lundi 2 mars 2015

Autour d'une robe lacérée *** 1/2

Journée froide et venteuse. On pense aux gens qui n'ont pas un chez-soi confortable et chaud. Un pain qui fleure bon dans la cuisine. Une lampe allumée sur un meuble du salon. Un chat qui ronronne, les yeux mi-clos. Gershwin étire Rhapsody in Blue. On voudrait écrire un poème, on ne le fera pas, de crainte d'être la risée de poètes inspirés. On en lira, ce qui est un privilège. On parle du dernier roman de Diane Vincent, Peaux de soie.

Un roman policier en ces temps de grisaille, quoi de plus attrayant en espérant le printemps et ses bienfaits ? On tiendra compagnie à la massothérapeute Josette Marchand et à son ami l'inspecteur Vincent Bastianello, du Service de Police de Montréal. Avec bonheur, on avait fait leur connaissance dans de précédentes aventures. Cette fois, l'auteure nous convie dans les arcanes extravagants du milieu de la mode. Lors d'un défilé, la mannequin vedette, Irène Wat, et son époux, Cosimo Ferretti, couturier de renom, seront mystérieusement assassinés. Après avoir donné un cours de massothérapie à la top modèle, Josette Marchand, qui assistait à l'événement, sera, de son plein gré, curieuse de démêler ce double meurtre incompréhensible. Elle découvrira un trafic international de petites filles birmanes puis remontera le cours d'une filière de tissus rares originés de Thaïlande. Avant d'en arriver à cette conclusion hâtive, l'auteure aura fait preuve d'une imagination fertile mais aussi de savoir en dépeignant la lente évolution des vers à soie. La fascination qu'ils exercent sur des hommes pervers, machiavéliques, qui n'hésitent pas à mettre en danger la vie de ceux et celles qui, en toute honnêteté, les élèvent.

Dans cet imbroglio de poursuites, Josette Marchand sera secondée par une jeune Thaïlandaise, Chana Sombat, dont le père, éleveur de vers à soie dans son pays, combat les amateurs, non de fibres exceptionnelles, mais de petites filles dont les mains satinées, si douces, caressent la peau d'hommes nus, adorateurs de la déesse aux mille bras, Phra Mae Kwan Im. La « chair comme la soie » de ces mains vierges excite leurs sens, sacrifiant des enfants à leurs funestes desseins. Un réseau de pédophiles, de démarcheurs de clients, d'entremetteurs, de passeurs, s'entremêle à la recherche des assassins du couturier et de son égérie. La robe fabriquée de fibres optiques, puis lacérée, soudainement disparue, que portait Irène Wat, défilant sur le podium, fera sortir de ténèbres hallucinantes des êtres désaxés, obnubilés par un projet extravagant : confectionner, à partir de cocons nains, des vêtements invisibles. Si Josette Marchand et Chana Sombat mènent leur enquête personnelle, souvent risquée, Vincent Bastianello intervient au nom de la police officielle. Non chacun de son côté, mais liés en une complicité parallèle. Hommes et femmes disjonctés, mythomanes délirants, confondant vérités et mensonges, englués dans une toile d'araignée universelle, dont quelques-uns ne se dépêtrent qu'au prix de leur vie empoisonnée par des jeux tragiques, ne sachant plus qui, véritablement, ils sont. Personnalité du caméléon, comme le mentionne l'écrivaine, Diane Vincent.

On ne décrit pas l'histoire de cet univers vicié, souterrain, les actions sinistres de ces personnages se déroulant dans des caves d'immeubles insalubres de Montréal. Toutefois, dans ces édifices désertés squattent de jeunes révoltés sympathiques, n'imaginant pas qu'une partie du monde s'avère abjecte, épris qu'ils sont d'une indépendance juvénile pour continuer à grandir, n'hésitant pas à défendre un idéal auquel ils croient.

Une histoire de famille ennemie se recoupant avec des réseaux de mésalliances : soie, vers nains, pédophiles. Soie, optique photosensible, industrie paramilitaire, multinationales. Deux beaux-frères, l'un informateur véreux, l'autre, « qui savait faire et avait payé le prix fort pour aider son amie Irène. » Si ces deux affaires se terminent pour le mieux, on ne peut vraiment se réjouir, soupçonnant Diane Vincent de mettre au jour une parcelle d'un monde interlope. Ici, le milieu de la mode n'est-il pas prétexte à dénoncer le trafic d'enfants asiatiques dont les familles, soumises à une extrême pauvreté, se laissent séduire par les promesses de truands manipulateurs, vendant leurs enfants en échange d'un avenir de pacotille. Que vaut la vie d'une petite fille de cinq ans contre une robe « magique » lacérée lors d'un défilé ? Peu de chose sinon à isoler le maillon d'une chaîne mondiale, infernale.

Pour toutes sortes de raisons empathiques, il faut lire ce roman où l'humour et la bonne humeur éclairent la part nocive d'ombres humaines. L'écriture dynamique, maîtrisée, d'une écrivaine démontant habilement chaque piège posé par des hommes et des femmes, prisonniers d'une existence pernicieuse, inappropriée aux êtres responsables et tolérants. Josette Marchand et Vincent Bastianello, héros modernes, que nous avons hâte de retrouver, défendant les opprimés, les démunis. Protégeant l'innocence d'enfants manipulés par la laideur mentale d'êtres concupiscents.


Peaux de soie, Diane Vincent
collection L'épaulard
Éditions Triptyque, Montréal, 2015, 270 pages

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