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lundi 27 juin 2022

Des feux d'artifice avec ou sans étincelles ****


Il pleut, c'est l'été. Pluie passagère et réconfortante, la nature est en liesse. Au bord de l'étang, les grenouilles coassent, elles se retrouvent aux origines de leur monde liquide. La canopée du parc oscille gracieusement, les canards plongent et refont surface, agitant leurs ailes à ne plus savoir s'envoler. Les papillons batifolent, ils se prennent pour des cigales ! On commente le numéro 150 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Quelle riche idée que d'avoir fêté ce " spécial " avec des feux d'artifice symboliques, imaginaires ou véridiques, selon la signification particulière que nous accordons à ces éclats de feux. Nous devons cette flambée d'étincelles à l'initiative éclairée de Gaëtan Brulotte et de Sylvie Massicotte qui, tous deux, se sont fait les complices de vingt auteurs-es qui ont valorisé, pudiques et enjoués, la représentation d'une telle fête à coups de sentiments évoqués parfois en sourdine. On a retrouvé quelque part, au gré des pages, la sapidité grinçante de ces feux qui ont dérangé nos jeunes et moins jeunes années. Les souvenirs sont intraitables, indélébiles! 

Se côtoient d'un texte à l'autre la vie et la mort, certains s'assemblent, les protagonistes n'ayant pu remonter plus loin dans leur errance. Tout se joue, semble-t-il, dans l'acuité de réminiscences qui ouvrent des blessures mal cicatrisées, parfois inguérissables. Comme les nouvelles d'Edem Awumey et de Francine Beaudin qui se complètent, sans vraiment se recouper. Dans le Carnet d'un voyage au centre de l'espoir d'Edem Awumey, entre en scène un homme qui, tenant la main de sa compagne, se remémore silencieusement sa fuite loin des atrocités de son pays en guerre. Alors qu'elle rêve d'un premier voyage avec lui, il se complait, armé d'une peur redoutable, dans ce pays où il a trouvé une certaine assurance. Il ne veut pas s'en éloigner. Repoussant un passé douloureux, il entend les premières explosions du feu d'artifice. Va-t-il accepter de voyager enfin avec sa compagne ? Dans Un puits d'étincelles, c'est du sur place que nous propose Francine Beaudin, mais quel voyage dans la tête d'Awah, adolescente congolaise, qui doit se rendre dans un édifice qu'elle ne connait pas. Timidement, gauchement, elle y parvient, elle descend dans un sous-sol, ce qu'elle déteste. Là, elle sera reçue avec enthousiasme, elle doit aider à éplucher les légumes pour un grand souper avant le feu d'artifice auquel elle est conviée. Awah est heureuse, elle qui est toujours seule, loin de ses grands-parents qu'elle n'a jamais revus. Le soir venu, elle entend les premières déflagrations, une pétarade de détonations, Awah ne s'attendait pas à ce cauchemar éveillé qu'elle ne supporte pas. C'est par suggestion que nous percevons ce qu'a traversé l'adolescente avant de se réfugier dans un pays plus serein. Semblable à l'homme de la nouvelle d'Edem Awumey, Awah est prisonnière de traumatismes qu'elle essaie d'adoucir en s'impliquant, non dans un amour, mais dans la simplicité de la vie quotidienne. 

On va d'un récit à un autre, séduite par leur diversité, par la puissance des mots, la disparité constante de la thématique qui nous entraine d'une condition de vivre à de confuses hésitations, à des refus troublants. Comme un coup de tonnerre, nouvelle signée Stanley Péan, un homme attend le retour de sa compagne absente depuis une semaine. De son balcon, pour distraire son impatience, il s'attarde sur un sans-abri noir que la police interroge. Plus tard, une détonation surgit dans le calme d'un après-midi ensoleillé, que le narrateur contourne en se disant que le feu d'artifice commence bien tôt. Inconscience ou peureuse manière de se déculpabiliser face au malheur d'un démuni qui affirmait au policier chercher quelque chose qu'il avait perdu. Métaphore de la perdition de soi et des êtres qui pourraient nous sauver... On suit Perrine Leblan, Terrorisme poétique, dans une ville qui se révolte contre la tyrannie d'un gouvernement totalitaire. Ce sont des tagueurs qui, manœuvrant sur des toits, ouvriront les vannes d'un feu d'artifice, provoqueront les patrouilles policières qui essaient de faire rentrer chez elle la population descendue hardiment dans les rues. Des flottements se produisent, seule la narratrice ne se conformera pas aux ordres. Sous une apparente désobéissance, on se rend compte à quel point le nombre influence les espoirs d'une population asservie, la narratrice, représentant une part d'insouciance, se dit que le feu d'artifice a bien eu lieu. Plus loin, Fanie Demeule et Bruno Lalonde jouent les trouble-fêtes. L'un en avouant ne pas aimer les feux festifs, l'autre en faisant preuve d'une lucidité dérangeante. Fictions respectivement titrées, Trouble fête et Poudrière.

On ne saurait mentionner la magnificence de tous les textes qui composent ce numéro. Aucune préférence, aucune lassitude en lisant Natalie Jean et les péripéties souriantes d'un narrateur aux prises avec les fantaisies débordantes de sa sœur, qui confie ses deux fillettes à son frère, celui-ci allant se distraire un week-end chez une amie artiste. Les nostalgies buissonnières se dessinent sous un ciel velouté d'étoiles filantes. Autre feu d'artifice... Julie Dugal anime une narratrice, étrangère dans un village, qui court là où elle peut pour trouver des feux d'artifice à l'occasion de l'anniversaire de son vieux père. Les souvenirs affluent, la discorde avec le père prend des allures réconciliatrices... On pourrait citer les auteurs-es qui ont participé à la composition de ce magnifique numéro mais on préfère nous repaitre de la tendresse du récit de Jean-Paul Beaumier, Le spectacle est terminé, sa tendresse, certes, mais aussi de sa sensibilité généreuse, débordant hors de l'histoire d'une mère agonisante qui assiste à son dernier feu d'artifice. Le narrateur se souvient que son père était un artificier reconnu, « une véritable vedette dans le quartier lorsque nous étions enfants. » Mais l'âge accentuant les rides, il s'est lassé de son attirail qu'il aura mis à l'abri pour un ultime rendez-vous. L'heure de sa femme, l'heure des souvenances ont sonné, heures qui auront une saveur amère et nostalgique, tendrement dépeintes une dernière fois par le narrateur, lui aussi à saveur douce-amère d'écrivain...

Boucle la revue la rubrique " De bref en bref " qui nous réserve moult critiques signées David Bélanger, Ketzali Yulmuk-Bray, Aglaé Boivin, David Dorais, Cécile Huysman. Tous les cinq y vont de leur analyse judicieuse, disséquant des nouvelles qu'on n'a pas eu le temps de lire dans le courant de l'année. Et même avant...

Éblouissante et fervente dernière couvée d'une revue qui fête non seulement son 150e numéro mais aussi occasionne la lecture d'une poignée d'écrivaines et d'écrivains, qui ont su faire flamber leurs propres étincelles, telles qu'imaginées ou surgies d'événements parfois irréels. Avec des flaques de larmes, pour paraphraser Christiane Lahaie, ou des sourires qui en disent long sur la magie des feux de la mémoire soudainement éveillée, mettant à contribution des flambées de souvenances dans la mémoire retrouvée, tel le temps proustien, de femmes et d'hommes qui, en des occasions moins réjouissantes, ou peut-être manquées, se seraient tus.


La revue XYZ de la nouvelle, numéro 150

Piloté par Gaëtan Brulotte et Sylvie Massicotte

Montréal, 2022, 120 pages

lundi 7 février 2022

Se confiner pour mesurer notre résilience *** 1/2


Nous sommes au cœur de l'hiver, néfaste à notre moral plus que tout événement désagréable qu'on pourrait nous annoncer. On est peut-être bêtement négative, comme chaque fois qu'on refuse d'écouter des raisonnements modérés concernant la bénéfique beauté que la saison blanche nous offre silencieusement. Il est vrai que notre regard, absent, se pointe déjà vers le printemps. On parle du numéro 148 de La revue XYZ de la nouvelle.

On ne pouvait mieux faire que lire des textes nous affranchissant d'un phénomène social auquel nous n'étions pas préparés. Aujourd'hui, le sommes-nous vraiment et davantage ? Qui résisterait à l'inconfortable dilemme, celui d'être enfermé chez soi, de devoir surveiller ses comportements dès que nos pieds nous portent à l'extérieur ? Ce que nous propose Marie-Claude Lapalme et Bertrand Bergeron, tous deux nous présentant dix auteurs-es qui supportent, ont supporté, les affres du confinement, thème symbolique que nous vivons au présent depuis plus de deux ans. 

En même temps que l'interrogation se pose, on est entrée dans la maison de Christine Comeau, Vivarium, qui, aux dires de l'auteure, s'est transformée en une immense forêt étouffante, nous invitant à suivre son personnage à l'extérieur d'un monde dont nous devinons la teneur. Récit habile qui nous entraîne à poursuivre notre lecture vers le périple de nouvelles déroutantes, magnifiquement expressives, sensitives. L'écrivaine n'écrit-elle pas que « la porte a disparu » ? On pénètre dans un intérieur, il y en a plusieurs, où survit  un couple qui s'isole chacun dans une pièce, elle, ayant été diagnostiquée positive au virus. Que restera-t-il d'eux, l'un s'emprisonnant dans la méfiance néfaste de l'autre ? Fièvre, signée Mikella Nicol. Sorte de tête-à-tête qu'utilise la narratrice de Véronique Grenier, quand elle s'enferme dans son logement, se parlant à elle-même, ayant pour témoin sa vieille voisine, vivotant de l'autre côté du mur qui les sépare. C'est le dehors qui va les faire se connaitre, les deux ayant besoin de gestes et de paroles. Comme quoi l'extérieur de nos murs, ceux en plâtre, ceux s'érigeant dans notre tête pour des raisons qui n'en sont pas toujours, s'avèrent porteurs de conciliation envers les autres. Une touchante fiction qui n'en est pas tout à fait une. 

On tourne les pages, on va plus loin dans l'anxiété, dans un autre intérieur, celui de Mattia Scarpulla, qui nous révèle ce qu'est une dépression en temps de pandémie. La fragilité d'une femme qui, au regard incisif, supporte mal les réactions de son mari, recoupant la nouvelle troublante de Mikella Nicol. La vie à deux serait-elle défavorable lors d'une catastrophe, indépendante de ce que nous sommes ? Sensibilité exacerbée par une situation anormale, cette anormalité se combinant aux sentiments qui, édulcorés par l'usure, se fragilisent au point de désirer, provoquer la disparition de son partenaire. Sommes-nous des assassins assoupis que déclenche un fait inhabituel ? Le sourire de George Clooney. Pour nous rassurer moindrement, la narratrice d'Esther Laforce, Mad World, évoque l'importance de l'amitié, la nécessité d'en  prendre soin quand l'occasion se présente. La veille de Noël suscite des petits miracles qu'il est nécessaire de protéger de nos erreurs involontaires. 

Cependant, de ce recueil tellement humain, deux fictions nous ont particulièrement touchée. Les réminiscences de la narratrice du texte de Chantal Fortier, Perdre le Nord. Et la belle humeur de la nouvelle de Joanie Lemieux, Malades, amoureux, fous. Mélancolie de la première, qui, chaque fois qu'elle sort de son logement, évoque avec poésie son séjour professionnel dans le Grand Nord, au point que le présent et le passé se confondent, le paysage citadin se mêlant à une « immense plaine glacée » qui fait se rebeller la narratrice en introduisant des images d'un passé qui emplit sa tête. Se divertissant avec deux anecdotes qui la détournent d'un funeste dessein. Fin tonitruante amoindrissant ses intentions mortifères qui peuplent la nuit... De son côté, Joanie Lemieux imagine une pandémie d'amour. Une femme rejoint chez lui un homme qu'elle a autrefois profondément aimé, alors que les conditions sanitaires obligent les gens à rester chez eux, au risque de se contaminer les uns les autres. Inévitablement, la narratrice et son ancien amoureux vont se heurter à des restrictions personnelles... Clin d'œil ironique à la maladie actuelle qui sépare certaines personnes au lieu de les rassembler, cette fiction audacieuse s'imprégnant d'une bienfaisante résolution. 

La rubrique " Thème libre " nous réserve trois heureuses surprises. Les nouvelles très différentes mais combien talentueuses de trois écrivains qui donnent libre cours à leur imagination fertile, soumettent des protagonistes à des conjonctures humanistes auxquelles ils avaient échappé. Un dialogue mi-figue mi-raisin entre un homme rangé dans son confort avec un sans-abri, révolté des injustices sociales. Une jeune femme qui se crée des prétextes pour ne pas rendre visite à sa grand-mère. Et l'étrange disparition d'une professeure qui, dans une école, donne des cours à minuit. Textes respectivement signés Antoine Dion-Ortega, Valérie Provost, Philippe St-Germain. " À rebours " nous fait faire la connaissance de la  nouvelliste américaine, Grace Paley, qui prend chair et os sous la plume volubile de Jean-François Chassey, alors qu'il analyse l'œuvre de l'écrivaine, nous donne l'envie furieuse de la lire.

Un cent-quarante-huitième numéro de la Revue XYZ que nous ouvrons et arpentons sans hésitation. On a signalé plusieurs textes, essayant d'allécher le lecteur, la lectrice, ne citant pas tous les récits qui composent ce recueil, préférant laisser le plaisir de la découverte à qui aime tourner les pages. Les nouvelles ayant peu de route  chronologique, nous partageons au hasard des récits, l'anxiété, la détresse d'hommes et de femmes en proie à un événement majeur en ce début d'année, qui nous met à l'épreuve de nous-mêmes, dont on se demande quelle en sera la conclusion...


La Revue XYZ de la nouvelle, numéro 148

Piloté par Marie-Claude Lapalme et Bertrand Bergeron

Montréal, 2021, 104 pages

 

lundi 26 juillet 2021

Des auberges, un château, pour un séjour inusité *** 1/2


Aimant peu les citations, souvent extraites de livres qu'on a lus, on préfère ignorer la morale qui s'en dégage, ne tenant pas compte du contexte englobant ces quelques phrases. C'est comme un corps soudainement amputé. Il y a tant à tirer de la vie sans nous gaver d'opinions toutes faites, n'engageant qu'un auteur en mal de certitudes existentielles. On commente le numéro 146 de La revue XYZ de la nouvelle. 

C'est un thème fort alléchant qui fait figure de voyages aboutissant vers d'autres rives. Ceux des B&B qui nous font rêver, sortir les valises. Pourtant, oui, pourtant, il s'en passe des vertes et des pas mûres dans les textes de dix auteurs et autrices, convoqués par Jean-Paul Beaumier et Hélène Rioux. Destination vers l'insolite, on ne saurait mieux faire. L'honneur en revient à Gaëtan Brulotte qui nous convie aux abords de la retraite en compagnie d'un couple qui envisage d'ouvrir un B&B. Stimulant projet qui va se disproportionner quand, soupant avec leurs amis Lothaire et Léo, « bêtes à concours », ils feront la connaissance de deux Français, Anne et Thibaut, futurs retraités. Eux aussi rêvent d'un gîte où les clients pourraient faire du ski, Anne et Thibaut habitant une région montagneuse française. Invités à prospecter une future auberge, le narrateur et sa femme séjourneront chez leurs amis qui, déjà, ont une idée bien en tête. Après de grandiloquents projets autour d'un château du XIXe siècle, le « rêve de conte de fées » se dissipera, tel il avait pris forme. Nous le savons, après avoir atteint un sommet, nous devons redescendre, ce qui n'est pas toujours simple. On a souri à la dernière goutte distillée par leurs amis Lothaire et Léo qui, à un concours, ont gagné un séjour d'une semaine dans un superbe château français. Réjouissante entrée dans l'ensemble d'un numéro qui oscille entre l'enthousiasme et la déception lorsque les protagonistes, pour des raisons sans importance, se retrouvent dans un gîte pas toujours de leur choix. C'est le cas de la narratrice de la nouvelle de Christiane Lahaie, La prochaine fois, qui, durant une nuit, subit les désagréments d'une chambre peu avenante. Ne pouvant dormir, elle s'attarde à la fenêtre, se rend compte qu'elle est surveillée par une femme qui, pense-t-elle, « habite le manoir voisin ». Agacée et déçue, la narratrice imaginera bien des aspects négatifs à son égard. De la compensation flotte dans ce court texte pour pallier l'insomnie, peut-être pour se rassurer. Un récit très intériorisé, Domaine Annie-sur-Mer, signé Geneviève Boudreau, nous met face à la colère d'une femme qui, après une dispute, grave, on dirait, avec sa compagne, est partie seule là où les deux devaient séjourner. Pour calmer sa rage, elle se met à nettoyer la chambre pourtant « coquette et propre... ». Des bribes de leur dispute s'immiscent entre deux coups de chiffon, entre le récurage du bain « déjà reluisant de propreté... » Un passé lointain, un passé proche, peuvent endommager une relation amicale ou amoureuse, la plus extravertie des deux protagonistes astiquant jusqu'à l'invisibilité des « rebuts du passé », jusqu'à vouloir se faire disparaitre. Une fiction, à peine, à la portée de chacune et chacun quand tout, croit-on, se détériore à cause de mots malhabiles. 

Après la nouvelle inquiétante d'Emmanuel Bouchard, où dans une pension séjourne un homme qui assiste à un congrès d'affaires, décrit chaque nuit sur sa machine à écrire de violents bruits qui se produisent dans la chambre d'à côté, qui s'éteindront tragiquement, nous entrons dans un rêve éveillé, dans une atmosphère neigeuse en compagnie d'un homme qui, seul client dans une auberge, fait la connaissance d'une vieille femme mystérieuse prénommée Nina, au comportement suranné. Le narrateur s'éprend d'elle, s'investit dans une époque qui n'est pas la sienne. Quelques jours plus tard, la vieille femme disparait, elle lui a laissé une enveloppe et un livre... Peut-on avancer que cela s'apparente à un regret, ce manque illusoire autour d'une personne célèbre de qualité intellectuelle supérieure, avec qui nous nous inventons des affinités ? Nous ne sommes parfois que le miroir de ce que nous voudrions être. Histoire touchante, Nina d'un autre temps, signée Noëlla Deschênes. Sur le même ton, mais plus réaliste, le récit d'Emmanuel Poinot, Le parapluie d'Émeline. Là encore, un homme seul dans une auberge, ne sachant trop pourquoi il est là, sinon qu'il a l'impression d'avoir laissé son passé derrière. Il sera accueilli par une femme avenante, très belle, qui le troublera intensément, qui apparait, s'absente. Dans la chambre du narrateur, deux portraits de femmes le déconcertent, les deux et la propriétaire du lieu, Émeline, se ressemblant telles trois gouttes d'eau. Des suppositions se trament dans la tête du client, encourageant quelques questions, inventant quelques réponses qui ne lui suffiront pas. Il décide de partir un matin pluvieux après avoir commis une bévue qu'il répare d'un geste affable. Sourire garanti. Ultime nouvelle traitant de ce thème estival, la déroutante histoire de Jean-Paul Beaumier, La Marocaine. Séjour en Estrie, chargé de compromissions en attendant que cessent les restrictions sanitaires pour partir au Maroc, où déverser dans la mer les cendres de leur fils. Le gîte choisi par Élise, la femme du narrateur, est embelli d'un décor marocain, le propriétaire, Mehdi, reçoit le couple à merveille. Le soir de son arrivée, Mehdi propose au narrateur et à Élise, un repas sublime, agrémenté d'un thé bouillant à la menthe. Buvant son thé, le narrateur dépeint un ciel, « comme rarement il nous est possible de le voir à Montréal. » Lui rappelant, avec regret, son impossibilité provisoire de se rendre au Maroc avec Élise. Quant au matin il se réveille, Élise n'est plus à ses côtés, elle doit être attablée dehors devant un café. Mais nulle part Élise ne se trouve, seule la chaleur s'avère accablante, au loin s'étale un horizon de sable, une femme vêtue d'une djellaba s'éloigne... À sa manière toujours délicate d'aborder une situation insolite, Jean-Paul Beaumier nous a laissée dans un conte moderne, chargé d'incertitude et de fuite, comme nous en abordons dans la vie, sans nous en rendre compte, adoucissant les replis de nos âmes chagrinées. 

On ne peut relater le numéro dans son ampleur même si les dix écrivains, écrivaines, s'étant attardés dans un hébergement peu orthodoxe, nous ont amusée ou émue. Hélène Rioux, toujours habile à évoquer le couple et ses péripéties, n'échappe pas à l'humour qui émane de ses deux protagonistes à la recherche d'un lieu idéal pour rompre la monotonie des restrictions sanitaires. Moins rassurants, Les plans d'origine relatés par Camille Deslauriers. Colère et frustrations secouent le gîte où travaille Gisèle, sa mère lui a légué l'habitation à la condition qu'une chambre lui soit réservée ad vitam æternam. C'était sans compter sur l'insoumise acceptation de sa fille, Gisèle, qui se vengera de cette décision étouffante d'une délicieuse manière. 

Complétant cet excellent numéro, digne de l'été qui nous promet de festifs loisirs, quatre nouvelles alimentent la rubrique " Thème libre ". Fictions qui ont attiré notre attention grâce à leur disparité, tout en gardant une préférence pour le récit de David Hoon Kim, État d'âmesterdam. Le séjour bousculé d'un jeune homme dans la ville d'Amsterdam, qui l'entrainera dans une promenade nocturne hasardeuse. Dans la rubrique occasionnelle " Entretien ", on a savouré la très intelligente et passionnante entrevue entre Jean-Paul Beaumier et la nouvelliste et poète Geneviève Boudreau, dont la nouvelle citée ici, l'une de nos préférées, a su nous affranchir de préjugés qu'il nous est possible de ressentir quand une source rancunière dirige bêtement nos agissements. 

" De bref en bref " met en relief plusieurs recueils de nouvelles, desquels on retrouve les commentaires éclairés de David Bélanger, David Dorais, Cécile Huysman, se limitant à une page. Ainsi se clôt ce dynamique et enjoué numéro sur la manière de séjourner ailleurs que chez soi, prenant le risque d'y faire de singulières rencontres. Sans hésitation, on redemande de ces fables anecdotiques qui procurent des moments de lecture incomparables. De sourires et d'émotions.


La Revue XYZ de la nouvelle, numéro 146

Piloté par Jean-Paul Beaumier et Hélène Rioux

Montréal, 2021, 104 pages

 

 

lundi 29 mars 2021

Des effleurements oscillatoires, des replis inavoués *** 1/2


Pour nous éloigner de toute contagion toxique, on fuit les personnes qui nous gavent de leur pessimisme inné ou de leurs humeurs atrabilaires. On ne peut accepter que la vie soit une catastrophe anticipée qui montre le dessous de ses jupons et qu'on en soit offusquée. Même si on se gargarise de moments délicieux qui ont trait à un passé insouciant, émouvant, on évite des éternuements qui nuiraient à nos ébats de jeunesse. On a lu le numéro 145 de La revue XYZ de la nouvelle.

C'est une livraison un peu spéciale qui a échu dans notre boite aux lettres. Huit auteurs-es ont été invités-es à révéler leurs déambulations dans l'aléatoire de l'existence, ou plus encore à délaisser leurs certitudes pour s'imprégner d'un thème plutôt déroutant " Je préfèrerais ne pas ", proposé par David Bélanger. Celui-ci, ayant orchestré ce numéro, doit jubiler d'y lire les textes remarquables de ses hôtes. On peut certifier qu'on a ressenti les oscillations morales des narrateurs et narratrices qui se sont risqués sur la corde raide du vide, assumant leur vertige, sans le soutien de leur Pygmalion. 

Une fée, être vivant inconsistant, se laisse raconter par Daniel Grenier. Les spécialistes. Claude pense qu'il a sauvé une petite fée des bêtes sauvages, des éléments tempétueux, en l'enfermant dans une bouteille de Coke vide. Manquant d'oxygène, la fée est morte, ce qui nous vaudra les explications évasives du narrateur, « j'aimerais mieux pas », quand il lui faudra justifier ce qu'il sait des fées, ce qu'il ignore. Pourquoi l'avoir emprisonnée ? Ce qui s'ensuit s'avère une symbolique inquiétante concernant les interrogatoires. Pièce nue, chaise droite, cube vide, souligne prudemment le narrateur, qui, finalement, se dérobe, abandonnant la petite fée sur une table de métal. Elle sera autopsiée, disséquée. Les spécialistes se questionnent mais Claude est parti discrètement, le narrateur aussi, se demandant ingénument où s'est égarée la bouteille de Coke. Daniel Grenier a suivi une directive appropriée, fidèle à la thématique demandée. Secondé par Caroline Guindon avec un récit à la dérive de toute logique habituelle. Après le film, donne la parole bohémienne à une voix observatrice, si cela se peut. Elle commente les agissements d'une femme qui sort du cinéma, un soir de pluie. Se remémorant un homme, Hans-Martin. Passé et présent s'entrelacent, des vieux, des jeunes, interviennent spontanément. La silhouette d'une « belle bourgeoise » se présente, serrant « contre elle son sac à main [ ... ] », converse avec un sans-abri à qui elle vient d'offrir quelques pièces. La nouvelle se love dans un condensé d'impressions mouvantes, se déplaçant au gré des intentions biaisées de la voix berlinoise. La femme cinéphile arrive dans un appartement où se trouve Hans-Martin. Louvoiement, comme si les anecdotes tressant le quotidien se révélaient sans importance. En sortant du cinéma, il faut bien aboutir quelque part, affronter les mirages nocturnes que dessinent la pluie et la mémoire... Les protagonistes de Caroline Guindon aiment la marche, on dirait pour conclure.

Nouvelles fascinantes que nous devons lire avec un grain de sel. Se laisser emporter par l'absurde qu'elles dégagent, toujours sans importance. Ainsi, le texte de Marie-Pier Lafontaine, L'aveu silencieux, déploie la manière habile de faire avouer un suspect récalcitrant. Partant du cas d'une vieille dame qui a porté plainte pour agression sexuelle commis par un ambulancier. Aveu du corps, des gestes, soutiré de l'accusé alors qu'il est seul dans une salle d'interrogatoire. Nous le voyons fustiger les parties de son corps qui ont abusé de la vieille dame, sous le regard impitoyable d'une caméra extérieure, de celui, satisfait, de l'inspectrice. Les aveux du corps ont un aspect funambulesque, indépendants de l'esprit, de la parole. Insaisissables si une quelconque image ne les retient pas dans son carcan de vérité infaillible. Récit qui adhère au cours donné par une enquêteuse sur les crimes sexuels depuis plus de deux décennies. Demeure cependant un doute qui intrigue une étudiante, comment savoir que les coupables agiront de cette manière corporelle ? De se faire répondre que personne ne le sait. Décalage du temps qui passe, ou ne passe pas, dans le récit de Mélissa Verreault, 17 h 48 du matin. Camille se réveille. Elle se souvient avec joie que le soir, elle a rendez-vous avec Mathieu. Et puis non, elle l'a rencontré la veille. Ils ont soupé ensemble. Mariée depuis une décennie, l'amour s'use, sauf que son mari, François, l'aime comme au premier jour. Les mots complices sont devenus convenus, chacun les tait, le silence amoureux s'est établi entre eux. La confiance non entamée. Ils font toujours l'amour, Camille se juge comme étant une faiblesse de la nature, quand François la désire. Des anecdotes ordinaires déblaient le présent, pour mieux solliciter Mathieu, ou simplement rêver d'une possible liaison avec lui. Camille oscille, Camille joue avec les heures autant indisciplinées qu'elle-même. Est-ce le matin ou le soir quand elle fixe un rendez-vous à Mathieu, l'invitant à souper avec elle et François ? Très représentative nouvelle se ralliant à la thématique. Le flou l'emporte, passivité de Camille réfugiée dans ses retranchements sentimentaux, prête à bondir... Annie Perrault nous convie au désistement moral de sa narratrice qui, timide, prend la parole, Taire d'où je viens. Elle n'ose pas se montrer, cherche une histoire où s'insérer, à cause d'une sœur née avant elle, qui a manqué d'oxygène. Ce qui permet à la jeune fille de tâter le pouls de sa famille modeste, là d'où elle vient. Elle a honte. Des séquelles profondes d'embarras la font dériver entre les siens et elle-même. Elle voudrait tellement mais ne peut pas, ses manières d'être sont trop souvent dépendantes du comportement fragile de sa sœur ainée. Même les photos familiales qu'elle examine, se posent tels des éléments troublants de sa mise au monde, à l'âge de dix-huit ans. Refoulements conscients qui nous éloignent des textes qui s'ensuivent, toutes les fictions ayant trouvé leurs lueurs éclairantes pour continuer à vivre entre dérision et gravité.  

Nouveauté dans la revue, un concours de traduction littéraire. De l'anglais vers le français. Cette première année, le prix a été remis à Marie-Pier Labbé pour sa traduction de " Step on a Crack ", nouvelle signée de l'auteure canadienne Jill Sexsmith, extraite de son recueil Somewhere a Long and happy Life probably Awaits You. Fidèlement, sont incluses trois nouvelles dans la rubrique " Thème libre ". Les trois rassemblant des effilochages de la thématique, qui ont ravi notre lecture. Enrichi les heures vaines. Tel un aboutissement qui nous rappelle que rien, ce rien mentionné par Douglas Smith dans son texte libellé de ce vide, se montre parfois reposant, voire essentiel. Rien. 

C'est un numéro impressionnant que renfloue constamment la qualité des textes soumis. L'influence de la nouvelle de Herman Melville référée par David Bélanger, imbibant leur précarité, celle que nous utilisons, telle une échappatoire, pour nous donner bonne conscience, adoucir notre incrédulité. Multiples interprétations se jouent de nous, nous catapultent vers l'avant, nous ne savons trop vers où. Une certitude, cependant, l'assemblage de ces récits, imaginaires ou pas, a conquis la lectrice assidue qu'on est. On a éprouvé un dépaysement intellectuel et moral dans cette débâcle de moments irrésolus, esquivant habilement la face dissimulée de nos réprobations. Ce collectif n'en est que plus méritoire.

 

La Revue XYZ de la nouvelle, numéro 145

Piloté par David Bélanger

Montréal, 2021, 104 pages

 

 

lundi 25 janvier 2021

Au creux de la vague, et davantage *** 1/2


Chaque année qui se termine nous impressionne. On est toujours surprise d'avoir traversé tant de jours sur lesquels on aurait pu s'empaler. Est-ce à dire que l'heure fatale n'était pas encore au rendez-vous ? C'est presque fatiguée qu'on prend notre élan sur la première marche d'une année neuve, prometteuse. Alors, on jubile, la vie nous accordant ses feuillets vierges. On commente le numéro 144 de La revue XYZ de la nouvelle.

En ces temps moroses à bien des niveaux, il fallait oser proposer à dix écrivains le thème de la dépression. On y voit une manière de faire un pied de nez à la réalité ou d'aller au-devant d'une certaine provocation. David Dorais, responsable de ce dernier numéro, a osé, et tous les textes, oscillant entre angoisse et placidité, sont fort réussis. Faut-il avoir éprouvé les affres d'une expérience humaine désastreuse, mélancolie intense, pour en disséquer la cruelle amertume, parfois dévastatrice ? Aucun texte ne s'avère banal, rareté dans un collectif. Les écrivains invités, chacun à sa manière, ont plongé dans la douleur d'une solitude insidieuse, celle qui mine le corps et l'esprit. L'âme jusqu'à son égarement dans les labyrinthes d'un univers redoutable, impossible à cerner. 

Maude Deschênes-Pradet ouvre le recueil avec une jeune femme qui arpente les allées d'un supermarché, hésitant entre ses besoins alimentaires. Dehors, il neige, c'est un dimanche de mars, l'hiver a sapé le moral de la narratrice. Et de bien des gens. Soudain, une voix l'interpelle, c'est Julie, une amie qu'elle a perdu de vue depuis sa rupture avec son amoureux. Julie, insouciante, ne se rend pas compte du laisser-aller physique et mental de son amie. Puis, les deux se quittent, continuent à faire leurs achats. Morosité en mineur, mais une solide entrée dans la fadeur amère des protagonistes dénonçant leur lassitude excessive, à la limite de leur propre défaite. Louise Cotnoir nous invite à suivre un homme, victime ou proie d'une désespérance innommée. Il survit. Déconnecté de la vie présente qu'il assume lourdement, il s'interroge sur l'individu que réverbère le miroir, dans le corridor. C'est un dessin larvaire sur le bow-window de son salon, qui va le rendre à ce qu'il n'est plus. Un récit bref, aiguisé, telle une porte ouverte sur un monde déserté que le narrateur n'a plus le désir de reconquérir. À bout de lui-même, il se met à pleurer. Les deux nouvelles de Pierre-Marc Grenier et de Perrine Leblan, évoquent à mi-voix quelque espérance, le premier dans une sorte de remords à retardement. Un homme se rappelle le regard d'un ami drogué, admirant une toile sur laquelle il voyait une île, le narrateur, rationnel, échappant à cette illusion. L'ami est devant lui, comme si, soudain, l'illusion prenant forme fragile, laissait poindre son incertitude. C'est une narratrice désemparée que met en action Perrine Leblan. Elle est dans un bar, désabusée, attendant que son groupe d'amis, qui boit et s'amuse, rentre chacun chez soi. Quand cela arrive enfin, sa compagne s'écroule de  sommeil. Pour calmer son anxiété, elle poursuit un chat échappé d'un débarras inoccupé de leur appartement. Sa curiosité l'entrainera vers une sortie inhabituelle aboutissant dans son quartier, qu'elle semble découvrir pour une première fois. Corps et ville soudainement fantomatiques, image de Montréal contemplée à l'envers, loin de la routine, loin du quotidien insipide. Troisième dimension dans laquelle elle trouvera un semblant de réconfort quand la clarté effacera la nuit trouble qu'elle vient de vivre. Un très beau récit un peu hallucinatoire, essaimant des pétales d'espérance. Ce qui n'est pas rien, conclut la narratrice.

Plusieurs textes ont des résonances vibratoires, comme celui de Mélanie Boilard, qui nous fait part de la prison mentale dans laquelle, depuis l'enfance, Zoé est enfermée. Ce qui permet à la nouvelliste de mettre en relief les conditions parentales où se démène sa protagoniste. Ses projets d'adolescente, la débâcle de ses ambitions. Incompréhension de sa famille. Tentative de suicide de Zoé, les barreaux se resserrent autour d'elle malgré la présence d'un psychiatre. C'est autre chose qui la mine, son manque de stimulation à vivre. La chute symbolise l'existence éclatée dans la tête de Zoé. Intériorité de la souffrance de la narratrice au point de vouloir bâtir une échappatoire qu'elle forge à l'intérieur de ses barreaux personnels. Un texte puissant et dérangeant, la débâcle sensorielle de quelques êtres ne cheminant pas toujours vers une oreille attentive. On passe sur plusieurs nouvelles, ne pouvant les citer toutes, le contexte collectif justifiant notre choix. La dépression s'exprime plus ou moins fortement, s'interprétant d'elle-même, grâce à la plume déterminée d'écrivaines et d'écrivains cheminant hors de l'emprisonnement de leurs barreaux étouffants. Cependant, Claude La Charité fait une exception en se prêtant au jeu métaphorique d'un subtil détective, décrivant les ravages d'un assassin parmi sa famille. Zombie apparu en double et triple exemplaire, lui permettant de relater l'histoire convenue de ses frères, lui, étant le plus jeune de la fratrie. L'assassin s'abat sur le père, le narrateur, impuissant, assiste à sa longue descente et remontée. Sa nouvelle vie avec une femme plus jeune, acte délibéré à la suite de son divorce. Puis, la tombée finale du père, l'assassin s'acharnant à l'empoisonner, déjouant les oublis mentaux d'un homme diminué. Jusqu'à son décès. Interrogation du fils, dépeignant de sang-froid les derniers avatars du père. En fait, Claude La Charité témoigne de la dépression mortifère d'un vieil homme aux prises avec un assassin que personne ne veut nommer. Quel bien-être a dû éprouver le narrateur — ou l'auteur — en relatant les effets récalcitrants d'un père empêtré dans des dilemmes ravageurs. Autre forme d'angoisse qu'il faut parfois laisser couler comme l'eau d'un fleuve, ne pas essayer d'en détourner le cours, de retenir ses élans en bâtissant quelques digues morales. À un moment donné ne faut-il pas s'intéresser aux ruines, aux bâtiments abandonnés, aux lieux en friche, comme le suggère Marc-André Boisvert, « ces lieux en braise en [ mon ] corps qui ne demandent qu'à reprendre feu ». Manière interrogative d'aborder les malaises de la dépression, malaises scrutés à la loupe tout au long de ces questionnements courageux, bien souvent exprimés en demi-teintes. Il n'est pas simple d'aborder des champs de bataille desquels nous n'apprenons leur existence sanguinaire qu'à travers l'Histoire.

Dans la rubrique " Thème libre ", trois récits dissemblables complètent cet excellent numéro. S'ancrant dans un désir périlleux d'obtenir quelque rendez-vous, Mémoire abandonné (e) signé David Hoon Kim. La rébellion jusqu'à la violence, Torche, imaginée par Eveline Dufour. Glisse à gauche, Guillaume Bourque, ou l'amalgame d'un site de rencontres avec une soirée familiale le soir de l'Action de grâces. En rentrant chez soi, plutôt éméché par la bière, les caresses à sa chatte sont un antidote rassurant aux lendemains houleux qu'attend le protagoniste.

Ce très invitant numéro se termine avec un " intertexte " signé Louis-Daniel Godin, La psychanalyse : un art de la nouvelle. Texte qui intéressera les férus du genre, faisant intervenir la pratique contre l'hystérie des femmes, au siècle de Charcot et de Freud. Voilà bien un traitement anarchique qu'il était temps de sortir de son obscurantisme primitif et grossier... Si le thème de ce dernier opus, enjeu à délaisser les habitudes littéraires trop conventionnelles, semble rébarbatif au premier abord, suscite une curiosité équivoque, la qualité rigoureuse des récits effacera ces impressions douteuses. Ces fictions dépressives ne rebuteront ni lectrices, ni lecteurs. Bien au contraire, la lecture de ces nouvelles déjouant leur problématique s'avère réconfortant...


Numéro 144, XYZ. La revue de la nouvelle

piloté par David Dorais,

Montréal, 2020, 104 pages

 

lundi 5 octobre 2020

Musique en sourdine pour assoupir la nostalgie *** 1/2


On pense à des proches et des amis qui sont décédés cette dernière décennie. On s'interroge sur le regard effaré qu'ils porteraient sur le monde actuel, si par un improbable miracle, ils revenaient sur terre. Agitées, les civilisations sont poussées à leurs extrêmes. Les valeurs morales semblent avoir pris un cours détourné, notre société devant se mettre au pas de subits changements qui dérangent ses habitudes. Où aboutirons-nous ? On a lu le numéro 143 de La revue XYZ de la nouvelle.

Voici un thème audacieux qui a piqué notre curiosité, ne décevant pas notre lecture. C'était risqué mais Christiane Lahaie et Marie-Claude Lapalme ont dirigé le bateau d'une main et d'un œil fermes, celui-ci ne risquant pas de chavirer dans les eaux glacées de la banalité. On n'a su résister au désir d'en écrire quelques impressions, car il fallait du courage ou une certaine innocence pour se remémorer un passé pas si éloigné, un passé au rythme de la musique des années soixante et soixante-dix. Leur effervescence était-elle nécessaire pour désengourdir la monotonie assommante de nos dernières décennies, qui nous laisse pantois et impuissants ? 

Il y a l'enfance qui mène inévitablement aux oscillations téméraires de l'adolescence, comme sait si bien l'interpréter Fanie Demeule, donnant la parole au désarroi d'une jeune actrice qui, lors d'une audition théâtrale, se met dans la peau de Nancy Spungen, groupie des Sex Pistols, ou plutôt se dilue dans son rôle. Séquentiel, le récit nous fait part des doutes de la narratrice, en écho au texte de Patrick Nicol. À la suite d'une bonne idée, un jeune homme passe une nuit au chalet avec une bande de gars et de filles. Ça boit, ça fume, ça baise. En fait, le narrateur se souvient dix ans plus tard. Souvenirs fragmentés, télescopés à l'enfance qui, elle, semblable au narrateur, se raconte des histoires tordues, réservées aux adultes de l'époque. Similitude avec la nouvelle de Fanie Demeule, cette manière de narrer, nous mettant au diapason d'une portion de vie qui ne durera que le temps de l'ajuster au présent. Deux nouvelles fascinantes, exposées dans leur nudité excentrique, inconsciemment complices. Je suis Nancy Spungen et Éducation. Puis, sexe à gogo érotisant le long et lascif poème de Nicholas Giguère. Plus tard, entre en scène la musique sous le signe du récit de Jean-François Aubé, Le suicide des lemmings. Il semble que la musique n'ait jamais quitté la traversée parfois difficile des garçons, des filles, qui s'ébrouent dans des prestations, pour le plaisir de vivre pleinement. Le jeune de la nouvelle de Jean-François Aubé appartient à un groupe, il joue de la guitare, tout en surveillant une admiratrice qui s'intéresse à lui. Elle lui souriait « en écrasant ses formes contre les barreaux de la clôture. » C'était trois jours plus tôt, il ne cesse de se remémorer l'incident qui a fait que son frère ait confondu l'illusion d'une soirée avec la vraie vie. La fille qui admirait le narrateur, attendait la prestation suivante pour calmer ses ardeurs. Le frère lui avait pourtant écrit un message, l'invitant dans sa chambre d'hôtel. On a aimé que la musique interfère symboliquement cette soirée fatale. Purple Haze, très émouvante fable signée Georges Desmeules. Là encore, un narrateur, réminiscences à l'appui, est bloqué dans un embouteillage sur le Golden Gate. Se tient à ses côtés, Rocco, passager inquiétant. Sur la banquette arrière, un homme de couleur, sous l'emprise de la drogue, ne réalise pas dans quel guêpier il est tombé. Le conducteur et Rocco sont loin de la blancheur de leur âme, ils sont des tueurs, obéissant aux ordres sanguinaires de l'Italien. L'histoire finira mal, mais la musique, qu'elle soit réelle ou rêvée entre les bras du passager arrière, apporte une rémission provisoire aux intentions meurtrières des deux hommes. Superbe hommage inattendu au compositeur et chanteur Jimi Hendrix. L'admiration inconditionnelle de l'écrivain se combinant au discours vénéneux du narrateur, on en est que plus touchée. On enchaîne avec le récit pathétique de Nicolas Guay, Le rock n'est pas mort. Des résidents d'une maison de retraite, assistent un soir à un concert donné dans un stade. Effets magiques de la guitare, de la batterie, sur ces personnes âgées, elles attendent le chanteur qui n'est autre que Bono vieilli, chanteur et musicien irlandais. L'euphorie de l'assistance transforme l'amphithéâtre en une joyeuse serre d'illusionnistes qui, durant quelques heures, ont ignoré les déboires physiques de l'âge avancé. Le narrateur, responsable de ce « beau monde », jeune et impartial, observe avec attendrissement ces vieillards se réjouir d'un spectacle suranné, « les musiciens donnaient l'impression de s'être évadés du musée Grévin. » La gloire est passée, Bono se justifie pendant qu'il se fait démaquiller, qu'il témoigne de sa chute de cheveux. De sa coloration. De son visage tombant. Jacques Brel nous avait prévenus, il n'est pas drôle de vieillir... Gloria ou les efforts d'une adolescence pour retrouver son frère, Jesse, qui a fui leurs parents à dix-sept ans, révolté contre leur conformisme. Nouvelle de Marie-Claude Lapalme. Judy, une amie rebelle, avait raconté à Gloria qu'un jeune homme, dans un bar où jouaient de nouveaux groupes, ressemblait à son frère. Elle n'hésite pas à se transformer en une jeune fille délurée pour entrer dans ce bar. Elle fait si gamine, que la narratrice l'oblige à porter des vêtements d'une amie commune, l'adolescente n'appartenant à aucune clique, ne se saoulant pas, allant sagement à ses cours mais attirant les marginaux. Ce week-end-là, les parents sont partis en Pennsylvanie visiter la grand-mère. Le bar a enfin ouvert ses portes, lieu plutôt minable. Une odeur de vieille bière monte vers la jeune fille. Elle observe à gauche, à droite, cherchant discrètement son frère. Un band s'installe. Le spectacle s'avère dynamique, le temps passe, Jesse n'apparait pas. Elle écoute la chanteuse, fascinée au point de trouver son propre langage à travers ses poèmes. Texte qui rejoint ceux de Fanie Demeule et de Patrick Nicol, l'enfance se profile mais bientôt s'efface parce que compromise dans des situations éprouvantes d'adultes.

Cinq nouvelles complètent l'opus, dans la rubrique " Thème libre ". Deuxième peau, de l'auteur Paul Ruban, a eu notre préférence. Le nouvellier relate les déboires d'une adolescente aux tatous artificiels. Cinq nouvelles se rattachant les unes aux autres, l'écriture précise, sans encombrement de vocabulaire, séduira le lecteur, la lectrice, amateurs du genre. C'est l'apport disparate de tous ces textes qui nourrit intelligemment l'ensemble très réussi de ce dernier numéro.

Les aventures de ces décennies assoupies se terminent en digne beauté avec la nouvelle surprenante, tellement prémonitoire, de Pascal Blanchet, lauréat du concours XYZ 2020, Nocturne à tête de chat. Titre intrigant, nous ne pouvons échapper aux quelques pages qui dépeignent les visites d'un homme à une vieille dame dans un CHSLD. Déjà présentée par le nouvellier Jean-Paul Beaumier, nous n'avons plus qu'à nous laisser entrainer dans les sillages d'une directrice rigide, cependant repentante. Dans une chambre où ne sourit plus une vieille femme condamnée à mourir seule. Nous étonner du comportement pour le moins étrange d'un homme portant une tête de chat...

C'est un numéro courageux, téméraire, de par sa thématique " Sex, drugs ans rock'n'roll ", de par les semaines difficiles dans lesquelles nous vivons depuis le printemps, sans très bien savoir. Un numéro où ne sont jamais permis les atermoiements, à part ceux utilisés par les écrivains invités pour enrichir et combler le temps qui s'est écoulé. La musique en sourdine, toujours présente, tête d'affiche d'années lumineuses. Prolifiques, incantatoires, un peu illusoires. 


La revue XYZ de la nouvelle, numéro 143

piloté par Christiane Lahaie et Marie-Claude Lapalme

Montréal, 2020, 104 pages

lundi 1 juin 2020

Une ville pour soi et pour tous *** 1/2

Durant cette période uniforme que nous traversons, contrainte à moult obligations, on donne une importance inestimable aux petits bonheurs qui fomentent notre quotidien. On se rend compte de l'inattention dont on banalisait nos habitudes, nos gestes, nos paroles. Aujourd'hui, la saveur l'emporte sur la fadeur, celle-ci occultant souvent le plaisir de vivre, simplement, sans soupir, ni lassitude. On commente le numéro 141 de La revue XYZ de la nouvelle.

Montréal est à l'honneur dans ce dernier opus, réunissant neuf nouvellistes du Québec et d'ailleurs. Présentés et dirigés par André Carpentier et Christine Champagne, les textes s'apparentent à une ville imaginaire, utopique. Hétéroclite. Un choix diversifié qui nous a permis de flâner dans un Montréal séducteur à chaque heure. Comme dans tout collectif, certains récits nous ont émue plus que d'autres, nous ont dispensée de tout jugement, chaque sensibilité étant particulière.

Avec grand plaisir, on a savouré le texte de Denise Brassard, La dolce vita, qui ouvre le recueil. Balade nocturne que propose l'écrivaine, plein feu sur la chaleur humide, sur les terrasses où il fait bon déguster un apéro avant de souper. L'amoureux ou l'amoureuse se prête à ce dilettantisme avec joie, sauf quand la narratrice doit subir la mauvaise humeur de son compagnon. Elle s'éloigne et nous invite dans une revisite de la ville qu'elle a aimée « comme une mère ». Elle marche et se souvient. Atteint le carré Saint-Louis. Devant la fontaine, elle évoque le film de Federico Fellini, agit comme l'héroïne. Pour son plus grand bien physique et mental dans la nuit caniculaire. Assouvissant son audacieuse aspiration qui fait d'elle « la seule créature vraiment libre. » On s'est penchée aussi sur la nouvelle de Jean-Paul Beaumier, Les tulipes, subtile, murmurée, effleurée. Un homme oscille entre son amour pour Québec, sa ville à lui, et le désir de rejoindre sa compagne à Montréal. Tout prétexte est salutaire pour lui éviter de précipiter sa démarche, mais le fait de vendre son appartement se transforme soudainement en une corvée épuisante. Entre Montréal et Québec se joue son destin, l'écrivain décryptant les inconvénients attribuables à une intense et nocive circulation. À Québec, sa conjointe l'attend mais a-t-il pris la bonne décision alors que dans le coffre de sa voiture les tulipes, prévues pour la vente de son appartement, se meurent ? Symbole de l'avenir qui les attend tous deux, les intentions du narrateur nous faisant frémir quand il affirme qu'il aurait dû se débarrasser des fleurs. Le texte signé Christine de Camy, Une île, nous confronte au regard d'une femme âgée, qui habite une petite ville française, sur un Montréal idéalisé où sa fille doit retourner dans les prochains jours. Le fleuve, les murales, les librairies, la Grande Bibliothèque, ses artistes, chanteuses et chanteurs, qu'elle imagine avec émotion. Les saisons, été, hiver, « tout lui semble démesuré », alors que sa fille se rallie à sa propre fille qui a choisi de vivre à Montréal. La vie passe, un jour est-ce la fille de la vieille femme qui, à son tour, fabulera sur une ville inconnue ? David Dorais nous offre un Montréal sensuel, prévisiblement érotique. Un écrivain donne rendez-vous à son correcteur linguistique dans un lieu insolite que ce dernier ne soupçonnait pas. Un bar de danseuses. Super Sexe, qui titre les intentions livresques du nouvelliste. Ce rendez-vous professionnel, au départ bien intentionné, s'assombrira quand son compagnon le quittera brusquement, le laissant aux mains expérimentées d'une danseuse qu'il lui recommande pour ses délicieux services. Ce aspect de Montréal, lieu inusité, mystérieux aux yeux de certains, perçu par ceux qui le fréquentent, en parlent peu ou prou. Peut-être est-ce par pudeur que l'écrivain a préféré énumérer les bienfaits érotiques de la danseuse, en termes symboliques, tellement vraisemblables. La ville prend la mesure du sexe féminin exhibé sur un homme, lui-même révélé à ses failles, semblables aux fêlures qui surgissent d'un fait inoubliable.

On tourne les pages, signifiant qu'on visite chaque quartier, que concocte la plume virtuelle de celle ou de celui qui s'en est donné à cœur joie pour créer une ambiance onirique. La nouvelle de Jeanne Crépeau, Des fois, la nuit, nous entraine dans une fête donnée en l'honneur d'une amie, aujourd'hui décédée. Puis la mémoire se disloque dans un appartement imaginaire où des portes s'ouvrent, se ferment, au fur et à mesure que la narratrice, jeune et moins jeune, se rappelle les petites folies que nous commettons à tout âge et qui, plus tard, nous font rire, sans trop savoir pourquoi. Une saveur, un parfum, des pleurs, des éclats de rire, sont parfois la cause attendrie de ces exagérations avant qu'un incident imprévisible nous ramène à notre point de départ. On peut presque affirmer, sans faire de favoritisme littéraire, que cette divagation esthétique nous a le plus touchée. Sans discriminer pour autant la majorité des fictions qui l'entourent. Tels les récits d'André Carpentier, arpentant des décennies, une bille au creux de la main, de Jean-Pierre April, de qui on aime tant les contes. Originalité closant le recueil, Montréal perçu en images signées Martine Rouleau. Ce sont les deux responsables de ce numéro printanier, André Carpentier et Christine Champagne, qui ont pris l'initiative de ce clin d'œil photographique, comblant celles et ceux qui préfèrent des impressions visuelles. Un angle fragmentaire suffit pour attiser une part ensoleillée ou ombreuse d'une cité qui nous est inconnue...

La rubrique " Thème libre " donne la parole à trois nouvellistes dont la diversité nous a charmée. Trois textes intenses qui ont trouvé matière suffisante à nous faire réfléchir sur la fragilité de notre existence. Sur la vanité du refus de vieillir, sur la solitude qui en résulte. Sur le travail des artistes jugé superfétatoire. Dans la section " Intertexte ", on salue le retour de Michel Lord qui nous fait faire la connaissance de l'écrivaine discrète Yvette Naubert. Témoignage parachevé par la touchante complicité de Hélène Rioux, Yvette Naubert étant un membre de sa famille.

C'est un excellent et vivifiant numéro qu'on a pris plaisir à lire en ces temps difficiles où Montréal, provisoirement déserté, doit se reprendre en main, se réinventer, se montrer, telle la ville dépeinte avec générosité par neuf écrivaines et écrivains qui, réalistes ou illusionnistes, ont mis en scène des instants intimes, révélateurs, de la ville constamment ambivalente...


La revue XYZ de la nouvelle, numéro 141
Préparé par André Carpentier et Christine Champagne
Montréal, 2020, 102 pages

lundi 16 septembre 2019

Quelques chats nous en apprennent de belles *** 1/2

On a toujours aimé le lundi, jour de la semaine à la fois effervescent et lymphatique. On rencontre peu de gens, on n'envoie aucun message, à moins de répondre à l'un d'eux. On a lu, il y a longtemps, que les automobiles fabriquées le lundi, démontraient à peu près toutes une défaillance mécanique. Remarque qui nous avait fait sourire puis réfléchir sur la capacité fragile des gens à affronter la suite de leur routine, qu'au fond d'eux-mêmes, ils refusent. On a commenté le numéro 139 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Animée par Camille Deslauriers et Christiane Lahaie, certainement avec un brin d'humour réciproque, cette dernière livraison nous a procuré le même plaisir qu'on a ressenti en lisant les précédents numéros lesquels on s'est penchée ici. Sur le thème des chats, les deux écrivaines ont invité treize de leurs pairs à se joindre à elles pour nous faire part de leurs sentiments complexes envers les félidés, curieuses petites bêtes insoumises. Clin d'œil complice suffisamment alléchant pour aiguiser notre curiosité intellectuelle et savourer la présence hétéroclite des chats, griffant ces pages.

Ici, l'histoire de ces mammifères familiers, de compagnie idéale, commence sous de favorables auspices avec Joanie Lemieux qui livre un texte grinçant. Par étapes. Annie doit partir travailler en Finlande. Elle est dans la cuisine avec sa sœur qui s'apprête à pensionner le chat, Bidule. Ce qui permet à Annie de se questionner sur les raisons de son exil d'un an et demi, passage du temps qu'elle associe au nombre d'années que vivent les chats. Quand elle rentrera de Finlande, les deux sœurs auront toute la vie pour vivre ensemble. Nouvelle qui ouvre la porte à d'originales possibilités pour aborder les chats et les malheurs se tramant durant une existence, la leur et la nôtre. Les chats dépeints par les nouvellistes servent souvent de prétexte à renouer avec un passé trouble, comme l'a fait bellement Maude Deschênes-Pradet. Un chat dans la gorge. Une narratrice écrit à sa grand-mère pour qu'elle l'aide à trouver un nom pour son chat, qui n'est plus un chaton. Ce qui nous vaudra une évocation nostalgique de la vie de ses grands-parents. Texte à la fois tendre et réaliste qui rappelle l'importance des gens âgés dans la vie d'un enfant. Contrairement à Lynda Dion qui, elle, affirme que le nom des chats « s'impose de lui-même ». Titrant un récit teinté d'un humour exaspéré, d'où découlent des amours fatiguées, parfois ratées, parfois regrettées. Donner son nom au chat. La femme qui s'adresse au témoin-lecteur a eu plusieurs chats, plusieurs amants. Les premiers sont morts, ont disparu, les amants ont trahi, ou compliqué une liaison jusqu'à la rupture. Décision que prendra le dernier amant sans demander l'avis de sa partenaire. Philosophe, l'écrivaine affirme qu'un chat reste un chat, sous-entendant avec ironie qu'un homme reste fidèle à lui-même. Un court texte d'Odile Tremblay, Les chats de sa vie, ressuscite la mère, sa fille persuadée que celle-ci a été élevée par les chats. « Des chattes au nom masculin. » Remémoration émouvante d'une mère aux conditions sociales aisées, fillette délaissée aux servantes, rabrouée par la fratrie. Le père vaque à ses affaires d'avocat. Trouvant refuge auprès des bêtes réceptives à sa solitude, auprès des chats fictifs des contes de Charles Perrault et Lewis Carroll. S'imbriquent brièvement les préférences de la mère, la narratrice cherchant son héritage maternel dans les chats de Colette ou Léautaud. Complicité acquise des chats et chattes des ruelles avec qui se nouent de profonds secrets, des « liens fragiles et douloureux. »

Les chats possèdent d'étranges pouvoirs, inspirent des histoires insolites, presque surréalistes, nous faisant pénétrer dans des univers inconcevables à l'œil humain. De quoi imaginer toutes sortes d'intrigues, révélant d'attristantes réalités. On ne sait pourquoi les nouvelles de Valérie Provost et de Julie Tremblay nous ont semblé s'amalgamer d'une perfide manière, les  deux fictions, n'ayant aucune similitude dans leur développement. La fable de Valérie Provost camoufle insidieusement un viol commis durant une soirée de beuverie. À la sortie du bar, elle suit un inconnu dans son appartement. Quelques minutes dans le salon puis, sans préliminaires, dans la chambre, le lit. Permettant à l'alcool de se dissiper. Lucidité de la jeune femme qui n'ose interrompre les ébats de l'homme, ne sachant trop comment il réagirait. Elle se tait, elle attend « que ça passe ». En parallèle, sa chatte a mis bas six chatons desquels elle prend soin. Ils grandissent rapidement, convaincue qu'à la fin de l'été sa chatte serait de nouveau enceinte. Du viol, rien ne sera révélé. Le conte de Julie Tremblay signifie une échappatoire appropriée à l'irréel qu'elle suggère. Un jeune homme, avec l'accord d'un majordome, se faufile dans un grand édifice noir. Avant d'atteindre un chat extravagant, il doit traverser d'innombrables couloirs, défier une foule considérable, observer plusieurs chats tenant des rôles invraisemblables, peu plausibles. Lisant ce texte farfelu, on a pensé à Charles Dickens et à ses " grandes espérances ", s'adressant à un narrateur épris d'événements fantaisistes.

Comme dans tout collectif, on ne peut s'arrêter aux nombreuses fictions composant l'ensemble. On s'est attardée sur des histoires qui nous ont le plus divertie, ou fait réfléchir sur les raisons toujours valables d'écrire pour mieux camoufler ce qui nous taraude depuis longtemps, incapables que nous sommes de divulguer une blessure à fleur de peau. Les chats s'avérant de grands discrets, il est possible de leur confier sans crainte la moindre de nos failles empoisonnées. Une brèche, celle que défend Olivia, qui ne se souvient pas du nom de son mari après l'impact violent de la collision. Repères et souvenirs devenus évanescents, disparus dans le néant. Ceux qui retombent sur leurs pattes ... et les autres, signée Marise Belletête. Chat imaginaire que la nouvelliste réfère au chat de Schrödinger. Mais la nouvelle qui nous a franchement touchée — il y en a toujours une ou deux — sur bien des points, est celle de Claude La Charité, Piou Piou, le chat italien. En aucun cas, l'écrivain n'humanise son animal, ce qu'on déteste, il essaie de se mettre humblement au diapason, traduit habilement les pensées de son chat qui adopte un comportement lié aux expressions de plusieurs langues, surtout celles de l'italien. Dès le début, l'écrivain affirme que deux chats ne miaulent jamais de la même manière, que chaque destin de ces félins est un roman, nous savons donc à quoi nous en tenir. Fidèle à de savants congrès, le conteur voyage. Profitant de plusieurs allers-retours, il relate l'histoire de Piou Piou que lui et sa conjointe ont adopté, la mère étant morte dans des circonstances à peine élucidées. Impossible ici d'écrire un roman de la vie de Piou Piou, mais il ronronnerait de plaisir en lui confiant que son destin, fantasmé par un écrivain maniant une plume inventive, poétique, rehaussée d'un humour tonique, nous a fait abondamment sourire, nous a parfois attendrie, souhaitant à tous les petits félins un maître intelligent, généreux, comme celui qui lit des extraits de la Divine Comédie de Dante, d'auteurs immortels de la littérature italienne, à son compagnon poilu. Sur une note douce-amère, pudique, Claude La Charité met fin à cette merveilleuse aventure menée avec chat et maître exceptionnels.

On mentionne la fiction de Marie-Pier Lafontaine, lauréate du concours de nouvelles de cette année, magnifiquement atypique, Quarante-huit heures. Sans oublier la rubrique " Revenance " mise en évidence une première fois par Hélène Rioux, qui signe une traduction modernisée de la nouvelle d'Edgar Allan Poe, Le chat noir. On souhaite cependant que revienne dans une prochaine cuvée, la rubrique des comptes rendus de recueils de nouvelles, disséqués habilement par divers chroniqueurs.

En attendant le flot automnal de la rentrée littéraire, on s'est délectée d'histoires amusantes ou graves rassemblées dans ce dernier numéro, que chacun et chacune doit lire sans aucune hésitation.


La revue XYX de la nouvelle
Numéro 139 dirigé par Camille Deslauriers et Christiane Lahaie 
Montréal, 2019, 102 pages 





lundi 24 juin 2019

Tâtonnements, humour et tremblements *** 1/2

Ce matin, on flâne, on ne fait rien. On attend le soleil, même s'il pleut. Pour se consoler, on admire les nuages, le regard descend sur la jeune frondaison des arbres. On se dit qu'ailleurs les avenues dégoulinent de lumière solaire, les rues cherchent l'ombre, les parcs se font oasis de verdure rafraichissante. Ailleurs s'avère toujours plus accueillant que le ciel qui se démène comme il peut au-dessus de notre tête. On a lu le numéro 138 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Secondée par l'écrivaine et traductrice Hélène Rioux, Sylvie Massicote a invité plusieurs nouvellistes à concocter l'ensemble d'un dossier visant le thème de la " vulnérabilité ". Cela donne à réfléchir, cette faille en nous souvent sur le point de nous menacer de ses tentatives corrodantes. Nous sommes pétris de tant de contradictions que nous ne savons pas toujours nommer nos angoisses. Nous les subissons à travers des événements qui influencent nos humeurs et nos sentiments. Comment évoquer ce que nous ressentons lorsqu'une odeur indispose une narratrice se souvenant de l'agonie de son grand-père ? Se dégageait de lui une odeur d'urine, qui l'emportait péniblement vers la mort. Sa petite-fille, s'ennuyant des « vieux », elle a pour eux « une empathie immédiate ». Lui sera alors confiée Delfina, une « vieille Italienne édentée qui n'avait plus de famille », qu'elle s'est mise à aimer. Mais l'odeur persiste dès qu'elle entre dans le bâtiment. Delfina mourra aussi. Nouvelle titrée L'odeur, signée Claire Legendre. Texte qui ouvre le numéro avec compassion, les autres fictions ramifiant leurs odeurs particulières, comme l'enfant d'Yves Angrignon, qui mouille son pyjama la nuit, humilié de ne pouvoir se retenir. Il craint que sa mère se lasse et le rejette. À son réveil, une immense détresse le fait se maudire. Nous avons envie de raisonner l'enfant, de lui expliquer qu'en grandissant ce malaise se résoudra, que ses frères ne se moqueront plus de lui. Jean-Paul Beaumier narre l'agonie d'une mère, hospitalisée. Celle-ci veut rentrer chez elle, alors que son désir ne sera jamais exaucé, ses jours étant comptés. Comme dans une peinture, c'est un détail qui percute le regard du fils quand il prend l'ascenseur. Une barre d'aluminium saille au bas du mur, elle pourrait blesser quelqu'un. Silence de la mère, vacillement du fils qui l'aide du mieux qu'il peut, se fiant aux détails, qui font de ce récit un des plus vulnérables. Une sensibilité à fleur de peau, l'écrivain dépeint les affres qu'il éprouve en sortant de la chambre, l'habile métaphore de la barre d'aluminium lui évitant d'exprimer sa souffrance. Je vais revenir demain. Cyril Della Nora nous fait faire la connaissance d'Isabeau, jeune femme plutôt extravagante, qu'il rencontrera dans l'autobus « un matin de mars qui se prenait pour mai ». Il s'en éprendra, ne sachant trop comment l'aborder, Isabeau se révèle tellement imprévisible. C'est la sonnerie du téléphone de la jeune femme qui altérera l'atmosphère amoureuse. Seul un turban, accroché au dossier de la chaise d'un bistrot, rappellera au narrateur qu'Isabeau a existé. De ce texte émane une profonde émotion, le dotant d'une force insoupçonnable. Alexandra Estiot nous trouble en taisant le mystère de son séjour d'une journée et d'une nuit dans une clinique. D'où son titre pour marquer davantage la détresse qui la ronge, s'arrêtant, elle aussi, à certains détails desquels nous avons l'impression qu'ils sont énoncés pour se soustraire à une douloureuse réalité. Les infirmières prennent soin d'elle, lui posent quelques questions dont nous finissons par connaitre les réponses. Récit décontenançant, incolore, blanc, interprétant le vide que ressent la jeune narratrice. Sur un ton plus léger, Camille Deslauriers use d'humour agacé pour décrire le comportement d'un médecin chez qui elle se rend. Elle est atteinte d'aphonie alors que le « trimestre d'automne commençait le lendemain ». Nous supposons que son conjoint file le parfait amour avec une étudiante, ce qu'elle avoue au médecin qui, désirant la rassurer, lui affirme que « des hommes, il y en a partout. » Vulnérabilité irritée de la patiente qui accepte mal ce diagnostic qui se veut consolant.

Ainsi, les textes vont et viennent entre détresse, humour et tremblements intérieurs, émotions exacerbées par la vulnérabilité qu'elles camouflent. Il suffit qu'un intrus se promène sur une plage, dérangeant l'intimité de deux femmes qui, apeurées, se posent des questions sur les intentions de l'inconnu qui se rapproche d'elles, jusqu'à leur maison. La narratrice hésite entre appeler la police ou une ambulance quand « l'homme prend peur, trébuche, perd ses lunettes. » Nouvelle brève, signée Danielle Dubé, où se ressent vivement l'inquiétude des deux amies devant l'inconnu, apparemment plus dangereux que le paysage où autrefois s'ouvrait la mer. Un intrus sur la plage. L'écrivaine nous ravit de sa sensibilité constante, efficace, quand il s'agit d'exprimer les débordements humains. Louise Dupré donne la parole à une femme, invitée à son insu à délibérer sur un jury. Laurent Lemay nous entraine vers un terrain de pétanque où joue, seul, un vieil homme. Marie-Ève Sévigny dénonce les frasques de Vieux Denis et Vieux Gaston qui veulent se venger du maire de leur petite ville. Une des rares nouvelles où l'écrivaine ne se miroite pas, ajustant la narration à l'action des deux vieux, comme dans un roman.

Dans la section " Thème libre ", on a particulièrement appréciée la fiction de Catherine Browder, Cerfs-volants, traduite de l'anglais américain par Jean-Marcel Morlat. Patiemment, un vieil homme attend sa belle-fille enfermée dans le cabinet d'un docteur. Pendant ce temps, il se remémore son existence avant de prendre sa retraite. Plus nous rentrons dans ses souvenirs, plus nous comprenons que sa belle-fille est chez le médecin pour parler de sa santé à lui. Là encore, un détail joyeux apaisera l'impatience du vieil homme.

C'est l'un des numéros des plus réussis sous la gouverne attentive de Sylvie Massicotte. Sentiments cassables et fragilité parfois indécelable se frôlent. L'être humain combien faillible quand un événement aussi minime soit-il, le frappe de plein fouet, mettant en danger son équilibre que nécessite une vie aux allures trépidantes. Les ambitions, l'arrogance, la vanité, la bonté, ce qui nous tient en haleine pour parvenir au bout de nos années d'existence, autant de soubresauts repérés au fil de notre lecture. Si on n'a pas cité tous les textes qui composent cet excellent opus, on n'en demeure pas moins admirative envers les nouvellistes qui ont participé à cette expérience révélatrice ou avouable, chacun et chacune enrichissant l'ensemble des fictions de sa touche personnelle, de son talent et de son imaginaire inépuisable.

XYZ. La revue de la nouvelle,
numéro 138 dirigé par Sylvie Massicote
Montréal, 2019, 102 pages

lundi 1 octobre 2018

La face cachée de nos bonnes intentions *** 1/2

Les introductions accompagnant le livre qu'on a lu et qu'on va commenter, nous ramènent à cet instant où la pensée, fulgurante, s'appesantit sur une chose précise. Bien souvent un fait divers qu'on a jugé étonnant, alors que plus tard la mémoire fait abstraction de cette sensation d'étrangeté. Comme quoi, la subjectivité joue un rôle surprenant face à l'incertitude. On commente le numéro 135 de la revue XYZ. La revue de la nouvelle.

Le thème proposé, les armes, impliquait une certaine rigueur, peut-être inconsciente, de la part des écrivains qui ont participé à cette aventure. Rigueur parfois colérique, et même vengeresse. Comme cherchant profondément en eux et en elles, l'irrationnel qui manque à tout jugement spontané quand il s'agit de prendre une décision qui clora un chapitre douloureux de notre existence. À notre habitude, des textes plus que certains nous ont touchée, faisant vibrer une corde sensible qui ne palpite pas aux faits quotidiens. Ce numéro, dirigé par Gaëtan Brulotte, provoque des agissements d'hommes et de femmes qui, en d'autres circonstances, seraient restés endormis. Nos démons intérieurs qui veillent, n'attendent qu'une occasion pour se manifester.

La nouvelle qui ouvre le recueil, signée Stéphanie Pelletier, titrée Les vandales, met en scène une femme âgée qui donne libre cours à sa hargne contre son vieux mari, replié sur un monde moribond. Elle s'emporte contre de mystérieux inopportuns qui ont vandalisé les tombes du cimetière. Il a suffi d'un acte outrageant pour que le moindre geste de son mari se disproportionne. Comme s'il était responsable du saccage des tombes que son épouse, acariâtre, s'évertuera à reconstituer. Récit troublant qui confirme que la violence ensommeillée en nous, fortifie des repères accablants pour se laisser aller à l'aveuglement de l'injustice. Un récit qui tiendra le rôle de locomotive pour accrocher le lecteur à des textes où la violence, souvent sous-jacente, y va de son effet dévastateur. On ne citera pas toutes ces fictions, nous devinerons que les armes interviennent à tous les niveaux de notre inconscience — sinon comment assassiner nos semblables de sang-froid ou est-ce l'effet d'un second état ? — que des faits de guerres, impitoyables, alimentent chaque jour. Le bacha de Michel Robert s'avère un triste exemple de ce qu'on avance. Un enfant nord-africain de dix ans sert de cible sexuelle à un vieux chef de police et à ses sbires. Abandonné de ses parents sur le bord d'une route, le garçon, affamé, se livrera à des hommes sordides. Peu importe le prix à payer, mentionne l'auteur, même si la vie en est ce prix désespéré, voire suicidaire. Texte cruel qui emporte le lecteur vers Attentats automatiques qui se propagent dans plusieurs villes mondiales en l'an de grâce 2029. Lucidité d'un nouvellier, Mario Yeault, dont le pessimisme visionnaire n'épargne personne. Des règlements de comptes, des assassinats qui se commettent pour se venger, où est l'amour qui, de temps à autre, habite l'être humain ? On dirait que la souffrance, la violence, qui émanent de ces fictions, camouflent l'humanisme dont est doté chacun et chacune d'entre nous. Ce n'est pas la nouvelle de Paul Ruban, Pacifica, qui atténuera notre façon de voir et de lire. Un homme aux apparences normales — qu'est-ce qu'au juste la normalité ? — loue une voiture. Il a en tête un schéma sordide qu'il mettra froidement à exécution. Là encore, un acte désespéré, mortellement rancunier, sème la terreur envers des quidams qui, dans un square, défendaient la cause en laquelle ils croyaient. On voudrait que tout soit raison de vivre, contrairement à ce que manigancent certains êtres en porte-à-faux avec leurs convictions corruptibles. Le dernier texte du recueil, Agonie d'une passion, relaie la tendresse aux calendes grecques. Son auteure, Marie-Claude Leclerc, fait part au lecteur de la ruse désinvolte qu'emploie la narratrice qui veut se séparer d'un amant qu'elle aime, mais qui ne semble pas partager ce sentiment amoureux. L'amour s'use, seul le désir excite les corps séduisants.

On ne pourrait fermer le recueil sans mentionner le lauréat du concours annuel de nouvelles de cette année. Si sa nouvelle s'érige habilement sous la bannière créatrice de l'œuvre d'Yves Thériault, le ton demeure étonnamment individuel, innovant une manière tout à fait personnelle de dépeindre un lien affectif unissant un homme âgé à un adolescent amérindien. Le vieil homme initiera le jeune narrateur au noble métier de pêcheur. Un brin de philosophie traverse ce récit dont les non-dits côtoient les sages paroles du Vieux. Les rituels de la vie quotidienne s'entremêlant à la marginalité des deux personnages. Confrontation en douceur de deux générations issues de culture différente. Voir loin, Frédéric Hardel. On note une émouvante fiction dans la section " Thème libre ". Une façon poétique, particulière à Caroline Guindon, de narrer l'histoire d'un vieux professeur érudit qui subjugue ses étudiants. Un titre métaphorique, La mémoire des cathédrales. À lire parmi les textes les plus subtils de ce numéro.


Avec un profond intérêt, on a lu le " Plaidoyer pour la nouvelle belge ", que critique Michel Lord. Ce sont des nouvelles belges à l'usage de tous, choisies par René Godenne. Celui-ci est un éminent spécialiste de la nouvelle française. La critique intelligente, édifiante, de Michel Lord mettra l'eau à la bouche du lecteur attiré par ce genre.


Ce numéro 135 de la revue XYZ est particulièrement riche et vigoureux. Dire original serait banal. On a aimé l'aspect sombre et franc que les nouvelliers et nouvellières ont exprimé dans leurs écrits, sans jamais se banaliser par quelque retenue compréhensive. Celle d'une pudeur discutable. Textes qui éclairent les recoins obscurs de l'âme, défont les nœuds que les événements dramatiques de ces dernières décennies suggèrent à ceux et celles qui utilisent les mots comme moyens de défense. Et même d'attaque. Une arme qui peut trancher dans le vif sans tuer personne. On félicite Gaëtan Brulotte, fervent arbitre de la nouvelle et meneur passionné de ce recueil, qu'il faudra lire maintes fois pour apprécier pleinement, des récits denses, parfois subversifs.


XYZ. La revue de la nouvelle
Numéro 135 dirigé par Gaëtan Brulotte
Montréal, 2018, 101 pages

lundi 2 juillet 2018

Un air de vacances nous instruit sans nous lasser *** 1/2

Après avoir lu un roman intense aux pages innombrables, on aime délasser notre corps et notre esprit en feuilletant un livre divertissant. Il nous désencombre de nos éternelles questions, à savoir si notre article est convenablement écrit, si sa clarté grammaticale suffit à sa compréhension. On est surtout obsédée par les sempiternelles coquilles. Faisant fi de nos exigences maniaques, on commente le numéro 134 de la revue XYZ. La revue de la nouvelle.

Cette dernière livraison s'avère pour le moins surprenante. Personne en particulier ne semble avoir été aux commandes de ce spécimen estival. Plusieurs écrivains ont participé à son élaboration, enrichissant de leur savoir le lecteur et la lectrice. C'est l'écrivain Gaëtan Brulotte qui ouvre les pages avec un long entretien en compagnie du nouvellier Etgar Keret, mettant sur pied un dossier fort instructif. Si on connaissait le nom de ce dernier, on ignorait la diversité impressionnante de son œuvre, récompensée de nombreux prix littéraires. Quelques indices sur son parcours nous révèlent qu'il est né et vit en Israël, qu'il est chargé de cours à l'Université Ben-Gourion de Beer-Sheva. Fils de survivants de l'Holocauste, son cheminement intellectuel a été influencé par des événements historiques qu'a traversés Israël. Comment y échapper quand, sous les pieds, des champs de mines risquent de se transformer en rigoles de sang ? Cet homme porte en lui de profonds stigmates hérités de drames collectifs, qu'il dépeint avec une lucidité aigüe, teintés d'un brin de subjectivité auquel il ne peut se soustraire, donnant corps et âme à des récits qui remportent un succès retentissant dans son pays et ailleurs. Gaëtan Brulotte a eu l'excellente idée de poursuivre cet entretien en insérant deux nouvelles de cet écrivain, traduites de l'hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, extraites d'un recueil intitulé Sept années de bonheur. Deux textes qui complètent admirablement l'interrogatoire d'un homme qui se livre avec la simplicité franche des êtres déchirés, le regard pivotant vers ses propres frontières et hors de celles-ci.

Puis, nous rentrons dans le vif du numéro en lisant quatre nouvelles choisies, nous ne savons sur quels critères, mais combien diversifiées. La fiction de l'écrivain torontois Cary Fagan, nous a particulièrement touchée. On a aimé son ton nostalgique, histoire jamais alourdie de regrets inutiles. Quarante ans plus tard, un fils raconte l'aventure qui est arrivée à son père, sur une île où lui, ses parents et ses deux frères, villégiaturent chaque été. Deux sœurs, qui donnent le titre au récit, Les sœurs Creech, célibataires, âgées d'une quarantaine d'années, séjournent chez leur mère, une vieille dame au sommeil comateux. Ce détail importe quand le lecteur apprendra comment, un soir d'orage, réfugié chez les deux demoiselles, le père a échappé à leurs avances pitoyables. C'est un texte qui, hormis son contexte plutôt convenu, nous informe combien une action narrée à rebours du temps qui passe, transforme la vision de chacun et de chacune, ou bien se range dans une indifférence significative, comme pour occulter un malaise jamais résolu. On a pensé en le lisant, à un degré moindre de dramatisation, au film anglais Le Messager, signé du réalisateur britannique, Joseph Losey. Un homme éconduit relate une passion qu'il a éprouvé, des décennies auparavant, pour une jeune femme, d'une caste bourgeoise. La nouvelle de Luc Lafortune, Surfaces à peindre, nous ramène à la raison en décrivant les ambitions d'un jeune homme à qui la fortune sourit de toutes les couleurs. Chute fortuite qui a réjoui notre sens de l'humour !

Mais la chair de ce numéro réussi s'avère le dossier concocté par l'écrivain Jean-Paul Beaumier, mettant en scène la regrettée nouvellière française, Annie Saumont, décédée en 2017. On a fait sa connaissance littéraire quand elle fut lauréate du prix Goncourt de la nouvelle en 1981 avec son recueil Quelquefois dans les cérémonies. Depuis cette digne récompense, on n'a jamais cessé de la lire. Nous lui devons d'avoir haussé la nouvelle à un niveau éminent, le lecteur français, semblable au lecteur québécois, apprécie peu ce genre outre mesure, faisant la part belle à l'œuvre romanesque plutôt qu'au texte succinct, celui-ci intelligemment décortiqué par la nouvellière passionnée que fut Annie Saumont. Comme l'a fait Gaëtan Brulotte pour achever son entretien avec Etgar Kerett, Jean-Paul Beaumier ferme l'hommage à son invitée en insérant un texte complémentaire, décrivant d'une manière fictive son rapport amicalement respectueux avec celle qui inspira de nombreux écrivains en herbe. Hommage qui enchantera le lecteur et la lectrice. Sylvie Massicotte n'est pas en reste avec sa très originale nouvelle écrite à l'image discrète de la disparue. Gaëtan Brulotte ajoute son grain de sel avec humour, narrant les mésaventures d'un couple « senior », désirant prendre l'avion Paris-Lisbonne, subissant une grève impromptue. L'action se déroule en France, pays régulièrement soumis à des grèves de transports en commun.

On ne saurait clore la revue, conclure notre chronique, sans mentionner, dans la section " Comptes-rendus ", l'analyse du livre de René Godenne, traitant de la nouvelle de langue française de 1940 à 2000. Cette enquête est signée Michel Lord. Répertoire critique publié à Genève, qu'on avait déjà lu avec grand intérêt avant qu'il soit remanié de façon exhaustive.

Ce dernier numéro, édifiant et savoureux, nous a égayée de sa bonne humeur littéraire ! Un air de vacances allège des propos parfois sensibles, aucun sujet ne se limitant aux exigences d'une personne responsable, chacun et chacune y trouvera son compte au meilleur de son temps estival. À lire dans un décor bucolique, le nez tourné vers les nuages de l'imagination. Au loin se profilent les contraintes d'une rentrée littéraire qui nous apportera d'autres surprises, autant agréables que la lecture de cette revue, fidèle à ses écrits qualitatifs.


XYZ. La revue de la nouvelle
Numéro 134
Montréal, 2018, 102 pages 






lundi 10 juillet 2017

Des visages qui en disent long *** 1/2

Le temps estival ressemble à un grand amour qui nous transforme et nous indéfinit. La vie n'est plus la même, on se prend à souhaiter que la saison lumineuse ne finisse jamais. Ce serait comme dans les pays méditerranéens où l'abondance de soleil, la générosité de la nature, nous font oublier que le monde porte en lui ses drames et ses indignités. On parle du numéro 130 de la revue XYZ. La revue de la nouvelle. 

On aime les nouvelles, on ne s'est donc pas privée de se satisfaire à la lecture de ce collectif, dirigé par l'écrivain Jean-Paul Beaumier. On a droit à un thème peu usité, celui de la famille, fictive ou réelle, à partir de photographies, signées Anne-Marie Guérineau. Elles sont inspirantes et les écrivaines, écrivains invités n'ont pas manqué d'imagination. Tous ont pris la liberté de s'inventer un être familial qui aurait fait preuve d'originalité en se taillant une place prépondérante dans le sein  d'hommes et de femmes charriés dans le flot mouvant de leur existence. L'absence se fait mystère angoissant ou ludique. Le texte de Gaëtan Brulotte, Fierté de famille, ouvre judicieusement cet album de famille, en nous présentant une photo de groupe sur laquelle il se penche, confiant au lecteur avoir renié ces êtres issus d'un milieu modeste mais courageux. À l'âge ingrat de l'adolescence, qui n'en a pas fait autant, se créant des origines n'ayant aucun rapport avec sa propre réalité ? Tôt ou tard, après qu'un accident se soit produit, nous revenons de notre prétention affligeante avec remords... Christiane Lahaie, dans sa nouvelle, Il n'est pas venu, aborde la tristesse d'une petite fille qui, fêtant son anniversaire, attend la venue d'un homme qui ne viendra jamais. Catherine, déjà aux prises avec Godot, souffrira du manque de la présence d'un être qu'elle s'est peut-être inventé, qui sait ? Dans un texte bref, La chaise berçante, David Dorais invite le lecteur à suivre l'étrange parcours de Mortimer qui s'assied dans la chaise berçante du grand-père décédé, que personne n'occupe, sinon la contourne. L'enfant a une attirance morbide pour les choses hétéroclites, comme une « fenêtre carrée, opaque en permanence. » Il a un goût immodéré pour la mort... Enfant qui rejoint la fillette mal aimée de l'écrivaine Esther Croft, Béatrice, que, depuis sa naissance, sa mère supporte difficilement alors qu'elle aime ses autres filles, surtout son fils, dernier-né. Béatrice et la mère seront, toute leur vie, témoin et victime d'une indifférence inexplicable, parfois présente dans une fratrie. Il y a l'enfant préféré, pourquoi n'y aurait-il pas l'enfant délaissé parmi ses frères et sœurs, sans pour autant le détester ?

Un collectif aussi talentueux soit-il ne nous permet pas de nous attarder sur tous les textes rassemblés. On le regrette. Par manque de place mais aussi on laisse au lecteur le choix d'aller vers ce qui lui convient. Si la gravité l'emporte face à ces photographies, des auteurs ont privilégié l'humour et la jubilation. Hélène Rioux nous a emmenée vers un rêve prémonitoire, celui qu'elle se crée à partir d'une fausse Andalouse, Lola, qui, profitant de fêtes familiales, se montre, exubérante, dérangeant les tantes et les oncles sous ses accoutrements et son maquillage farfelus, outrageant une époque trop rigide. La jeune narratrice admire cette « cousine par alliance », elle veut lui ressembler, jusqu'au jour où le rêve s'effrite, cruel, au désarroi de la fillette. En quelques lignes, Christine Champagne met en scène une femme âgée, Célesta, constamment attendrie par le regard amoureux d'Émile, son cadet de tant d'années que l'évidence de leur relation saute aux yeux du lecteur avec un étonnant revirement. Une nouvelle signée Sylvie Massicotte nous a particulièrement touchée. La table de chevet. Une femme vient de perdre son mari, Stéphane. Aidée de ses deux adolescents, elle fait le tri de ses affaires personnelles. Elle se souvient avec regret de sa double vie que son mari n'a jamais détectée. Sa vie à lui a été terne, monotone. Le couple rangé, dans sa plus ennuyeuse expression. Les souvenirs de la narratrice affluent sans ne rien chambarder. Cependant, il reste à vider la table de chevet de Stéphane avant que les adolescents ne repartent chez eux... Une fiction qui, au premier abord, ne nous apprend rien de nouveau sur un couple uni depuis des décennies, dont la double vie de l'un n'inquiétait pas l'autre. Pourquoi se séparer quand, sous des apparences trompeuses, l'existence s'avère tranquille et sans risque ? Un récit intitulé Tu pars quand ? sous la plume de Jean-Paul Beaumier, épaissit le mystère existant dans de nombreuses familles ; mystère celé pour ne pas déroger aux réglementations du respect que nous devons à nos proches. La photographie nous montre le doux visage brun d'une jeune fille qui s'appelle Irène. C'est encore un vieil homme qui, sous le point de mourir, révèlera à son fils, attentif à son chevet, qui était Irène. Dans ce recueil, plusieurs auteurs se sont inspirés de l'agonie, du secret étouffé, d'une mise en scène existentielle illusoire qui s'appelle bonheur...

Dans la rubrique " Hors-frontières ", on a été sensible au texte de James Kirkup, écrivain anglais, auteur d'une œuvre prolifique. Sa nouvelle, Le maître du bonsaï, dépeint à travers la démarche d'un vieux Japonais retraité, la création discutable des bonsaïs, arbres miniatures, métaphore étouffante des pieds bandés des Japonaises. On lit entre les lignes la répulsion de James Kirkup pour ce procédé inhumain, considérant les arbres telles des entités vivantes que nous devons laisser se développer comme n'importe quel autre végétal.  Si une fiction très simple souligne l'indignation du narrateur, elle sert de prétexte à une " chute " inattendue, particulière au genre de la nouvelle.

Voici un numéro XYZ très soigné, oscillant entre le grave et le divertissement, qu'impose une panoplie d'écrivains aguerris à l'écriture, la majorité faisant partie du collectif de la rédaction. On ne pouvait donc être happée par une quelconque déception ou par une sensation de manque ou d'inachèvement face à ces magnifiques photographies. On a lu ce recueil, entourée d'arbres et de verdure, de fleurs sauvages. On suggère aux nombreux lecteurs de la revue de se réfugier dans un décor champêtre pour savourer ces douze fictions autant délectables les unes que les autres...


XYZ. La Revue de la nouvelle
Numéro 130, piloté par Jean-Paul Beaumier
Montréal, 2017, 102 pages

lundi 25 juillet 2016

Plages et autres rivages *** 1/2

Le bleu du ciel, le vert des vagues, le gris des galets, le blond du sable, l'odeur des algues, les gens qui passent, rieurs ou rêveurs. Un monde de carte postale qu'il est rassurant de fréquenter quelques semaines, le paysage le plus alléchant ne durant que le temps de fixer dans notre mémoire des images mouvantes qui finiront par s'user. Se désintégrer, même si nous n'oublions rien. Banalité redondante mais nécessaire pour aborder le numéro 126 de La Revue XYZ de la nouvelle.

Notre introduction ne pouvait mieux tomber, les textes, graves et ludiques, proposés par les auteurs invités de Jean-Paul Beaumier, responsable du numéro avec Hélène Rioux, nous entraînent sur le thème de l'eau ondoyante. " Nouvelles d'une plage ". De quoi méditer sur le sujet, éveillant nos mémoires fatiguées à des événements que seul le temps atténue, efface, tel un pied balaie un intime aveu inscrit dans le sable.

Profitant d'une fin de saison littéraire, on butine d'un texte à un autre. On prend son temps pour savourer quelque histoire qui nous a touchée, comme celle du narrateur fébrile d'Antoine Desjardins qui, marchant le long d'une grève, aperçoit la carcasse desséchée d'un oiseau. Perturbé par ce spectacle, il pense à sa propre mort, réflexion qui l'épouvante, avant de réaliser que son amour pour son ex-compagne n'était rien qu'un trou, un abîme duquel il ne pourra réchapper. Le désespoir contenu dans quatre vers explosifs. Volatile. Se baladant sur une plage, le narrateur de Gaëtan Brulotte, Au bord de l'autre, dépeint au lecteur comment un homme et sa famille, toutes des femmes voilées, s'installent sous sa terrasse « pour pique-niquer sur la plage. » À un moment donné, l'aînée des filles, qui est allée se baigner, empêtrée dans ses voiles, est en train de se noyer. Le père, tonitruant, s'oppose radicalement au sauveteur de garde qui tente de porter secours à la jeune fille. Profitant de l'inattention du père à son égard, ahuri, le narrateur se précipite pour sauver l'adolescente, mais elle a disparu. Le choc, souvent incompréhensible, entre deux cultures... Sylvie Massicotte ou Le décompte. Deux amies sont en vacances. Juliette et Fanny. Juliette, angoissée, se demande pourquoi sa beauté n'attire pas les garçons. Fanny, rieuse, insouciante, se remémore sa soirée où elle a séduit un « bel Antillais ». Ont-ils fait l'amour ensemble, la question se pose. Jusqu'au moment où sur la plage se produit un accident qui attire l'amoureux de Fanny. Étonnement de celui-ci quand il regarde Juliette, sa beauté l'éblouit. Et, elle, qui compte les jours pour que les vacances finissent... Dénouement, nouvelle signée Jean-Paul Beaumier. Un écrivain, plutôt assujetti à sa compagne, Mireille, décide d'aller se promener, un polar en cours de lecture. Une nouvelle en panne d'écriture. Au loin, une inconnue et son chien, qui ne lui prête aucune attention ; la promeneuse écrit dans le sable, l'écrivain la compare à Mireille. Elle s'éloigne, il lit les lettres et les chiffres qu'elle a tracés. Les vagues vont tout effacer. De ce texte, on a aimé l'amalgame que fait Beaumier entre le livre que le narrateur lit et celui qu'il essaie d'écrire. Les deux ne le satisfont pas, pas mieux que l'image de Mireille avec celle de la jeune femme et son chien. Impression d'une vie factice entremêlée à une existence rêvée, l'avenir de l'écrivain-narrateur s'annonçant incertain, peu enviable. La nouvelle d'Hélène Rioux, Faune, nous a amusée. Représentation animale de certains humains folâtrant sur une plage, que La Fontaine n'eût pas reniée. Concision du langage, comme sait si bien s'y prendre l'écrivaine.

Cependant, la fiction qui nous a le plus touchée par son originalité marginale, son approche désespérée vers le possible quand il se révèle, au premier abord, impossible. Une jeune femme se contente pendant une décennie des allers-et-retours de son amante. Le temps passant, celle-ci s'est mariée, à eu des enfants. La narratrice, meurtrie, accepte les mensonges, les promesses. Inlassablement, elle l'attend dans la mansarde qu'au bord de la plage elle a louée. Ce jour-là, son amoureuse viendra, elle en est certaine, elle sera transformée pour la recevoir. Une histoire mélancolique où l'attente ne semble plus faire partie de la vie moderne. Signée Véronique Bossé, Ressac. D'autres fictions s'inscrivent aussi dans ce numéro consacré aux souvenirs ensablés, telle la mémoire les réhabilite, à grand renfort de déni, parfois lestés d'une acceptation grinçante. Autre ressac. Classée dans la rubrique " Hors-frontières ", la nouvelle de Henry Lawson, La femme du conducteur de bestiaux, traduite par Jean-Marcel Morlat, s'avère particulièrement émouvante. Nous oublions trop souvent que le bonheur peut être violent, ou dangereux, avant d'en savourer l'ambroisie.

On a savouré ces histoires, un brin d'été dans le regard, même si la saison estivale ne nous conduit pas tous et toutes vers l'insouciance dépaysante d'un littoral. Mais que de possibilités probantes à imaginer des situations insolites. À chacun et chacune son eau ondoyante, la proximité du rêve n'atteignant que celui et celle qui s'y abandonne, la plume à la main, l'ordinateur banni pour quelques semaines, on le souhaite. Contentons-nous de lire ces récits éloquents, courts pour la plupart. Rassemblés ici pour notre plus grand plaisir de lecture. Il eût été dommage d'ignorer le rendez-vous avec des nouvelières et nouveliers réunis sur les rivages de territoires conquis par la mémoire friable ou par un présent éphémère sur le point de l'être.


XYZ, la revue de la nouvelle, numéro 126
Piloté par Jean-Paul Beaumier et Hélène Rioux
Montréal, 2016, 102 pages