignement. Blessures garanties certes, sensibilité à fleur de mémoire, refoulements nécessaires pour en extraire l'ambroisie, la faisant savourer à des individus qui, assoiffés de vérité, devront affronter d'immenses sujets humains soulevés par Robert Giroux, telle l'errance des réfugiés, des sans-abris, inadmissible exil. Décadence, déchéance, de multiples civilisations ont subi ces avatars, nous n'y échapperons pas, ajustant nos pas à ceux d'un écrivain qui a eu l'honnêteté de nous mettre en garde contre nous-mêmes. Et la folie du monde. La sienne, parfois. On l'en remercie.


Le monde est fou, Robert Giroux
Éditions Triptyque, Montréal, 2019, 143 pages



lundi 20 janvier 2020

Les gens heureux ont aussi leur mot à dire *** 1/2

Il y a des journées, des soirées, où la lecture n'a plus aucun intérêt. On ne s'inquiète pas avec ce déboire. On ne se pose pas de questions d'ordre existentiel, qui n'aboutiraient qu'à tourner autour de soi. Perte de temps, brin de fatigue, qu'on ne se pardonnerait pas le lendemain. On écoute de la musique, la plus grande. On se réconcilie avec les mots, soudainement transformés en figures de notes. On commente les nouvelles de Caroline Guindon, La mémoire des cathédrales.

On aime les nouvelles, le genre, quand son approche est respectée, s'avère passionnant à lire. De courtes histoires ont notre préférence, les plus élaborées s'apparentant davantage à la novella ou au récit. Durant cette année défunte, plusieurs écrivaines ont satisfait notre goût pour la littérature brève, décrivant des situations où le drame et l'humour vont de pair. On terminera cette décennie avec le recueil d'une écrivaine qui a dirigé de main expérimentée des personnages qui ont reproduit leurs empreintes sur une parcelle de la terre qui leur était attribuée, comme nous toutes et tous quand nos agissements se concrétisent en de banales aventures.

Dix-neuf nouvelles atypiques où l'écrivaine met en scène des êtres humains qui vont et viennent,  arborant un point commun qui est celui du bonheur, fait plutôt rare dans la littérature actuelle. Ils habitent Chicago, mais nous avons l'impression que le lieu a peu d'importance, tous se définissent par une attitude soudainement contraire à leur habituel comportement. Ils n'ont qu'un désir, peut-être inconscient, laisser une trace d'eux-mêmes. Tel un professeur universitaire, soudainement perdu, quand Tasha, sa fidèle collaboratrice qui transcrit intensément ses cours, s'absente une journée. Plus loin, Sam, ancien lieutenant dans les Marines, organise chaque mardi matin son rendez-vous avec les éboueurs. Déjà, le lundi soir est balisé par sa préparation de fèves au lard. L'enchainement des « jours, des saisons, des années » satisfait sa retraite. Le passage du « camion poubelle bleu azur du programme de recyclage » fait partie de ses petits bonheurs. Ravissante autre nouvelle quand Paul et Annie, deux adolescents, deux étudiants qui, depuis la rentrée, vivent un amour tout neuf. Ils se promènent au bord d'un lac, nourrissent les mouettes. Des habitudes, elles aussi toutes neuves. Nous sont décrites les occupations d'Annie : elle est premier trombone dans l'orchestre de l'école, trésorière de l'association étudiante. Ludique, elle joue de son instrument pendant que Paul contemple le moindre de ses gestes avec une lucidité joyeuse, se séparant d'elle à l'arrêt de l'autobus, pour rejoindre sa famille et faire ses devoirs. La " chute " est particulièrement surprenante. Plus loin, un médecin de famille fait l'éloge de l'une de ses patientes qui n'a jamais ri de sa vie. J. Cette femme est tout à fait normale, aime cuisiner, bavarder. Célibataire, elle vit seule, entretient d'amicales relations avec quelques amies de longue date. Avec sa famille. En résumé, J. mène une vie heureuse. Ne comprenant pas très bien le rire des autres, qu'elle trouve grotesque. Jusqu'au jour, arrive un jour qui nous bouscule, le médecin et J. se rencontrent dans un enterrement. Il relate à sa patiente un horrible accident de train survenu des années auparavant, en Indiana. Il était occupé par les membres d'un cirque, qui furent tous calcinés. La fin est suggérée, c'est suffisant qu'elle le soit... Une concise fiction traitant d'une vache et de son veau s'amalgamant à une mère qui partage les jeux de son jeune fils, nous a coupé le souffle tant par son contenu incisif que par la fatalité sans réplique émanant du sujet.

Tout le recueil est ainsi, criblé d'incidents qui accentuent le bonheur de chacune et chacun, comme le texte Le genou de César. Ce dernier rentre de l'hôpital après avoir subi une chirurgie au genou droit. Il attend de sa femme et de ses filles un excellent repas alors qu'elles lui ont préparé une soirée musicale. César est partagé entre la faim et le plaisir de retrouver les siens. Scène familiale où jamais le bonheur ne se dément malgré les infimes déceptions de César. Hier, dépeint la relation nocturne de la narratrice avec un réalisateur, à qui elle a confié son scénario. Rendez-vous pris dans un « resto sombre », ils boivent trop. La suite est inévitable mais déjà échappée des intentions de la jeune femme. Elle est passée à autre chose. Libres, deux sœurs attendent la fin du monde. Une pandémie s'est répandue, anesthésiant les êtres humains et les animaux. Comme si était là l'occasion de livrer ses derniers avatars. Magistral confessionnal que devient soudainement la planète Terre, représenté par un pénitencier où est emprisonnée l'une des sœurs. C'est certainement la nouvelle la plus tragique, où l'issue s'avère sans une porte ouverte sur quelque sortie conciliatrice. Sinon celle de l'oubli céleste. La sérénité éprouvée par Maribel et Pilar s'avère un masque mortuaire. La naissance des reliques est un divertissement qui réunit au bord d'une pièce d'eau un inconnu étrange à un groupe d'enfants. On redoute le comportement de l'individu mais les enfants, admiratifs et curieux, remettent les pendules à l'heure en poursuivant le jeu inventé par l'homme qui s'éloigne d'eux. Retourne à la rue.

Recueil rassemblant divers textes où des instants, plus que des moments, s'apparentent au quotidien, dressant une surprenante métaphore. Celle des pierres immuables des cathédrales. Depuis des siècles, elles racontent le bonheur d'être les complices de celles et ceux qui, s'attardant sur leur parvis, ou séjournant dans leur ombre et lumière, leur confient quelques souvenirs épars, ressurgis de la mémoire traitresse. On a imaginé ces fictions, si bellement traitées par Caroline Guindon, telles des errances auxquelles la nouvelliste aurait accordé l'importance qu'elles méritent, soit modifier le cours placide d'existences propices à la monotonie du quotidien, émaillé d'un relent de vanité. Ces dérangements se transformant en une raison d'exister, acte de présence justifié par le petit quelque chose innommé, ancré dans la mémoire des cathédrales humaines, soulageant ainsi la crainte redoutable du départ ultime. Message indispensable souligné par l'écrivaine, révélant une originalité fantaisiste qui ne peut que séduire lectrices et lecteurs.


La mémoire des cathédrales, Caroline Guindon
Lévesque Éditeur, Montréal, 2019, 155 pages


lundi 13 janvier 2020

Un coureur désopilant qui nous leurre *** 1/2

L'hiver s'installe, il nous fait reculer de plusieurs pas. Manque de courage pour traverser la saison blanche. On a l'envie irrépressible de faire nos valises vers des ciels plus cléments que les rayons solaires illuminent de leur magistrale lumière. Ou bien on rêve. On arpente les boulevards parisiens, les avenues, les parcs. On entre dans des musées, partout où la culture bat son plein d'universalité. Où est passé l'hiver québécois ? On commente le roman de Mario Cholette, Le coureur de Lune. 

Alléchante diversité littéraire cet automne dont on a profité pleinement. On a beaucoup voyagé, sans aller très loin, des forêts ont entendu nos pas crisser sur les feuilles mortes. La saison hivernale se précisant, on savoure la précédente avec le roman d'un écrivain qu'on ne connaissait que par ses allées et venues dans les réseaux sociaux. Étrange histoire qui nous emporte vers un gamin de cinq ans qui se souvient qu'il a toujours couru. Il se sert d'un pouvoir peu usité pour gambader dans divers paysages, surtout des plages. Mettant à contribution sa curiosité d'abord enfantine sur des cartes postales, il se déporte à volonté pour échapper à un monde trop ancré dans ses habitudes. L'histoire s'ouvre sur le narrateur, Jacques Fréchette, qui s'interroge sur ses nécessités de courir. Ce qui lui permet de revisiter sa vie, passée et présente. Déjà, il n'est pas un garçon comme les autres : dès qu'il raisonne il se prend au jeu du chapardage, vers l'insolite de sa jeune existence. Mère et père affectueux, frères et sœurs conciliants. Ceux-là sans aucun don particulier. Très jeune, la beauté des filles que Jacques côtoie le fascine, plus tard, il s'éprendra de femmes qui le guideront dans ses débâcles existentielles. Il sera souvent la proie et le témoin d'événements n'ayant rien à voir avec la banalité d'une existence tracée d'avance, la plupart des êtres humains ne recherchant que la conformité rassurante des agissements. Le jeune Jacques doit beaucoup à sa mère qui, autodidacte, a développé l'imagination délirante de son fils. Ce qu'il narre avec une poésie intense contient une immense passion de l'art de vivre, prenant pour modèle Arthur Rimbaud et ses échappatoires discutables loin de ses aspirations poétiques. Plus concrètement, deux ou trois hommes bienveillants assureront le fil de ses démarches entre rêve et réalité, ne sachant pas toujours concilier les choses qui se font et d'autres pas.

Le parcours insolite de Jacques Fréchette se situe au Québec, à la fin des années mille neuf cent soixante, début des années soixante dix. Banlieue montréalaise où ses parents résident, intègres et travailleurs. Chaque fois qu'il commettra un larcin, un vieux réparateur de bicyclettes, un brin philosophe, le rappellera à l'ordre avec douceur, l'enfant, intelligent et rebelle, ne se soumettant pas à la colère justifiée de son père. Se plonger dans ses souvenirs le met en transe, lui donne le vertige. On le comprend, il doit remonter le temps et l'espace qu'il occupe au fur et à mesure qu'il grandit. Il raconte que sous son lit, il y avait un trou dans lequel il plongeait, comme Alice dans son terrier. Ce trou existait-il réellement, ou bien l'a-t-il fabriqué, imaginé ? Peu importe, ce trou est un fil " minotaurien " qui nous vaut les tours de magie de Jacques, donnant la parole à un écrivain qui nous a charmée durant plusieurs jours. Sa première loufoquerie se présentera la nuit du 20 juillet 1969 quand les astronautes américains se poseront sur la Lune. Jacques prétendant qu'il a foulé le sol lunaire, près de Neil Amstrong. Bien sûr, le Trou l'a aidé à réaliser son exploit démentiel, cependant peu probable. Excessif, jouissif à outrance, l'adolescent qu'il est devenu va goûter et s'affranchir à tous les stupéfiants avant de se compromettre dans un fâcheux avenir, d'où il sortira sain et sauf, ce qui nous a étonnée. Se démet-on aussi facilement du cartel de la drogue sans y laisser sa peau, malgré quelques avertissements tranchants ? 

Il nous serait impossible d'inventorier les nombreuses situations de cette fiction surréaliste, colonne vertébrale de ce magnifique récit. Notre incursion dans ce foisonnement à la fois réel et imaginaire s'avère un survol sommaire, nous dérobant aux ressources fantaisistes du narrateur pour nous disculper de notre impuissance à relater les moindres péripéties. Les amours vivantes et mortes du jeune homme sont mises de côté. Ses trois voyages en Colombie, sa présence coutumière dans des lieux interlopes, sa passion et son savoir de la peinture. L'observant, puis l'écoutant, on imagine un tableau du peintre abstrait Willem de Kooning, qu'il cite lui-même. Décomposé, recomposé son propre univers d'agitation extrême, les recueils de poésie qu'il écrit, toujours sous la gouverne magistrale de Rimbaud. Il vit dans l'enchantement des semaines et des mois qu'il invente pour mieux se soustraire à la solitude qu'éprouvent les coureurs de fond. Si de temps à autre, il croise un amour égaré, jamais perdu, il s'en lasse, son enthousiasme laisse à désirer. Conversion subite : il veut ne semer que le bien autour de lui. Comment faire pour atteindre une telle chimère ? Un projet farfelu qu'il réalisera se révélera un échec, faisant s'éloigner des femmes qu'il a aimées. Leurré de ses intentions peut-être inconscientes, l'écrivain Mario Cholette atteint l'ultime solution, aboutissant à une fin ouverte, mêlant ses connaissances scientifiques à une logique irréaliste, combien proche de l'aviateur Saint-Exupéry plus que de l'écrivain.

Quels vocables suffisamment intelligents conviendront à ce livre loufoque, heureux, il faut le dire,  bâtissant ses anecdotes sur moult métaphores et symboles ? On veut signifier que l'histoire de cet enfant puis jeune homme nous a permis de respirer plus profondément chaque fois qu'on tournait les pages, savourant l'utopie comme une madeleine proustienne. C'est écrit dans un langage moderne, dynamique, vivant, fourmillant d'humour rose et noir, sans jamais s'essouffler malgré la distance qui sépare le lecteur du coureur. Et inversement. Par contre, pour ne rien échapper de magistralement descriptif, on doit lire ce récit à doses prudentes, risquant de ne plus suivre le narrateur Jacques Fréchette dans son Trou libérateur. De rebondir on ne sait trop où. C'est un prix très cher que tout être marginal doit payer pour survivre parmi la meute conventionnelle. Faire bande à part. On peut avancer que Mario Cholette mérite de monter à bord de son engin extra-planétaire pour savourer sa prochaine virée interstellaire, peut-être nous en faire part. On s'en réjouit, attendant fébrilement la suite. L'autre extrémité de la Voie lactée ayant enregistré des échos du Trou noir de Jacques Fréchette, loquace, l'écrivain à l'imaginaire débridé, invitera ses lecteurs et lectrices sur ses rives très certainement respirables...

 
Le coureur de Lune, Mario Cholette
Leméac Éditeur, Montréal, 2019, 339 pages

lundi 6 janvier 2020

La mort d'un chien et ses conséquences *** 1/2

On ne peut pas dire que la première neige soit la bienvenue. On a des réminiscences de paysages lointains, fleuris tout azimut, marqués en décembre et janvier par des pluies recrudescentes. On se souvient du jardin qui fleurait bon l'entêtant parfum du lilas. On s'en mettait plein les narines, comme effleurée d'un sombre pressentiment. On a lu le roman de Gabrielle Lisa Collard, La mort de Roi.

Si on n'aime pas les histoires débilitantes, l'auteure nous gâte avec un premier récit grinçant, dérangeant, hors des normes propres à la littérature romanesque. Tout d'abord, on a reculé devant cette lecture déroutante, pour ne pas dire agressive. On y est revenue, décidée à élucider cette aventure de peine incommensurable après que le chien de Max soit mort. Élucider s'avère prétentieux mais essayer de saisir les intentions mortifères de Max, la narratrice, qui la poussent à commettre des crimes sur des personnes qui ne lui sont rien, ou si peu. Il suffit d'une griffure métaphorique pour que Max haïsse et tue l'auteur de cette blessure. Elle est consciente que quelque chose, depuis son enfance, dépasse ses manières d'abréger l'existence d'hommes, de préférence. Elle a toujours aimé entrer dans des maisons vides de leur propriétaire, en tâter les objets — quelle précision dans les détails —, en sentir les odeurs, les vêtements, tout ce qui s'imprègne de la présence récente d'un corps humain. Elle est blonde et grosse, se dépeint-elle, « son corps osseux écrasé sous mes trois cents livres de chair immuable. » Réflexion après avoir tué son voisin, chez qui elle a pénétré, le trouvant endormi « dans son vieux lazy-boy, vert forêt élimé [ ... ] » , répugnant. Elle se souvient qu'il a été un « pogneur de cuisses », laissant supposer qu'il se serait rincé l'œil des appâts de Max.


L'enfance, comme souvent dans la fiction actuelle, n'est pas en reste pour essayer de justifier le comportement « weird » de quelques individus en marge d'une société bien-pensante. Max a des parents conventionnels, attachés aux valeurs ancestrales, une jeune sœur, Gi, qui a saisi d'inquiétantes interférences dans la tête de Max, cette dernière avouant que dans son cerveau, ça crie parfois trop fort. Elle se considère comme sa propre ennemie. « Je me déteste de croire que je suis donc profonde, que ma riche vie intérieure est spéciale, pis que l'univers entier existe dans ma poitrine. » Lucidité effrayante qu'elle n'essaie jamais de nier, il lui semblerait alors que ses conditions d'agir seraient pires qu'une apathie mortifère. Pendant qu'elle se démène avec l'horreur ténébreuse de son existence, elle se remémore la vie de son chien Roi à ses côtés, l'affuble de qualités inexistantes en aucun être humain, qu'elle rencontre inopinément. Sa première incartade inexplicable se fera dans la maison de Madeleine Metcalfe, une « femme sur la rue où j'ai grandi, qui buvait seule en regardant Sous un ciel variable, le téléroman le plus soporifique de l'univers. » Tout révolte Max qui, trentenaire, ressemble de plus en plus à sa grand-mère. Elle se souvient, et c'est tendre, même avec des sursauts de colère qu'elle n'est jamais parvenue à réfréner.

Max commettra d'autres meurtres, des corps qu'elle abandonnera dignement dans la nature. Démembrés, livrés aux bêtes sauvages. Étonnamment, elle ne remettra jamais ses meurtres en question, croyant bien faire, non pour la société mais pour elle-même. Elle a un « chum » qui succède aux précédents, qui ne s'étonne de rien, se laisse vivre au gré des fantaisies de sa compagne. Il en ignore le vertigineux combat dont il sera une victime, fil révélateur au début du récit. Elle hait les émotions, pourtant, son histoire en est comble, tant d'ordre analytique que psychologique. On dirait qu'elle tient la main d'un lecteur attentif, d'une lectrice compatissante, se confiant comme souvent cela arrive, à des individus desquels elle ne sait rien. Questionnement vertigineux depuis la mort de Roi, mise en abyme à laquelle Max se soumet, ses points de repère se délitant chaque fois qu'elle désire s'y ancrer. Dans la rue, avec ses écouteurs sur la tête, « la musique dans le tapis, sans jamais me retourner pour scruter la noirceur. » Comment aurait-elle pu faire, elle qui tue pour atténuer la perte de son chien ? Sans aucune joie, bien qu'elle parvienne à planter des fleurs, s'allongeant sereinement, la fatigue la submergeant, auprès de sa victime, triturant les corps de ses mains nues ou gantées.

C'est un court roman où la noirceur de certains êtres humains se révèle, telle une maladie insidieuse, engourdie aux confins de notre corps, embrouillant notre esprit. Maladie qui peut se réveiller ou demeurer inerte jusqu'à notre mort. Il fallait un surprenant courage à Gabrielle Lisa Collard pour aborder un tel sujet redoutable, occulté de nos retors principes. À la manière de la narratrice, nous pouvons vomir cette histoire ou, au contraire, nous y vautrer avec une curiosité accrue par l'insistance provocatrice de Max, à la fois, ombre et lumière. L'accepter comme le témoignage d'une feinte innocence chaque fois qu'un inconnu se fait ange bienfaisant avant de se transformer en démon irresponsable. Livre coup de poing, frappé sur la table encombrée de nos lectures appesanties parfois de somnolence...


La mort de Roi, Gabrielle Lisa Collard
Éditions Le Cheval d'août, Montréal, 2019, 135 pages