lundi 25 février 2019

Le puzzle de la vie d'un génie ****

Au cœur de l'hiver, quand chacune et chacun se tait, on a l'impression de nager en eau douce et silencieuse. Comme si rien ne se passait, la neige et la glace figent les idées, les rendent inaptes à imaginer qu'ailleurs une chaleur torride dessèche les mêmes idées. On a toujours pensé que les extrêmes en tout s'avéraient nocifs, se tenant à peine en équilibre sur le fil de la modération. On commente le roman de Jacques Marchand, La joie discrète d'Alan Turing.

Il n'est pas simple d'analyser un roman qui, pendant des jours, nous a fait voyager en compagnie d'un protagoniste à qui nous devons les ordinateurs modernes par leur conception théorique. Alan Turing étant un homme hors du commun, on ne pouvait sortir indemne de cette lecture. L'histoire de ce mathématicien et cryptologue de génie, écrite entre fiction et réalité, nous oblige à reconnaitre la prouesse de l'écrivain pour en arriver à cette parfaite symbiose. Alan Turing est né à Londres, en 1920. Il a un frère ainé qui deviendra notaire. Le père était collecteur d'impôts aux Indes, une mère embourgeoisée et oisive, que ses fils intéressent peu. Retraité, le couple s'établira d'abord en France puis au Royaume-Uni. À Guildford. Les deux frères passent leur enfance dans une pension pour enfants et quand nous faisons la connaissance d'Alan Turing, il s'apprête à entrer à la Sherborne School, où il étudiera pendant quatre ans. Il a treize ans. Élève surdoué, solitaire, indépendant, il était « regardé de travers » par ses camarades qui faisaient de lui leur souffre-douleur. Ne se souciant pas de son aspect physique, peu enclin aux jeux collectifs. Rêveur, d'une curiosité insatiable, il est considéré comme un enfant inadapté. Élève brillant, ses professeurs le décrivent comme étant brouillon, inattentif. Lunaire et mélancolique. C'est durant la troisième année à Sherborne qu'Alan Turing se découvrira un allié en la jeune personne de Christopher Morcom. Adolescent pareillement surdoué, même passion des sciences, ils se lieront d'une amitié indéfectible. Alan, privé depuis toujours de sentiments affectifs, s'attachera à son ami d'une manière passionnée, sans jamais lui en faire part. À dix-sept ans, Christopher possède un savoir phénoménal qu'il partagera avec Alan, celui-ci heureux de se sentir enfin traité en égal. Les jours insouciants vont prendre fin, Christopher, d'une santé fragile, mourra de tuberculose à dix-neuf ans. Allan, dévasté, portera toujours son ami dans son cœur, le seul homme qu'il aura aimé. En 1931, il étudie au très sélectif King College de Cambridge où il s'épanouira, personne ne raillant ses inaptitudes. Il s'intéresse aux travaux de mécanique quantique de John Von Newmann, ce qui l'amènera à étudier la logique en mathématiques. Trois années plus tard, il imagine une machine universelle capable d'accomplir moult tâches si elle est programmée par un algorithme, concept qu'il développera l'année suivante dans un article majeur. Article qui donnera naissance aux recherches sur l'intelligence artificielle. En 1936, Turing part aux États-Unis à l'Université de Princeton préparer son doctorat. En 1939, il revient à Cambridge où il sera enrôlé par l'armée anglaise, et recruté par les services secrets britanniques.

Il est important de noter qu'au début de la Deuxième Guerre mondiale, la marine allemande enregistre de nombreuses victoires sur terre et dans les mers. La source de ces succès est la machine Enigma, machine électro-magnétique dont les messages sont indéchiffrables. L'armée britannique réunit à Bletchley Park, lieu tenu secret, des chercheurs chevronnés, des mathématiciens prodiges, afin de comprendre et de casser le mécanisme de la machine dissimulant le code Enigma. Près de neuf mille personnes travaillaient dans cette sorte de laboratoire. Avec l'aide de ses collègues mathématiciens, Alan Turing parvient à déchiffrer les codes allemands, y compris ceux émis en code Lorenz utilisés par les dirigeants pour communiquer entre eux. Parmi les collègues de Turing une femme opère sous sa direction depuis un an, Joan Clarke, pour qui il éprouve un sentiment ambigu, lui avouant qu'il est attiré vers les hommes, mais avec qui il se fiancera. Qu'il présentera à ses parents avant de rompre quelques mois plus tard. La seule femme aimée qu'il idéalisera, comme il l'a fait avec Christopher.

La victoire d'Alan Turing aura un impact considérable sur la suite de la guerre, qui aurait pu durer quelques années de plus. La paix revenue, à trente-cinq ans, Turing obtient un emploi au National Physical Laboratory, à Teddington, à l'élaboration des premiers ordinateurs. Mais il retournera à Cambridge avec « le sentiment délicieux de rentrer dans son monde à lui. » Il occupe son temps à étudier la physiologie du système nerveux du cerveau. Cependant, son fantasme demeure la machine universelle, voire intelligente, qui, grâce à son cerveau mécanique, fonctionnant avec un langage binaire, serait apte à tout mémoriser jusqu'à la pensée. Puis, à la demande de son vieux mentor et ami, Max Newmann, il quittera Cambridge pour l'Université de Manchester. Il travaillera à la mise au point et au perfectionnement de l'embryon de la machine universelle que l'équipe de Newmann vient d'assembler.

Si la route professionnelle du mathématicien semble aride au lecteur, bien que très vulgarisée, donc habilement simplifiée par l'écrivain Jacques Marchand, elle se révèle passionnante à lire. Mais un scandale sordide ternira le mitan de l'existence du mathématicien qui, étant homosexuel, se compromettra naïvement avec un jeune homme rencontré dans les faubourgs douteux de Manchester. Le châtiment sera hors de mesure. Impensable. Nous sommes au début des années 1950 en Grande-Bretagne, l'homosexualité est encore implacablement jugée et punie. L'indécence de ce scandale est relatée par un narrateur que, dès le début du récit, l'écrivain Jacques Marchand a glissé entre les chapitres, s'attachant à la personnalité intérieure de Turing. Cet homme qui se livrait peu, habitait seul une maison qu'il a achetée, n'ayant pour seule compagnie que sa gouvernante et ses jeunes voisins qui l'ont pris en estime, lui confiant leur enfant de trois ans quand ils doivent s'absenter. Le narrateur, qui veut sonder l'âme de Turing, parcourt les bibliothèques universitaires à la recherche de cet être énigmatique. C'est par la voix fictive d'une dénommée Florence, qui aurait travaillé avec Alan pendant la guerre, que nous sommes instruits de ses sentiments déchirés pour sa mère, de sa mésentente avec son frère, de l'intimité affectueuse qu'il partage avec la mère de Christopher. Cet homme exacerbé d'une sensibilité d'artiste, aime les contes de fées, porte en lui la complexité absolue de l'être humain. Le narrateur imagine ce que fut la mort d'Alan Turing, à quarante et un ans, après que sa gouvernante l'eut trouvé inerte dans son lit. Il se serait suicidé, ce qui n'a jamais été éclairci, de malsaines conjectures ayant été émises autour de son décès. Des rumeurs, des légendes. L'oubli pendant plusieurs décennies. La réhabilitation adviendra en 2009 par le ministre anglais au nom du gouvernement. Le pardon royal en 2013. Des regrets. Des statues. Les autorités politiques se sont rendu compte de la « vaste entreprise de décodage que Turing et ses collègues dirigeaient [ ... ] » Par essence, les ordinateurs modernes sont des réalisations concrètes des machines de Turing.

Lecture exigeante certes, mais roman biographique qui nous a captivée. D'un côté, la vie du mathématicien de génie, de l'autre, la vie de l'homme inatteignable, proche de la nature, blessé par une enfance et une adolescence flouées, constamment à l'opposé de ce qu'il représentait. Et ressentait. D'où ses passions démesurées qu'il a éprouvées pour deux personnes. Christopher Morcom et Joan Clarke. Le récit se termine sur une note touchante et polysémique. Alan et l'enfant de ses voisins, sont montés sur le toit du garage. Tous deux contemplent la fin de l'après-midi. L'enfant est plongé dans ses réflexions, redoutant le prochain déménagement de ses parents. Alan perçoit les sensations du corps du garçon assis sur ses genoux. Se souvient qu'au moment de s'installer dans sa maison, il avait imaginé un passage secret « menant à un autre agencement du réel. » Ce que symbolise le geste de l'enfant qui lance une de ses chaussures dans les airs. La chaussure ne retombe pas mais disparait dans la branche qui surplombe le toit. Quoi de plus signifiant que cette image candide d'un génie incompris qui voulait passer inaperçu ? Vivre éloigné des frivolités citadines ?


La joie discrète d'Alan Turing, Jacques Marchand
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2018, 432 pages

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Commentaires: