lundi 19 mars 2018

Un bras gauche pas comme les autres *** 1/2

Pour D. À bout d'arguments, après avoir fanfaronné, un homme manipulateur doit capituler, mettre un genou à terre. L'arrogance, le mensonge, la manigance, finissent par le rattraper. Se défiler ne sert à rien, le mépris, l'indifférence sont les lots du matamore. Et surtout ne jamais se laisser atteindre par la couardise de l'un de nos semblables. On commente le roman de John Calabro, Un homme imparfait.

Qu'est-ce qu'être normal ou anormal ? Nous évaluons cette situation quand nous refusons de faire partie du troupeau. Nos réparties et attitudes sont jugées marginales, donc anormales pour la majorité d'entre les individus. C'est ce que nous propose le roman de John Calabro qu'on va essayer d'analyser aujourd'hui. Il n'est pas simple de se comporter en être pondéré quand un membre de notre corps nous encombre, que nous ne l'aimons pas. Il faut s'en débarrasser au plus vite avant qu'il engourdisse nos décisions. Jack Hughes, un homme dans la force de l'âge, d'origine irlandaise, enseigne dans un collège torontois. Il se dit autiste mais en réalité, il souffre du TIRIC, acronyme signifiant Trouble identitaire relatif à l'identité corporelle. De ses jeux à l'école, il se souvient que son bras gauche ne réagissait pas comme il aurait dû. Ce bras refuse de se laisser apprivoiser, il ne sert qu'à rappeler à Jack ses déboires survenus d'un passé souffrant. Exaspéré, il le met en écharpe, décide de n'utiliser que son bras droit. Il attise la curiosité professionnelle de sa voisine, Lisa, qu'il évite depuis six mois. Infirmière, elle s'intéresse au bras de Jack, replié contre sa poitrine. C'est une journée printanière qui donnera l'occasion à Lisa de cultiver le jardin de roses qui jouxte la maison de Jack et la sienne. Elle vit avec un homme qui ne veut pas d'enfants alors qu'elle ne rêve que de maternité, ce qui crée des tensions dans le couple. De son côté, les rapports de Jack avec les femmes s'avèrent désastreux. Il y a eu Paula, au collège, ils étudiaient ensemble, plus tard, Marie, avec qui il a vécu quelques mois. C'est Lisa, accroupie dans le jardin, qui lui rappelle brièvement que sa libido dort depuis longtemps. Sa voisine ne l'attire pas physiquement, mais elle lui serait utile pour laver son bras gauche. Il lui demandera ce service qu'elle acceptera bien malgré elle, intriguée du comportement antisocial de cet homme qui se définit à partir de ce membre qu'il rend responsable de ses échecs.

Plus le lecteur avance dans le roman, plus il s'enfonce dans le délire de Jack qui se remémore sa mère morte. Femme autoritaire, égocentrique, elle ne vivait que pour le bien-être de cinq locataires à qui elle louait des chambres de la grande maison héritée de tante Emma. Cette dernière avait recueilli la jeune fille à dix-neuf ans, enceinte de Jack. Célibataire irlandaise, abandonnée d'un amant sans scrupules. Cette mère impitoyable ramène le lecteur à la mère de Kim, personnage central du roman Palawan, signé Caroline Vu. Toutes les deux se conforment à la dureté de l'époque, au détriment de l'équilibre mental de leur enfant. La mère de Jack a obligé son fils à devenir enseignant alors que passionné de soccer, il envisageait la profession aléatoire de journaliste sportif à la télé. À aucun moment, Jack n'accusera sa mère de ses complications autistiques, l'antagonisme qu'il ressent envers son bras. C'est Lisa qui, patiemment, découvrira en quelque sorte le pot aux roses. La séquence sensuelle du lavage du bras de Jack et l'érection qui s'ensuit, vaut toutes les banalités qu'on lit dans des recueils de nouvelles consacrées à l'érotisme. Compassée, et croyant l'aider, Lisa avouera à son voisin ce qu'il en est. Ce bras, aux réactions sensitives, est rattaché à son corps, lui, Jack est tout à fait normal. Ses problèmes qu'il doit soigner proviennent d'ailleurs. Verdict qu'il repousse de toutes ses forces, comme il repoussera les torts accablants de sa mère, qui l'ont mené à ce déni infernal.

Des portes vont claquer, les voix aussi. Ce sont des allers et retours entre les deux maisons. Des menaces, des cris. Les agissements effroyables de Jack, les apitoiements contradictoires de Lisa qui sauveront la vie de son voisin. Leur silence complice les laissera pantelants. Récit qui commence par le rejet de l'autre. Jack n'a aucun amis, concluant qu'ils se sont moqués de lui quand, enfant, il jouait au ballon et que son bras gauche ne savait rattraper l'objet bondissant. Écartant ses congénères, évinçant diverses thérapies, aux prises inconscientes avec l'amertume et l'indifférence de sa mère, il s'est réfugié dans un malheur qui n'existe pas ou si peu. Sa phobie des germes et des bactéries, ses angoisses, le paralysent et ne le quittent jamais. Il vit dans une bulle aseptisée qui, crevant, lui fera commettre le pire aux yeux de Lisa et du lecteur, le meilleur à ses propres yeux.

Tragédie que nous ne voyons pas venir. Nous pénétrons dans les arcanes d'un homme habité de ses propres démons, les contemplant, satisfait en quelque sorte de les assujettir à ses désordres mentaux. Pourquoi les tuer, il est si bien avec lui-même, jusqu'à démissionner de son poste d'enseignant, ne pas répondre au téléphone, et bien d'autres défilements qui l'amoindrissent au regard d'un être humain dit normal. Si Jack réfute la compassion de Lisa, il admet qu'elle a raison. Il est souvent d'une objectivité étonnante qui lui fait commettre des actes insensés. Cet homme imparfait, comme le titre John Calabro, donne une leçon aux bien-pensants, ceux-ci se plaisant à juger un cas singulier n'ayant aucune similitude avec le leur. Lisa n'a-t-elle pas des soucis avec son conjoint qui refuse de procréer ? Ne veut-elle pas rétablir un juste équilibre en incitant Jack à fonctionner avec ses quatre membres, alors que lui, Jack, réprime volontairement son entièreté physique, symbole obscur de l'insensibilité aveugle de sa défunte mère envers ce fils, déjà fragilisé par l'absence radicale d'un père inexistant ?

On mentionne l'excellente et sensible traduction de l'écrivaine Hélène Rioux, toujours égale et fidèle à ses qualités professionnelles. 


Un homme imparfait, John Calabro
Traduit de l'anglais ( Canada ) par Hélène Rioux
Lévesque Éditeur, Montréal 2017, 185 pages

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