lundi 11 septembre 2017

Des siècles et les mêmes hommes ****

Il a plu pendant cinq jours d'affilée. On a affronté ce déluge en observant le ciel qui ne se décidait pas à disperser ses nuages pour faire place à un soupçon de lumière bleue. Puis, soudain, ce fut comme un coup d'épée dans la légende de Siegfried, jeune héros de la mythologie scandinave, qui tua le redoutable dragon, Fafnir. Le ciel se fit tendre et généreux. On commente les nouvelles de Roland Bourneuf, L'étranger dans la montagne.

D'un livre à l'autre, des auteurs nous surprennent. Nous enchantent ou nous déçoivent. D'autres nous subjuguent sans discontinuer. Des livres s'abreuvent à la spiritualité que nous enfermons en nous et qui, tel le chien fidèle de l'aveugle, guide nos moindres péripéties dans l'espace et le temps. Nous venons d'ailleurs et allons ailleurs, nous rappellent les personnages voyageurs des douze récits de Roland Bourneuf. Un narrateur va d'une ville à une autre, s'attardant dans un musée ou dans un château, reconstruisant la vie hypothétique d'un peintre à peu près inconnu, Le petit tableau hollandais. Ou bien ce même narrateur reconstitue les années solitaires d'une femme esseulée, en pays étranger. Histoire d'Anna. Nous abordons des protagonistes pétris d'un idéal affublé du nom fervent de foi, s'aventurant sur un océan sans aucun points de repères. Seule une fervente et pure croyance les achemine vers un paradis qu'ils créent en eux-mêmes, évitant des écueils redoutables et fatals. Brendan, ou le voyage au paradis. L'intimisme nourrit ces fictions, surgies de quelque mémoire ancestrale ou simplement triées au hasard de destinées, loin de notre époque superficielle. Cette femme, Apula, qui attend paisiblement que son maître meure, se remémore l'esclave qu'elle a été chez des maîtres exigeants et pervers. Ce dernier est bon pour elle, qui sera son ultime regard. La servante. La nouvelle éponyme est fascinante par ce qu'elle reflète, et c'est bien de reflets dont il s'agit quand un père et son fils, arpentant des chemins de montagne avant de rejoindre la ville pour y travailler, secourent un homme qui, lui aussi, doit atteindre le sommet de la montagne où il est attendu. Tout se profile en nuances et si l'homme Jésus n'est jamais nommé, le lecteur devine que ce prophète tant attendu se tient debout devant père et fils, intrigués par sa prestance à la fois humble et enveloppante. L'étranger dans la montagne. Plus loin, dans le train qui le mène à Bruges, le narrateur s'intéresse à une femme, assise près de lui dans le wagon. Ils descendront ensemble, mais l'inconnue évite d'aborder le narrateur même si elle lui manifeste un mystérieux intérêt. L'inconnue du train. Deux pages suffisent au lecteur pour saisir ce que représente la mort d'un oiseau alors qu'un visiteur arpente les jardins d'un château. Texte égaré dans les non-dits et la sensation émouvante, sinon dérangeante, de n'être rien, tandis qu'un chardonneret agonise, empoisonné. La visite du domaine. Deux fictions qui ont pour décor une caserne. L'une dépeint le geste impensable d'une psychologue envers un prisonnier, survivant d'un camp de la mort. L'autre démontre comment une sonate jouée par un nouveau prisonnier peut redonner à des hommes rebelles un semblant de dignité et d'humanité. L'entrevue et La sonate. Ces deux récits, concis, réduits à l'essentiel, témoignent de l'art de la nouvelle mis en valeur par Roland Bourneuf. Le dernier texte ramène dans sa ville méditerranéenne, un homme qui, après des années de déambulation, ne reconnait plus rien de son passé. Tout a été détruit pour être reconstruit. Le voyageur se dirige vers le cimetière où a été enterrée sa famille. Il évoque ses années d'adolescence, son amour pour sa ville, la trahison de ceux qui ont bâti sur les ruines. Évocation d'un homme affligé et déçu, qui ne pense qu'à repartir, tel Ulysse ne reconnaissant plus les siens.

Nouvelles fascinantes d'un écrivain lui-même grand voyageur. Exploration de civilisations dans lesquelles les pas du lecteur dessineront leurs empreintes, les inscrivant dans celles d'un écrivain aguerri aux chemins lisses ou terreux, désertés ou encore habités. Des siècles nous séparent de ces êtres d'antan, mais semblables à ce que nous sommes devenus malgré l'évolution terrestre, ces hommes et ces femmes fatalistes, aveuglés par des dieux d'outre-mémoire. Dans la plupart de ces fictions, la secte christique se profile, qui va changer l'univers humain...

Des nouvelles au style inimitable, à l'écriture généreuse, à lire quand nous doutons des autres et de soi-même. La traversée du temps et de l'espace n'est qu'apparence, qui nous dirige vers des voyages fabuleux. Seule la mémoire entretient ces égarements, nous confirme Roland Bourneuf, notre quête de vérité et d'absolu, depuis nos premières errances à travers les siècles, nous accolant à nos semblables, ne s'avère jamais vaine.


L'étranger dans la montagne, Roland Bourneuf
Les éditions de L'instant même, Québec, 2017, 152 pages

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