Des photos datant d'une trentaine d'années nous ont enveloppée d'une chape de souvenirs, pour ne pas dire de nostalgie et, surtout, d'une jeunesse disparue. On se souvient avec émotion du monde insouciant dans lequel on se complaisait : des projets remis sans cesse à plus tard, des voyages entrepris à l'ombre d'un catalpa, d'amours exaltées par l'absence et le rêve. Depuis, on a écrit dans un roman : « Vieillir, c'est être jeune autrement. » On a lu le dernier ouvrage de Donald Alarie, J'attends ton appel.
David Parent nous revient en force et en douceur. Depuis que son auteur l'a transformé en personnage. En écrivain, en homme à tout faire. Nous retrouvons les hommes et les femmes que David côtoie dans la petite ville où il réside. Nous nous familiarisons à nouveau avec ses proches, scrutant leur cheminement quotidien. Des anecdotes journalières ajoutent un maillon solide à la chaîne ininterrompue de l'existence, qu'elles trament des bonheurs et malheurs que nous essuyons au cours du temps qui coule. On n'ose parler de l'histoire que dépeint Donald Alarie, tant elle rassemble des éléments simples, parfois crédules, pour explorer le cœur d'un homme épris de deux femmes. Hésitation, défection, questionnement, autant de prétextes à se dérober lorsqu'il s'agit de planifier un soupçon de bien-être amoureux lors du dernier tour d'une existence bien remplie.
David a atteint l'âge où la paix, la tolérance, la camaraderie sont parmi les priorités convenant aux soixante-cinq années qui ont laissé sur la chair et les os, le cœur et l'âme, leur lot de quiétude mais aussi leur tribut de souffrance. Naissance et mort, mariage et divorce, promesse et trahison, ce sont les prix à payer pour soutenir les désagréments qui façonnent les expériences humaines. Complexité et confusion des sentiments quand David oscille entre Yolande avec laquelle il entretient une liaison houleuse depuis une douzaine d'années, Colette de qui il a fait la connaissance trois mois plus tôt alors qu'il effectuait des réparations dans sa maison. Yolande et Colette, l'envers et le revers de destins opposés. Yolande, l'aventureuse, qui ne peut se passer des hommes « en moyens » que le hasard distribue sur sa route, Colette, sédentaire et fidèle, divorcée d'un joueur compulsif. Leur personnalité se complète, s'enchevêtre suffisamment pour troubler les journées et les nuits de David qui, faisant preuve de sérénité, savoure les instants prospères que les heures rondes lui offrent. Sa patience généreuse envers Yolande sera le point déclencheur de la conclusion qui s'impose. Il faut tôt ou tard que les inconvenances, les maladresses que nous commettons se cautérisent ; nous devons protéger les êtres qui nous aiment, n'attendent que le meilleur de nous. C'est la part lumineuse que David utilise, ne perdant jamais de vue que le temps s'étrécit, pour aller vers ceux qui ont besoin de lui, de ses gestes tranquilles, de son regard chaleureux. Si Antoine, l'ami de toujours, et Thomas, le père handicapé de Benoît, interviennent sans faillir, ces deux-là combattant des lacunes épineuses de leur existence, il n'en demeure pas moins que David, subtil et discret, s'interroge sur les nécessités de ces deux hommes lucides. Ainsi, le roman de Donald Alarie, loin des modes et du bruit éphémère qui les accompagne, rythme ses accords au son du jazz ; mélodieux périple apaisant quand David se démène avec les péripéties que concoctent les allers-retours impromptus de Yolande, tenant au bout de son bras sa symbolique petite valise. Mais un jour, tel le dénouement souriant d'une fable, arrive ce qui devait se produire. Yolande et Colette, qui a passé la nuit chez David, se rencontrent inopinément. Embarras de l'amant qui lui fait dire intérieurement : « Eh bien, mon vieux, tu as couru après... » Complicité latente des deux femmes qui se posent mutuellement des questions. Après que des petites lâchetés ont été réglées, l'incident grossier les obligera, tous les trois, à faire un choix décisif.
On n'a pas évoqué l'étonnante sensualité, et l'humour, enjolivant plusieurs chapitres. Que l'amour se fasse avec Yolande ou Colette, se dise avec des mots éternels, un flot de tendresse hétérogène compose cette histoire rebattue, unique, puisque l'amour y domine. Donald Alarie dépeint des « grands et petits malheurs » que chacun d'entre nous traverse, que chacun d'entre nous dissipe, le temps éminçant les couches successives de nos épreuves. Il faut avoir acquis un talent exceptionnel — tout s'apprend — pour épurer ce qui en vaut la peine, parvenir à une telle maîtrise de l'écriture, le pouvoir des mots s'avére étouffant quand trop envahissant. L'habileté créatrice de Donald Alarie rappelle ces chanteurs qui, sur scène, usent de leur voix, de leurs textes pour envoûter un public admiratif. Nul besoin d'apparat critique, de paillettes et de strass, de pots fumigènes pour dissimuler la banalité de chansons futiles. Un air de jazz suffira, que, émus, nous écoutons en refermant le roman d'un écrivain hors de pair.
J'attends ton appel, Donald Alarie
XYZ éditeur, Montréal, 2011, 132 pages
Critique de livres, romans, nouvelles, récits.
Écrire est un acte d'amour. S'il ne l'est pas, il n'est qu'écriture. Jean Cocteau
mardi 11 octobre 2011
lundi 3 octobre 2011
Voix d'ombre et de lumière ***
Ciel gris ardoisé, ciel bleu azur. En levant le nez, on se dit que ces teintes changeantes ressemblent à celles de la vie. Un jour bleu, un jour gris, comme nous le mentionnons couramment. Il n'empêche qu'au-dessous du ciel, les humains fonctionnent au rythme de leurs humeurs. De généreuses qui leur font tendre la main vers un sans-abri, de mauvaises qui leur font tourner la tête vers des réussites aléatoires. Négliger la misère dispersée au ras de l'asphalte. On a lu Thure, premier roman de Thierry Leuzy.
Trois générations d'hommes et de femmes démultipliées par la voix mentale d'un agonisant. Sur son ventre se tient son fils, Thure, que son épouse, Mijeanne, après avoir accouché, a posé là pour qu'il s'imprègne de l'esprit paternel. Le mourant se prénomme Arthur, il est le fils de Mika et d'un homme haineux, secret qui sera dévoilé dix-sept ans plus tard quand Arthur émettra le désir de rentrer dans l'armée. Après la mort de sa mère et de sa grand-mère Kay, il sera élevé par son grand-père Youri Michoustine, qui avait été danseur aux Ballets russes avant de s'exiler au Canada. Au fur et à mesure que le temps s'écoule, qu'il délie les chagrins du moribond, et les apaise, Thure intervient. Il a trente-trois ans, est père de Fay, fillette de dix ans. Sculpteur, il vit où son père, « faisait jadis les décors pour les spectacles de l'Académie. » À la suite d'un grave accident, Arthur est tombé dans un coma profond. Son enfant naissant étendu sur sa chair anéantie, il ne cessera de déployer le passé pour que Thure n'oublie pas d'où il vient, et surtout pour qu'il sache de qui, lui, Arthur, a été l'enfant. De l'héroïsme de sa mère Mika, de l'insoutenable douleur de Papi Youri qui, malgré l'horreur, a dû apprendre à l'aimer. Il lui a fallu cinq années pour juguler la répulsion qu'il éprouve lorsqu'il se rappelle Mika, sa fille torturée et violée par les nazis. Cinq années pendant lesquelles il placera Arthur dans une famille d'accueil en province française. Quand il le reprendra, une indéfectible histoire d'amour se tissera entre l'homme et l'enfant. Arrêt provisoire à Marseille avant d'embarquer pour le Canada — admirable traversée — où les attend un rabbin dont la fille a été sauvée grâce au sacrifice de Mika.
L'histoire est parsemée de sentiments indéfinissables, ricochant d'un côté et de l'autre. Entremêlant ce qui a été, ce qui ne sera jamais plus. Regard nostalgique pénétrant les êtres et les choses, regard englobant l'amour humain lorsqu'il est réparti entre des individus malmenés par des peurs viscérales, par les maladresses du corps qui doit apprendre la perfectible beauté du mouvement. Le tremblotement des paroles. C'est souvent en sourdine qu'Arthur s'adresse à son fils, craignant peut-être de l'éveiller aux turpitudes de l'existence. Plus tard, Thure se remémorera le parcours intense de son grand-père, celui de son père, lorsqu'ils décrivent des femmes, des lieux, des figures propres à la danse. Si parfois la voix de Thure interfère celle de son père, elles établissent un écho porté par des souvenirs toujours prégnants. Cependant, un flou demeure, évitant une idéalisation des personnages, un encombrement du passé dans le présent. Ainsi, quand Thure déambule un soir dans une ruelle « las d'écarteler [sa] solitude aux quatre coins du studio », et qu'il fait la connaissance d'un monde interlope, nous ne savons trop quelle est la part du songe ou du cauchemar. Déambulation envoûtante renforcée par la mélancolie de la disparition éthérée de Papi Youri, dépeinte par Arthur. Se cogner à des couloirs graffités de bonheurs et de chagrin, affermis par le charme slave que dégagent profondément ces hommes et ces femmes, ces dernières très souvent héroïques, demeurent parmi les plus belles pages du roman.
Ce long récit concentre les flétrissures d'une enfance passionnée pour la danse, pour le théâtre, très tôt encouragée par un grand-père meurtri par les aberrations d'une guerre qui le touchera jusque dans son âme. Une grandeur née de souffrances que seuls les Européens d'une certaine génération ont engrangée dans leurs gènes, comme si d'y pourvoir servait d'antidote aux embûches survenant inévitablement dans une existence. Nous avons l'impression qu'à travers des phrases chiffonnées par une poésie lyrique, exultent des scènes hallucinatoires entrecoupées de courtes séquences dans lesquelles Thure se démène du mieux qu'il peut, tenant par la main sa fille Fay qui, elle, partage ses jeunes années entre un père et une mère séparés, dispersés dans leurs propres codes. Autre temps, autre danse que Fay doit exécuter, laissant provisoirement de côté les intermittences du passé, plus accessibles que les méandres de la mémoire blessée par de trop douloureuses confidences.
On recommande la lecture de ce roman pour ce qu'il nous apprend encore et encore des méfaits humains mais, aussi, la capacité des hommes à renouer avec la chair amoureuse quand les morsures fielleuses d'actes indécents se sont cicatrisées, quand les corps amputés ont enfin trouvé une manière différente de se reconstruire...
Thure, Thierry Leuzy
Les Éditions de la Bagnole, collection Parking
Montréal, 2011, 168 pages
Trois générations d'hommes et de femmes démultipliées par la voix mentale d'un agonisant. Sur son ventre se tient son fils, Thure, que son épouse, Mijeanne, après avoir accouché, a posé là pour qu'il s'imprègne de l'esprit paternel. Le mourant se prénomme Arthur, il est le fils de Mika et d'un homme haineux, secret qui sera dévoilé dix-sept ans plus tard quand Arthur émettra le désir de rentrer dans l'armée. Après la mort de sa mère et de sa grand-mère Kay, il sera élevé par son grand-père Youri Michoustine, qui avait été danseur aux Ballets russes avant de s'exiler au Canada. Au fur et à mesure que le temps s'écoule, qu'il délie les chagrins du moribond, et les apaise, Thure intervient. Il a trente-trois ans, est père de Fay, fillette de dix ans. Sculpteur, il vit où son père, « faisait jadis les décors pour les spectacles de l'Académie. » À la suite d'un grave accident, Arthur est tombé dans un coma profond. Son enfant naissant étendu sur sa chair anéantie, il ne cessera de déployer le passé pour que Thure n'oublie pas d'où il vient, et surtout pour qu'il sache de qui, lui, Arthur, a été l'enfant. De l'héroïsme de sa mère Mika, de l'insoutenable douleur de Papi Youri qui, malgré l'horreur, a dû apprendre à l'aimer. Il lui a fallu cinq années pour juguler la répulsion qu'il éprouve lorsqu'il se rappelle Mika, sa fille torturée et violée par les nazis. Cinq années pendant lesquelles il placera Arthur dans une famille d'accueil en province française. Quand il le reprendra, une indéfectible histoire d'amour se tissera entre l'homme et l'enfant. Arrêt provisoire à Marseille avant d'embarquer pour le Canada — admirable traversée — où les attend un rabbin dont la fille a été sauvée grâce au sacrifice de Mika.
L'histoire est parsemée de sentiments indéfinissables, ricochant d'un côté et de l'autre. Entremêlant ce qui a été, ce qui ne sera jamais plus. Regard nostalgique pénétrant les êtres et les choses, regard englobant l'amour humain lorsqu'il est réparti entre des individus malmenés par des peurs viscérales, par les maladresses du corps qui doit apprendre la perfectible beauté du mouvement. Le tremblotement des paroles. C'est souvent en sourdine qu'Arthur s'adresse à son fils, craignant peut-être de l'éveiller aux turpitudes de l'existence. Plus tard, Thure se remémorera le parcours intense de son grand-père, celui de son père, lorsqu'ils décrivent des femmes, des lieux, des figures propres à la danse. Si parfois la voix de Thure interfère celle de son père, elles établissent un écho porté par des souvenirs toujours prégnants. Cependant, un flou demeure, évitant une idéalisation des personnages, un encombrement du passé dans le présent. Ainsi, quand Thure déambule un soir dans une ruelle « las d'écarteler [sa] solitude aux quatre coins du studio », et qu'il fait la connaissance d'un monde interlope, nous ne savons trop quelle est la part du songe ou du cauchemar. Déambulation envoûtante renforcée par la mélancolie de la disparition éthérée de Papi Youri, dépeinte par Arthur. Se cogner à des couloirs graffités de bonheurs et de chagrin, affermis par le charme slave que dégagent profondément ces hommes et ces femmes, ces dernières très souvent héroïques, demeurent parmi les plus belles pages du roman.
Ce long récit concentre les flétrissures d'une enfance passionnée pour la danse, pour le théâtre, très tôt encouragée par un grand-père meurtri par les aberrations d'une guerre qui le touchera jusque dans son âme. Une grandeur née de souffrances que seuls les Européens d'une certaine génération ont engrangée dans leurs gènes, comme si d'y pourvoir servait d'antidote aux embûches survenant inévitablement dans une existence. Nous avons l'impression qu'à travers des phrases chiffonnées par une poésie lyrique, exultent des scènes hallucinatoires entrecoupées de courtes séquences dans lesquelles Thure se démène du mieux qu'il peut, tenant par la main sa fille Fay qui, elle, partage ses jeunes années entre un père et une mère séparés, dispersés dans leurs propres codes. Autre temps, autre danse que Fay doit exécuter, laissant provisoirement de côté les intermittences du passé, plus accessibles que les méandres de la mémoire blessée par de trop douloureuses confidences.
On recommande la lecture de ce roman pour ce qu'il nous apprend encore et encore des méfaits humains mais, aussi, la capacité des hommes à renouer avec la chair amoureuse quand les morsures fielleuses d'actes indécents se sont cicatrisées, quand les corps amputés ont enfin trouvé une manière différente de se reconstruire...
Thure, Thierry Leuzy
Les Éditions de la Bagnole, collection Parking
Montréal, 2011, 168 pages
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