lundi 30 janvier 2012

D'étranges personnes, rue Maille *** 1/2

L'hiver s'écoule entre neige et pluie. Période monotone pendant laquelle on observe les trépidations d'un monde chambardé par des gens révoltés, indignés, qui ne veulent plus être considérés comme des esclaves. De profonds changements s'opéreront en cette année transitoire, le vent change de direction, le soleil plombe ses rayons. L'axe de la Terre penche enfin du côté des laissés-pour-compte. Mais que de révolutions restent à faire ! On parle du dernier-né d'Andrée Laurier, Avant les sables.

Aborder un livre de cette écrivaine signifie se laisser emporter dans un univers où hommes et femmes ne se contentent pas de faits ordinaires. Quand Myriam B. Gers se promène dans son quartier, qu'elle ressent un malaise et que deux bras la soutiennent, l'accompagnent chez elle, nous ne doutons pas qu'un trio exceptionnel nous subjuguera. Myriam est très belle, de cette beauté éthérée qui impressionne et fait fuir les hommes. Blonde aux yeux pers, elle se consume de mélancolie, contrastant avec la vivacité d'Alba, « plutôt Anglaise », de Yacek, genre slave. Alba suit des cours de français, Yacek étudie à l'université. Recluse dans son appartement, rue Maille, Myriam se réfugie dans un rêve intemporel qui la fait vaciller entre vie et mort. Échappatoire qui la plonge dans le déni, d'où la nécessité d'écrire dans un Journal ses insuffisances, ses déceptions affectives. Alba trouvera une place privilégiée au cœur de son questionnement : pourquoi ses visites du mardi, ses motifs de la tenir, elle, Myriam, loin de plaisirs illicites, telle la drogue, la dérive dans des songes stériles ? Le sommeil n'est-il pas propice à anéantir tout élan vital ? Alba s'ingéniera à lui démontrer que la vie s'avère un rêve éveillé que, coûte que coûte, nous devons apprivoiser sans trop nous blesser, nous heurter aux encoignures de portes claquées... Myriam représenterait-elle un miroir reflétant d'infimes désirs inaccomplis ou assoupis parce qu'indéfinis dans une existence enclose ? S'insinuent des hésitations, des égards qu'incite une certaine distance envers l'être que le désir convoque. À ce stade des prévenances, Myriam reprend goût à la vie, la présence rayonnante d'Alba, l'énergie amoureuse de Yacek, lui inspirant un éveil des sens, une tendresse spontanée pour cette femme et cet homme qui, sans trop le savoir, occupent son espace intérieur. Appartement et accessoires. Rue Maille. Une sourde jalousie, que la beauté de Myriam suscite, instaure des balises charnelles entre Alba et Yacek, lui, trop possessif, elle, trop méfiante. Ne faut-il pas traverser de singuliers déserts imaginaires, avant de parvenir à une plénitude que les paroles, les rires, sensibilisent ? Si Myriam se rend compte du mouvement ralenti alentour, tels l'inertie accablante de la chaleur du mois d'août, sa perte dans le monde, des aveux balbutiés alors qu'Alba dort, elle s'étonne de la constance avec laquelle ces deux êtres forgent leurs journées, leurs nuits. Restant auprès d'elle, ils s'affranchissent des soubresauts discontinus qui l'opposent encore à la simplicité des péripéties quotidiennes. Alba a obtenu un poste important dans un bureau de tourisme, Yacek a terminé avec succès la session universitaire.

Les saisons inscrivant leur unité dans les démarches coutumières des protagonistes, novembre déploie spontanément  le Journal de Myriam. Nous la percevons dans un décor suranné, parmi des objets démodés. 1920. Époque qui la cerne, d'où elle essaie de se dépêtrer, désirant se frotter au monde moderne où butinent ses deux compagnons. Vie mondaine de la jeune femme. Observations assidues de l'étudiant. Solitude que réprouve maintenant Myriam. Une année les a fait muer. Les corps sont fatigués de la dissipation des gestes, des paroles, des rires. Des beaux visages. Tous trois s'enferment dans l'appartement où la volupté altère les points de repères. Si l'espace existe, le temps se disloque, les lieux se banalisent. N'importe. L'exacerbation des sens, le mélange des sexes, la saveur des liquides, leur rapt affamé, « musique de l'affolement » de Myriam, vaincront ses infirmités réticentes. Des horizons de sable s'ouvrent à elle, alors que le cocon de son appartement se replie sur l'attente d'Alba et de Yacek qui « avaient hâte d'en savoir plus. »

Manière simpliste de tourner en rond autour de l'envoûtant récit d'Andrée Laurier. On aimerait énumérer les phrases poétiques qui le composent mais ce serait le dénaturer, tant il propose au lecteur une vision personnelle d'une écrivaine pourvue d'un univers atypique, d'une acuité presque douloureuse, d'une plume exacerbée par une sensibilité hors du commun. Avec grâce, sans jamais dévier d'un jouissif plaisir d'écrire, Andrée Laurier se promène dans des jardins aux parfums sulfureux, capiteux. Sans y être invité, le lecteur la suit dans des dédales particuliers où écrire signifie l'abandon à des possibilités interchangeables entre des êtres épris de l'amour de mondes arides, salvateurs.


Avant les sables, Andrée Laurier
Lévesque éditeur, Montréal, 2011, 123 pages

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