lundi 9 mai 2022

Une Canadienne française défie une époque étouffante *** 1/2


Un jour gris, un jour bleu. Les humeurs du temps ressemblent à celles des humains qu'on fréquente. Qui nous déstabilisent, chaque saison révélant ses hauts et ses bas. On lit, on écoute de la musique, on s'attarde aux petites choses quotidiennes, celles qui font que la vie s'organise autour des habitudes, même si on les compare aux certitudes qu'on redoute plus que l'ennui que procurent les ciels gris. On commente le récit de Michèle Laliberté, Nativa, la maîtresse de Camillien. 

On est peu habituée à traiter d'une saga qui donne la parole à un membre parental pour démanteler des tricheries qui ont été mises en place pour protéger la réputation douteuse d'une fille du clan familial. C'est l'une des sœurs, Florida, qui raconte alors qu'elle est enfermée à l'hospice Auclair, bravant la solitude et les méandres sournois de la mémoire. Elle y mourra, mais avant d'en arriver à cette issue fatale, elle nous instruit de ce que fut un certain Québec à la fin du XIXe siècle, représenté par une famille modeste. Les femmes procréent selon les recommandations de l'État et de l'Église, les hommes travaillent quand l'occasion se présente. Le Québec survit sous le joug insupportable des Anglais. Richesse et pauvreté se côtoient avec hargne et arrogance.

En l'année 1895, la narratrice a neuf ans. Elle, ses tantes et ses grands-mères fêtent les quatre ans de la petite sœur Évelina. La mère est tuberculeuse, bientôt elle mourra malgré une astuce discutable, superstitieuse, du père. Désespéré, il confiera trois de ses filles à tante Odile : Florida, Nativa, Évelina. Dianna, l'aînée, sera celle qui remplacera la mère, prendra soin des garçons. La tante Odile habite à Lewiston, dans le Maine. Elle est célibataire, modiste, sœur d'Alexandre, ce dernier aux agissements équivoques. On pourrait avancer que c'est à partir de cette époque que le récit s'amplifie, nous en apprend énormément sur les mœurs d'hommes et de femmes cernés par des obligations, des contraintes, davantage que sur leur bonheur et plaisir personnels. Il y a l'éducation gouvernée par les religieuses de l'école canadienne que fréquentera Florida et par les religieuses de l'école française que préféreront Nativa et Évelina. Dès l'enfance, sans religion point de salut ! Une manière traumatisante de se découvrir doublement orpheline dans le cas de Florida, fillette sensible et lucide. Si celle-ci poursuit une route tracée d'avance, il n'en est rien pour Nativa, qui refuse tout conformisme social et familial. Très tôt, elle se montrera rebelle, aimant les hommes dès l'adolescence, elle jettera son dévolu sur Alexandre, élégant et séduisant, qui mène une double vie que par curiosité et hasard elle découvrira avec Florida. La tante Odile, généreuse, facilite du mieux qu'elle peut le déracinement de ses nièces. Toutefois, elle caresse un rêve farfelu : que Nativa devienne religieuse. Projet qu'elle devra enterrer quand la jeune fille lui avouera qu'elle veut séduire Alexandre. Le temps a passé sur Nativa recluse dans un pensionnat pour orphelins riches. Séjour de solitude qui définira les décisions de son existence insoumise. Elle sera mise à la porte de l'orphelinat par manque de vocation religieuse. 

L'écrivaine dépeint, avec intensité, une époque charnière où le Québec prend conscience de ses injustices politico-sociales, de ses manques, du silence frustrant dans lequel il évolue. Commence à grogner ouvertement. Ce sont des femmes avant-gardistes, comme Nativa, bardées d'un courage exemplaire, qui défieront les lois de bienséance. Alors que Florida se mariera, Nativa refusera énergiquement et le mari et la « tralée » d'enfants quand sa sœur lui proposera de rentrer à Montréal, invitées par Dianna qui a trouvé chaussure à son pied, elle et son mari établis à Lachine. On doit mentionner que Nativa a tâté de la prostitution, qu'elle entretient une liaison avec Alexandre, au grand dam de tante Odile, « qui fit tout en son pouvoir pour que l'affaire ne s'ébruite pas. » Si Alexandre surveille, sans état d'âme, les jeunes ouvrières, subordonnées pitoyables d'une usine de coton, il a acheté des maisons de chambre qu'il a transformées en maisons de jeux et de débauche « où l'alcool coulait à flots ». Nous savons que les interdictions sont synonymes de tentations quand celles-ci sont à portée de main.

La vie tumultueuse de Nativa s'accumule de soubresauts qu'elle assume avec indépendance, se voulant différente, " résolument moderne ", ne le sachant pas encore. Se présentera dans sa vie un homme qui deviendra maire de Montréal, entre autres nominations honorifiques, l'exubérant Camillien Houde. Il se cherche, rejoint et soutient le peuple. Présenté à Nativa, elle ne lui résistera pas, et inversement. Bien qu'il soit marié, sa liaison avec Nativa durera une vingtaine d'années, jusqu'à la mort de sa compagne. Celle-ci sommée toutefois de demeurer dans l'ombre... Le Québec subira une épidémie pandémique, la grippe espagnole. C'est le temps de la prohibition américaine bousculée par la Grande Dépression qui apportera le chômage, les suicides. La ruine et la désespérance. L'indignité. Mais le pire assouplissant ses engrenages singuliers, on n'évoquera pas l'endroit de sa médaille, les mariages, les naissances, les deuils, les mésententes. Les préférences filiales. Les comportements que suscite l'éducation entre les citadins et les campagnards, comme ce fut le cas de Nativa qui détestait les paysans, les pauvres et les ouvriers. Le sort des enfants placés en pension, comme pour s'en débarrasser, certains, victimes de religieux libidineux... 

Il y aura le retour au Québec de toute la famille, celui de tante Odile qui, après avoir liquidé ses affaires, se fera religieuse. Une trame de la vie d'une famille québécoise dont on a tu plusieurs dérives, remise sur les rails de la vérité par la vieille Florida séquestrée dans son hospice, plus personne ne la visitant. Surtout pas sa fille envers qui il y aurait beaucoup à dire à la suite de maladresses commises par sa mère. Pas mieux qu'on s'est penchée sur la personnalité de Camillien Houde, l'auteure Michèle Laliberté l'ayant personnifié magnifiquement entre ses ambitions politiques et ses amours d'homme à femmes.

Double dimension de ce livre qui se présente tel un album agrémenté de photos, émaillé de nombreux points de repères, retraçant l'histoire percutante de la famille Laliberté. Cette histoire, on a l'impression, a été divulguée non pour en sonder véritablement les mensonges et les cachotteries mais pour nous montrer les tribulations d'une femme, Nativa, qui a payé cher son désir d'émancipation, son célèbre amant l'ayant fait enterrer dans une fosse commune. Il y a des êtres, surtout des femmes, qu'il faut réhabiliter à tout prix, même quand le temps a effacé, croyons-nous, moult empreintes terrestres. Comme si le bref chapitre qui ouvre le livre, sans très bien le situer, nous avertissait de la fragilité des êtres, des hommes, quand toute liberté leur est interdite, leur vulnérabilité face à la chair innocente, insensibles aux roueries empoisonnées du démon qui s'affaire en eux. Au risque et au péril de se consumer dans le déni à force de trop s'y repaitre...


Nativa, la maîtresse de Camillien, Michèle Laliberté

Collection Sémaphore Mobile

Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2022, 152 pages

 

lundi 2 mai 2022

Un père dans ses pires états *** 1/2


À mesure qu'on vieillit, que nos désirs s'amenuisent, rétrécissent telle une peau de chagrin qu'on aurait écharpée pour mieux gommer les souvenirs qui nous encombrent, comme s'il fallait à un moment donné faire place nette, se résoudre à l'absence des êtres témoignant de nos frasques de jeunesse. On commente le récit d'Anne Peyrouse, Pour que cela se taise.

S'il est vrai, comme l'a écrit le poète, que les chants désespérés sont les chants les plus beaux, la narratrice de cette histoire, tristement autobiographique, n'a pas manqué de nous émouvoir, elle-même en état de révolte quand elle doit visiter son père agonisant avant qu'elle crache de multiples sentiments peu honorables qu'il lui inspire. Elle refuse de lui tendre la main, celle qui ferait de ce récit une fable d'amour entre le père et la fille. Main rebutante qui n'a aucune raison d'être serrée dans la sienne quand on a lu quel genre d'homme était ce père de trois enfants, qui ne l'a jamais été. La narratrice se prénomme Anne. Comme l'écrivaine. Comme on n'avait rien imaginé de douloureux venant de cette Québécoise talentueuse, d'origine française. Du sud, là où sent bon la lavande, où fleurissent les mimosas. Brin de douceur pour préluder ce monde de tragique incompréhension d'où a jailli cette confession surprenante, empreinte de souvenirs indécents jusqu'à la nausée. 

Souvenirs qui se déroulent entre la France et le Québec, distance symbolique alors que l'écrivaine mentionne qu'il y avait tant d'espace entre elle et le père. La mémoire ayant peu d'ordre chronologique, la petite fille se rappelle ses sept ans, son anniversaire. Elle joue au cow-boy avec son frère. Des invités admirent le père qui leur montre sa dernière acquisition, une arme à feu. Quand il abaisse le bras, l'arme s'abat sur la tête de la fillette, lui causant une blessure profonde dont elle gardera la cicatrice. Aucune culpabilité de la part du père, affirmant qu'elle n'avait qu'à jouer ailleurs... Intervention timide de la mère qui sait, depuis le début de son mariage, ce que vaut l'homme qu'elle a épousé. Il lui a été impossible de rebrousser chemin, elle doit supporter les humeurs exécrables de son mari. Sa vulgarité, ses odeurs répugnantes. Sa violence verbale et physique. Compense le bonheur des grands-parents, raconté par la mère. Les attentions du grand-père envers la grand-mère. Souvenir odieux des dimanches à faire du ski, cette fois exprimé par Anne, des vacances où le père au volant d'une voiture luxueuse, conduit dangereusement, ne tenant pas compte des envies naturelles des passagers, des haut-le-cœur de sa fille. Les autres occupants, assis derrière, ne sont pas mieux épargnés, subissent les engueulades du père, les menaces de sa main leste qui ne peut les atteindre. La générosité des grands-parents aisés, qui distribuent de l'argent sans compter à leurs trois petits-enfants aux heures propices, comme Noël et leurs anniversaires. Affluent les réminiscences réconfortantes quand la narratrice évoque les grands-parents paternels et maternels. Mais il y a les repas de famille quand « l'horreur s'en vient » entre le grand-père, Jean et le père, Christian. « Ça s'envenime vraiment ; ça passe du regard aux mots. Inévitablement, les corps se dressent et s'entrechoquent. » L'angoisse qui s'insinue, les femmes et les enfants pris en otages. La narratrice en a « mal aux nerfs ». 

Le père reçoit de l'argent d'une des grands-mères pour essuyer les dettes que son laisser-aller professionnel amène à la ruine. Il a été architecte puis constructeur de bateaux, a organisé des excursions de baleines. Fondé une compagnie de croisières et un petit chantier naval qu'il ne partage avec personne, faute de savoir partager. Tout appartient à cet homme-baudruche, jusqu'à sa femme, ses enfants et ses chiens. Tout demeure à sa disposition, sujets qu'il traite durement, impitoyablement. Ne se préoccupe aucunement de leur bien-être. Ainsi, la grand-mère qui renfloue ses difficultés financières mourra dans la déchéance, son fils qu'il engage pour « bricoler » lui promettant salaire que le jeune homme ne recevra jamais. Sa désinvolture envers les petites entreprises qu'il entraine dans la faillite. Homme mégalomane qui croit à de prestigieuses réussites mais à qui il ne reste plus rien. Sur son lit de mort, il poursuit son rêve, autant moribond que lui.

Le témoignage d'Anne qui se déroule dans la chambre du père détesté, lui permet d'imaginer un père qui aurait été tout autre, un père qui aurait accompagné ses enfants sur les marches de l'enfance jusqu'au perron de l'adolescence, père affable qui aurait aimé sa femme et ses chiens. Homme pathologiquement malsain de qui il n'est pas simple de faire le deuil sans se remémorer les outrages physiques et mentaux que ses proches ont subi. Le fils n'aura pas la force de mener à bien son existence, abimé par cet homme aveuglé d'un narcissisme fataliste qu'il vomissait sur sa famille et sur celle de sa femme. Épouse et mère qui protégeait ses enfants sans pouvoir y faire grand-chose, qui détournait certaines conversations, le silence s'avérant révélateur. Anne subira les contraintes épuisantes du décès paternel, les larmes et les spasmes qu'il a fallu endiguer. Répondre du mieux possible aux condoléances. L'aveu spontané que son père était un « salopard ». L'avocat qui ne comprend pas la hargne de cette fille, absorber ses reproches mais aussi divulguer qui était le père. Un indigne que seul le mal nourrissait. 

Pour donner plus de force à ce récit bouleversant sans compromis, des réflexions s'animent à l'intérieur de la tête de la narratrice, intercalant les réminiscences insoumises pour mieux dénoncer les agissements du père au-delà de ce qu'il est permis de croire derrière les sourires fabriqués, derrière la dignité qu'il faut afficher à tout prix. Récit autobiographique, il y a là un témoignage du malheur qui a griffé une fillette, une adolescente, une jeune femme amoureuse d'un homme bienveillant, père de ses deux filles. On n'a pas relaté plusieurs scènes exhaustives, c'eût été inutile d'en rajouter, ni de piocher entre les lignes d'une écrivaine qui a dû se sentir apaisé après avoir écrit noir sur blanc les menées d'un humain cruel qui ne pensait qu'à se venger de ce qu'il contenait en lui-même, ce trop-plein d'aigreurs qu'il déversait sur des innocents, familiaux ou étrangers. Sur ses chiens qu'il punissait sauvagement de leurs fugues, sans considération pour leur état d'animal, humains et bêtes enfermés dans une carnassière psychologique d'où ne transpirait aucune issue pour respirer librement. Écrire, affirme la narratrice, est le plus grand des actes libres à poser. Ce qu'Anne apprendra à faire avec les mots nécessaires pour que cela se taise, la colère embastillée en elle, qui aurait pu l'étouffer, la rendre handicapée à tout dialogue affectif, la faire sombrer dans les ombres gluantes émanant du père, au lieu de la hisser vers la lumière, lui inspirant un livre courageux, vibrant d'une tendresse incommensurable, habité de la poésie de Saint-John Perse et d'Alain Grandbois...

 

Pour que cela se taise, Anne Peyrouse

Éditions Somme toute, Montréal, 2022, 112 pages