lundi 18 avril 2011

Sept étoiles en perdition *** 1/2

Flottent dans l'air des fragrances printanières, on imagine les premières jonquilles et autres fleurs saisonnières. Derrière la vitre, le soleil se fait plus chaud sur les branches, plus vif dans le ciel. On respire des odeurs de terre, on ouvre goulûment les poumons, les narines, on s'enivre d'une énergie neuve, comme si, durant l'hiver, on s'était racornie entre murs et congères. On savoure ce répit en lisant le roman de Hella S. Haasse, La course aux étoiles.

L'histoire se situe en 1930, à Amsterdam, avant les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale. Chacun fête la Saint-Nicolas alors que Casper-Jan van der Sevensterre, vingt-deux ans, journaliste en panne d'inspiration, se lamente dans un café minable. Le lendemain, il doit remettre un article au rédacteur d'un journal, qui, l'ayant menacé, lui donne une dernière chance. S'il ne lui apporte pas un récit publiable, il devra se chercher du travail ailleurs... Excédé, affamé, Casper-Jan se laisse distraire par les bâillements du garçon appuyé sur une jambe, « à côté d'un poêle qui ne fonctionnait pas. » Il s'endort...

Quand il arrive à la pension où il demeure, la logeuse, Mme Suur, le rabroue vertement. Nous sommes le 5 décembre, son locataire n'a toujours pas payé le loyer. Il ne sait comment la calmer quand, miracle de la Saint-Nicolas, il voit sur le perron un « gros paquet enveloppé de papier brun » qui lui est adressé. Après bien des récriminations de la part de Mme Suur, il monte enfin dans sa chambre. Fébrilement, Casper-Jan défait le colis et, sous un monceau de papier brun, il découvre un « petit rouleau rigide et une petite boîte ronde. » Excité, il déroule le parchemin, y lit un mystérieux poème où sont mentionnés les noms de sept provinces et de sept étoiles. Ensuite, il ouvre l'écrin : sur de la ouate rose, repose une étoile en grenat à sept branches, d'un rouge sombre qui chatoie sous la lumière. Les pierres, serties dans un large anneau d'or, sont agrémentées de lettres que l'usure du temps a rendu presque illisibles.

Que se passe-t-il dans la tête d'un jeune homme sensible, imaginatif, quand il n'a rien à perdre ? Il ne pensera qu'à chercher l'expéditeur de l'envoi. Mais avant, il doit écrire son texte, l'apporter au rédacteur qui, évidemment, le refusera. Le récit est trop beau, irréel, il s'inspire de l'étoile et du poème. Entre-temps, piquée par la curiosité, Mme Suur n'aura pas manqué de rendre visite à son locataire et malgré l'opiniâtreté de Casper-Jan à lui cacher le contenu de la boîte, elle sera parvenue à l'ouvrir. Stupéfiée, elle redescend en informer son mari. Quand le malheureux journaliste rentre chez lui, il est décidé à mettre l'étoile au clou, à essayer de la vendre. Derrière la porte, des voix échauffées lui parviennent, celle de Mme Suur, de son mari, d'une troisième personne. Tel un indice maléfique, l'étoile que possède Casper-Jan sera volée, remplacée par un bijou semblable appartenant à sa logeuse. À partir de cette deuxième étoile, celles-ci ne cesseront de se multiplier, de se démultiplier. Des personnages plus ou moins sympathiques se courseront les uns après les autres. Il y a tante Arabella, vieille dame cupide et naïve ; Maria, amoureuse de Jacky, qu'elle soupçonne de la tromper avec Titia, sa complice. Quirina Pelleboom, extra-lucide obèse. Mme Suur et son mari. De différents individus encore, masqués, démasqués, au fur et à mesure que les étoiles passeront de mains en mains. Après une succession d'incidents tombant à propos, tous se retrouveront dans le domaine de tante Arabella, presqu'île où sur un cadran solaire est gravé un signe indiquant un trésor...

Le roman a été écrit par Hella S. Haasse en 1949 et publié en feuilleton dans le quotidien amstellodamois Het Parool. Chaque épisode, transformé en chapitres, rebondit magistralement de situations insolites en événements édifiants. Roman où les protagonistes ne se détestent pas vraiment, le doute aplanissant leur rancune. Casper-Jan, candide, romanesque, est « issu de très bonne famille, quoique sans le sou, hélas », sorte de don Quichotte galvanisé par les aventures inattendues qui le poursuivront jusqu'à un dénouement insoupçonnable. De nombreuses péripéties font de cette intrigue sentimentale, fourmillant de merveilleux et d'humour, une halte jubilatoire et reposante dans le parcours effréné d'une littérature universelle toujours en mouvement.

 À lire, pour oublier l'hiver qui prolonge sa mauvaise humeur. Nous tiendrons la main de Casper-Jan, compagnon fictif, idéaliste, amoureux de la vérité. Obscur journaliste, combien enjoué, agréable. Sans hésiter, nous embarquons avec lui dans un univers où les étoiles se transforment en papillons multicolores. Décor de papier, certes, mais bellement dressé pour nous  transporter sur les ailes d'un dragon fabuleux que Casper-Jan van der Sevensterre ne dédaignerait pas...

On mentionne l'heureuse traduction d'Annie Kroon.


La chasse aux étoiles, Hella S. Haasse
traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Annie Kroon
éditions Actes Sud / Leméac, Arles / Montréal, 2011, 403 pages

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