lundi 10 août 2009

Être bien ou mal dans sa peau *** 1/2


Profitant des beaux jours de l'été, on laisse les romans de côté pour s'intéresser à quelques revues littéraires. Le dernier envoi de la revue MŒBIUS, traitant du thème de la peau, nous a réjouie. Étienne Lalonde a piloté ce numéro 121 avec une austère sensibilité. Quant aux auteurs invités, ils ont fait preuve de singularité et de hardiesse.

Telle une outre en peau de chèvre, le corps renferme ses humeurs solides et liquides. Le choix proposé aux nouvellistes et poètes s'étageait sur plusieurs niveaux. Intérieur, extérieur de la chair, quelle passerelle escalader ? D'où peut-être l'impulsion textuelle ressentie au cours de notre lecture. Poésie et prose se complètent, s'amalgament en des peaux de plaisir ou de colère, rarement de chagrin. Les auteurs ont utilisé à souhait la peau et ses appendices pour faire part au lecteur d'impressions théoriques, d'empreintes imagées. Peaux de guerre, que présente Élise Turcotte, dans un récit poétique divisé en trois parties où se déploient des « canons de brume » où s'assèchent « les lacs furieux. » Concises, efficaces, les phrases sont là, essentielles. Tel un boulet de canon, elles frappent droit au cœur. Dans la même veine, la nouvelle de Carole David, Les stigmates de Rita, témoigne de la peau « hypothéquée » de son héroïne, livrée à toutes les aiguilles, à toutes les écritures. Douloureuses et poignantes. Le cancer sera le dernier scapel incisant la peau de la jeune femme. Au bord de la mer, la narratrice se souvient de la peau si peu lisse de son amie, déjà torturée par un homme qui n'avait su l'aimer.

De fil d'Ariane en aiguillage ordonné, on continue à tourner les pages, à chercher dans un titre l'anthèse d'un poème. On l'a trouvée dans le monologue que Céline Bonnier consacre à sa mère vieillissante. Se reconnaissant en elle, apeurée, elle se réfugie vers l'amant silencieux ; le sublime instant de la vie l'emporte momentanément sur la mort. L'ampleur du poème est si dense qu'il propose au lecteur une interprétation distincte à ses joies, à ses malheurs. On a aimé la brève nouvelle, Chambres, signée Ananda Devi, « chambre louée pour une heure », tout est dit de ces lieux de passage où la peau a juste le temps de suinter sur des « draps tirés mais incertitude de propreté. » De Martin Grange, on retient la phrase suivante : « Je ne crois pas en Dieu mais à la prière. » En peu de mots, la qualité de son poème épique est mentionnée.

On ne peut, hélas, énumérer toutes les plumes triturant la peau à l'endroit, à l'envers. Roger Des Roches y va de son immense talent, Nicole Brossard, Marie Darrieussecq. Yvan Bienvenue harmonise tendrement, Alain Fisette érotise gaiement. On a été charmée par les nostalgies du sculpteur vieillissant évoqué par Henri Cachau, Réseau (Q). Que dire de l'écriture où chaque mot semble contenir des morceaux de peau, tel un trophée, de femmes aimées, mal oubliées... À lire aussi l'extrait du prochain roman de Diane Vincent, Peaux de chagrins : l'auteure stimule nos papilles dermiques, aiguise notre envie de connaître la suite des aventures de Josette Marchand et de Vincent Bastianello.

L'ensemble de ce numéro est délicieusement invitant, comme on le dit d'un après-midi reposant au Jardin botanique, d'une soirée estivale à contempler les étoiles. En compagnie, évidemment, de quelques auteurs participants qui ont répondu à l'appel de la peau métamorphosée ici en de surprenantes histoires de papier.


Revue MŒBIUS, numéro 121, « La Peau »
Piloté par Étienne Lalonde
Triptyque, Montréal, 2009, 133 pages

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