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lundi 20 juin 2022

Des univers fantasmagoriques qui n'engagent que soi *** 1/2


On se lève de bon matin, la semaine commence. On ne s'y attend pas, un événement bouleverse notre journée toute neuve, toute bleue, lumineuse. On doit s'habiller rapidement, rejoindre l'événement trois rues plus loin, le temps d'interrompre la musique, de fermer l'ordinateur, et on part. L'événement est agréable, il nous conduit vers une terrasse, en plein soleil. Les sourires, forme de complicité, nous tiennent heureuse compagnie. On commente les nouvelles d'Éric C. Plamondon, Bizarreries du banal.

Elles sont bien étranges ces histoires à dormir debout, elles émoustillent notre curiosité sans jamais nous perdre dans les dédales parfois inquiétants de petits minotaures modernes. Chaque récit nous emporte vers un univers confondant, à peine avons-nous le temps de souffler que, déjà, il faut se faire le spectateur attentionné de personnages soumis à la limite d'un équilibre précaire, s'exhibant sur la corde raide de situations insolites, risquant de trébucher dans le vide. La première nouvelle, Une journée entre amis, se définit tel un préambule, nous invitant à suivre les agissements incertains d'hommes et de femmes qui osent s'aventurer dans une zone brumeuse, insoupçonnée, de leur personnalité complexe. Ce que confirme un narrateur, réparateur de télé, quand il se présente avec son patron, Will, dans un appartement. Les deux hommes sont accueillis par un silence oppressant, où semblent ne survivre que des spectres, le temps passant sur les humains, accablant témoin de ce qu'ils deviennent, des ombres ou si peu. Will répare la télé en noir et blanc, artefact obsolète, renforçant le malaise du narrateur qui doit se rendre aux toilettes. Il se heurte à des portes, des couloirs, des interrupteurs. À une personne inerte couchée dans un lit. Le bourdonnement d'un ventilateur le réconforte, brise le silence du lieu au point de couper les envies naturelles du narrateur qui fait demi-tour. Quand ils quittent l'appartement, l'ouvrier demande des explications à Will, mais celui-ci ne peut lui en donner. Le réparateur de télé. Plus loin, un étonnant prétexte nous emporte en Italie, en compagnie d'un professeur, chercheur à l'université. Ici, un reliquaire calcule le temps avant d'annoncer la fin du monde. Il suffit de le manipuler selon un code convenu pour que se mette en branle la relique démontrée savamment par l'écrivain, le professeur ayant été invité à une cérémonie matinale qui déjoue toutes les prédictions : insérer une petite clé dans l'ouverture du reliquaire sous le regard curieux du narrateur qui en apprendra davantage par le curé du village. Mais sommes-nous maîtres de notre destinée, universelle, celle réservée à tous les humains ? Rites oubliés soudoyés par une machine, confirmant notre petitesse face à la colère divine. 

On ne mentionnera que les nouvelles qui ont marqué la sceptique qu'on est, alourdie de tous les doutes de l'existence, les récits qui dépeignent les avatars d'humains parfois crédules. Comme la jeune femme qui monte dans une voiture par temps désagréablement pluvieux. L'invitée. Elle se retrouve dans une pièce, nue, désarmée, ne pouvant qu'assumer son enlèvement. Elle prend la peine d'observer l'endroit où elle gît, une cheville attachée à une longue chaine, l'anneau scellé au centre de la pièce. On a pensé combien les rapports entre les humains étaient trompeurs, nous demandant si cela était le but de ce texte où la fragilité d'une femme criminelle malgré elle, les failles d'un tueur en série modifiant le cours de machinations subtiles. Courtoisie suspecte de l'homme avec, dans la tête, son projet insensé, méfiance de la femme qui ne pense qu'à s'échapper, sa situation inconfortable ne lui réservant aucune porte de sortie autre que celle de l'autodéfense. Elle y parviendra mais à quel prix. Celui du renversement des rôles, le fantôme du tueur ne nous a jamais quittée. On n'est pas certaine de ce qu'il adviendra de la narratrice, les fantômes ayant plus d'un tour dans leur sac... Plus loin encore, Verdure nous rappelle que l'herbe du voisin est toujours plus verte que celle de notre jardin jusqu'au jour où l'imposture nous jette dans la fosse véreuse d'une compagnie d'engrais pour végétaux. On ferme les yeux sur la fin hasardeuse de la capitale parisienne, préférant envisager un voyage exaltant dans ses rues pittoresques et monuments historiques. L'accident, texte bref, émouvant, fait délirer un homme, victime d'un grave accident de voiture, sur le point d'agoniser, le mot fatidique de sa mort prononcé par une fillette. Pour lui, le temps s'est rétréci et défiguré, jusqu'à l'effacement. Puis, on se prête à une dérangeante incursion dans l'univers d'un homme et d'une femme jeunes, meurtriers de personnes qu'ils choisissent à l'aveugle dans un annuaire téléphonique. On a droit à la minutieuse description de leur macabre entreprise avant qu'ils rejoignent leur victime désignée. Que de gestes étudiés, que de glaciales certitudes, personnages tout droit sortis d'un film de Stanley Kubrik. Peut-on dépeindre un plan descriptif quand les attitudes corporelles sont imprégnées d'une telle débauche virtuose ? Froideur exacerbée qui ne peut que laisser insensible un témoin-lecteur dont les desseins s'avèrent au-delà de toute fourberie cérébrale. 

On terminera notre recension énumérée par ordre préférentiel en soulignant la nouvelle Le visage, qui nous a fascinée. Un clown, enfant raté, humain désemparé par la mort de sa mère, seule femme à avoir vu son visage démaquillé, mère possessive malsaine vénérée dont l'histoire ébréchée du fils finira mal. C'est l'enquêteur, chargé de débroussailler un mystère concernant le clown, qui divulguera le pot aux roses lorsque des enfants découvriront un masque charnel de clown jeté dans une poubelle publique. Lorsqu'un inconnu aux abords d'un cirque le questionnera sur la suite de ses investigations. Échangera avec l'enquêteur une poignée de main inattendue. Il serait dommage de révéler les appâts vénéneux de ce récit, là encore l'être humain se révélant le voyeur tragique de ses propres conditions terrestres, le clown choisissant d'y mettre un terme. Ce sont là des nouvelles déconcertantes, intemporelles, pour un esprit rationnel, l'écrivain, Éric C. Plamondon, nous invitant à en découvrir des inédites sur ericplamondon.com On se fera un plaisir masochiste en faisant connaissance d'humains moins incrédules que soi !

 

Bizarreries du banal, Éric C. Plamondon

Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2022, 192 pages

lundi 11 avril 2022

Les cent ou deux cents coups de la vie ordinaire ***


Quand on réfléchit au thème de notre introduction, et qu'on le note, c'est déjà afficher une certitude. Ce n'est pas toujours simple de parvenir jusqu'au livre duquel on veut parler. C'est une démarche qui exige beaucoup de mots, de lignes et de pages. Se fiant à la fugacité du monde virtuel, on écrit ce qu'on juge important, mais qui ne l'est pas. On commente les nouvelles de Yves Angrignon, Pour mourir, c'est différent.

Vingt-deux courts textes qui sont présentés comme étant des nouvelles mais qui n'en sont pas tout à fait, sans pour autant dédaigner leur charme. Ce sont des fables, des choses anecdotiques de la vie quotidienne. Quelques-unes évoquent des souvenirs de vacances ensoleillées, ces moments que titille parfois un brin de nostalgie. Le premier texte nous donne raison, qui nous emporte d'emblée au Mexique, à Puerto Papaya. À l'hôtel Tropicoco, où nous retrouvons Yoani qui, joyeuse et indépendante, y travaille comme femme de chambre. Le nouveau client qui occupe une des chambres qu'elle ordonne, se montre courtois et généreux. Cependant, un incident se produira qui la rendra méfiante, mettant toutefois en valeur son talent de plieuse de serviettes de bain. Cet hôtel touristique abritera aussi Normande et Maurice qui, à la suite d'un deuil inusité, conseillés par leurs voisins, viendront y chercher un soupçon de  réconfort. C'est le départ de l'aéroport et leur arrivée à l'hôtel que l'auteur nous dépeint avec un humour efficace. D'ailleurs, l'humour est omniprésent dans ces récits, allégeant les conditions fluctuantes que subissent les protagonistes. Des allusions, des clins d'œil vers cet endroit édénique, nous transportent sur une île où seules les apparences suffisent au séjour des vacanciers. Comme dans le récit Steve et le jardinier, l'un et l'autre à la recherche de sensations érotiques. Quelques regards appuyés, quelques paroles sibyllines, invitation codée entre les deux hommes qui satisfera leur désir, sans aucune gratuité. De nos jours, tout se paie, le plaisir sexuel n'échappant nullement à ce profit charnel. Plus conventionnelle, la nouvelle éponyme, l'anniversaire d'une vieille dame lasse de la vie. Ses enfants sont venus la fêter mais le cœur de Pierrette n'y est plus. Elle voudrait mourir, son cœur refuse de l'entendre. Seule l'amitié d'Aline édulcore ses griefs. Car, l'air de rien, la vieille dame s'insurge contre les interdits de cette maison de retraite. Quelle différence existe-t-il entre le luxe d'un hôtel pour vacanciers aisés et une maison de retraite qui se veut honorable mais où les animaux domestiques n'ont pas droit d'entrée ? Des tricheries soudées aux apparences qu'il faut sauvegarder...

Ces textes présentés en douceur qui dévoilent les artifices d'un hôtel luxueux vacancier, tel le symbole d'une existence coutumière, menacée d'ombres éprouvantes alimentant d'autres récits, comme pour signifier que les figures joliment concoctées avec les serviettes de bain par Yaoni, se défont et se refont juste pour allécher le touriste. Une paruline, venue se jeter contre une vitre et tomber aux pieds du narrateur, s'avère l'image dénonciatrice des plaisirs factices étouffant nos déboires. L'oiseau, gravement étourdi, se remettra de ce choc, laissant « deux ou trois plumes jaunes dans son sillage », message adressé à l'homme qui prévoit une journée « belle et ensoleillée ». N'est-il pas un vacancier insouciant paradant sur une île paradisiaque ? Une fiction amusante, un éloge des pieds représentés par un narrateur qui voit en cette distale inférieure, un moyen irrépressible de séduction. Deux hommes, Pierre et Paul, rechercheront des partenaires aux pieds évocateurs mais eux-mêmes, foulant le sable, ne sauront s'attirer, leur personnalité s'avérant incompatible. Des fictions souvent réalistes rassemblées dans ce recueil étirent des sourires, exhalent des soupirs, nous portent à la rescousse de quelques individus atteints des failles communes à l'être humain. On pense à Madeleine qui, sur les instances de l'ami Steve, heureux vacancier que nous avons déjà rencontré en ce lieu de plaisance, séjournera à l'hôtel Tropicoco. Les hésitations de Madeleine, la routine pitoyable de sa vie qui interfère ses meilleures intentions jusqu'à son arrivée mouvementée à l'aéroport. Femme représentative d'une grande quantité d'humains qui ne savent se libérer du carcan d'habitudes contraignantes. Se départir d'obligations négligeables avant qu'il soit trop tard.

Ainsi va la vie ordinaire qui camoufle les cent coups qu'elle réserve, exhibe les deux cents qu'elle inflige, suggérés dans de brèves fables touchantes, parfois cruelles, témoignant de la gravité ou de la légèreté que les individus accordent à leurs péripéties existentielles, celles du recueil ne pouvant être toutes citées. Ce qui serait redondant, les jours et les nuits vécus hors des fragrances éphémères d'un hôtel où des hommes et des femmes ne savent ou ne peuvent se défaire de leurs chaines tressées d'attaches restrictives. Telle Bernadette, portant tragiquement sa croix jusqu'à sa mort accidentelle... On a apprécié que le livre se ferme sur un coucher de soleil glorifiant Puerto Papaya, closant ces vingt-deux histoires qui dépeignent la solitude importunant une poignée d'individus, mettent en relief les avatars dont chacun se croit victime. Sans cesse, nous pensons reconstruire nos fondations personnelles, ce qui nous harmonise à la nature qui, face à une civilisation expirée, reprend ses droits liminaires... L'auteur, Yves Angrignon, a moindrement ajouté son grain de sel à ses nouvelles, faisant, le temps de les lire et peut-être d'y réfléchir, un divertissement dépourvu de morale, où l'écriture ceinte d'un brin de poésie, jamais encombrée de scories inutiles, s'amalgame à un style dynamique où ne s'appesantit pas le travail routinier de l'écrivain. On lui en sait gré.


Pour mourir, c'est différent, Yves Angrignon

Éditions Crescendo, Québec, 2022, 86 pages

lundi 21 mars 2022

Tremblements autour d'un spectre d'enfant *** 1/2


Ce matin, en entrant dans la pièce dans laquelle on travaille, on a souri aux rayons solaires qui inondaient les murs et le plafond. On ne s'attendait pas à ce que le soleil joue au travers des vitres souillées des scories de l'hiver. On a fait de cette clarté un moyen illusoire de se réchauffer. Chaleur du corps, certes, mais chaleur aussi du regard, comme si nous venions de faire une rencontre improbable. On commente les nouvelles d'Emmanuelle Cornu, Trois tours de cordon.

Divisées en trois mouvements, ces trente-trois courtes nouvelles se raccordent au thème du deuil, celui d'une petite fille, partie en son état embryonnaire. Mathilde. Le livre est richement illustré du regard sans complaisance d'une écrivaine qu'on savoure à chacune de ses parutions. On aime sa manière naturelle et franche, grinçante, d'aborder la vie de ses semblables, et la sienne. Si quelques larmes pointent au bord des cils, elles coulent rarement, escortant une souffrance devenue intolérable, comme celle de perdre son enfant. Les narratrices du recueil se ressemblent, miroirs morcelés de l'auteure, nommées différemment, fidèles à ce qu'elles représentent quand les choses se heurtent, se bousculent, mais s'accomplissent pour notre satisfaction de lectrice. 

Avec une compassion évidente, on se range vers la souffrance d'Estelle qui vient de faire une fausse couche. Livrée à elle-même, elle imagine et agit, se rhabille, s'échappe de l'urgence, saute dans un taxi et rentre chez elle. Son compagnon, après avoir pris soin d'Estelle, appelle l'ambulance, puis s'écroule en larmes. Tendre finale en deux lignes qui le réconforte. Ça tremble beaucoup dans les fictions suivantes. Un garçon se révolte contre le divorce de ses parents, sa mère le console en l'emmenant dans une animalerie acheter un chat. Plus loin, Isabel marche dans la nuit, elle vit de peu. Elle transporte sa vie dans son sac à dos. N'a nulle part où aller. Si Cupidon ne l'a jamais atteinte, elle ne perd rien pour attendre, bien qu'elle n'espère pas grand-chose de son existence. Une « demoiselle » qui sort de son cours de natation va la mettre à terre, lui révéler sa faillibilité. La narratrice sait que l'histoire ne durera pas, elle est prête à jurer une éternité provisoire à « sa Belle ». C'est touchant ces flèches ingénues du dieu Amour quand nous avons dix-sept ans. Rimbaud n'est pas loin... Nous poursuivons, nous passons, ne pouvant citer tous ces textes, à peine fictifs. Des clins d'œil qui crèvent d'un désir de vivre, d'une souffrance filigranée que dicte le manque d'une enfant qui a refusé de venir à terme. Mathilde. Ce n'est pas pour rien que l'écrivaine la présente de temps à autre, la vie des narratrices dépendant de sa présence à l'état d'ange. Ce qui est peut-être vrai, comment savoir ? Mais l'humour ne manque jamais à l'appel, fulgure quand l'auteure met en scène un groupe de personnes qui vit dans un « immeuble à trois unités », prétexte l'achat ou la location de chauffe-eau pour décrire des relations qui existent dans ce genre d'habitation. Deux filles, deux artistes, qui s'étonnent de cette situation grotesque, rêvent de leur future maison. Réjouissance inoffensive cette possibilité de s'évader au bord du fleuve alors que les habitants de l'immeuble attendent hargneusement leur opinion concernant les chauffe-eau. Ce sont des nouvelles débridées desquelles nous nous délectons de chutes surprenantes, très souvent suggérées, rarement avouées. « La suite est claire », comme l'écrira Emmanuelle Cornu pour conclure une étrange aventure que subit une poignée d'adolescents dans un camp vacancier. 

Regard aiguisé et contestataire de l'écrivaine qui observe tout ce qui bouge, sans jamais perdre de vue l'embryon Mathilde, devenu spectre apaisant et complice, contrastant avec les sentiments qui s'étiolent, se fragilisent. De banals incidents essaiment l'existence des protagonistes, se forgent solidement, déployant leurs oublis, leurs distractions vitales, mais se sentent à l'aise entre les mains habiles, secourables, de la nouvelliste, Emmanuelle Cornu. D'autant qu'elle sait admirablement bousculer les émotions d'un texte à un autre, les situations ne s'avérant jamais identiques. Dans la tourmente qui les dirige ou les oppose, nous suivons les comportements d'hommes et de femmes, surtout de femmes, qui essaient de se débattre avec l'imprévisible. Et toujours protège ses multiples mères la lumineuse « crevette », « virgule » sanguinolente, Mathilde, prenant parfois l'apparence candide d'un frère, en chair et en os. Tendresse souriante de deux mères qui observent les déliements maladroits d'un bébé mâle avec une curiosité indulgente. Le temps de tourner une page, nous sommes confrontés au sort tragique d'une fillette de cinq ans, Églantine. Impuissante, on ne peut rien faire pour elle, pour l'avenir que ses tribulations désordonnées lui réservent. S'intercalent des textes en tous genres, de tout acabit, telle la nouvelle éponyme, la naissance du fils d'Anabel, né avec un long cordon autour du cou, trois tours étouffants, enlevé brusquement à sa mère par les infirmières, l'enfant tardant à manifester son désir de vivre. L'instinct maternel s'avère celui d'une animale, toutes griffes acérées, quand il s'agit d'une mise au monde. Sentiment primaire qui apporte tant de force à l'ensemble du recueil, l'enfant déshérité ou l'enfant comblé prenant place dans un monde équitable à créer. La touche révélatrice étant celle de l'espoir de vivre, l'amour signe la conclusion d'une histoire qui se termine d'une manière éloquente. 

Textes oscillatoires qui révèlent magnifiquement le talent très personnel d'Emmanuelle Cornu. Confirmant sa manière intelligente, toujours subtile, d'observer ses entours. De les soumettre à une critique indulgemment humaine parce que dépourvus de jugement irascible, bien que parfois amers, ces jeunes femmes refusant d'être identiques à leurs compagnes. Chaque fiction s'apparente à un choix rebelle, ce choix entrecoupé d'histoires qui tiennent debout, qui disent longuement qu'il y a toujours une première fois dans nos entreprises. Balancier qui dirige la narratrice du dernier texte : être un homme être une femme, Antoine ou Fanny, l'enfant qu'il faut protéger des incertitudes, le recours à la solitude pour y voir clair, enfin la reconnexion avec soi, comme si l'auteure avait dû subir ces travers, les accepter en toute connaissance de cause... Troisième œuvre d'Emmanuelle Cornu, on peut assurer l'écrivaine de la réussite de son recueil, son monde bigarré d'humains qui valent la peine de se pencher sur leurs joies ou leurs misères, contreparties magistralement dépeintes par une auteure qui ne cesse de nous toucher, de nous faire trembler, l'écriture d'un livre, sa réussite se rapprochant des affres de l'accouchement, l'enfant de papier à naitre souillé d'encre, autre sang.


Trois tours de cordon, Emmanuelle Cornu

Éditions Druide inc. Montréal, 2022, 165 pages

lundi 21 février 2022

Être seul parmi les témoins de nos avatars ****


On se dit que tout ce qui vit, du moindre brin d'herbe à la fleur la plus frêle, demande une extrême attention. Nous regardons une pierre au bord de l'eau, le visage d'un humain qui nous croise, le pelage d'un chien qui aboie joyeusement. C'est un pas de danse que nous esquissons, sachant que le brin d'herbe, la fleur, la pierre, le chien mourront, le temps de se poser d'interminables questions jamais résolues. On parle des nouvelles de K.D. Miller, Dernière heure.

Dix nouvelles qui se glissent les unes dans les autres, leurs protagonistes se tenant par le bout des doigts quand l'aventure les interpelle dans un perpétuel ballet d'incertitudes. Fracas d'existences qui, pour la plupart, se prêtent aux habituelles routines, soudainement défaites et déstabilisées. Telle une présentation théâtrale, les premières fictions préfacent celles qui s'annoncent, révélant la personnalité d'êtres qui se retrouvent, sans trop se regarder dans les yeux. Récits repliés sur soi malgré la présence de témoins, ramifiant les silences intérieurs mais aussi les grands chagrins adoucis par la nostalgie du passé, vaine consolation quand nous sommes parvenus à un certain âge. Un peu de fatigue nous accompagne, ce peu flou, indéfini, que nous nommons solitude. Effet de tiroirs que nous ouvrons que nous fermons, après les avoir délestés de leur trop-plein douloureux, au risque de nous leurrer sur ce qui fut et ne sera plus. La dernière trompette s'avère un parangon de ce que nous avançons. Len Sparks, veuf de quatre-vingt-six ans, vit seul avec sa chienne, Sœur. Après avoir lu les journaux et s'être offusqué de leur contenu, il se prépare pour aller se recueillir sur la tombe de sa femme, Joan, soulignant l'anniversaire de sa mort accidentelle. En cours de route, il évoque les années de bonheur, peut-être d'illusions, Joan n'ayant pas été une épouse toujours conciliante. Les obstacles qui ont soustrait chaque protagoniste à la banalité du quotidien occupent une place prépondérante, reliant les individus entre eux, comme pour mieux les faire bondir une dernière fois dans un présent approximatif, faisant valoir que la vie a souvent le dernier mot. Ce qui arrivera à Len Sparks, assis sur un banc, devant la tombe de sa femme. Un adolescent le suit, le provoque, le questionne sur son couple, adolescent qui nous fait penser à ce qu'aurait pu représenter le vieil homme s'il avait été plus vindicatif. Entrée en matière grinçante mettant en relief le rôle des femmes dans ce qu'elles ont de véridique, fantaisie et détermination, complices entre elles, mais aussi prisonnières d'une culpabilité injustifiée, comme Harriett, artiste peintre, qui remet en question sa relation avec son fils, Ranald, celui-ci marié à Patrick. Elle aussi s'imbrique à l'intérieur de doutes, son veuvage lui révélant, croit-elle, sa fragilité de femme septuagénaire, jusqu'au jour où, agressée dans sa maison par un jeune inconnu dont elle refuse d'identifier le visage, elle lui impose une étrange réparation. Témoin. 

De nombreux acteurs et actrices composent ce fascinant recueil, portent en eux un échantillon de ce qu'est l'humain, oscillant entre le mal et le bien, oscillations pernicieuses qui ont déterminé le destin tragique de Curtis Maye, meurtrier de Morgan, jeune musicienne ambitieuse, dont la carrière prometteuse exacerbait le jugement rationnel de son amoureux. Morgan faisait partie des amitiés de jeunesse de Jill Macklin, écrivaine, que les aléas de la vie ont griffé cruellement à la suite d'un amour déçu pour un homme timoré, Eliot Somers. Il s'était trompé de partenaire, modifiant sans raison apparente son parcours vital, entre une femme démente et une fille, enseignante à des enfants en bas âge. Femmes et hommes pour qui nous éprouvons des sentiments disparates, on préfère certains récits à d'autres, marchant maladroitement sur la corde hachurée de leurs hésitations, de leurs convictions. De leurs trahisons, l'humour édulcorant les erreurs de la vie. Individus qui miroitent leurs interagissements balisés par des rencontres inopinées, régissant ce qu'il en reste au cours d'années qui s'usent, retrouvant leurs acolytes au seuil de la vieillesse. Les souvenirs sont-ils des certitudes, ébranlés pour mieux survivre ? C'est la question qui se pose en lisant le récit, La petite maison de travers. Texte qui rassemble des êtres ayant le privilège de relater quelque péripétie alors que le temps les a piétinés de ses opprobres, tel Curtis Maye qui est libéré de trente-cinq ans de prison pour le meurtre de Morgan Pettingill. Jour de l'Action de grâce, fête réconciliatrice mais affichant ses difficultés chagrines, comme Len Spark qui doit faire euthanasier sa vieille chienne, Sœur. Mary Somers, fille d'Eliot Somers, a pris l'initiative de préparer un repas, d'inviter Len Spark et Curtis Maye, qui profitera de la générosité matérielle du vieil homme pour accorder un deuxième et dernier souffle à son existence ratée. Fiction chorale qui distille une lumineuse espérance, même si quelques-uns d'entre les protagonistes sont demeurés à l'écart, comme Clarissa Pettingill, octogénaire, mère de Morgan, narratrice sceptique du dernier texte, À la garde de la corneille. Divorcée et veuve de Ramsay Pettingill qui redoutait les araignées. Image restrictive qui étouffait sa vie d'homme à principes. Clarissa pense à se débarrasser de futilités qui encombreront ses héritiers, dont le journal de sa fille Morgan, qu'elle a lu sans véritable surprise. La survie de Clarissa ne dérive-t-elle pas dans un salon funéraire, symbolisant tous ses comparses, éliminant la chair, exposant l'os ?

À quoi rime d'être jeune et insolent ? Ces dix nouvelles, quelques-unes sont omises ici dont celle éponyme, Dernière heure, n'ont rien changé aux pulsions d'êtres dotés de leurs expériences, comme s'il était nécessaire d'en franchir le cap pour leur insuffler un brin de modération, la jeunesse s'abreuvant d'un vin de jouvence bu à satiété. Ivresse qu'on a dégustée au long de notre lecture, jetant un regard lucide sur nos limites à vouloir agir différemment, on veut mentionner nos actions les plus téméraires ayant été celles d'aimer, de bannir, de riposter contre la raison récalcitrante. Une profonde tendresse émane de ces récits signés de la nouvelliste canadienne K.D. Miller, traduits sobrement, si justement, de l'anglais par l'écrivaine Louise Gaudette. On la remercie d'avoir capté, avec une grande sensibilité, les émotions de femmes et d'hommes traqués par des mésaventures parfois imprévisibles survenues au gré des décennies. Cependant, on regrette que des tableaux d'Alex Colville n'égaient point le livre, le communiqué de presse nous informant de leur importance, clarifiant des situations teintées de gestes et de paroles, d'une profonde solitude encombrant des humains dépris des bienfaits de leur jeunesse démantelée, nous révélant le poids de jeunes années instables, leurs sons tonitruants...


Dernière heure, K.D. Miller

Traduction de l'anglais par Louise Gaudette

Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2021, 340 pages


lundi 6 décembre 2021

Où sont passé les violons sirupeux d'antan ? *** 1/2


On aime ces dernières journées automnales, flirtant avec la variété infinie des tons orangés. On voudrait que cela dure, mais un tel souhait serait figer le temps qui, lui, n'a que faire de nos nostalgies estivales. Ce matin, quelques flocons de neige délestaient notre esprit de souvenirs où le sable et l'océan se pâmaient, unissant le solide et le liquide de leur condition terrestre. On a lu les nouvelles de Julie Bouchard, Férocement humaines. 

Il est rare qu'un dicton populaire nous vienne à l'esprit après avoir refermé un livre. Ce qui nous est arrivé à propos d'une écrivaine qu'on ne connaissait pas. On s'est dit avec humour que les sanglots sirupeux des violons n'étaient pas dans ses choix musicaux. Pas de détours, elle va droit au but. Plutôt surprenante cette lucidité à ce point aiguisée chez une raconteuse d'histoires de femmes " mal prises ", en particulier. Un brin désinvolte, sourire au coin des lèvres, elle a dû s'en donner à cœur joie en rédigeant ses récits, les encombrant d'accessoires et de suppositions. Un prologue les annonce, tel le premier acte d'une pièce de théâtre qui identifie acteurs et actrices enrôlés dans l'éphémère d'un soir. Et quand le rideau se baisse, la pièce a été jouée, tragiquement ou plaisamment. On se fie à la musique polyphonique qui rythme les intrigues fracassantes de femmes hasardeuses, accompagnées de loin de près par l'auteure, celle-ci s'en affranchissant rarement...

D'emblée, les yeux se fixent sur une situation fictionnelle ou réelle, mettant en scène une femme qui, dit la légende, fut une lutteuse acharnée, défendant âprement le droit de ses compagnes à monter sur le ring, lieu de combats qui n'appartenait qu'aux hommes. Nous sommes dans les années soixante-dix au Québec, l'Église et l'État s'insurgent encore contre les femmes. Depuis, le temps a passé, les femmes ont gagné bien des causes, Vivian Vachon a vieilli, s'est retirée du ring. En cette fin de journée de 1991, elle roule pour rentrer chez elle, dans la maison familiale. Sa fille dort sur la banquette arrière. Vivian s'emploie à recréer des images de son enfance, alors qu'un camion, venant en sens inverse, conduit par un jeune homme en état d'ébriété, essaie de doubler une Lada. Sa vue, brouillassée par l'alcool, distingue mal la distance de la voiture qui arrive en face. La collision avec Vivian Vachon sera inévitable. Dans cette tragique nouvelle, et les suivantes, seront mentionnés les événements politico-sociaux de l'époque, tels des points de repère nécessaires à la narration. Jusqu'au vent, souffle chaud sur la peau, jusqu'au parfum de Paulette, un soir de Noël. Ces fragrances, vent et volutes mêlés, d'un récit à un autre, rassemblent des protagonistes victimes de difficultés imprévisibles et sournoises. Les intérieurs d'Edna et de Jackie, ou quatre femmes d'un âge certain, qui jouent aux cartes, se questionnent sur leur veuvage. Elles utilisent les méthodes habituelles pour dormir en paix, laisser la peur de côté. Une seule regrette son mari, s'ennuie de lui. En parallèle, une femme, Jackie, comme pour témoigner du mal-être de ses compagnes, appelle son mari, Jim, qui bricole dans le garage, pour l'avertir que le repas était servi. Cheminement au bord d'une frontière illusoire invisible qui fait que toutes les cinq auront, à un moment donné, fréquenté une « auberge-spa de style victorien », rendez-vous désenchanté qui sera mentionné autour d'une partie de cartes. Toutefois, l'intention de Jackie est de parler à Jim, leur situation maritale rongée par le temps ne peut durer ainsi. Vaut-il mieux être veuve ou mal assortie, semble interroger l'auteure qui, se libérant d'une question sans réponse, nous entraine vers une aventure de grand-route. Nina a entendu, un soir à la télé, une mère éplorée demander de l'aide pour retrouver le corps de ses deux enfants, tués par leur père deux ans plus tôt, avant qu'il se suicide. Nina, lasse de son travail chez Winn Dixie Grocery, derrière une caisse enregistreuse, prend la décision de parcourir le nord de l'Ohio avec son chien Ricky, pour retrouver les deux corps. Ou comment enterrer, sans jeu de mots, sa propre solitude en s'apitoyant sur celle des autres. La route est une étourdissante échappatoire.

Dans certaines de ces fictions, un élément indéfinissable nous rappelle l'écrivain Jack Kérouac, celui-ci arpentant les États-Unis pour chercher ce qu'il ne trouva jamais, alors que les protagonistes de Julie Bouchard usent des kilomètres pour améliorer une existence qui semble loin de les satisfaire. L'écrivaine sème d'innombrables indices, tels des cailloux de Poucet, pour ne pas se retrouver au point de départ, partir signifiant que, terminé le périple, il faut rentrer chez soi. Boucler une boucle qui ne nous a gorgés que d'un minimum de rêves. Pas toujours à la grandeur de nos espérances. L'humain ayant des comptes à rendre à soi-même, la nouvelliste lui laisse la part belle, l'invitant à un spectacle allégorique où les femmes ont joué leur dernière pièce, plus ou moins salvatrice. Cependant, quelques-unes en meurent, comme Paola, critique de cinéma, qui peu à peu perd la mémoire, finit par se jeter du haut d'une balustrade malgré l'attention soutenue de son mari. Clairvoyance ultime pour accomplir un geste désespéré. Une autre, Pénélope, membre d'un site de rencontres, place une annonce à son avantage, puis, emportée par une pulsion enfantine, conclut qu'elle n'est pas Fanny Ardant ! Innocent quiproquo qui lui causera bien des ennuis après qu'un homme, Bruce, l'a rencontrée dans un café. Après qu'une femme, s'infiltrant chez elle, l'a menacée d'un pistolet, après que deux Gérard, l'un fictif, l'autre réel, ont joué un rôle secondaire, que deux Pénélope se sont manifestées étrangement. La Pénélope qui nous intéresse apprendra que l'amour peut s'inspirer d'un policier qui a de beaux yeux, de grandes oreilles, de jolies fesses... Complexité avenante d'une fiction qui rappelle que nous sommes toujours la proie de notre identité, que sans elle, nous ne sommes que sujets anonymes. 

George Hamilton au fond du ravin, récit intériorisé qui nous ramène à Vivian Vachon, victime elle aussi d'un jeune conducteur en état d'ébriété. Mortellement blessée au fond du ravin, George se souvient de son mari, le supplie de la libérer de ce carcan mortifère, ignorant que son mari la trompait depuis vingt ans. Est-ce à dire que des blessures corporelles inguérissables nous protègent contre des blessures muettes de l'âme qui ne sauraient nous garder en vie ? La réconciliation avec elles-mêmes, femmes tourmentées menées hardiment par leur " Pygmalionne ", telles des marionnettes au bout de leurs ficelles, contient dans le texte final. Pièce théâtrale qui agite des ombres et des lumières, projetant sur le devant de la scène trois écrivaines qui sont mortes hors de leur temps, défigurées par la souffrance de vivre, Virginia Woolf, Sylvia Plath. Par la souffrance de la maladie, Marie Uguay. S'inscrivent dans cette démarche émouvante des confidences propres à la nouvelliste, qui pénètre dans un miroir magique, là où se débattent quelques  femmes, nulle d'entre elles n'étant à l'abri de situations imprédictibles même si les apparences démontrent l'inverse. 

Fulgurances desquelles renaissent ces femmes férocement vivantes après avoir pris le risque de s'éblouir. Recueil atypique qu'il faut lire, ne serait-ce que pour faire connaissance avec deux ou trois nouvelles desquelles on n'a pas parlé. L'une, pathétique, Sue et Cindy à Split Landing, fin juillet, lauréate du prix de la Nouvelle de Radio-Canada, en 2020. Des textes intenses, marginaux, appuyés par des êtres de même calibre, qui gravitent autour de possibilités qu'il n'est pas toujours simple d'accepter, ni de résoudre. Julie Bouchard prenant ironiquement la main de ses personnages, elle les accompagne, les repousse, les aide. Femmes souvent échouées au bord du ravin de leurs déboires personnels, elles ne s'y enlisent pas, se redressent, n'éprouvent pas la nécessité de se différencier. De rouler au-delà de distances permises pour s'incarner autres qu'elles ne sont, les avatars de leur existence se chargeant d'ouvrir et de baisser le rideau du théâtre humain...


Férocement humaines, Julie Bouchard

Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2021, 152 pages


lundi 22 novembre 2021

L'union heureuse du mot et de l'image *** 1/2

 


Publier un tableau s'avère une enchère imprévisible. On ne choisit rien au hasard, mais selon les humeurs du moment, des circonstances qui se prêtent à une image plutôt qu'à une autre. Bien souvent, les saisons ont leur mot à dire, on ne peut les soustraire à nos préférences du jour. L'étonnement nous déconcerte quand notre choix tombe à côté de nos prédictions. On a lu les nouvelles d'Emmanuel Bouchard, On s'est promis de chercher ailleurs.

On connait la sensibilité extrême de cet écrivain, dont il enrichit ses recueils de nouvelles. On les a toujours appréciées, notre blogue se faisant le témoin averti d'hommes et de femmes que l'auteur dirige, aux prises avec une existence problématique, parfois sans issue. Réflexions interrogatives résumées en quelques pages, ne résolvant rien ou si peu. Comme quoi il n'est pas toujours nécessaire d'en rajouter pour creuser la souffrance humaine. Cette fois, dans son dernier recueil, le nouvelliste nous a réservé une très alléchante approche. Il a combiné ses récits aux céramiques de sa sœur, sculptrice, Myriam Bouchard. Riche idée qui fait de cet amalgame un heureux mariage entre le mot et l'image. Et ce qui fascine, c'est la question qui se pose : qui a suivi l'autre, les textes du frère portant en eux l'énergie de l'iconographie de la sœur. La nouvelle qui ouvre le recueil nous met face à la rancœur d'une femme pour son conjoint, celui-ci se nourrissant d'une hargne tyrannique qu'il exerce sur elle jusqu'à la morbidité. Le vase qu'elle a récupéré dans l'atelier où elle travaille lui servira d'arme du crime. C'est la pire combinaison qui soudera la chair flasque et le grès rugueux, au point qu'après avoir accompli son œuvre destructrice, le vase deviendra lisse. Règlement de compte d'une existence ratée, fort inusité. La plupart de ces fictions se prêtent à plusieurs interprétations, rares sont les fables autant claires que celle citée précédemment. Ce qui nous amène à la nouvelle Résonance. Dans une tour à bureaux, un inconnu est parvenu à se faufiler jusqu'au centre de la place où se tient une immense sculpture. Du haut des étages les employés l'ont aperçu, qui font appel à la sécurité. L'homme semble dément ou fasciné par la « masse bigarrée, ouverte en son centre comme un volcan. » Dans cette béance, l'homme plonge la tête, pousse des plaintes, des cris, des onomatopées puis, le gardien de sécurité s'approchant, pose une main rassurante sur son épaule. Désir de faire corps avec l'objet, que personne ne peut définir. D'où le besoin de se confondre à ce qu'il représente, une masse informe dans laquelle la matière charnelle et minérale s'absorbe. 

On dirait que les sculptures influencent le comportement des protagonistes, aimantés vers elles à un moment effaré de leur existence, ouverts les uns et les autres à des failles insoupçonnées. Comme Andréanne qui, lors d'un voyage en Espagne avec son mari, lui avoue dans l'atelier d'une céramiste, qu'elle veut un enfant. Étrange résonance qui causera bien des surprises, les trois sculptures expédiées par l'artiste à leur domicile québécois. Leurre ascendant dont Andréanne et son mari sont victimes, chacun se demandant ce qu'ils ont fait de leur vie. La matière minérale aurait-elle plus de force vitale que la chair périssable ? Même brisée la céramique réagit alors que la chair se meurt. De longues mesures presque silencieuses creusent leur vulnérabilité sur le destin de deux hommes qui vivent depuis longtemps ensemble. L'un est compositeur, mais depuis quelques mois, son cerveau s'est vidé d'une inspiration intense qui atteindra son paroxysme lors d'une soirée chez des amis. Il est des éclatements qui se manifestent irréparables, tel le vase de grès accompagnant le récit. Entaillé sur ses côtés, ébréché sur ses bords, au risque de s'y empaler. Ce qui arrive au compositeur soudainement aride, empalé sur ses silences créatifs. Les nouvelles jointes aux sculptures tremblent sur leurs propres bases. Fêlures, ébranlements, brisures, sonnent une fin en soi, la céramique témoignant de la fragilité vulnérable de l'être humain.

En parallèle comme pour se rebiffer, refuser l'échec ou la dépendance à cet état d'appartenance, un narrateur intervient fermement, se faisant le subordonné de sa sœur pour transporter ses œuvres loin du froid, du gel, qui s'en viennent. Ainsi, il nous fait part de son parcours d'une voix fortement appuyée, se mettant au diapason des artefacts qui ont joué un rôle déterminant sur les êtres de chair modelés par l'écrivain. Gestes des mains qui composent, qui manipulent l'argile. Nécessité de se montrer audacieux, le narrateur voulant prendre le contrepied des êtres de papier qu'il a créés, les guidant à peine dans leur désarroi. Tel Benjamin, céramiste qui s'est fait sévèrement jugé par un critique acerbe, un pair ambitieux détesté par les artistes, qui s'intitule critique d'art. Benjamin modèle un « grand bol » pendant que le censeur va et vient dans la salle où travaille le sculpteur. Il nous fait part des sensations qu'il éprouve, son amertume se transformant en colère au point de frapper l'argile jusqu'à ce que le matériau éclate et s'émiette. Sentiment d'échec que l'écrivain utilise pour intensifier sa responsabilité pour l'œuvre sororale. Complice admirateur, il n'hésite pas à devenir personnage avec ses mystères, ses allusions, sa force narrative, ses manières de contempler un triangle de céramique rejeté par le fleuve. Courant d'où jamais l'artiste ne se dissout, s'inventant lui-même sa propre histoire. 

Dans une résidence luxueuse une vieille femme se suicide de crainte de devenir folle, se souvient sa fille en recollant les morceaux d'une porcelaine. Une autre, plus jeune, a offert à son amoureux une sculpture pour son anniversaire. Palpitante fiction qui nous fait pénétrer dans la sensualité exacerbée du narrateur, l'objet s'avérant un grand poisson, une barque, où pulse le désir de l'amant pour sa compagne. Peut-être est-ce pour révéler le voyage subit à Paris, au sud, dans une maison où « tout est en bois, à l'intérieur comme à l'extérieur. » Retour symbolique, presque imaginaire, dans la demeure pour y entreposer les œuvres confiées au narrateur. Maison collective où les céramiques des artistes du village voisinent celles de la sculptrice. Si l'artiste déploie un désir d'unité et de cohérence, il en est de même pour l'écrivain dont la force d'écriture se mêle à l'iconographie tant admirée, célébrée, exaltée, de toute la tendresse fraternelle. Nous-même, on ne peut que recommander ce magnifique recueil où les images et les mots communient en un ultime cheminement vers l'ailleurs que l'écrivain et la céramiste se sont promis...

On ne pourrait fermer ce livre sans féliciter le photographe, Guy Couture, du travail remarquable qu'il a réalisé en mettant en lumière les céramiques de l'artiste Myriam Bouchard.


On s'est promis de chercher ailleurs, Emmanuel Bouchard

Les Éditions Hamac, Montréal, 2021, 152 pages



lundi 25 octobre 2021

La vie en rouge, ses joies, ses mélancolies *** 1/2


Si la chaleur va et vient, colle encore à la peau, façonne des brouillards matinaux, elle n'en est que plus appréciée. Contrairement à d'autres personnes, on n'attend jamais la fraicheur de l'automne, les feuilles qui jaunissent, meurent lentement sur le sol de terre ou le sol asphalté. On aime que chaque matin nous branche à l'énergie du soleil, à sa lumière, belle comme un sursaut de joie. On commente les nouvelles de Lyne Richard, Prismacolor no 325.

Il nous est difficile d'échapper aux charmes diversifiés de la nouvelle, ces fables souvent brèves se qualifient d'une finale inattendue, qui nous laisse pantoise. Il faut énormément de talent et d'habileté pour cerner ces histoires qui se résument en quelques pages, suspendues sur leurs cordes à linge. Clin d'œil au précédent recueil de cette écrivaine, poète et romancière, qui nous a donné l'envie de poursuivre notre lecture interrompue par le passage du temps inspiré. On s'est donc attardée dans les allées mélancoliques tracées par des protagonistes qui, parfois, se recoupent agréablement. Comme si la nouvelliste, magnanime, désirait apporter quelques moments de joie, d'espoir, à des humains malmenés par la vie. C'est parfois tragique, irréparable, ces femmes et mères qui souffrent de ne pas se suffire à ce qu'elles pourraient être. Comme les nouvelles Prismacolor no 325, d'où le titre du recueil, Un rouge qui dévore, L'odeur des roses, La chute. Ce sont souvent les enfants qui témoignent du malheur déboussolant les " grandes personnes ". Pourtant, il suffit que l'un d'eux ait une idée salvatrice pour que refleurissent dans le cœur de ces femmes qui se croyaient égarées, un rayon de soleil, un carré de ciel bleu. Les nuages, lentement, se sont dilués. La petite librairie gratuite, fabriquée par Mathias, qui a perdu sa mère dans un accident de voiture, aimé inconditionnellement de son père, s'avère un havre de paix où passent et reviennent filles et garçons dont la mère a échoué misérablement dans des intentions de bien-être. On y retrouve Amélia, la sienne s'est ouvert les veines dans la baignoire, Emmanuelle, subjuguée par la beauté maternelle. Mais l'espoir, petite fleur poussée entre les pavés, ne manque jamais de se montrer chaque fois qu'un fait inespéré éloigne ces femmes du noir de leur existence, ici on devrait mentionner la puissance du rouge. Sang, larmes, solitude. Mais aussi solidarité dans ce monde en partie pris en main par des enfants, représentant l'innocence du présent dans lequel ils se démènent, se reposant hâtivement non sur le deuil de leurs proches, mais sur le rêve qu'offrent des histoires écrites noir sur blanc. Ressource que les adultes utilisent rarement, se complaisant dans l'imbroglio de leurs affres.

Si les protagonistes se réconcilient avec eux-mêmes, grâce à l'initiative généreuse d'un enfant, il est indéniable que quelques-unes de ces brèves histoires sont un hommage au livre, au bienfait qu'apporte la lecture, telle une eau nous désaltère à sa source. Toutefois, d'autres fictions se suffisent à elles-mêmes, comme Un amour aussi nu, Un autre cœur, La cour à scrap, l'une de nos préférées. Ce jeune homme qui ne vit que pour réparer des voitures, démonter, remonter leur moteur, se révèlera un génie de la mécanique. Réalisme réconfortant dans cet univers de lamentations bien souvent féminines. La boue aura un goût de fruits, ou le premier amour retrouvé à un âge avancé. Des réminiscences qui incitent à vivre au-delà des mésententes du passé, telle cette femme qui se souvient de sa voisine, amoureuse éperdue d'un obscur chanteur populaire qui a détruit ses illusions, elle en est morte. En parallèle, la narratrice admet qu'elle n'a su aimer « paisiblement ». Une marée de bleu, l'échec d'un homme face à ses tubes de couleur, qui pensait pouvoir peindre mais dont l'inspiration lui fait défaut. Peut-être une métaphore de l'existence manquée, filigranée dans ce recueil. La douceur de Julie, Le bénévolat, deux femmes, l'une écrivaine, l'autre bénévole, se laissent emprisonner dans les dédales sans issue de leur existence aux prises avec des êtres de papier, ou avec les sentiments pathétiques d'un homme qui supplie sa femme de ne pas le quitter. Il y a un air de refus dans ces textes sulfureux de placidité, des femmes qui n'adhèrent pas au bonheur simple révélé par de petites choses, la vie ordinaire ne leur suffisant pas. Ordinaire et banale, Le lit king confirment ce que l'on avance. Des femmes prêtes à beaucoup pour raccommoder l'usure de leur couple. Deux textes qui nous ont touchée consacrés à de jeunes enfants victimes de la violence, de l'indifférence sociétale, éléments actuels avec lesquels nous devons composer. Comme dans un tableau de Lemieux, Delphine et Marco. 

De cet abondant recueil — vingt-sept textes le composent — quelques nouvelles nous ont échappé, on mentionne l'amour immense que contiennent ces fictions. Une tendresse jamais démentie submerge les intentions de ces êtres de chair qui s'évertuent à sauvegarder leur reste de dignité pour s'offrir une deuxième ou troisième chance, ménageant les possibilités qui s'offrent à leur bonne volonté. Bien que nous soyons fabriqués pour le bonheur, une profonde amertume mélancolique imprègne hommes et femmes occupant ces lieux de papier, nous demandant si l'avenir se rapporte aux enfants qui ont la vie devant eux, déroulant leur propre actualité. On ne peut terminer notre écho virtuel sans faire cas de l'harmonique écriture de l'écrivaine, de ses trouvailles poétiques, sensibles et palpables. Prismacolor de l'existence, toutes les couleurs ouvrent leur éventail pour nous assurer que ni le noir, ni le gris, ne ternissent plus qu'il ne faut la panoplie de nos joies, de nos certitudes expiatoires.


Prismacolor no 325, Lyne Richard

Lévesque Éditeur, Montréal, 2021, 165 pages

 

lundi 23 août 2021

Les oscillations des sentiments et leurs risques *** 1/2


On flâne ce matin, comme si la saison estivale nous accordait ses derniers privilèges. La rentrée scolaire se fait entendre, les choix qu'elle propose, ses revendications. Mais s'impose aussi la rentrée littéraire, les communiqués tombent dans notre boite aux lettres, nous apportant leur lot parfois surprenant de prochaines publications. L'automne n'est pas si loin, même la transparence de l'air n'est plus la même. On commente les nouvelles de Juan Joseph Ollu, Présents composés.

Après un dernier tri et quelques choix dans les publications de l'hiver et printemps réunis, on a opté pour un recueil rassemblant cinq nouvelles narratives, qui nous ont charmée par leurs propos des plus humains. S'y décèle une atmosphère presque surannée mettant en évidence les indécisions qui nous coûtent bien des maux quand nous devons passer au travers de leur encombrement. Un homme, derrière sa fenêtre, fabule sur la vie d'un couple qu'il aperçoit en face de chez lui, se disputant âprement, et dont le seul témoin est la femme de chambre. Dans cette agitation conflictuelle le narrateur poursuit sa randonnée imaginaire, s'interrogeant sur la raison de ce chambardement de plus en plus agressif, les rideaux brusquement tirés annonçant une tragédie qui se serait jouée à mots couverts, à gestes saccadés. La fin du récit confirme le désarroi qui s'empare du narrateur-voyeur face à une situation qu'il ne peut maitriser, observée derrière une fenêtre muette. C'est peut-être la seule fiction dans l'ensemble du recueil où la colère s'exprime jusqu'à l'accomplissement de l'acte final. Atmosphère toute autre que celle de la fiction, Bad Boy, s'alignant sur les impressions qu'on a gardées d'une lecture attentive, nullement comparative. Sortant d'un bar gay, le narrateur et le barman se réfugient incognito dans la voiture de ce dernier pour y faire l'amour. Brève aventure pour se venger de son amant qui l'a trompé, les années de vie commune usant non seulement les sentiments mais aussi les corps. De retour au bar, sous l'effet de l'alcool et de la cocaïne, il se sentira bien, léger, mais aussi dans la peau d'un traitre. Son amant, « surgi d'une petite salle voisine », lui fera remarquer ironiquement la beauté du barman, se doutant de quelque trahison de son compagnon. Nous le savons, le désir est parfois dévastateur, l'amour dessinant des points d'interrogation douteux à la fin de toute tricherie. Remords ou lassitude ? Les indécisions tournent autour de chaque être humain, deviennent une comédie burlesque pour composer avec un avenir opposé à ce que nous sommes. Provocation mêlée d'un brin d'arrogance comme agit Anthony, " héros " pathétique de la nouvelle titrée L'indécis. Tout est prétexte à tournoyer autour de ses hésitations pour justifier ses choix. L'alcoolisme de sa mère, la froideur de son père, l'enfance frelatée, l'incapacité des psychologues à analyser certains comportements. S'ensuivront les années scolaires, les études de droit, ses nombreuses liaisons, pour finalement se retrouver dans la plus banale condition existentielle. Parce que vieillissant, s'affermit de plus en plus la trivialité du quotidien, sinon la foi en l'existence, pour transformer quoi que ce soit à notre avantage.  

Valentine pourrait être la sœur d'Anthony, imposteur délibéré de la nouvelle précédente. C'est l'automne, elle est chez elle, elle s'ennuie, elle rejoint des amis dans un bar. Elle y séduira David, jeune homme qui séjourne à Paris pour ses études. C'est un provincial à la fois pragmatique et rêveur qui amusera Valentine avant qu'elle accepte de sortir avec lui. Nous voici témoignant des indécisions de Valentine qui passera les fêtes du jour de l'An dans la famille de David. Elle se rend compte de l'impossibilité de leur relation amoureuse, alors que David rêve de créer une famille, comme tout être humain éveillant l'instinct qui sommeille en lui, quand il pense avoir trouvé l'âme-sœur. Mais Valentine est une frivole qui, fille de parents aisés, ne songe qu'à danser quand elle s'ennuie. S'éternise dans de vagues études. Ne voulant pas s'engager avec David, elle rompra, préférant une discutable indépendance. Narrant cette aventure bien des années plus tard, Valentine ne peut qu'en sourire. Ses sentiments pour David, l'ayant à peine effleurée, elle s'en remet à des émotions dont la teneur lui échappe, ne sachant trop si cette liaison lui a été bénéfique. Regrets ou remords, ces deux échappatoires s'avérant une continuité lancinante pour le nouvelliste, tel un thème inépuisable. Ce qui sera confirmé dans la dernière nouvelle qui donne, en partie, le titre au recueil. Le présent composé. Implose dans ce texte magnifique, notre préféré, ce qui se tait ou ce qui est perçu en filigrane, comme la jalousie, la revanche, la tricherie. La trahison envers l'autre banalisée par le temps qui a eu raison d'une fusion charnelle. Un narrateur file à un rendez-vous. Dans l'autobus, il sera foudroyé par la beauté d'un voyageur, il fait son possible pour attirer son regard. Réciprocité de l'inconnu qui répond à ses intentions séductrices. Une liaison se nouera entre eux basée sur la sexualité. Sur l'instant partagé, rien d'autre. Le narrateur avoue à Alexandre qu'il partage depuis plusieurs années la vie d'un homme qu'il ne veut pas perdre. Ils finiront pas rompre, Alexandre espérant davantage de son amant. Relaté par le narrateur qui flâne dans son lit, son monologue muet s'adresse à l'homme qu'il aime, qu'il aperçoit dans la pièce d'à côté, contemplant la pluie qui tombe. Cet homme n'aime que la grisaille, le narrateur n'aime que le ciel bleu. Intériorité de l'un, vagabondage de l'autre dans l'improvisation. C'est un incident qui sèmera le doute dans le comportement du narrateur, une faille ressentie dans la rêverie têtue de l'être aimé. De quoi sera fait demain, une menace silencieuse plane sur l'avenir de leur couple. Là encore, les indécisions du narrateur créent un malaise que lui seul répand à la suite de sa relation avec Alexandre, jusqu'à en imprégner les interrogations de son compagnon, qui hésite sur la décision à prendre. La confiance bafouée s'avère un tremblement moral quand le narrateur, mal à l'aise, contemple son amant, l'introduit malgré lui dans son drame personnel. Il n'échappera pas au mensonge qui, croit-il, adoucit les affres de la colère retenue. La tristesse que ressent le narrateur, ne pouvant confesser à son compagnon qu'il n'a rien à voir avec ses défaillances du cœur.

Recueil de nouvelles qu'on a lu avec un immense plaisir, une curiosité attisée par l'ambigüité éprouvante de chaque personnage. Récits empreints d'une nostalgie poignante, combien humaine, une tendresse édifiée sur la jeunesse qui n'est plus. Les réminiscences de chacun renouent avec des moments qui, jamais, ne changeront le destin de ceux qui n'ont su choisir par manque de maturité. Un sentiment retenu comme la colère nous fait osciller d'un côté ou de l'autre, sans être certain que ce silence forcé harmonise un destin parfois incongru. On dirait que les indécisions qui minent les protagonistes narrant leurs péripéties de jeunesse, quand il était encore temps d'agir différemment, les ont marqués d'une manière obsédante. Le style incisif de l'écrivain, Juan Joseph Ollu, s'insère formidablement au centre de leur drame personnel. Contrastant avec les doutes des protagonistes qui, de Paris à Montréal, sont identiques au décor de neige et de soleil qui revient chaque saison...


Présents composés, Juan Joseph Ollu

Collection SAUVAGE

Annika Parance Éditeur, Montréal, 2020, 138 pages

 

 

 

 

 

lundi 21 juin 2021

L'adolescence en trois temps *** 1/2


Si les nuances de la vie découpaient davantage leurs reliefs, il nous serait impossible de choisir ce qui nous convient le mieux. Se donner bonne conscience est une manière de s'excuser de nos failles que nous mettons sans cesse au jour sans y remédier. Le bonheur en tout pour tous est une face cachée de notre planète, qui commence à se fatiguer de nos fugues morales sans retour. On commente les nouvelles d'Éric Plamondon, Aller aux fraises.

Que ce soit grâce à l'apport d'un livre ou d'un objet contenant quelque savoir, on aime s'instruire de petites et grandes choses. Insatiable, on met cette nécessité sur le compte d'une saine curiosité qui, jamais, depuis notre jeune âge, ne s'est démentie. Cette fois encore, un livre nous a renseigné, ou enseigné, sur une région qu'on connait à peine. Mis à part le charme qu'a instauré la plume expérimentée et talentueuse de l'écrivain, on a été séduite par le parcours d'un jeune garçon de dix-sept ans, qui nous invite à le suivre au printemps 1986. Jeune homme qui n'est autre que l'auteur, Éric Plamondon, il se présente d'une manière peu usitée, nous rappelant que cette année-là la navette spatiale Challenger s'est désintégrée dans l'espace. Qu'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé. Ce préambule choc est-ce pour signifier l'agitation du monde alors que le narrateur travaille au Petro-Canada durant la saison estivale, loin du tumulte terrestre ? Il vient de terminer son secondaire à la polyvalente de Donnacona, à l'automne il ira vivre chez sa mère à Thetford Mines poursuivre ses deux années de cégep. On l'aura compris, il est le fils de parents divorcés. Il quitte le père mais aussi ses amis et son amoureuse. Il nous dépeint ce que fut cet été entre ses " chums ", le sport qui les réunit. Puis, morceau mémorable de ce premier texte, un pique-nique chez Ti-Pierre au lac Sept-Îles. Il y a eu le bal des finissants, chacun s'est mis sur son trente et un, chacun a emprunté la voiture paternelle. Les plaisanteries abondent. Les défis, la bière, déboulent, un peu de nostalgie que les jeunes expriment en des excès de vitesse. Le narrateur n'est pas en reste pour profiter de la générosité du père. Durant une soirée arrosée, la dernière avant de partir à Thetford Mines. Ils échoueront dans le gymnase de la polyvalente, chacun se défoule sur la trampoline, ce que ne manque pas de faire le narrateur qui, à la suite d'une intrépidité mal calculée se fend une arcade sourcilière, recousue aux urgences à Québec. Mais le pire est à venir quand, abruti d'alcool, il met sa vie en danger en défiant un des copains sur la route, endommageant la voiture de son père, immobilisée dans un fossé. Des pages admirables dépeignent la colère renfrognée du père, le remords du fils, sa honte quand il réalise que deux jours plus tard, il aura quitté l'univers privilégié de l'enfance. Une expression étrange prononcée par le père après l'accident s'attellera aux années qui suivront, une expression que l'adolescent ignorait, exprimant le mutisme du père, et qui titre les trois nouvelles : « On dirait que t'es allé aux fraises. »

Deuxième nouvelle, Cendres. L'écrivain-narrateur revient au père qui lui a conté une histoire se passant à Saint-Basile, « village d'un peu plus de deux mille âmes au milieu du vingtième siècle. » Lancinant récit quand le fils s'attarde sur de digressives descriptions du lieu, sur les conditions et raisons du père d'être parti ailleurs gagner sa vie, avec la certitude d'y revenir pour y être enterré. Remontée du temps, pétillement dans son regard quand, rencontrant une ancienne connaissance, il se remémore des scènes de chasse, des visages presque gommés, le souvenir du frère et de la mère. Anecdotes qui hument le paradis perdu, blessure que chacune et chacun porte en soi. Que dire du temps de jadis qui colle à l'épiderme ? À Saint- Basile, il ne se passait rien. L'alcool coule plus que modérément, des hommes en meurent. Comme cela est arrivé à Ti-Gilles, à qui Finger et Small, deux avinés d'alcool et de solitude, ont promis des funérailles décentes. Ses cendres seront enterrées à Saint-Irénée, aux côtés de ses parents. Voyage entrepris non sans anicroches, une tempête de neige fera déraper la voiture de Finger sur une lame de glace. Fulmination de celui-ci qui se lamente sur les échecs de son existence, l'alcool ingurgité avivant de regrets tardifs, irréparables. Ne pouvant sortir de l'ornière où les pneus se sont embourbés, les cendres de Ti-Gilles agiront, tel un miracle. Un chasse-neige les dépannera, le conducteur se taisant sur l'urne que Finger serre dans ses bras. Ne sommes-nous pas poussière, retournés à la poussière ?

Mais c'est le troisième récit, Thetford Mines, qui a eu notre préférence. On y a trouvé notre compte géographique, politico-social. Retour à la jeunesse du narrateur, tel un wagon accroché à la locomotive à vapeur de la fin de l'enfance. Alimentée par l'auteur lui-même, nous ne fiant plus à l'anonymat du narrateur. Il a dix-huit ans, il habite chez sa mère et son compagnon pour deux ans, il doit faire son cégep. Ce sont des allers discontinus, en arrière, en avant. Évoquant son enfance à Thedford Mines. Vulgarisation de l'histoire de l'amiante qui a enrichi la région avant le déclin irrémédiable de la ville. Des études américaines enfonçaient le clou, affirmant que les fibres d'amiante étaient responsables du cancer du poumon qui sévissait durement. La naissance du syndicalisme, la première grève menée par deux immigrants ukrainiens. D'autres, comme celle de 1949 sous le gouvernement de Maurice Duplessis. Se dessine au loin la Révolution tranquille. Autant d'événements narrés par Jean, le compagnon de sa mère, autant le présent s'avère le contrepoint de ces années intenses. Les études, les copains, l'amoureuse. « C'était il y a longtemps. » À dix-huit ans, le temps n'est pas encore élastique. Le narrateur se souvient du week-end où, à son tour, il doit descendre à Québec. Il neige abondamment. Tempête qui nous vaudra une magnifique réflexion intériorisée, peut-être inspirée par la solitude que le narrateur ressent, en écoutant du New Age. Peu à peu, la neige l'hypnotise. Puis, comme dans un rêve, il aperçoit un orignal blanc au milieu de la route. Il y a voit un signe, « un signe du ciel », saluant l'anniversaire de ses dix-huit ans. La réalité le rattrape, il continue son périple qui le mène à Québec. Voyage initiatique qui le propulse vers l'avenir. Le sien. « Tout était possible. »

Nouvelles qui nous ont passionnée, mais pourquoi avoir classé ces trois textes éloquents dans le " petit genre " ? Libellé qui nous a semblé discutable, l'itinéraire du narrateur essaimé de faits autobiographiques. Discrétion de l'écrivain, Éric Plamondon, ou distanciation à cerner pour mieux leur donner un sens ? Après tout, la vie, la nôtre, ne se transforme-t-elle pas en fiction, l'enfance et l'adolescence se manifestant telles deux figures abstraites ? Altérées par le regard adulte, pudique attention inconsciente. Enchevêtrement poétique qui nous a émue, ces traversées sur des voies défaites, parfois en ruine, s'amalgament à un réalisme innocent, symbolisées par des passerelles qui relient les trois nouvelles. Tendresse envers lui-même, générosité envers les êtres qui l'accompagnent harmonieusement. Aller aux fraises en toute candeur...


Aller aux fraises, Éric Plamondon

Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2021, 112 pages

 




lundi 19 avril 2021

Petites fins mélancoliques *** 1/2


Après plusieurs mois de tristes nuages, on se dit que, en compagnie du soleil, nous allons passer à autre chose de plus joyeux. On observe le sol gris, on essaie de détecter quelques brins d'herbe. Les écureuils, plus perspicaces, bondissent d'une branche à une autre en attendant mieux. Les oiseaux pépient, les chats les surveillent du coin de leur œil redoutable. Les chiens aboient, la foule aussi. Nous, on observe, on sourit, on est heureuse de ce chambardement printanier. On commente les nouvelles de Michael Delisle, Rien dans le ciel.

Des écrivains, l'air de ne pas y toucher, nous déconcertent par la limpidité de leurs textes. Au premier abord, une indifférence de lecture s'installe, on s'interroge sur les intentions réelles de l'auteur. Cela se passe entre les lignes, là se tient la saveur de l'histoire, lue et relue. Ce phénomène, aujourd'hui, se réfère aux nouvelles d'un écrivain rompu à l'art de l'écriture. Il nous informe que le ciel est vide, uniformément bleu, sans nuages apparents. Ce sont dans ses nouvelles que les nuages ombragent des protagonistes dont la fatalité sert d'apparat élégant à la fin de leur vie, impasse qu'ils assument avec un humour grinçant, évitant le fatras des regrets et remords. Fin de leur vie même s'ils continuent à s'ingérer dans leur propre existence. La mort détient un sceau de bonne entente, un rendez-vous remis à plus tard. 

Huit nouvelles, huit preuves de ce qu'on avance. Jean-Pierre, locataire d'un appartement insalubre, a été prévenu qu'il doit le quitter dans les meilleurs délais, l'immeuble vient d'être vendu, les rénovations impliqueront un loyer onéreux qu'il ne pourra assumer. Or, Jean-Pierre n'a pas l'intention de déménager sa collection de revues qui occupe sa plus grande pièce. À soixante-quatre ans, sans projets, il essaiera de franchir la balustrade de son balcon. Petite mort à reculons quand il tombe à la renverse sur le béton du balcon. Mais il entend sonner l'intendant qui s'est déjà présenté avec le nouveau propriétaire. Autre nouvelle plus conséquente qui nous fait faire la connaissance d'un narrateur qui, à la retraite, se cherche un chalet en même temps qu'il nous apprend une aventure sordide arrivée à son père, aujourd'hui impotent, prisonnier de son riche appartement à L'Île-des-Sœurs. Autrefois, il a été un marchand important, pressenti pour la mairie. Sans les magouilles d'un opposant, il serait devenu maire. C'est la version officielle donnée par son fils venu lui rendre visite. De la bouche de son père, il apprendra ce qui est arrivé, le soir d'une " épluchette ". Homme aux apparences placides, la vérité n'en est que plus surprenante. Il ne suffit pas de vieillir dans l'opulence pour s'éprouver, le verdict tombant, tel un couperet coupant le cou non à un humain mais à sa vie même. Ailleurs, se profile Nicolas qui, après le départ de sa femme, plonge dans une sévère dépression. À quarante-huit ans, il s'est relevé péniblement en devenant, le temps d'un film, le chauffeur d'une ancienne star décatie. Un Argentin de soixante-dix ans, qui joue encore les séducteurs ou plutôt mime ce qu'il a été, sous le regard compassé du chauffeur improvisé. Les deux sont métaphoriquement morts, le taisent, mais leur passé parlent pour eux. Un après-midi qu'ils reviennent de la plage, un accident de la route, duquel ils sont témoins, les déliera l'un et l'autre d'une symbolique destinée. 

On passe sur quelques fictions, non parce qu'elles sont indignes d'intérêt. Leur intrigue à peine ébauchée renoue avec la finitude d'une existence qui n'est que survivance, que différents narrateurs ont le courage d'affronter, exaltant le moment tragique d'un événement les sidérant dans une fin précoce. Comme cet homme qui a retrouvé un oncle chez les moines de Saint-Benoit-du-Lac, ce dernier espérant décompter ses jours dans ce monastère. Deux mois plus tard, le narrateur rendra visite à son oncle, marié à Paula, victime d'alzheimer. Cependant, une surprise l'attendra quand la porte s'ouvrira. Marquer son territoire sentimental d'une manière aléatoire qui n'arrange que soi, déloger la solitude à grand fracas. Se raconter des mensonges, c'est aussi s'inventer sa propre réalité, indécente parfois...

Que d'hommes " mal pris " dans ce recueil qui propose le vide, non du ciel, mais de la terre que nous foulons sans vergogne, la responsabilisant de nos frasques mortifères, senteurs odoriférantes qui se collent aux vestiges de ce que fut un bonheur lénifiant, comme s'il fallait qu'à un moment précis les habitudes se balaient d'un revers fracassant de la main, ou pensant le faire. Le confort de nos certitudes annihilant nos questionnements, seule une lueur lucide les ramène à ce que valent ces individus. Tel le narrateur d'une des dernières nouvelles, qui constate que son « nez était un peu croche ». Souvenir subit qui miroite un brève rencontre pathétique qui lui fera dire qu'il y a un prix à payer pour tout. Loin de toute illusion, la banalité de son existence représentée par une femme, Katou, qu'il n'avait pas rencontrée depuis bien des années. Elle est devenue grosse, les pâtes qu'elle a cuisinées baignent dans une sauce mal liée. Ainsi, il a recommencé à boire, sa peine est « insondable ». Et que dire de ce médecin qui condamne ses patients à la mort, les obligeant malgré eux à profiter de leurs derniers mois pour commettre une ultime folie. Celle que fera le narrateur en s'envolant rejoindre un ami installé en Asie. Fin de vie de trois protagonistes : le médecin, le narrateur, l'ami. Superposition de niveaux vitaux, comme les couches sédimentaires de la terre, que renouvellent des forces telluriques, contrairement aux humains...

Magnifique recueil qui porte à la réflexion, n'imaginant pas que tant d'êtres ne sont qu'en état de survie mentale, si souvent nous ne voyons que la malformation d'un membre, rarement le handicap d'un esprit ou d'une âme. Il faut un peu de fiction, pathétiquement présente dans des situations improbables, pour briser nos convictions, persuadés que ces bouleversements n'arrivent qu'aux autres...


Rien dans le ciel, Michael Delisle

Les Éditions du Boréal, Montréal, 2021, 140 pages

lundi 15 février 2021

Des hommes, une certaine manière de vivre *** 1/2


Publiant des peintures et des recensions littéraires, on constate que peu de gens approfondissent le regard. Celui des yeux, celui de la mémoire. Tout se passe au premier degré, et cet état de distraction nous attriste. On remarque un laisser-aller visuel ou intellectuel quand il s'agit d'apprécier une œuvre qui ne montre, elle aussi, que son aspect de surface. Où est l'esprit de critique qui nous importe tant ? On a lu les nouvelles de Tyler Keevil, Peau de phoque. 

La quatrième de couverture nous informe que nous sommes à l'anse Burrard de Vancouver. La civilisation n'est pas loin, elle côtoie la nature. La montagne sert de toile de fond pour mettre en scène divers protagonistes, des hommes en particulier. Treize nouvelles qui nous parlent de barges, de herses. De port, de remorqueurs. De rudesse et de passion. Quelques personnages interagissent, nouent des fils fractionnant chaque histoire, d'autres s'isolent en leur mystère incongru. La pudeur est tangible dans le peu de paroles qui s'échangent ne désignant que l'essentiel. Ou bien pour fustiger impitoyablement son semblable. Doreen, épouse de Roger, adoucit la première nouvelle. Les deux, qui devraient retraiter, vivent sur leur barge, n'ont pas le courage de l'abandonner à un jeune inexpérimenté. Ce matin-là, ils déjeunent en compagnie d'Alex, matelot qui, à la saison de la pêche, leur est fidèle mais qui s'apprête à partir pour le Pays de Galles rejoindre sa « petite amie ». Comment leur annoncer son départ ? Silence complice avec le vieux Roger qui s'inquiète que les canards colverts n'aient pas encore rejoint la rive... Nouvelle en plusieurs temps, comme les suivantes. Leur intérêt ne consiste pas véritablement dans l'anecdote, mais dans la manière d'architecturer une histoire, aussi banale soit-elle. Entrée en matière avant d'accéder à un récit se déroulant dans la montagne. Mark, sauveteur professionnel, doit rechercher un jeune planchiste qui s'est égaré dans son parcours neigeux. Là encore, ce n'est pas tant l'incident qui s'avère en soi fascinant mais le parcours de Mark sur la piste qu'a dû emprunter le planchiste. Alors que la nuit est tombée, qu'il a retrouvé le jeune homme enterré sous la neige, qu'il attend l'hélicoptère qui doit ramener le corps, il se laisse griser par la grandeur vorace du paysage, l'enferme dans un état d'hypnose incontrôlable. Il faudra l'appel d'une personne à bord de l'hélicoptère pour qu'il revienne peu à peu aux choses réelles. Texte captivant qui décrit dans les moindres détails le périple de Mark, au risque à son tour d'y laisser sa vie. Vertige assuré, traversée envoutante. On se dit qu'il faut connaitre à fond la montagne pour en arriver à une telle minutie descriptive des moindres courbes. La grâce intrépide d'ultimes virages... 

Parmi ces longues fictions viriles, quelques-unes, plus brèves, se meuvent dans une réelle tendresse, comme si le nouvelliste se reposait de trop d'intensité échappée d'un monde marginal, lancé tel un coup de poing à la tête du lecteur. Ce sont des hommes, pas toujours innocents, qui relatent des scènes desquelles ils ne peuvent se soustraire. L'épouvantail ou la réaction de l'employé d'une boutique vidéo, quand un matin rentre une femme dont il remarque la beauté sculpturale du corps. Ses longs cheveux recouvrent en partie son visage et quand le narrateur croise le regard de l'inconnue, il reste figé par ses traits défigurés. La jeune femme revient plusieurs fois louer des vidéos, puis un homme surgit qui semble être son « petit ami [ ... ] bellâtre, hautain et glabre », qui la rabroue à propos d'une vidéo qu'il juge insignifiante.  Elle ne revient plus. Le narrateur fantasme sur son corps mais ne peut se résoudre à embrasser son visage un après-midi, où de retour, elle le lui demande... Nouvelle à trois temps, celui de la beauté, de la laideur. Celui des sensations ambiguës que suscite la jeune femme. Colère désespérée du narrateur qui voit sa cliente franchir le seuil du magasin, devine qu'elle ne reviendra plus. Il avait l'impression qu'il venait de « refermer [son ] poing sur un papillon. » Sur le fil, ou la révolte d'un employé d'un magasin de skis lorsqu'un homme entre avec son fils, un enfant de neuf ans, pour louer une paire de skis. C'est l'anniversaire du garçon qui n'ose réagir à l'autorité suspecte du père, se plie à sa volonté autoritaire. Au grand dam de Ben, l'employé, qui prend la défense du gamin. On a pensé à l'amour indécent qu'éprouve la victime envers son bourreau. Impression curieuse que l'écrivain, Tyler Keevil, alimente de faits véridiques. Une guerre se prépare, ou les dernières péripéties d'un vieil artiste démodé qui boit comme un trou à la terrasse d'un restaurant sur le point de fermer. Fin du mois d'août. Seb et Hamed, les deux serveurs, attendent que l'homme se décide à quitter les lieux, il est tard, ils sont fatigués. Malheureusement, le vieil acteur, devenu agressif par la dose d'alcool qu'il a ingurgité, n'est pas prêt de se rendre à leur souhait. Il lie une conversation décousue avec Seb, lui décrit sa déception politique de l'Amérique, son projet de s'installer au Canada. De fil en aiguille, le patron du restaurant devra intervenir, l'histoire finira par la sortie forcée du vieux soulard. Et Seb, intuitif, qui se dérobe à une éventuelle menace...

Les nouvelles qui ont eu notre préférence se déroulent sur les barges. Avec Alex ou Liam, ce dernier apparaissant dans le récit très intense, percutant, qui titre le livre, Peau de phoque. Liam devra aider Rick, homme cinquantenaire vindicatif, à remettre en état le pont de son " senneur ". Liam a pris l'habitude de nourrir un phoque, ce que lui déconseille méchamment Rick, le menaçant de tuer la bête si elle réapparait. Liam ne tient pas compte de l'avertissement mais à la suite d'un malentendu entre les deux hommes, Rick met sa menace à exécution. Quand Liam découvrira ce meurtre, il se vengera d'une manière impitoyable puis, il prendra le large, revêtu de la peau de son ami animal, telle une mascotte. C'est une nouvelle retentissante, en ce sens qu'elle est brutale, remplie de haine exacerbée par la frustration d'un homme qui ne sait transcender ses manques que par les injures qu'il profère contre Liam, par le meurtre d'animaux innocents. Texte inoubliable qui met en lumière les ombres viciées de l'âme humaine. 

On ne saurait mentionner toutes les fictions composant ce livre, — on pense à Main tendue, un chauffeur de camion et un auto-stoppeur sensibles à une odeur suspecte, révélatrice... —, récits envoutants portés par une écriture minutieuse, cinématographique. On imagine pleinement les paysages, océan et montagne, les actions humaines, se déroulant sur un écran autre que celui de notre imaginaire. On a aussi pensé à l'œuvre de Raymond Calder, bien qu'on aime peu les comparaisons. Le livre se referme sur un élan de douceur, toujours épiné de griffures inévitables, tel le premier texte en présence de Roger et de Doreen. Alex, leur jeune matelot, leur a fait part de son exil pour le Pays de Galles. Merveilleuse symbolique, disloquant les cauchemars d'Alex. Il s'agit des herses, poutres de métal hérissées de dents d'acier, suspendues, faites pour ratisser, effriter la glace restée au fond des glacières. C'est un faux mouvement qui sera l'erreur fatale qu'Alex commettra, blessant gravement son cuir chevelu. Doreen lui évitera la clinique en le soignant habilement à l'artisane... 

Livre de nouvelles, vivantes, qui rendent difficiles le départ, non seulement celui d'Alex, mais aussi le nôtre. Notre retour à la civilisation s'enrichissant d'un apprentissage magistral, tels ces êtres improbables régnant sur la nature, qu'elle soit montagnarde ou maritime. La civilisation nous fait oublier que dans des quelques parts souvent ignorés, se trament des fictions admirables qu'il faut lire avec la ferveur de ceux qui se suffisent d'un monde différent, et y restent. 

Nouvelles superbement traduites de l'anglais par René-Daniel Dubois.


Peau de phoque, Tyler Keevil

Traduit de l'anglais ( Canada ) par René-Daniel Dubois

Éditions Les Allusifs, Montréal, 2020, 284 pages


lundi 1 février 2021

Le quotidien ordinaire et ses extras *** 1/2


On dirait que la ville est coupée en deux. Barrière érigée entre neige et pluie, des deux côtés l'ambiance s'avère de grisaille. Le ciel fait son possible pour se sortir de ce fatras, n'y parvient pas. Le soleil dort, la nature aussi. On ne se formalise pas de tant de maussaderie, les jours ont basculé vers une touche printanière qui nous enchante. On attend, notre cœur bat sa propre chamade. On a lu les nouvelles de Michel Dufour, Lignes de vie.

Sixième recueil rassemblant dix-neuf textes, pour la plupart laconiques, c'est dire que cet auteur est prolifique. Il a privilégié la nouvelle à tout autre genre, le rappelant au lecteur par l'intermédiaire de sa voix dans un " Bref ", telle une entrée en matière. Des histoires qui ne paient pas de mine, leur thématique étant simple, comme la vie qui nous charrie d'un point cardinal à un autre. L'écriture reflète bellement les intentions de l'écrivain, limpide, explicative. Tendre et profonde. Quelques non-dits, autant mentionner des soupirs. Des regards de biais. Il aborde des sujets de l'actualité qui demandent beaucoup de discernement pour les transformer en une signifiante fiction. Comme le premier récit qui donne la parole à une résidente d'une maison de retraite, celle-ci relatant un incident qui s'est produit la veille. Une musulmane voilée y travaille comme préposée, distribuant les collations, toujours aimable, polie, discrète. Or, une résidente s'interroge sur la chevelure de la jeune femme cachée sous son voile. Elle le lui arrache... Claquement de portes. Rumeurs sur le comportement inexplicable de la résidente. On lit le texte suivant, une des fictions qui nous a le plus touchée. Inévitablement, comme dans un groupe de personnes, certaines histoires nous attirent plus que d'autres. Un homme et sa sœur sont dans la salle d'urgence d'un hôpital, attendent qu'un médecin examine leur vieille mère. Quand rentre un homme d'une vingtaine d'années, « ni beau ni laid, les traits tirés, il portait des fringues usées, peu confortables pour l'hiver. » Ne prêtant nulle attention aux gens qui l'entourent, il s'assoit, sort d'une  mallette des feuilles blanches, les dépose sur ses genoux, en recouvre une de coups de crayon irréguliers, accumulant des lignes disparates. Puis, au bout d'un moment, il s'en va, laissant la feuille colorée sur sa chaise. Observation admirative du narrateur qui dépeint ce moment de grâce, émotivement troublé. Le diagnostic rassurant du médecin devenant une raison irrépressible de s'approprier le dessin d'un être qui passe, tel un ange déchu. Plus loin, un narrateur se remémore le décès d'un curé quand il était en sixième année scolaire. Avec ses camarades, il devait aller se recueillir devant sa tombe. L'un d'eux, élève rebelle, commettra un acte répréhensible qui le hantera sa vie durant, modifiera son existence. Histoire de remords, d'une étrange connivence entre le curé et le repenti... Pour tromper sa sédentarité, un écrivain fait une marche quotidienne dans son quartier qu'il n'a jamais quitté. Depuis deux ans, il rencontre une femme qui déambule timidement, désirant ne pas se faire remarquer. Le marcheur aura beau faire, rien ne transpirera de la personnalité maladive de l'inconnue. Puis, il découvrira la résidence où cette femme demeure. Menant sa propre enquête, il conclura que Agathe souffre d'autisme.

Fin d'une première partie rassemblant sur scène des hommes ou des femmes esseulés, confinés dans leur univers, bulle déconcertante qui nous enseigne que chaque jour nous croisons de tels êtres auxquels nous ne prêtons pas attention. Il est clair que Michel Dufour nous fait parvenir un message, humain avant tout, signifiant que nous devrions nous départir de notre satané individualisme, ouvrir les yeux sur nos semblables, descendre les marches de notre confort, manteau ajusté à nos certitudes insupportables. Le court temps de philosopher, on a pénétré dans une fiction qui colle à l'épiderme. Un homme se souvient d'un camarade d'enfance, qui l'avait berné sur l'attrait des sauterelles, lui affirmant qu'elles donnaient du miel. Premier mensonge qui servira d'appât aux deux futurs hommes. L'un devient un célèbre avocat, généreux. Donnant sans compter aux sans-abri. Parmi eux, il rencontre son ancien ami qu'il reconnait à peine, celui-ci lui rappelant l'incident des sauterelles. Avec l'accord de sa femme et de ses enfants, l'avocat se fera son protecteur. Une histoire d'amitié, de fidélité, que nous retrouvons peu aujourd'hui au cours des relations humaines. Même le bénéficiaire en est étonné, nous laissant entendre qu'il n'aurait pas agi de cette manière désintéressée. 

On ne relatera pas toutes les nouvelles qui jonchent le recueil. Elles ont un point commun, leur ton lucide, leurs effets poétiques, qui adoucissent la condition sociale, parentale, d'éphémères protagonistes qui traversent le recueil. Modelés pour enrichir quelques pages, aviver quelques émotions, le nouvelliste les guide vers le cours irréfutable de leur destinée. Pareille à la nôtre, pareille à nos rêves, demeurant en leur état inaccompli. Ce qui arrive à Rodrigue, perclus d'ambition avec qui il devra faire connaissance avant de la malmener, n'aboutissant qu'à un échec, son ambition personnalisée en une femme aimante. Déçue, impuissante, elle le quittera pour quelqu'un d'autre. Métaphore magistralement dissimulée d'une liaison entre un homme et une femme qui ne s'entendront jamais. Un désir de fantastique s'aligne, tel un wagon à sa locomotive, lorsqu'un homme, surpris par un orage de juillet, se réfugie dans une maison jaune, devient l'hôte d'une femme à la chevelure rousse, celle-ci l'invitant à gîter chez elle, le temps qu'il faudra. Elle a l'habitude d'héberger des gens accidentés dans cette contrée, le rassure-t-elle. Il acceptera de passer la nuit. Une nuit singulière de laquelle il ne se souviendra de rien. Quelques années plus tard, avec sa femme et leur jeune fils, il retournera sur ce lieu qui l'avait marqué. Le passé, parfois, révèle des étrangetés qu'il ne faut pas tenter d'élucider... Parcourant ces nouvelles, on plaint Felicia, tombée sous l'emprise d'un gourou, son grand-père essaie de la sauver. Plus loin, une vieille femme naïve est la proie de sa nièce qui l'a dépouillée de ses biens. Puis, un ouragan ravage la maison d'un couple crédule, retraité dans un lieu propice aux changements climatiques. La surprenante révélation unissant deux femmes sur qui rien ne laisse supposer, confirme le réalisme indécis dans lequel baignent ces récits. 

On parle d'extras concernant des situations plus insolites que celles déjà répertoriées dans les textes précédents. Un écrivain à succès écrit à son éditeur d'où lui vient son talent, qui n'est autre que celui volé à un auteur obscur, découvert par hasard. L'histoire est audacieuse et dérangeante. On se laisse emporter par le récit pathétique d'une femme qui tombe sous le charme d'un chanteur de rock. Elle s'invente une liaison avec ce partenaire peu crédible. L'éternel malaise des interprétations faites quand elles nous arrangent et nous soudoient. Enfin, tournant les pages sur des nouvelles que nous ne pouvons toutes mentionnées, nous fermons le recueil avec le père Edmond, trappiste solitaire de Mistassini et sa relation ambiguë avec un jeune démuni que, soudainement il protège, et dont l'histoire se terminera mal, telle une vengeance céleste...

Nouvelles fort appréciées qui mettent en lumière les failles de plusieurs époques. Failles humaines relatées à l'intérieur d'un quotidien ordinaire, transcendées par le talent de conteur de Michel Dufour. Si les époques se sont démarquées par une évolution inévitable, l'humain, lui, n'a guère changé ses comportements, croyant faire pour le mieux pour survivre. Ce sont des fictions à saveur de fables, qui correspondent à l'attitude qu'adoptent des hommes et des femmes pour se déculpabiliser de trop de lignes de vie, emmêlées à une trompeuse réalité, à des songes inatteignables.


Lignes de vie, Michel Dufour

Lévesque Éditeur, Montréal, 2020, 184 pages



 

lundi 11 janvier 2021

S'offusquer contre les autres et soi-même *** 1/2


Presque chaque semaine, on s'étonne de la disparition d'êtres chers ou d'acteurs de la vie artistique. On oublie que depuis plusieurs décennies, ces êtres chers ne nous ont pas quittée, nous ont divertie. Avec eux, on a vieilli mais, plus jeune, on se rend moins compte de la dévastation du temps qui passe, inexorable. Nous, on continue à l'aveugle. On a lu le livre d'Anne Peyrouse, encore le temps de rebrousser chemin.  

Aucun libellé ne classant ces histoires en demi-teintes, on en a conclu que l'auteure était pour beaucoup dans l'art d'élucider la part fictive de ses histoires, masquées derrière un rideau translucide de sensations véridiques. Les siennes, conséquemment, saupoudrées d'une cuillère à thé d'un brin de provocation. On prendra donc la liberté de classer ces textes dans le genre nouvelles, celles-ci portées par une écriture directe, parfois échevelée, rarement ceintes de non-dits. Souvent pourvues d'un symbolisme qui les distingue des nouvelles classiques qu'on a l'habitude de lire. Tout d'abord, la narratrice se présente, spécifiant que depuis la nuit des temps, ou celle de sa naissance, elle a voulu devenir écrivaine. Ajoutant qu'elle a appris à lire et à écrire à l'école secondaire publique. Elle affirme que dans une école privée, elle n'aurait jamais supporté la prière du matin, de midi, et « d'autres heures barbares ». Elle a quatorze ans, se souvient d'un professeur qui dénigrait les Français alors qu'elle-même en est une. L'école s'avère une raison valable de s'encolérer contre un « laideron » qui, dans l'autobus, menace de la violer. Comme nombre d'adolescentes de l'époque, elle s'est tue, le regrette amèrement. Entrée dans le livre d'une manière révoltée. Adoucissement quand, voyageant jusqu'en Yougoslavie, elle passe une nuit dans la maison d'Ivanka, vieille femme qui lui offre un gîte peu orthodoxe, façonné de l'incompréhension du langage, de l'affirmation des gestes, de la présence des trois fils, des deux filles. Effluves méditerranéens, paprika et olives noires se répandent dans la maison aux murs fissurés, aux vieux divans affaissés. Elle repart, poursuivie du regard d'Ivanka, assise sur un banc du quai de la gare. Dans le train, sur les fenêtres, des traces de balles lui rappellent que la guerre est proche. Ce qui lui donne envie de pleurer. Larmes qui ne couleront pas quand l'écrivaine narre l'incapacité d'un enfant autiste à formuler son amour pour ses parents, les mots s'étouffent dans sa tête, se traduisent en crise. Les parents, résignés, protègent le grand corps adolescent de seize ans que l'enfant est devenu. Lui rêve au pouvoir des mots, explosant dans sa tête. Un autre adolescent, Marc, schizophrène, hurle subitement, une crise de démence contrarie le silence des murs et des fenêtres. Sa sœur, Émy, regrette la musique à fond, ses rires dans sa chambre. Complicité fraternelle, il la prévient qu'il s'est ouvert les veines. Son cas ne fera que s'aggraver, il sera enfermé entre les murs d'un hôpital où il fait semblant d'être bien, cloitré et protégé. La narratrice de ces histoires, qui débordent d'effusion, poursuit son périple détonnant vers Notre-Dame-de-Paris où dans les toilettes des années cinquante, soixante, une Madame Pipi intervenait vaillamment auprès des touristes, des promeneurs du dimanche, qui la récompensaient de pièces de monnaie internationales. C'est magnifiquement décrit, vocabulaire tranchant à l'appui, cette époque révolue guindée de souvenirs impérissables, peu appétissants pour une Madame Pipi qui rêve de voyager à travers le monde pendant qu'elle nettoie les résidus intestinaux des quidams qui vont et viennent. Mais aujourd'hui, cet aujourd'hui définissant l'incendie de Notre-Dame-de-Paris, Madame Pipi ne peut rêver de voyages, « le réel venait de la rattraper », elle doit quitter les toilettes, coupant toutes les envies. Le lendemain, l'incendie étant maitrisé, de nombreux bocaux s'empileront sur le parvis de la cathédrale, un message adressé au maire de Paris, closant la nouvelle. 

Remarquable séquence visuelle, évitant au lecteur, à la lectrice, de piétiner les lieux qu'Anne Peyrouse emprunte avec une précision détaillée, faisant intervenir des personnages qui ne font que passer, ou bien s'attardent, ne leur accordant qu'une importance relative. Les protagonistes flous, dessinés, presque, les paysages urbains ou campagnards se démarquent grâce à la férocité d'un langage qui ne laisse aucun doute sur la sensibilité exacerbée d'une talentueuse conteuse. Parfois, ces mêmes protagonistes se recoupent, comme dans la nouvelle Pilates ou zumba. L'approche psychologique nous ayant sidérée, la sérénité, manifestée par l'écrivaine, peu incluse dans l'ensemble du livre. Une jeune femme, Mylène, boit une tasse de café, le breuvage chaud scandant le récit, en attendant le réveil de son amoureux et de ses deux filles. Elle se remémore sa famille, surtout sa sœur, célibataire, aucun enfant, " mère " de trois chats qu'elle dorlote. Elle a coupé les ponts avec le frère schizophrène. La tasse de café joue un rôle prépondérant, un rôle de messagère vaporeuse, reconduisant Mylène à ses propres refus et consentements. Sa sœur l'invite à des cours de pilates, alors qu'elle préfère la zumba. Déverrouillage des corps, exaspération des esprits. Le café, qui l'imprègne, fait écho aux premiers bruits de la maison, à une de ses filles qui l'appelle. La journée commence dans les promesses d'une nouvelle année. 

Disséquer ces magnifiques nouvelles les unes après les autres serait impossible. Elles sont composées d'amour et de haine, de mots consentants, repoussés, selon les situations humaines traversant le livre. Une fille venue retrouver son père à la conduite ambiguë sortant de prison. Un enfant veut apprendre à lire pour séduire une adolescente. Les vociférations d'un sadomasochiste qui se sert d'un effet identitaire pour se souvenir, avec une rage effrénée, des humains qu'il a tués, témoignant de ses meurtres dans des calepins. C'est la laideur du monde qu'Anne Peyrouse relate pour mieux nous imprégner du mal physique ou mental qui sévit, nous menace. L'incompréhension que nous manifestons envers des êtres amochés, fer rouge incrusté dans leur cerveau à leur naissance. Ainsi la brève nouvelle titrée, Les battures. Un garçon spolié de tout amour humain, une fillette que les villageois pensent possédée. Lors d'une tempête, les deux enfants se rejoignent et s'envolent. Cela tient du conte, sans dénomination possible. Ne reste que la bonne volonté du lecteur, de la lectrice, à départager le vrai du faux. Cela contient un brin de lyrisme dans la majorité des textes qu'on a lus et prisés, desquels on a retenu une saveur palpable. La littérature, au centre de quelques nouvelles, occupe une place non négligeable, telle une signature ajoutée aux connaissances intellectuelles de l'écrivaine. Virginia Woolf, Baudelaire, Rimbaud, Tolstoï, des innommés ici, accompagnent ces fictions. Des chansons s'immiscent, leurs airs trottent dans la fumée d'événements imprévisibles, tout finissant par se dissoudre.

La dernière nouvelle semble amasser toutes les précédentes, incitant l'écrivaine, Anne Peyrouse, à se fustiger avec un humour décapant, se justifiant auprès de ses lecteurs, s'offusquant de ses dires et délires. On la laisse à ses impressions jubilatoires, on la félicite de son intensité à rameuter des mots arrondis de leur entièreté, jamais nuancés de quelque pudeur, compatibles avec sa pensée révoltée, sa confiance en elle-même, son talent imperméable à toute critique offensante. Plaisir de lecture assurée, au risque de déranger celles et ceux qui se vautrent dans le confort de mots ordinaires. On a parfois souri à ces démonstrations jouissives, prenant à témoin notre jeunesse enfuie, ses velléités dissidentes...


encore temps de rebrousser chemin, Anne Peyrouse

Éditions Hamac, Montréal, 2020, 140 pages