lundi 21 mars 2011

Chambre grise *** 1/2

On surveille le ciel, il est gris. Le sol, sali par la neige, ne se présente pas mieux. On se demande ce qu'on fera de cette journée, les idées elles-mêmes s'imbibent d'ombres néfastes. Des images moisies, floues, confirment que le monde a besoin des rayons flambés du soleil. Pour se soustraire au paysage terne, alourdi de mouvements saccadés, de respiration haletante, on se plonge dans le roman de Dominique Robert, Chambre d'amis.

Une panoplie d'individus hétéroclites habitent le roman. En est-ce vraiment un ? Des hommes, des femmes, jeunes pour la plupart, arpentent les rues de Montréal, fréquentent le même bar, y apaisent leur insomnie, remettent en question leur univers personnel ou bien l'acceptent sans illusion. Nous croisons la photographe Juliette, l'étudiante Fanny, John, avocat, et sa maîtresse Allison, celle-ci mariée à un hémiplégique. Isa et son amant Francis. La prostituée Minh, le traducteur Daniel. Un personnage sous-jacent hante l'histoire, Catherine, l'écrivaine, qui parle à ses chats, ne sait trop quoi écrire... Certains ne font que passer, tels les gens que nous frôlons, sans vraiment nous préoccuper de leurs nécessités. Un point d'ancrage, le bar Night, les réunit durant plusieurs heures, parfois une nuit. Des détails physiques, des pensées vives les font se tourner vers l'extérieur. Se remémorer des bons et mauvais souvenirs, telle Fanny dans le bureau de son grand-père, Minh et sa mère alcoolique. En apparence, rien de consistant ne les lie les uns aux autres ; très vite on se rend compte que chaque existence se compose de besoins, de contraintes identiques : profession, argent, amour, solitude... Seule l'interprétation qu'oblige la poésie en modifie les contours. Catherine ne dit-elle pas que « la lumière aime la beauté du monde. » Ce que nous ressentons en nous imprégnant de ces dérangements existentiels, une grisaille sur laquelle, à un moment inattendu, la lumière se répand. Petites et grandes perditions de soi-même, mais aussi retrouvailles avec le malheur inscrit dans nos gènes. Être heureux constamment ne serait-il pas banal et ennuyeux ?

Les personnages allant dans le sens ordonné et désordonné de leurs occupations, on est fascinée par le regard qu'ils jettent sur les choses alentour. Regard poétique s'il en faut. Catherine écoute la ville, Minh s'isole dans un magasin de journaux, Daniel entre lire dans un café. Plus tard, il quitte un restaurant, monte dans sa voiture. Avant qu'hommes et femmes se meuvent, nous avons l'impression que leurs yeux se posent sur des éléments nécessaires à leur manière d'agir. Rarement, cette façon de dire intensément ce qui se déroule ou se fige autour de soi n'occupe un roman. On pense à la phrase d'André Gide évoquée dans Les nourritures terrestres : « Que la ferveur soit dans ton regard et non dans la chose regardée. » Effusion convenant aux protagonistes que dirige intelligemment Dominique Robert. Toujours la passion les guide au-delà des limites du quotidien, oscillant entre gris et bleu.

Autre fait particulier, chaque court chapitre se situe dans l'encadrement restreint d'une photographie, d'où une sobriété favorable de l'écriture, un choix de vocables précis, comme ils sont manifestes en poésie, vocation première de l'auteure. Le style incisif, lapidaire, nous mène de chapitre en chapitre souvent titré de l'appellation portrait ou autoportrait. Nul miroir narcissique n'encombre les visages dans lesquels chacun se reflète. Nous y lisons les vicissitudes ordinaires, l'espoir du lendemain, les incertitudes des jours prochains. L'éclatement de situations privilégiées permet de se chercher, de se retrouver, s'effondrer, se relever, enfin, de se jauger en rescapé.

Le roman se termine telle une longue nouvelle où Catherine s'avère l'élément primordial. Autoportrait de Dominique Robert qui, semblable à ses personnages, ne laisse rien paraître de ses outranciers désirs de vivre. Il faut écrire, ne pas se demander pourquoi, surtout ne pas conclure que l'écriture « sauve» de qui ou de quoi que ce soit. Chaque expérience vitale neutralisée agit sur le « théâtre de la solitude », propos cité par Isa qui accepte de se « dévouer corps et âme à la cargaison de romanesque qu'est la vie. »

Une chambre d'amis débordant de générosité, ombrée de désintéressement où pourra se reposer un lecteur parvenu aux confins d'une existence harassante...


Chambre d'amis, Dominique Robert
éditions Les Herbes rouges, Montréal, 2011, 164 pages

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