lundi 2 février 2015

Une échappée vers l'insolite *** 1/2

Parfois, l'inspiration manque pour alimenter nos introductions. On invente des amours foudroyantes, des séparations déchirantes. On regarde par la fenêtre le temps qui nous nargue. Froid polaire, canicule moite. Plus loin, les quidams, baromètres terrestres. Finalement, on traverse des passerelles où quelques-unes de nos expériences se prélassent, admettent leur peu d'importance. On a lu le deuxième roman de Mylène Durand, La chaleur avant midi.

Délaissons la froidure de février, prenons quelques jours de congé au Costa-Rica. Descendons dans  l'hôtel balnéaire où travaille Clarisse comme femme de ménage. Enfoui dans la nature, proche de la jungle, ce lieu aux abords paradisiaques nous réserve quelques désagréments difficiles à cerner. La chaleur, on le sait, chancit les moindres détails, les noie dans les vagues du Pacifique, omniprésent dans cette histoire de désaveu, que ranime l'arrivée inattendue d'une jeune fille malade, Éloïse. Qui est-elle ? Nul ne le sait. Les questions fusent, les réponses n'existent que dans la tête de Clarisse, Québécoise exilée des années plus tôt au Costa-Rica, abandonnant son mari, sa fillette. Terrifiant secret qu'elle ne partage avec personne, qu'avec Éloïse, croit-elle. L'inconnue ne ressemble-t-elle pas à sa fille ? Même peau si pâle, même cheveux sombres. Même regard interrogateur. Près de Clarisse, la vie chemine entre ses compagnes, elles aussi femmes de ménage, entre les propriétaires de l'hôtel, Carmen et Manuel, leurs cinq enfants, les touristes qui vont et viennent. Entre son amant, Joaquin, qui a deviné que bien des chagrins assaillent Clarisse depuis l'arrivée d'Éloïse. Rétablie, la jeune femme harcèlera Clarisse de ses caprices, de sous-entendus que cette dernière aura du mal à assumer. Ensemble, elles visiteront les sites que l'hôtel a mis au programme des attractions touristiques. Éruption des volcans, attirance dangereuse vers leur cratère en colère. Sur les plages où Clarisse aime se réfugier, Éloïse n'en finit pas de bouleverser celle-ci, sans ne jamais rien révéler. Est-elle venue lui demander des comptes ? Elle instille des paraboles douteuses, pénètre dans le cœur de la femme de ménage, insinuant des propos déconcertants. Elle trouble les hommes, méduse les enfants, son comportement agace, l'atmosphère habituellement détendue s'alourdit, les orages redoublent de violence. Clarisse ne sait plus différencier les rebuffades excessives de la nature, qui se confondent avec la présence accaparante de la jeune touriste. Chacun souhaite qu'elle parte bientôt. Après sa disparition, la vieille Yolanda, mi-sorcière, attise l'angoisse, affirmant à l'un des enfants de Manuel et Carmen qu'Éloïse est encore parmi eux.

Sur ce questionnement partagé entre le doute et la certitude, l'oscillation demeure, l'auteure rappelant au lecteur que rien, jamais, n'est acquis. Que l'oubli de soi, pour parvenir à oublier les autres, est avant tout nécessaire. Même un être humain qui depuis des années se tait. La venue inopinée d'une jeune fille malade suffit à déconstruire ce château de cartes, Clarisse se doit d'endosser la personnalité de celle qu'elle a été ailleurs : une épouse déçue, une mère frustrée.

Roman envoûtant où la chaleur matinale influence les humeurs des habitants de l'hôtel, des touristes,  ceux-ci ignorant le drame qui fige les sourires convenus, les paroles qu'oblige la bienséance. Dans la chambre 6, une convalescente s'approprie goutte à goutte, telle une goule avide, le passé d'une femme mais, aussi, immobilise le présent dans un malaise qu'elle semble ne pas vouloir alléger malgré les menaces répétées de la nature. Malgré les réticences de chacun et chacune à la protéger contre elle-même, abandonnée à son tour à ses jeux dangereux. Si ce lieu paradisiaque se libère d'une crispation dont Éloïse est responsable, plus rien ne se vivra comme avant, le rêve avorté éveillant les consciences à ce qu'elles sont en réalité.

Que s'est-il passé dans ces existences parasitées par un corps étranger ? Presque rien, un peu de fatigue causée par la densité de la chaleur. Le ton balzacien qu'instaure la description de la nature environnante nous a fait penser à une longue plainte étouffée entendue au loin, à la douleur d'un secret soudainement éventé, nous ne savons trop de quelle manière indiscrète. Étrange récit soumis à un rythme concis où s'entremêlent réalisme et surnaturel, attestant que les relations humaines s'avèrent fragiles, incertaines.

À lire, pour apprécier une écrivaine qui tient à faire savoir au lecteur que les traditions, même mussées dans une prison dorée, comme l'est une station balnéaire, se révèlent infaillibles, bien que dangereusement déstabilisées à l'arrivée d'une inconnue, elle-même instable et tourmentée.


La chaleur avant midi, Mylène Durand
Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2014, 236 pages

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