lundi 20 mai 2019

Quand la peau se fait miroir *** 1/2

On se demande de quoi serait alimenté notre page d'accueil Facebook si n'existaient plus les citations, les recommandations entre faire ceci, ne pas faire cela. La nostalgie du passé avec photos à l'appui. Les produits sponsorisés. Sans oublier les erreurs grammaticales. On commente les nouvelles de Claudine Potvin, Body Scan.

Ces derniers mois, plusieurs écrivaines ont publié des recueils louant le " petit genre ", absolument admirables. On ne citera personne, nos points de vue se retrouvant, éloquents, dans notre blogue. On peut affirmer que les nouvelles de Claudine Potvin ne déparent en rien les écrits de quelques nouvellières qu'on a appréciés. S'inspirant d'une thématique qui est celle de la peau, de la chair, pas toujours à fleur d'épiderme, prétexte à démontrer combien il est dérangeant de faire appel aux sentiments les plus simples, éviter de perdre contenance devant la complexité déroutante de nos attitudes souvent offensées. L'écrivaine creuse à même les thèmes éternels, soulignant que nous ne pouvons pas grand-chose lorsque nous observons tristement la peau se flétrir, tel le plus velouté des pétales de rose. Ceci est mis en place avec la nouvelle intitulée Une peau très sensible. Une jeune femme, Delphine, à la peau délicate, ne supporte pas que des mains la touchent. Évite les drames qui pourraient ternir son épiderme. Jusqu'au jour où apparait une « petite plaque rougeâtre rugueuse sur la tempe droite, entre le coin de l'œil et l'oreille. » Un narrateur, ennuyé, observe les changements de Delphine, ses comportements face à la maladie qui s'étale progressivement sur sa peau, qu'elle ne regarde plus de la même manière, presque narcissique. Ses occupations se rétrécissent, comme si Delphine entrait en elle-même. Habitait l'intérieur de son corps. Ce texte sensoriel donne le ton aux récits qui suivent, l'auteure s'étant fixé une ligne d'écriture sensitive, instinctive, comme Judith aux prises avec l'amour de sa mère, admirant naïvement les seins de celle-ci. Fonction nourricière, érotique, précise l'écrivaine, qui suit pas à pas la rébellion de Judith, qui, devenant adolescente, conçoit « son corps comme une cage ». Très juste définition de l'emprisonnement d'une jeune fille dans son corps effervescent. Judith s'efface en ne mangeant presque plus, bande ses seins pour en ralentir l'inévitable poussée. La mère affiche les siens qu'elle a beaux, ne se préoccupant pas des tourments physiques de sa fille, qui se gomme. La puberté prend possession de Judith, jusqu'à la rupture qu'elle expose à son jeune voisin, « plutôt simple d'esprit. » L'exacerbation occupe tout le texte, empêchant Judith de se détacher d'une mère créée de toutes pièces par une fille admirative, fragile. Battant le rythme sournois de la nouvelle Graffitis du cœur, ce muscle essentiel à la vie devient obsessionnel chez Serge après qu'il a subi un triple pontage. Sa retraite s'avère un cauchemar, passant par les affres du désarroi, de la solitude, avant d'aboutir à la résignation. Ce n'est pas de l'humilité mais la nécessité de se mettre au diapason des subites déchirures du corps, déstabilisant cet homme prétentieux et cynique.

Ailleurs, Suzanne décide d'avoir un enfant, une fille. Le partenaire qu'elle choisit pour en devenir le père, chemine avec elle, un peu dans l'ombre, l'écrivaine préférant créer un clair-obscur sur cet homme. Elle passe, son ventre aussi, par toutes les phases de la joie, de la peur. Les premiers émois, les nausées. Les incertitudes envers sa future  fille, les doutes concernant la beauté de son corps, quand elle aura accouché. Ce qui arrive un soir, à minuit. Après la douleur, le ravissement. Puis l'évidence de certaines corvées auxquelles la nouvelle mère ne peut se soustraire. Le bain, les couches, les mauvaises odeurs, bercer l'enfant, lire des contes. Questionnement théorique de Suzanne sur la maternité. Elle se rassure en se racontant un avenir enchanteur qui aura, finalement, peu de prise sur elle. Retour au travail, aux études, c'est le père qui prend en main le sort de la petite fille. Suzanne s'est inventé cent fois un accouchement qui aurait dû être idéal, loin du corps qui demande autre chose que le réalisme décevant d'une maternité ordinaire. Plus loin, Julie trépigne. Elle a treize ans, traverse sa crise d'adolescence, s'exaltant sur le sang qui coule des incisions qu'elle pratique dans sa chair, fumant des joints avec Chris, son amoureux, qui lui offre un canif. À cet âge vert, Julie ignore encore que l'amour ne dure que le temps d'un caprice. Elle se taillade avec des outils de plus en plus sophistiqués. N'éprouve qu'indifférence envers les adultes, puis se retrouve à l'hôpital à la suite d'un évanouissement. Contemplation des lacérations, elle admet avoir été trop loin. Le temps a passé, Julie a quinze ans, temps nécessaire à l'exploration intime du corps qu'elle traine en nomade sur « le territoire urbain ». Son père, témoin impuissant, alimente ses nécessités, délaissant sa fille en proie à ses démons épidermiques.

Ne pouvant citer toutes ces nouvelles fascinantes autant les unes que les autres, on tourne les pages, constatant le pouvoir du corps sur le mental qui, lui, se contraint à équilibrer les déconvenues impossibles à contourner quand l'enfance fait dos à une adolescence rarement prise en conséquence. Constamment rivée à la brèche du vide, comme la narratrice de la nouvelle Tentation du vide, redoutant un alcoolisme génétique. Comme Marine essayant d'apprivoiser ses vertiges inexplicables. Après moult expériences décevantes, Éric, ami de longue date, lui propose les astuces d'un jeu virtuel. Elle hésite, accepte. Mais la nouvelle qui nous a joliment touchée, se révèle, fragrante, sous le signe printanier du lilas. De suaves bouquets déposés dans un salon. Innocente sensualité. Un mari qui ne tolère pas les effusions du sexe de son épouse. Il lui fait l'amour, elle revoit une couleuvre, qui, enfant, l'a effrayée, a hanté ses jeunes années. Le souvenir de sa grand-mère met en lumière les émanations qui se dégageaient du jardin, symbolisant la décision amère que devra prendre bientôt la narratrice concernant son mari. C'est tendre, rempli de soleil, de senteurs qui se glissent entre les mots, les embellissant, comme nous le faisons parfois pour alléger une douleur envenimée de nos regrets. Plusieurs récits s'imprègnent de l'adolescence mal définie, au point de se dépouiller d'un vieux et ancien corps, de l'abandonner sur le trottoir. Ce qu'affirme la jeune narratrice du texte Un corps sur le trottoir. Souvent les mères s'aveuglent d'elles-mêmes, recourant aux subterfuges de leur jeunesse, ne songeant pas à la transformation radicale de leur progéniture. Se faufile le profil fugitif d'un premier et vague amour, représenté brièvement par un garçon, lui aussi, perturbé par la mue d'un corps dont il ne sait comment se dépêtrer. Notre lecture se termine, émerveillée, sous le signe d'une apparente réconciliation entre Antoine et Suzanne, couple âgé égaré, lui, dans ses derniers retranchements de séduction, elle, entravée dans un début de surdité. Pas de deux, souligne l'écrivaine avec raison, entre les tentations des illusions perdues et le bonheur de se retrouver avec des mots qui, telles les mailles, se tricotent à l'endroit, à l'envers.

Ce recueil, empreint d'une tendresse ineffable, conduit les personnages, souvent jeunes, vers des sources de Jouvence au désir confus, troublées de fines particules liquides, qui ne sont autres que les premiers déboires d'une existence encore mal dégrossie. Comment éviter les ombres puisque le soleil exhibe ses rayons, édulcorant les années d'apprentissage ? L'écriture est d'une force contagieuse, d'une maitrise poétique, toujours précise. Les mots essentiels démontrent, avec une sobriété pudique, que nous pouvons inventer des récits qui tiennent le lecteur en haleine. Thématique éculée que celle de la peau chiffonnée, de la chair en pâmoison, mais ressuscitant leur pouvoir sensuel quand ces deux organes galvaudent sous la plume d'une auteure autant expérimentée, minutieuse, exigeante, que l'est Claudine Potvin. Ceci pour nous réjouir de notre avancée curieuse dans de courtes fictions intelligentes, l'indicible de ce que nous sommes se révélant entre les lignes, dénonçant à peine les ratées que fomente un monde en perpétuel changement.


Body Scan, Claudine Potvin
Lévesque Éditeur, Montréal, 2019, 130 pages

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