mardi 11 octobre 2011

Éternel masculin ! ****

Des photos datant d'une trentaine d'années nous ont enveloppée d'une chape de souvenirs, pour ne pas dire de nostalgie et, surtout, d'une jeunesse disparue. On se souvient avec émotion du monde insouciant dans lequel on se complaisait : des projets remis sans cesse à plus tard, des voyages entrepris à l'ombre d'un catalpa, d'amours exaltées par l'absence et le rêve. Depuis, on a écrit dans un roman : « Vieillir, c'est être jeune autrement. » On a lu le dernier ouvrage de Donald Alarie, J'attends ton appel.

David Parent nous revient en force et en douceur. Depuis que son auteur l'a transformé en personnage. En écrivain, en homme à tout faire. Nous retrouvons les hommes et les femmes que David côtoie dans la petite ville où il réside. Nous nous familiarisons à nouveau avec ses proches, scrutant leur cheminement quotidien. Des anecdotes journalières ajoutent un maillon solide à la chaîne ininterrompue de l'existence, qu'elles trament des bonheurs et malheurs que nous essuyons au cours du temps qui coule. On n'ose parler de l'histoire que dépeint Donald Alarie, tant elle rassemble des éléments simples, parfois crédules, pour explorer le cœur d'un homme épris de deux femmes. Hésitation, défection, questionnement, autant de prétextes à se dérober lorsqu'il s'agit de planifier un soupçon de bien-être amoureux lors du dernier tour d'une existence bien remplie.

David a atteint l'âge où la paix, la tolérance, la camaraderie sont parmi les priorités convenant aux soixante-cinq années qui ont laissé sur la chair et les os, le cœur et l'âme, leur lot de quiétude mais aussi leur tribut de souffrance. Naissance et mort, mariage et divorce, promesse et trahison, ce sont les prix à payer pour soutenir les désagréments qui façonnent les expériences humaines. Complexité et confusion des sentiments quand David oscille entre Yolande avec laquelle il entretient une liaison houleuse depuis une douzaine d'années, Colette de qui il a fait la connaissance trois mois plus tôt alors qu'il effectuait des réparations dans sa maison. Yolande et Colette, l'envers et le revers de destins opposés. Yolande, l'aventureuse, qui ne peut se passer des hommes « en moyens » que le hasard distribue sur sa route, Colette, sédentaire et fidèle, divorcée d'un joueur compulsif. Leur personnalité se complète, s'enchevêtre suffisamment pour troubler les journées et les nuits de David qui, faisant preuve de sérénité, savoure les instants prospères que les heures rondes lui offrent. Sa patience généreuse envers Yolande sera le point déclencheur de la conclusion qui s'impose. Il faut tôt ou tard que les inconvenances, les maladresses que nous commettons se cautérisent ; nous devons protéger les êtres qui nous aiment, n'attendent que le meilleur de nous. C'est la part lumineuse que David utilise, ne perdant jamais de vue que le temps s'étrécit, pour aller vers ceux qui ont besoin de lui, de ses gestes tranquilles, de son regard chaleureux. Si Antoine, l'ami de toujours, et Thomas, le père handicapé de Benoît, interviennent sans faillir, ces deux-là combattant des lacunes épineuses de leur existence, il n'en demeure pas moins que David, subtil et discret, s'interroge sur les nécessités de ces deux hommes lucides. Ainsi, le roman de Donald Alarie, loin des modes et du bruit éphémère qui les accompagne, rythme ses accords au son du jazz ; mélodieux périple apaisant quand David se démène avec les péripéties que concoctent les allers-retours impromptus de Yolande, tenant au bout de son bras sa symbolique petite valise. Mais un jour, tel le dénouement souriant d'une fable, arrive ce qui devait se produire. Yolande et Colette, qui a passé la nuit chez David, se rencontrent inopinément. Embarras de l'amant qui lui fait dire intérieurement : « Eh bien, mon vieux, tu as couru après... » Complicité latente des deux femmes qui se posent mutuellement des questions. Après que des petites lâchetés ont été réglées, l'incident grossier les obligera, tous les trois, à faire un choix décisif.

On n'a pas évoqué l'étonnante sensualité, et l'humour, enjolivant plusieurs chapitres. Que l'amour se fasse avec Yolande ou Colette, se dise avec des mots éternels, un flot de tendresse hétérogène compose cette histoire rebattue, unique, puisque l'amour y domine. Donald Alarie dépeint des « grands et petits malheurs » que chacun d'entre nous traverse, que chacun d'entre nous dissipe, le temps éminçant les couches successives de nos épreuves. Il faut avoir acquis un talent exceptionnel — tout s'apprend — pour épurer ce qui en vaut la peine, parvenir à une telle maîtrise de l'écriture, le pouvoir des mots s'avére étouffant quand trop envahissant. L'habileté créatrice de Donald Alarie rappelle ces chanteurs qui, sur scène, usent de leur voix, de leurs textes pour envoûter un public admiratif. Nul besoin d'apparat critique, de paillettes et de strass, de pots fumigènes pour dissimuler la banalité de chansons futiles. Un air de jazz suffira, que, émus, nous écoutons en refermant le roman d'un écrivain hors de pair.


J'attends ton appel, Donald Alarie
XYZ éditeur, Montréal, 2011, 132 pages

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