lundi 5 octobre 2020

Musique en sourdine pour assoupir la nostalgie *** 1/2


On pense à des proches et des amis qui sont décédés cette dernière décennie. On s'interroge sur le regard effaré qu'ils porteraient sur le monde actuel, si par un improbable miracle, ils revenaient sur terre. Agitées, les civilisations sont poussées à leurs extrêmes. Les valeurs morales semblent avoir pris un cours détourné, notre société devant se mettre au pas de subits changements qui dérangent ses habitudes. Où aboutirons-nous ? On a lu le numéro 143 de La revue XYZ de la nouvelle.

Voici un thème audacieux qui a piqué notre curiosité, ne décevant pas notre lecture. C'était risqué mais Christiane Lahaie et Marie-Claude Lapalme ont dirigé le bateau d'une main et d'un œil fermes, celui-ci ne risquant pas de chavirer dans les eaux glacées de la banalité. On n'a su résister au désir d'en écrire quelques impressions, car il fallait du courage ou une certaine innocence pour se remémorer un passé pas si éloigné, un passé au rythme de la musique des années soixante et soixante-dix. Leur effervescence était-elle nécessaire pour désengourdir la monotonie assommante de nos dernières décennies, qui nous laisse pantois et impuissants ? 

Il y a l'enfance qui mène inévitablement aux oscillations téméraires de l'adolescence, comme sait si bien l'interpréter Fanie Demeule, donnant la parole au désarroi d'une jeune actrice qui, lors d'une audition théâtrale, se met dans la peau de Nancy Spungen, groupie des Sex Pistols, ou plutôt se dilue dans son rôle. Séquentiel, le récit nous fait part des doutes de la narratrice, en écho au texte de Patrick Nicol. À la suite d'une bonne idée, un jeune homme passe une nuit au chalet avec une bande de gars et de filles. Ça boit, ça fume, ça baise. En fait, le narrateur se souvient dix ans plus tard. Souvenirs fragmentés, télescopés à l'enfance qui, elle, semblable au narrateur, se raconte des histoires tordues, réservées aux adultes de l'époque. Similitude avec la nouvelle de Fanie Demeule, cette manière de narrer, nous mettant au diapason d'une portion de vie qui ne durera que le temps de l'ajuster au présent. Deux nouvelles fascinantes, exposées dans leur nudité excentrique, inconsciemment complices. Je suis Nancy Spungen et Éducation. Puis, sexe à gogo érotisant le long et lascif poème de Nicholas Giguère. Plus tard, entre en scène la musique sous le signe du récit de Jean-François Aubé, Le suicide des lemmings. Il semble que la musique n'ait jamais quitté la traversée parfois difficile des garçons, des filles, qui s'ébrouent dans des prestations, pour le plaisir de vivre pleinement. Le jeune de la nouvelle de Jean-François Aubé appartient à un groupe, il joue de la guitare, tout en surveillant une admiratrice qui s'intéresse à lui. Elle lui souriait « en écrasant ses formes contre les barreaux de la clôture. » C'était trois jours plus tôt, il ne cesse de se remémorer l'incident qui a fait que son frère ait confondu l'illusion d'une soirée avec la vraie vie. La fille qui admirait le narrateur, attendait la prestation suivante pour calmer ses ardeurs. Le frère lui avait pourtant écrit un message, l'invitant dans sa chambre d'hôtel. On a aimé que la musique interfère symboliquement cette soirée fatale. Purple Haze, très émouvante fable signée Georges Desmeules. Là encore, un narrateur, réminiscences à l'appui, est bloqué dans un embouteillage sur le Golden Gate. Se tient à ses côtés, Rocco, passager inquiétant. Sur la banquette arrière, un homme de couleur, sous l'emprise de la drogue, ne réalise pas dans quel guêpier il est tombé. Le conducteur et Rocco sont loin de la blancheur de leur âme, ils sont des tueurs, obéissant aux ordres sanguinaires de l'Italien. L'histoire finira mal, mais la musique, qu'elle soit réelle ou rêvée entre les bras du passager arrière, apporte une rémission provisoire aux intentions meurtrières des deux hommes. Superbe hommage inattendu au compositeur et chanteur Jimi Hendrix. L'admiration inconditionnelle de l'écrivain se combinant au discours vénéneux du narrateur, on en est que plus touchée. On enchaîne avec le récit pathétique de Nicolas Guay, Le rock n'est pas mort. Des résidents d'une maison de retraite, assistent un soir à un concert donné dans un stade. Effets magiques de la guitare, de la batterie, sur ces personnes âgées, elles attendent le chanteur qui n'est autre que Bono vieilli, chanteur et musicien irlandais. L'euphorie de l'assistance transforme l'amphithéâtre en une joyeuse serre d'illusionnistes qui, durant quelques heures, ont ignoré les déboires physiques de l'âge avancé. Le narrateur, responsable de ce « beau monde », jeune et impartial, observe avec attendrissement ces vieillards se réjouir d'un spectacle suranné, « les musiciens donnaient l'impression de s'être évadés du musée Grévin. » La gloire est passée, Bono se justifie pendant qu'il se fait démaquiller, qu'il témoigne de sa chute de cheveux. De sa coloration. De son visage tombant. Jacques Brel nous avait prévenus, il n'est pas drôle de vieillir... Gloria ou les efforts d'une adolescence pour retrouver son frère, Jesse, qui a fui leurs parents à dix-sept ans, révolté contre leur conformisme. Nouvelle de Marie-Claude Lapalme. Judy, une amie rebelle, avait raconté à Gloria qu'un jeune homme, dans un bar où jouaient de nouveaux groupes, ressemblait à son frère. Elle n'hésite pas à se transformer en une jeune fille délurée pour entrer dans ce bar. Elle fait si gamine, que la narratrice l'oblige à porter des vêtements d'une amie commune, l'adolescente n'appartenant à aucune clique, ne se saoulant pas, allant sagement à ses cours mais attirant les marginaux. Ce week-end-là, les parents sont partis en Pennsylvanie visiter la grand-mère. Le bar a enfin ouvert ses portes, lieu plutôt minable. Une odeur de vieille bière monte vers la jeune fille. Elle observe à gauche, à droite, cherchant discrètement son frère. Un band s'installe. Le spectacle s'avère dynamique, le temps passe, Jesse n'apparait pas. Elle écoute la chanteuse, fascinée au point de trouver son propre langage à travers ses poèmes. Texte qui rejoint ceux de Fanie Demeule et de Patrick Nicol, l'enfance se profile mais bientôt s'efface parce que compromise dans des situations éprouvantes d'adultes.

Cinq nouvelles complètent l'opus, dans la rubrique " Thème libre ". Deuxième peau, de l'auteur Paul Ruban, a eu notre préférence. Le nouvellier relate les déboires d'une adolescente aux tatous artificiels. Cinq nouvelles se rattachant les unes aux autres, l'écriture précise, sans encombrement de vocabulaire, séduira le lecteur, la lectrice, amateurs du genre. C'est l'apport disparate de tous ces textes qui nourrit intelligemment l'ensemble très réussi de ce dernier numéro.

Les aventures de ces décennies assoupies se terminent en digne beauté avec la nouvelle surprenante, tellement prémonitoire, de Pascal Blanchet, lauréat du concours XYZ 2020, Nocturne à tête de chat. Titre intrigant, nous ne pouvons échapper aux quelques pages qui dépeignent les visites d'un homme à une vieille dame dans un CHSLD. Déjà présentée par le nouvellier Jean-Paul Beaumier, nous n'avons plus qu'à nous laisser entrainer dans les sillages d'une directrice rigide, cependant repentante. Dans une chambre où ne sourit plus une vieille femme condamnée à mourir seule. Nous étonner du comportement pour le moins étrange d'un homme portant une tête de chat...

C'est un numéro courageux, téméraire, de par sa thématique " Sex, drugs ans rock'n'roll ", de par les semaines difficiles dans lesquelles nous vivons depuis le printemps, sans très bien savoir. Un numéro où ne sont jamais permis les atermoiements, à part ceux utilisés par les écrivains invités pour enrichir et combler le temps qui s'est écoulé. La musique en sourdine, toujours présente, tête d'affiche d'années lumineuses. Prolifiques, incantatoires, un peu illusoires. 


La revue XYZ de la nouvelle, numéro 143

piloté par Christiane Lahaie et Marie-Claude Lapalme

Montréal, 2020, 104 pages

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