lundi 27 juin 2022

Des feux d'artifice avec ou sans étincelles ****


Il pleut, c'est l'été. Pluie passagère et réconfortante, la nature est en liesse. Au bord de l'étang, les grenouilles coassent, elles se retrouvent aux origines de leur monde liquide. La canopée du parc oscille gracieusement, les canards plongent et refont surface, agitant leurs ailes à ne plus savoir s'envoler. Les papillons batifolent, ils se prennent pour des cigales ! On commente le numéro 150 de La revue XYZ de la nouvelle. 

Quelle riche idée que d'avoir fêté ce " spécial " avec des feux d'artifice symboliques, imaginaires ou véridiques, selon la signification particulière que nous accordons à ces éclats de feux. Nous devons cette flambée d'étincelles à l'initiative éclairée de Gaëtan Brulotte et de Sylvie Massicotte qui, tous deux, se sont fait les complices de vingt auteurs-es qui ont valorisé, pudiques et enjoués, la représentation d'une telle fête à coups de sentiments évoqués parfois en sourdine. On a retrouvé quelque part, au gré des pages, la sapidité grinçante de ces feux qui ont dérangé nos jeunes et moins jeunes années. Les souvenirs sont intraitables, indélébiles! 

Se côtoient d'un texte à l'autre la vie et la mort, certains s'assemblent, les protagonistes n'ayant pu remonter plus loin dans leur errance. Tout se joue, semble-t-il, dans l'acuité de réminiscences qui ouvrent des blessures mal cicatrisées, parfois inguérissables. Comme les nouvelles d'Edem Awumey et de Francine Beaudin qui se complètent, sans vraiment se recouper. Dans le Carnet d'un voyage au centre de l'espoir d'Edem Awumey, entre en scène un homme qui, tenant la main de sa compagne, se remémore silencieusement sa fuite loin des atrocités de son pays en guerre. Alors qu'elle rêve d'un premier voyage avec lui, il se complait, armé d'une peur redoutable, dans ce pays où il a trouvé une certaine assurance. Il ne veut pas s'en éloigner. Repoussant un passé douloureux, il entend les premières explosions du feu d'artifice. Va-t-il accepter de voyager enfin avec sa compagne ? Dans Un puits d'étincelles, c'est du sur place que nous propose Francine Beaudin, mais quel voyage dans la tête d'Awah, adolescente congolaise, qui doit se rendre dans un édifice qu'elle ne connait pas. Timidement, gauchement, elle y parvient, elle descend dans un sous-sol, ce qu'elle déteste. Là, elle sera reçue avec enthousiasme, elle doit aider à éplucher les légumes pour un grand souper avant le feu d'artifice auquel elle est conviée. Awah est heureuse, elle qui est toujours seule, loin de ses grands-parents qu'elle n'a jamais revus. Le soir venu, elle entend les premières déflagrations, une pétarade de détonations, Awah ne s'attendait pas à ce cauchemar éveillé qu'elle ne supporte pas. C'est par suggestion que nous percevons ce qu'a traversé l'adolescente avant de se réfugier dans un pays plus serein. Semblable à l'homme de la nouvelle d'Edem Awumey, Awah est prisonnière de traumatismes qu'elle essaie d'adoucir en s'impliquant, non dans un amour, mais dans la simplicité de la vie quotidienne. 

On va d'un récit à un autre, séduite par leur diversité, par la puissance des mots, la disparité constante de la thématique qui nous entraine d'une condition de vivre à de confuses hésitations, à des refus troublants. Comme un coup de tonnerre, nouvelle signée Stanley Péan, un homme attend le retour de sa compagne absente depuis une semaine. De son balcon, pour distraire son impatience, il s'attarde sur un sans-abri noir que la police interroge. Plus tard, une détonation surgit dans le calme d'un après-midi ensoleillé, que le narrateur contourne en se disant que le feu d'artifice commence bien tôt. Inconscience ou peureuse manière de se déculpabiliser face au malheur d'un démuni qui affirmait au policier chercher quelque chose qu'il avait perdu. Métaphore de la perdition de soi et des êtres qui pourraient nous sauver... On suit Perrine Leblan, Terrorisme poétique, dans une ville qui se révolte contre la tyrannie d'un gouvernement totalitaire. Ce sont des tagueurs qui, manœuvrant sur des toits, ouvriront les vannes d'un feu d'artifice, provoqueront les patrouilles policières qui essaient de faire rentrer chez elle la population descendue hardiment dans les rues. Des flottements se produisent, seule la narratrice ne se conformera pas aux ordres. Sous une apparente désobéissance, on se rend compte à quel point le nombre influence les espoirs d'une population asservie, la narratrice, représentant une part d'insouciance, se dit que le feu d'artifice a bien eu lieu. Plus loin, Fanie Demeule et Bruno Lalonde jouent les trouble-fêtes. L'un en avouant ne pas aimer les feux festifs, l'autre en faisant preuve d'une lucidité dérangeante. Fictions respectivement titrées, Trouble fête et Poudrière.

On ne saurait mentionner la magnificence de tous les textes qui composent ce numéro. Aucune préférence, aucune lassitude en lisant Natalie Jean et les péripéties souriantes d'un narrateur aux prises avec les fantaisies débordantes de sa sœur, qui confie ses deux fillettes à son frère, celui-ci allant se distraire un week-end chez une amie artiste. Les nostalgies buissonnières se dessinent sous un ciel velouté d'étoiles filantes. Autre feu d'artifice... Julie Dugal anime une narratrice, étrangère dans un village, qui court là où elle peut pour trouver des feux d'artifice à l'occasion de l'anniversaire de son vieux père. Les souvenirs affluent, la discorde avec le père prend des allures réconciliatrices... On pourrait citer les auteurs-es qui ont participé à la composition de ce magnifique numéro mais on préfère nous repaitre de la tendresse du récit de Jean-Paul Beaumier, Le spectacle est terminé, sa tendresse, certes, mais aussi de sa sensibilité généreuse, débordant hors de l'histoire d'une mère agonisante qui assiste à son dernier feu d'artifice. Le narrateur se souvient que son père était un artificier reconnu, « une véritable vedette dans le quartier lorsque nous étions enfants. » Mais l'âge accentuant les rides, il s'est lassé de son attirail qu'il aura mis à l'abri pour un ultime rendez-vous. L'heure de sa femme, l'heure des souvenances ont sonné, heures qui auront une saveur amère et nostalgique, tendrement dépeintes une dernière fois par le narrateur, lui aussi à saveur douce-amère d'écrivain...

Boucle la revue la rubrique " De bref en bref " qui nous réserve moult critiques signées David Bélanger, Ketzali Yulmuk-Bray, Aglaé Boivin, David Dorais, Cécile Huysman. Tous les cinq y vont de leur analyse judicieuse, disséquant des nouvelles qu'on n'a pas eu le temps de lire dans le courant de l'année. Et même avant...

Éblouissante et fervente dernière couvée d'une revue qui fête non seulement son 150e numéro mais aussi occasionne la lecture d'une poignée d'écrivaines et d'écrivains, qui ont su faire flamber leurs propres étincelles, telles qu'imaginées ou surgies d'événements parfois irréels. Avec des flaques de larmes, pour paraphraser Christiane Lahaie, ou des sourires qui en disent long sur la magie des feux de la mémoire soudainement éveillée, mettant à contribution des flambées de souvenances dans la mémoire retrouvée, tel le temps proustien, de femmes et d'hommes qui, en des occasions moins réjouissantes, ou peut-être manquées, se seraient tus.


La revue XYZ de la nouvelle, numéro 150

Piloté par Gaëtan Brulotte et Sylvie Massicotte

Montréal, 2022, 120 pages

lundi 20 juin 2022

Des univers fantasmagoriques qui n'engagent que soi *** 1/2


On se lève de bon matin, la semaine commence. On ne s'y attend pas, un événement bouleverse notre journée toute neuve, toute bleue, lumineuse. On doit s'habiller rapidement, rejoindre l'événement trois rues plus loin, le temps d'interrompre la musique, de fermer l'ordinateur, et on part. L'événement est agréable, il nous conduit vers une terrasse, en plein soleil. Les sourires, forme de complicité, nous tiennent heureuse compagnie. On commente les nouvelles d'Éric C. Plamondon, Bizarreries du banal.

Elles sont bien étranges ces histoires à dormir debout, elles émoustillent notre curiosité sans jamais nous perdre dans les dédales parfois inquiétants de petits minotaures modernes. Chaque récit nous emporte vers un univers confondant, à peine avons-nous le temps de souffler que, déjà, il faut se faire le spectateur attentionné de personnages soumis à la limite d'un équilibre précaire, s'exhibant sur la corde raide de situations insolites, risquant de trébucher dans le vide. La première nouvelle, Une journée entre amis, se définit tel un préambule, nous invitant à suivre les agissements incertains d'hommes et de femmes qui osent s'aventurer dans une zone brumeuse, insoupçonnée, de leur personnalité complexe. Ce que confirme un narrateur, réparateur de télé, quand il se présente avec son patron, Will, dans un appartement. Les deux hommes sont accueillis par un silence oppressant, où semblent ne survivre que des spectres, le temps passant sur les humains, accablant témoin de ce qu'ils deviennent, des ombres ou si peu. Will répare la télé en noir et blanc, artefact obsolète, renforçant le malaise du narrateur qui doit se rendre aux toilettes. Il se heurte à des portes, des couloirs, des interrupteurs. À une personne inerte couchée dans un lit. Le bourdonnement d'un ventilateur le réconforte, brise le silence du lieu au point de couper les envies naturelles du narrateur qui fait demi-tour. Quand ils quittent l'appartement, l'ouvrier demande des explications à Will, mais celui-ci ne peut lui en donner. Le réparateur de télé. Plus loin, un étonnant prétexte nous emporte en Italie, en compagnie d'un professeur, chercheur à l'université. Ici, un reliquaire calcule le temps avant d'annoncer la fin du monde. Il suffit de le manipuler selon un code convenu pour que se mette en branle la relique démontrée savamment par l'écrivain, le professeur ayant été invité à une cérémonie matinale qui déjoue toutes les prédictions : insérer une petite clé dans l'ouverture du reliquaire sous le regard curieux du narrateur qui en apprendra davantage par le curé du village. Mais sommes-nous maîtres de notre destinée, universelle, celle réservée à tous les humains ? Rites oubliés soudoyés par une machine, confirmant notre petitesse face à la colère divine. 

On ne mentionnera que les nouvelles qui ont marqué la sceptique qu'on est, alourdie de tous les doutes de l'existence, les récits qui dépeignent les avatars d'humains parfois crédules. Comme la jeune femme qui monte dans une voiture par temps désagréablement pluvieux. L'invitée. Elle se retrouve dans une pièce, nue, désarmée, ne pouvant qu'assumer son enlèvement. Elle prend la peine d'observer l'endroit où elle gît, une cheville attachée à une longue chaine, l'anneau scellé au centre de la pièce. On a pensé combien les rapports entre les humains étaient trompeurs, nous demandant si cela était le but de ce texte où la fragilité d'une femme criminelle malgré elle, les failles d'un tueur en série modifiant le cours de machinations subtiles. Courtoisie suspecte de l'homme avec, dans la tête, son projet insensé, méfiance de la femme qui ne pense qu'à s'échapper, sa situation inconfortable ne lui réservant aucune porte de sortie autre que celle de l'autodéfense. Elle y parviendra mais à quel prix. Celui du renversement des rôles, le fantôme du tueur ne nous a jamais quittée. On n'est pas certaine de ce qu'il adviendra de la narratrice, les fantômes ayant plus d'un tour dans leur sac... Plus loin encore, Verdure nous rappelle que l'herbe du voisin est toujours plus verte que celle de notre jardin jusqu'au jour où l'imposture nous jette dans la fosse véreuse d'une compagnie d'engrais pour végétaux. On ferme les yeux sur la fin hasardeuse de la capitale parisienne, préférant envisager un voyage exaltant dans ses rues pittoresques et monuments historiques. L'accident, texte bref, émouvant, fait délirer un homme, victime d'un grave accident de voiture, sur le point d'agoniser, le mot fatidique de sa mort prononcé par une fillette. Pour lui, le temps s'est rétréci et défiguré, jusqu'à l'effacement. Puis, on se prête à une dérangeante incursion dans l'univers d'un homme et d'une femme jeunes, meurtriers de personnes qu'ils choisissent à l'aveugle dans un annuaire téléphonique. On a droit à la minutieuse description de leur macabre entreprise avant qu'ils rejoignent leur victime désignée. Que de gestes étudiés, que de glaciales certitudes, personnages tout droit sortis d'un film de Stanley Kubrik. Peut-on dépeindre un plan descriptif quand les attitudes corporelles sont imprégnées d'une telle débauche virtuose ? Froideur exacerbée qui ne peut que laisser insensible un témoin-lecteur dont les desseins s'avèrent au-delà de toute fourberie cérébrale. 

On terminera notre recension énumérée par ordre préférentiel en soulignant la nouvelle Le visage, qui nous a fascinée. Un clown, enfant raté, humain désemparé par la mort de sa mère, seule femme à avoir vu son visage démaquillé, mère possessive malsaine vénérée dont l'histoire ébréchée du fils finira mal. C'est l'enquêteur, chargé de débroussailler un mystère concernant le clown, qui divulguera le pot aux roses lorsque des enfants découvriront un masque charnel de clown jeté dans une poubelle publique. Lorsqu'un inconnu aux abords d'un cirque le questionnera sur la suite de ses investigations. Échangera avec l'enquêteur une poignée de main inattendue. Il serait dommage de révéler les appâts vénéneux de ce récit, là encore l'être humain se révélant le voyeur tragique de ses propres conditions terrestres, le clown choisissant d'y mettre un terme. Ce sont là des nouvelles déconcertantes, intemporelles, pour un esprit rationnel, l'écrivain, Éric C. Plamondon, nous invitant à en découvrir des inédites sur ericplamondon.com On se fera un plaisir masochiste en faisant connaissance d'humains moins incrédules que soi !

 

Bizarreries du banal, Éric C. Plamondon

Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2022, 192 pages

lundi 13 juin 2022

Faire semblant d'être un père équitable *** 1/2


Il y a des jours comme aujourd'hui où le monde nous apporte peu. Un monde réduit à quelques personnes croisées dans les rues environnantes. On les regarde avec indifférence, telles des ombres qui traverseraient notre corps sans l'abîmer de trop d'obscurité. On s'éloigne, on se retrouve, apaisée, dans le parc, en compagnie des écureuils et des canards. Et surtout des arbres. On parle du roman d'Alex Viens, Les pénitences.

Après avoir commenté le récit autobiographique d'Anne Peyrouse et lu le roman d'Alex Viens, qu'on ne connaissait pas, on peut avancer que certains pères sont indignes de fabriquer des enfants. Manipulateurs et imposteurs, se vengeant consciemment de leur existence ratée, ils commettent des crimes intentionnels sur plus faibles qu'eux. Dans ce roman, Denis, le père de Jules et Charlotte, ne déroge pas à ces hommes diaboliques qui ont agi envers leur progéniture par haine d'eux-mêmes. L'histoire campée par l'écrivaine est simple et aurait pu réconcilier un père et sa fille qui ne se sont pas rencontrés depuis dix ans. Jules a choisi ce moment avec bravoure, pour apporter à son père une mystérieuse petite boîte. Elle arrive chez lui un soir de janvier, l'homme de cinquante-quatre ans est un ancien punk qui n'a jamais assumé les années qui ont dévasté sa jeunesse. Jules remet à Denis la petite boite et se dit qu'elle devrait retourner chez elle. Mais l'homme est habile, il l'invite à souper. Il n'a pas grand-chose, des spaghettis qu'il fait cuire en imposant son douteux rôle de père à Jules qui, perdant ses moyens, consciente de son état soudainement apathique, lui fait penser qu'il est trop tard. Phrase lourde de conséquences qui fera débouler des années arides vécues entre sa mère Christine et sa sœur Charlotte. Partagées entre père et mère quand le couple divorcera. Mais on ne relatera pas ces phases destructrices douloureusement dépeintes par l'écrivaine. Jules mange, boit de la bière, pendant que son père fredonne une chanson de The Cure. Celui-ci a accumulé un nombre impressionnant de CD et de vinyles desquels la musique soutiendra le rythme du récit, comme pour adoucir ou aggraver les propos qu'échangeront le père et la fille, qui ont syncopé des années déchirées entre une vie parentale et un enfermement exigé par Denis pour convaincre ses filles de ne pas l'abandonner. Chantage outrancier qu'il exercera sur l'aînée qui vit avec lui, alors que Jules a préféré habiter avec leur mère. Destruction mentale de Charlotte qui prétend que sa sœur essaie de la dresser contre leur père. Ce soir-là, Jules, pour se rassurer, se persuade qu'elle rend visite à un père à qui elle a toujours voulu plaire. Un soupçon d'entente suspecte s'établit entre eux, alimentée par la musique, par la bière mais aussi par la tricherie méfiante l'un envers l'autre.

C'est un antre misérable où loge Denis. La vie du voisinage résonne d'un appartement à un autre. Détail indécent que Jules ne supporte plus, elle a réussi à se faire une place honorable dans un microcosme sociétal alors que sa sœur mène une existence dissolue, résultant de l'éducation de Denis qui a subordonné Charlotte à ses exigences paternelles. Toujours la peur d'un vieux punk amer qui redoute la solitude. À la bière succède un joint que père et fille se partagent, les figeant dans un arriéré sentimental déformé par le temps qui défigure le meilleur et le pire de nos agissements. Dans la salle de bain, Jules retrouve un rouge à lèvres de sa sœur dont elle maquillera le visage de son père. Le geste est ostentatoire, il contient une rancune ineffaçable, une cible inespérée... D'allusions aux certitudes, la bonne foi de Jules se fait malaisée quand son père lui montre des photos de deux fillettes assujetties à ses désirs possessifs. Week-ends aux États-Unis, mensonges qu'elles devaient improviser pour ne pas inquiéter leur mère. Anecdotes vitales qui ne font que séparer le père et la fille dans ce huis clos magistralement replié sur lui-même, dont personne ne sortira indemne. Denis force Jules à se goinfrer de pâtes, il inflige un comportement dangereusement infantile à une jeune femme retombée sous son joug. Souillée de pâtes et de larmes, elle se rebiffe. Essaie de fuir mais la porte est fermée à clé de l'intérieur. Retour à l'enfance de Jules, à l'obéissance que son père attend d'elle, fillette et maintenant adulte. N'était-elle pas une « bonne fille » ? Les complots de Denis pour dresser Charlotte et Jules contre leur mère. Il veut la garde exclusive de ses filles. Fugue décisive de Jules que Denis lui rappellera, la culpabilisant du mal-être de sa sœur. Détestation de la mémoire quand Jules se souvient que rien n'était normal dans les errements caractériels du père. Faire connaissance avec le corps adolescent, Jules s'enlaidit en se rasant les cheveux, forme de mutilation exacerbée par les mensonges qu'il faut sans cesse réinventer. Les feintes de la mère qui veut échapper aux menaces paternelles. Tout ce démaillage déboule dans la tête de Jules, à grands renforts de la traitrise du père qui s'est enfermé dans la salle de bain. Et que Jules délogera violemment, à coups de cris, de gestes et d'objets, comme si la saleté qui règne dans l'appartement témoignait de la saleté corporelle de Jules quand elle vivait chez Christine. La nuit passe ainsi à se remémorer la lâcheté de Denis quand il dressait les deux sœurs l'une contre l'autre pour mieux les séparer. Dans cette démarche insensée, il est toujours question de séparation, jamais de réconciliation, jamais d'un peu de tendresse envers les autres, ni envers eux-mêmes. Le jour se lève, il sera tragique, Jules commettant la pire des vengeances envers un homme qui ne peut rien contre la haine qu'il a insufflée dans la tête et l'âme de sa fille. Charlotte n'est-elle pas morte d'un trop-plein de désespoir ?

Huis clos théâtral. On rêve d'une interprétation scénique, les dialogues impudents et tranchants comme des tessons ne pourraient qu'intensifier ce que parfois le cœur de l'homme emmagasine de hargne, contient de maladresse et de frustration dans ses manières de se venger de ses propres échecs. Puissance d'un premier roman implacable, nous enseignant comment reprendre sa respiration après tant d'essoufflement à vouloir transformer un père qui ne l'était pas. Le courage ne manque pas à Alex Viens, écrivaine qui saura faire la part des choses, abusives ou approximatives, quand le moment sera venu de mettre à nouveau son talent à l'épreuve. 


Les pénitences, Alex Viens

Éditions Le Cheval d'août, Montréal, 2022, 144 pages

 

lundi 6 juin 2022

Des flammes et une fleur pour attiser le rêve ****

 


C'est un matin qui sent bon le début du printemps. On n'a pas envie de lire ni d'écrire, on se laisse emporter par la douceur bleue du ciel, par les promesses de verdure des pelouses environnantes. Il en sera ainsi toute cette journée où même les voitures se font silencieuses. On imagine que les gens flânent à l'intérieur d'eux-mêmes, délaissant l'odeur empoussiérée de leur corps. On commente le roman de Denis Thériault, Le samouraï à l'œillet rouge.

Inusité roman qui nous emporte au temps lointain où Tokyo se nommait Edo. Au temps des samouraïs et des shoguns. On entre dans cette histoire, plutôt dans ce conte, avec le plaisir qu'on a déjà éprouvé en lisant les livres précédents de cet écrivain discret. Il a fallu qu'un incendie ravage en partie Kyoto pour que le narrateur, qui assiste à ce désastre, se souvienne, sept ans plus tôt, de son enfance auprès de ses parents aimants dans la tranquillité de la province d'Aki. Enfant unique, il est dorloté par sa mère qui lui apprend l'art de la poésie et l'art des jardins. Son père dirige une scierie qui fournit la région en bois d'œuvre. Mais avant tout, il est un gentilhomme guerrier à qui incombe la protection de la région des brigandages. Enfance idéale qui prendra fin quand Matsuo, âgé de douze ans, sera pensionnaire dans une Académie réputée pour y devenir un militaire accompli. Période douloureuse pour Matsuo dans ce milieu clos où les journées sont gérées avec une discipline de fer, unifiées autour des deux religions, shinto et bouddhisme, et de la personne sacrée de l'empereur. C'est un accident qui mettra fin au désarroi de Matsuo, le directeur de l'école lui rendra visite à l'infirmerie, lui offrira un livre d'un auteur inconnu, Les lames, qui lui révélera l'art de la guerre, indissociable de l'art de la poésie. Dans cette école, il fera la connaissance d'un garçon étrange, Kuroda no Itachi, avec qui il se liera d'une amitié néfaste, et qu'il retrouvera plus tard dans ses périples aventureux. Les rencontres que fait Matsuo sont semblables à des pions nécessaires pour exacerber sa destinée. Imposture et dualité. Il en sera de même quand, après le décès de ses parents, se dirigeant vers Kyoto, il sera approché par un moine bouddhiste, Yosaï, qui prêche sur la place publique. Ce dernier, reconnaissant le talent de Matsuo, le prendra sous son aile, développant plus intensément sa manière de composer ses poèmes. Il prétend revenir d'un voyage en Chine, avoir adhéré à la philosophie zen, et tel Matsuo, il s'en va vers Kyoto, que Yosaï dépeint comme étant la cité impériale vibrant d'une culture bouillonnante. Il dépeint surtout l'importance de la poésie, « art exquis, noble entre tous » qui trouve son expression la plus haute dans l'uta-awase. Concours de poésie qui fascinera Matsuo quand l'heure sera venue de le mettre en pratique. 

C'est avec son compagnon qu'il apprendra aussi l'art de séduire. Après sa mort, dans une vision onirique, sa mère lui avait conseillé de toujours suivre la route de l'œillet rouge. Ce qu'il ne manquera pas de faire quand il se croira amoureux d'une jeune paysanne qui se joue de lui. Aventure qui sera fatale à Yosaï, ce dernier venant à la rescousse de Matsuo aux prises avec les frères de la jeune fille, d'où leur séparation imprévue, chacun continuant sa route, Matsuo parvenant enfin à Kyoto. On ne dépeindra pas la ville magnifiée en l'époque, comme l'a si bien fait Denis Thériault, on suivra Matsuo chez un oncle qui lui remettra une part importante de l'héritage maternel. Plus tard, se baladant dans la cité, il rencontre des joueurs de uta-awase, jeu auquel son destin sera lié, dénouant des intrigues de palais quand il se fera passer comme jardinier pour conquérir Yoko, première dame de compagnie de la princesse Shikishi Naishinno, sœur cadette de l'empereur. Dans un des nombreux jardins du palais, il échangera d'enflammés poèmes avec Yoko. Cependant, avant d'en arriver à cette félicité, Matsuo aura subi bien des avatars, vécu un improbable amour avec une musicienne, mais seule Yoko, qui porte sur son kimono un œillet rouge, occupe son cœur et son esprit. C'est quand il apprendra le mariage de la jeune fille avec le capitaine Akira que, désenchanté, il mettra le feu dans le pavillon des jardiniers de la maison d'Akira pour détourner l'attention des gardes. Feu qui, malheureusement, se propagera dans la ville. Matsuo voulait rentrer chez l'officier pour assouvir sa soif de vengeance.

Entre temps, Matsuo, laissé pour mort dans une combe, a échoué dans une tribu de brigands, les Agneaux, où son habileté à tirer à l'arc lui a évité la mort. Ceux-ci attaquent les marchands opulents venant de Kyoto, se déplacent sans cesse d'une forêt à une autre pour éviter de se faire repérer. Matsuo se rend compte de sa situation dégradante, songeant avec honte à son père qui, de son vivant, combattait ces hordes de malfrats. La nuit, des cauchemars l'assaillent : les flammes calcinent les habitations de Kyoto, brûlent vif les habitants. Pour lui, aucune rédemption n'est possible. C'est lors d'une embuscade fomentée par les Agneaux qu'il retrouvera son ancien camarade de pension, Itachi. Rencontre opportune qui fera naitre dans sa tête un projet audacieux. Nous entrons dans une grandiose dimension du récit, qui n'est pas vraiment décrite mais relatée en poèmes et en action, nourrissant les déboires de Matsuo, qui représenteront pour lui une manière de réhabilitation. Transcendant ses heures à contempler les flammes qu'il a provoquées dans Kyoto, il sera ennobli d'une sorte d'innocence qu'il devra au jeu de l'uta-awase, dont il est devenu le maître incontestable. Purification de l'être humain qu'il était avant d'habiter une légendaire existence inventée par l'écrivain Denis Thériault, relatant dans cette même lancée, nourrie de fantastique, l'histoire d'un Japon qui, lentement, se transforme. On a l'impression que la silhouette désincarnée de Matsuo se situe dans une ère où se termine une guerre, instaurant le shogunat, dirigé par la caste guerrière des samouraïs qui contrôleront l'empire pendant sept cents années. C'est à la fin de cette époque que l'empereur Meiji, à qui le Japon doit son modernisme, décidera que Edo se nommerait Tokyo, ce qui signifie capitale de l'Est. 

Roman fascinant pour qui s'intéresse à la civilisation japonaise. Elle fut à la fois fermée et ouverte à toutes les propositions occidentales, souplesse qui a permis à ce pays de s'adapter comme aucune autre nation ne l'a fait. Il est clair qu'on n'a pu soulever les nombreuses péripéties endurées par Matsuo, ni mentionner la musicale portée des poèmes, art lyrique sans cesse savamment nommé par l'écrivain, qui enchantait les spectateurs qui assistaient aux joutes de l'uta-awase. Subtilité intellectuelle qui imprègne le roman, l'écriture narrative ne prenant en aucun cas la place de la poésie mais l'égalant, inaugurant des temps de réflexion, mais aussi de soupirs, entre les situations invraisemblables exaltées par Matsuo et son désir de devenir un homme libre, digne de son père, les décennies à se reconstruire ne semblant jamais le blesser. Ce sont les hommes sans envergure qui se chargent d'entamer la chair palpable de l'âme quand son enveloppe charnelle ne suit pas le droit chemin. Les autres, ces utopistes porteurs de chimères, voyagent à travers les siècles avec, serrée au creux de la main, la bannière agitée d'un œillet rouge...


Le samouraï à l'œillet rouge, Denis Thériault

Leméac Éditeur, Montréal, 2022, 286 pages

 

 

lundi 30 mai 2022

Pour l'amour d'un piano, de Beethoven et d'une valse *** 1/2


S'il nous arrive de douter de la nécessité de lire et commenter quelques ouvrages québécois, littérature qu'on a choisie il y aura bientôt quinze ans, la fatigue s'en va voir ailleurs, l'enthousiasme circule à nouveau dans nos veines. Effets nécessaires pour reprendre de plus belle une action qu'on juge téméraire, oser s'aventurer sur un terrain parfois miné par l'objectivité. On parle du roman de Jean Lemieux, La Dame de la rue des Messieurs.

Si le titre prête à sourire, l'histoire de cet homme et de cette femme, tous deux d'un certain âge, ayant subi les coups durs de la vie et ses travers, n'en est pas moins une confrontation entre deux éclopés du cœur qui, contre toute attente, les réunira. Lui, Tomas Schneeberger, réfugié hongrois, demeure à Vienne, elle, Michèle Dagenais, Québécoise, a fui sa routine familiale pour décanter un passé plus qu'embrouillé. Ce soir-là, Tomas, pianiste d'ambiance et promeneur de chiens, interprète une valse quand une femme l'interpelle, lui demande s'il donne des cours de piano. Réponse laconique de Tomas, la femme lui tend un numéro de téléphone. C'est peu cette présentation entre deux inconnus qui, ils ne le savent pas encore, auront besoin l'un de l'autre pour alléger leurs erreurs communes. En marchant dans la ville, Michèle évoque son mari, Bernard Robinson, haute situation sociale, mort subitement d'un cancer du pancréas. Tomas est veuf lui aussi, sa femme Marlen est morte six ans plus tôt. Il s'est exilé en mai 1968, laissant derrière lui ses parents et une fille enceinte. Remords qui intensifie un sentiment de lâcheté et de honte dans son esprit aigri, sentiment dont il ne parvient pas à se départir. Il se contente d'occupations accessoires, se considère comme un raté, se défoule auprès d'une poignée d'amis insouciants, désargentés. De son côté, Michèle se remémore sa mère qui, longtemps a-t-elle cru, s'est suicidée après avoir visité chaque jour Expo 67. C'est une histoire jouant sur l'aspect vulnérable de deux humains hantés par les maladresses de leur jeunesse rebelle. Michèle a été une fillette sérieuse et douée, son enfance et son adolescence consacrées à l'étude du piano. Mais, à quinze ans, dans un concert public à Vincent d'Indy, elle a manifesté une attitude révoltée inattendue qui a détruit son avenir musical. Sa mère venait de mourir. Si ces tribulations, qui se sont déroulées en 1968, ne sont plus que souvenances houleuses, leur rencontre à Vienne ne sera pas de tout repos. Après trois cours de piano donnés chez lui, Tomas se rend compte que son élève est loin d'être une débutante. Son interprétation maitrisée de diverses pièces de Beethoven intrigue son professeur qui doit se contenter de surveiller son jeu, de lui imposer Mozart pour dérouiller ses doigts. 

Présent et passé ne cessent de les bousculer. L'enfance et l'adolescence de Michèle déboulent, plus tard, son état de femme mariée, de mère de trois enfants. La fuite de Tomas de Prague le rappelle douloureusement à ses coucheries. On dirait que ces oscillations au centre de son existence malmenée sont des points stratégiques pour qu'il se responsabilise pleinement lorsqu'il sera informé de la chute de Michèle Dagenais dans la rue des Messieurs. Cheville brisée, commotion cérébrale. Que va-t-il faire d'elle, touriste à Vienne qui ne connait personne ? L'installer provisoirement chez lui ? Ce que la blessée acceptera avec reconnaissance et sans mièvrerie. Elle n'a pas l'intention d'entraver le cours de la vie de Tomas, bien qu'elle n'ait pas l'envie d'interrompre son séjour en Autriche. Peu à peu, ils soulèveront des mystères familiaux, comme un coffret qu'apportera Louis, le plus jeune fils de Michèle, quand il viendra lui rendre visite à Vienne, espérant ramener sa mère au Québec. Comme le soi-disant voyage de Michèle et de son mari en Espagne pour sauver leur mariage. Ce sont deux histoires de famille où Tomas et Michèle témoignent de leur inconvenance, de leur déni, comportement coupable dont ils n'avaient pas conscience. On dirait que leurs mésaventures reflètent la nécessité de se regarder l'un l'autre pour que leurs agissements de jadis, guidés par la peur, se débourbent. Et retrouvent un certain charisme qui leur avait fait défaut en cette déterminante année 1968. Mais n'est-ce pas un piano qui se fait le pilier de leur histoire, désaccordant les humains, telle Michèle interprétant l'Appassionata de Beethoven ? Raison pour laquelle elle s'est cherché un superviseur pour en atteindre la perfection. Contrepoint où le musicien de génie, sous les doigts habiles de Jean Lemieux, se montre en quelques pages cruciales, symbolisant les avaries trompeuses que traversent Michèle et Tomas essayant de réparer ce qui, cinquante ans plus tard, les empêche de vivre sans béquille ni douleur à la hanche... Michèle fera la paix avec la mort nébuleuse de sa mère, avec le malentendu qui l'a séparée de son fils ainé. Tomas se rendra à Prague pour retrouver son ancienne amoureuse, mère de son enfant. Puis, il ira à Séville où cette dernière demeure avec son mari et leurs deux enfants. Mais dans la foulée des accords retrouvés, que deviendront Michèle et Tomas, les deux se fiant à la vitesse de la Terre qui orbite autour du Soleil, leur prochaine étape s'avérant un point d'interrogation, leur regard tourné vers la Pologne ?

Roman complexe attachant, enrobé d'une lucidité ironique qui nous met en face de nos certitudes brisées lâchement, l'humour prenant allure d'échappatoire pour mieux affronter nos failles infectées de nos distractions volontaires. Le rythme, transcendé comme pour amoindrir les circonstances qui ont tenu lieu de rempart illusoire aux deux protagonistes tournant le dos à la sérénité familiale ou sociale. Les amis que fréquente Tomas dans un bistrot habituel ôtent rarement leur masque, se satisfont de questions qui demeurent sans réponse, comme si dans ce récit l'année 1968 marquait un point de chute, celle de Michèle principalement  inévitable, avant de se relever pour mieux clarifier ce qu'elle avait occulté des décennies auparavant. On aime que Jean Lemieux ait laissé une fin ouverte sur le dernier trajet de ses deux personnages, ni l'un ni l'autre n'étant assurés de la fin de leurs tremblements terrestres, Vienne n'équivaut-elle pas aux mesures tourbillonnantes d'une valse ?


La Dame de la rue des Messieurs, Jean Lemieux

Éditions Québec Amérique, Montréal, 2022, 195 pages



 


 

lundi 16 mai 2022

Le microcosme d'une guerre parmi tant d'autres ***


Une « amie » Facebook nous a demandé si on publiait des tableaux pour recevoir des " Like ". On est restée bouche bée face à cette question inattendue. Que se passe-t-il dans la tête de certains individus pour manigancer des idées autant farfelues ? Ne visitant jamais son site, à notre tour on s'est interrogée sur les propos douteux de cette personne. On s'est empressée de la supprimer de nos contacts. On commente le roman d'Anne Guilbault, L'oiseau-grenade.

La guerre, comment la définir sinon par le démembrement social qu'elle impose là où elle sévit cruellement. En des temps lointains, chaque affrontement militaire possédait un lieu dénommé champ de bataille où les belligérants s'en donnaient à cœur haineux. Ne s'en prenant pas à la société civile, les femmes attendaient le retour des hommes ou apprenaient fatalement leur mort. Aujourd'hui, rien ne reste de ces illusoires fortifications, les champs de bataille se sont étendus, ne respectant ni femmes ni enfants, les armes sophistiquées n'épargnant plus les combattants qui défendent leur cause. C'est à Alep, ville ravagée par l'ennemi, que l'écrivaine a situé ses protagonistes, six membres d'une famille unie qui, chaque jour, chaque nuit, subissent les assauts d'armes meurtrières. C'est Assia, fille de Lili et de Zacharia, sœur ainée de Eshan, amoureuse de Akram, qui prendra la parole au nom des siens, intercalant dans ses carnets la voix d'Akram, plus loin, celle de son jeune frère, plus tard, la voix de sa mère. Akram ouvre le récit et le referme d'une manière surprenante dans un épilogue désespéré. 

Ce sont avant tout les déboires physiques et mentaux de chacun que narre Assia. L'engagement d'Akram dans les Casques blancs pour porter secours à ses compatriotes. Beaucoup sont blessés, d'autres sont morts. Les ruines de la ville tiennent lieu d'abri aussi fragiles que la vie des Alépins. Zacharia travaille dans un hôpital, Lili, d'origine québécoise, et ses enfants attendent son retour, ne sachant trop s'il rentrera à la maison sain et sauf, muni de maigres provisions. Excédés de tant de souffrance, les jeunes décideront de quitter la Syrie pour rejoindre le Canada, Québec où vit la famille de Lili, grands-parents d'Assia et de Eshan. Il y a aussi Peter, journaliste britannique, en mission pour son journal, qui se joindra à eux. Zacharia, gravement blessé lors de l'explosion d'une bombe, et sa femme Lili garderont le fort. C'est plus tard qu'ils joueront le rôle qui leur est dû. Rôle tragique dont l'un sera la victime. 

C'est avec une profonde empathie qu'Anne Guilbault accompagne le parcours semé d'embûches des quatre jeunes, Assia et Akram, Peter et Eshan. Témoignant de ce que signifie la course vers la liberté, tenter de se rassembler parmi des inconnus à la recherche d'une terre d'accueil, bien souvent étrangère. La guerre, c'est se délester de ses biens, laisser derrière soi les différentes récoltes qui ont fabriqué une existence, des moments de bonheur soudainement ôtés par des hommes de pouvoir, outrageusement aveuglés par leurs ambitions démoniaques. La guerre permet-elle une distanciation entre la réalité et la fiction, ce qui serait la cantonner dans un espace restreint et non nous en montrer les atrocités ? De quoi décourager les plus audacieux qui ne croient plus à une possible conciliation mais espèrent, comme Akram possédé d'un désir de vengeance et de désespoir qui le mènera à l'acte fatal, le plus dénaturé. 

Et ce n'est pas rien que la longue marche d'un réfugié. Ceux désignés par l'écrivaine devront d'abord sortir d'Alep pour se rendre en Turquie puis prendre la mer pour atteindre la Grèce. Aboutir sur une plage, attendre le ferry qui les emportera vers le Canada. Avant d'en arriver à cette espérance innommable, que d'avatars ils auront à subir. Comme les passeurs malhonnêtes qui extorquent l'argent des exilés sans ressources. La faim, la soif, les maladies, rien ne leur est épargné. La mort par noyade sur des bateaux rafistolés. Les communications coupées les empêchant de joindre leur famille restée au pays malmené. Dans ses carnets où Assia rédige tant d'infortune, elle mentionne que possédant un peu d'argent, tous les quatre peuvent louer une chambre d'hôtel, manger à leur faim, ce qui est un luxe dans leurs conditions précaires. Sur la plage, Akram et Peter continuent à secourir des hommes et des femmes désemparés, ce qu'ils faisaient à Alep avant leur départ. Ne rien savoir de ce qui les attend s'avère un redoutable danger, surtout quand Akram manquera à l'appel, le bateau les emportant vers la Grèce, ayant coulé. 

Pendant ce temps, ce qui se passe à Alep est effroyable. C'est Lili, la mère, qui témoignera de la destruction de leur maison, sinon du quartier. Gravement blessée, elle a été recueillie par Médecins Sans Frontières. À l'abri d'une tente, dans son délire, elle fera intervenir un oiseau, une mésange symbolique qui, bienveillante ou inversement, l'informe du bien-être des siens. Oiseau-grenade équivalant à la minuscule poupée tressée en corde par Assia, que Eshan tient précieusement dans son sac à dos. Récit tout en tendresse, émotions et sensations dépeintes, pour ne pas dire ressenties par Anne Guilbault, au point d'oublier qu'une guerre actuelle, d'autres, oubliées, déciment des villes abandonnées à leur sort pitoyable. Des traumatismes inévitables feront que le début de leur séjour à Québec, déstabiliseront les jours et les nuits d'Assia et de son jeune frère. Peter, le journaliste anglais, a retrouvé son île britannique, il téléphone chaque soir à Assia pour la réconforter. Akram n'a pas donné signe de vie depuis le naufrage. Or, c'est lui qui fermera le récit intervenant dans un troublant épilogue. Révolté de tout temps, il mettra sa vie en jeu, n'ayant pu joindre les êtres qu'il aime. Kamikaze en puissance, son avenir ne pouvait que se jouer tragiquement, l'occasion venue...

Le livre se ferme sur l'espoir, sur l'apitoiement que fait naitre tant de cruauté ressentie par des hommes, des femmes et des enfants, que plus rien d'inhumain n'atteint. Sinon les hoquets des larmes et les gémissements des lamentations... Malheureusement, cette traversée d'une famille blessée de tant d'humiliantes conditions n'a su éveiller en soi la corde sensible de notre compassion. Est-ce dû aux voix qui, parfois, décrites un peu trop sur le même ton, ont troublé, dérangé, nos meilleures intentions ? Ou bien avons-nous évoqué silencieusement dans nos carnets fictifs personnels d'autres familles, piégées dans le même étau infernal ? On ne met pas en doute le talent d'Anne Guilbault, ni son amour de la poésie, — ici Roland Giguère et Etty Hillesum qu'elle cite avec pudeur — qui, dans ses précédentes publications a su nous émouvoir. Y a-t-il en l'humain une lassitude qui se crée, telle une peau de chagrin rétrécissant l'ampleur du malheur d'autrui ? Les guerres ne cessant de se répéter, pour ne pas écrire l'histoire humaine, se révèlent une manière désastreuse de façonner notre impuissance face aux décisions belliqueuses des grands de ce monde. On conclut que ce sont toujours des sociétés innocentes qui servent d'émissaires à leurs insatisfactions géopolitiques. Inspirant, avec raison, des écrivaines et écrivains à vouloir dénoncer leurs méfaits criminels...


L'oiseau-grenade, Anne Guilbault

Leméac Éditeur, Montréal, 2022, 173 pages

 

lundi 9 mai 2022

Une Canadienne française défie une époque étouffante *** 1/2


Un jour gris, un jour bleu. Les humeurs du temps ressemblent à celles des humains qu'on fréquente. Qui nous déstabilisent, chaque saison révélant ses hauts et ses bas. On lit, on écoute de la musique, on s'attarde aux petites choses quotidiennes, celles qui font que la vie s'organise autour des habitudes, même si on les compare aux certitudes qu'on redoute plus que l'ennui que procurent les ciels gris. On commente le récit de Michèle Laliberté, Nativa, la maîtresse de Camillien. 

On est peu habituée à traiter d'une saga qui donne la parole à un membre parental pour démanteler des tricheries qui ont été mises en place pour protéger la réputation douteuse d'une fille du clan familial. C'est l'une des sœurs, Florida, qui raconte alors qu'elle est enfermée à l'hospice Auclair, bravant la solitude et les méandres sournois de la mémoire. Elle y mourra, mais avant d'en arriver à cette issue fatale, elle nous instruit de ce que fut un certain Québec à la fin du XIXe siècle, représenté par une famille modeste. Les femmes procréent selon les recommandations de l'État et de l'Église, les hommes travaillent quand l'occasion se présente. Le Québec survit sous le joug insupportable des Anglais. Richesse et pauvreté se côtoient avec hargne et arrogance.

En l'année 1895, la narratrice a neuf ans. Elle, ses tantes et ses grands-mères fêtent les quatre ans de la petite sœur Évelina. La mère est tuberculeuse, bientôt elle mourra malgré une astuce discutable, superstitieuse, du père. Désespéré, il confiera trois de ses filles à tante Odile : Florida, Nativa, Évelina. Dianna, l'aînée, sera celle qui remplacera la mère, prendra soin des garçons. La tante Odile habite à Lewiston, dans le Maine. Elle est célibataire, modiste, sœur d'Alexandre, ce dernier aux agissements équivoques. On pourrait avancer que c'est à partir de cette époque que le récit s'amplifie, nous en apprend énormément sur les mœurs d'hommes et de femmes cernés par des obligations, des contraintes, davantage que sur leur bonheur et plaisir personnels. Il y a l'éducation gouvernée par les religieuses de l'école canadienne que fréquentera Florida et par les religieuses de l'école française que préféreront Nativa et Évelina. Dès l'enfance, sans religion point de salut ! Une manière traumatisante de se découvrir doublement orpheline dans le cas de Florida, fillette sensible et lucide. Si celle-ci poursuit une route tracée d'avance, il n'en est rien pour Nativa, qui refuse tout conformisme social et familial. Très tôt, elle se montrera rebelle, aimant les hommes dès l'adolescence, elle jettera son dévolu sur Alexandre, élégant et séduisant, qui mène une double vie que par curiosité et hasard elle découvrira avec Florida. La tante Odile, généreuse, facilite du mieux qu'elle peut le déracinement de ses nièces. Toutefois, elle caresse un rêve farfelu : que Nativa devienne religieuse. Projet qu'elle devra enterrer quand la jeune fille lui avouera qu'elle veut séduire Alexandre. Le temps a passé sur Nativa recluse dans un pensionnat pour orphelins riches. Séjour de solitude qui définira les décisions de son existence insoumise. Elle sera mise à la porte de l'orphelinat par manque de vocation religieuse. 

L'écrivaine dépeint, avec intensité, une époque charnière où le Québec prend conscience de ses injustices politico-sociales, de ses manques, du silence frustrant dans lequel il évolue. Commence à grogner ouvertement. Ce sont des femmes avant-gardistes, comme Nativa, bardées d'un courage exemplaire, qui défieront les lois de bienséance. Alors que Florida se mariera, Nativa refusera énergiquement et le mari et la « tralée » d'enfants quand sa sœur lui proposera de rentrer à Montréal, invitées par Dianna qui a trouvé chaussure à son pied, elle et son mari établis à Lachine. On doit mentionner que Nativa a tâté de la prostitution, qu'elle entretient une liaison avec Alexandre, au grand dam de tante Odile, « qui fit tout en son pouvoir pour que l'affaire ne s'ébruite pas. » Si Alexandre surveille, sans état d'âme, les jeunes ouvrières, subordonnées pitoyables d'une usine de coton, il a acheté des maisons de chambre qu'il a transformées en maisons de jeux et de débauche « où l'alcool coulait à flots ». Nous savons que les interdictions sont synonymes de tentations quand celles-ci sont à portée de main.

La vie tumultueuse de Nativa s'accumule de soubresauts qu'elle assume avec indépendance, se voulant différente, " résolument moderne ", ne le sachant pas encore. Se présentera dans sa vie un homme qui deviendra maire de Montréal, entre autres nominations honorifiques, l'exubérant Camillien Houde. Il se cherche, rejoint et soutient le peuple. Présenté à Nativa, elle ne lui résistera pas, et inversement. Bien qu'il soit marié, sa liaison avec Nativa durera une vingtaine d'années, jusqu'à la mort de sa compagne. Celle-ci sommée toutefois de demeurer dans l'ombre... Le Québec subira une épidémie pandémique, la grippe espagnole. C'est le temps de la prohibition américaine bousculée par la Grande Dépression qui apportera le chômage, les suicides. La ruine et la désespérance. L'indignité. Mais le pire assouplissant ses engrenages singuliers, on n'évoquera pas l'endroit de sa médaille, les mariages, les naissances, les deuils, les mésententes. Les préférences filiales. Les comportements que suscite l'éducation entre les citadins et les campagnards, comme ce fut le cas de Nativa qui détestait les paysans, les pauvres et les ouvriers. Le sort des enfants placés en pension, comme pour s'en débarrasser, certains, victimes de religieux libidineux... 

Il y aura le retour au Québec de toute la famille, celui de tante Odile qui, après avoir liquidé ses affaires, se fera religieuse. Une trame de la vie d'une famille québécoise dont on a tu plusieurs dérives, remise sur les rails de la vérité par la vieille Florida séquestrée dans son hospice, plus personne ne la visitant. Surtout pas sa fille envers qui il y aurait beaucoup à dire à la suite de maladresses commises par sa mère. Pas mieux qu'on s'est penchée sur la personnalité de Camillien Houde, l'auteure Michèle Laliberté l'ayant personnifié magnifiquement entre ses ambitions politiques et ses amours d'homme à femmes.

Double dimension de ce livre qui se présente tel un album agrémenté de photos, émaillé de nombreux points de repères, retraçant l'histoire percutante de la famille Laliberté. Cette histoire, on a l'impression, a été divulguée non pour en sonder véritablement les mensonges et les cachotteries mais pour nous montrer les tribulations d'une femme, Nativa, qui a payé cher son désir d'émancipation, son célèbre amant l'ayant fait enterrer dans une fosse commune. Il y a des êtres, surtout des femmes, qu'il faut réhabiliter à tout prix, même quand le temps a effacé, croyons-nous, moult empreintes terrestres. Comme si le bref chapitre qui ouvre le livre, sans très bien le situer, nous avertissait de la fragilité des êtres, des hommes, quand toute liberté leur est interdite, leur vulnérabilité face à la chair innocente, insensibles aux roueries empoisonnées du démon qui s'affaire en eux. Au risque et au péril de se consumer dans le déni à force de trop s'y repaitre...


Nativa, la maîtresse de Camillien, Michèle Laliberté

Collection Sémaphore Mobile

Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2022, 152 pages

 

lundi 2 mai 2022

Un père dans ses pires états *** 1/2


À mesure qu'on vieillit, que nos désirs s'amenuisent, rétrécissent telle une peau de chagrin qu'on aurait écharpée pour mieux gommer les souvenirs qui nous encombrent, comme s'il fallait à un moment donné faire place nette, se résoudre à l'absence des êtres témoignant de nos frasques de jeunesse. On commente le récit d'Anne Peyrouse, Pour que cela se taise.

S'il est vrai, comme l'a écrit le poète, que les chants désespérés sont les chants les plus beaux, la narratrice de cette histoire, tristement autobiographique, n'a pas manqué de nous émouvoir, elle-même en état de révolte quand elle doit visiter son père agonisant avant qu'elle crache de multiples sentiments peu honorables qu'il lui inspire. Elle refuse de lui tendre la main, celle qui ferait de ce récit une fable d'amour entre le père et la fille. Main rebutante qui n'a aucune raison d'être serrée dans la sienne quand on a lu quel genre d'homme était ce père de trois enfants, qui ne l'a jamais été. La narratrice se prénomme Anne. Comme l'écrivaine. Comme on n'avait rien imaginé de douloureux venant de cette Québécoise talentueuse, d'origine française. Du sud, là où sent bon la lavande, où fleurissent les mimosas. Brin de douceur pour préluder ce monde de tragique incompréhension d'où a jailli cette confession surprenante, empreinte de souvenirs indécents jusqu'à la nausée. 

Souvenirs qui se déroulent entre la France et le Québec, distance symbolique alors que l'écrivaine mentionne qu'il y avait tant d'espace entre elle et le père. La mémoire ayant peu d'ordre chronologique, la petite fille se rappelle ses sept ans, son anniversaire. Elle joue au cow-boy avec son frère. Des invités admirent le père qui leur montre sa dernière acquisition, une arme à feu. Quand il abaisse le bras, l'arme s'abat sur la tête de la fillette, lui causant une blessure profonde dont elle gardera la cicatrice. Aucune culpabilité de la part du père, affirmant qu'elle n'avait qu'à jouer ailleurs... Intervention timide de la mère qui sait, depuis le début de son mariage, ce que vaut l'homme qu'elle a épousé. Il lui a été impossible de rebrousser chemin, elle doit supporter les humeurs exécrables de son mari. Sa vulgarité, ses odeurs répugnantes. Sa violence verbale et physique. Compense le bonheur des grands-parents, raconté par la mère. Les attentions du grand-père envers la grand-mère. Souvenir odieux des dimanches à faire du ski, cette fois exprimé par Anne, des vacances où le père au volant d'une voiture luxueuse, conduit dangereusement, ne tenant pas compte des envies naturelles des passagers, des haut-le-cœur de sa fille. Les autres occupants, assis derrière, ne sont pas mieux épargnés, subissent les engueulades du père, les menaces de sa main leste qui ne peut les atteindre. La générosité des grands-parents aisés, qui distribuent de l'argent sans compter à leurs trois petits-enfants aux heures propices, comme Noël et leurs anniversaires. Affluent les réminiscences réconfortantes quand la narratrice évoque les grands-parents paternels et maternels. Mais il y a les repas de famille quand « l'horreur s'en vient » entre le grand-père, Jean et le père, Christian. « Ça s'envenime vraiment ; ça passe du regard aux mots. Inévitablement, les corps se dressent et s'entrechoquent. » L'angoisse qui s'insinue, les femmes et les enfants pris en otages. La narratrice en a « mal aux nerfs ». 

Le père reçoit de l'argent d'une des grands-mères pour essuyer les dettes que son laisser-aller professionnel amène à la ruine. Il a été architecte puis constructeur de bateaux, a organisé des excursions de baleines. Fondé une compagnie de croisières et un petit chantier naval qu'il ne partage avec personne, faute de savoir partager. Tout appartient à cet homme-baudruche, jusqu'à sa femme, ses enfants et ses chiens. Tout demeure à sa disposition, sujets qu'il traite durement, impitoyablement. Ne se préoccupe aucunement de leur bien-être. Ainsi, la grand-mère qui renfloue ses difficultés financières mourra dans la déchéance, son fils qu'il engage pour « bricoler » lui promettant salaire que le jeune homme ne recevra jamais. Sa désinvolture envers les petites entreprises qu'il entraine dans la faillite. Homme mégalomane qui croit à de prestigieuses réussites mais à qui il ne reste plus rien. Sur son lit de mort, il poursuit son rêve, autant moribond que lui.

Le témoignage d'Anne qui se déroule dans la chambre du père détesté, lui permet d'imaginer un père qui aurait été tout autre, un père qui aurait accompagné ses enfants sur les marches de l'enfance jusqu'au perron de l'adolescence, père affable qui aurait aimé sa femme et ses chiens. Homme pathologiquement malsain de qui il n'est pas simple de faire le deuil sans se remémorer les outrages physiques et mentaux que ses proches ont subi. Le fils n'aura pas la force de mener à bien son existence, abimé par cet homme aveuglé d'un narcissisme fataliste qu'il vomissait sur sa famille et sur celle de sa femme. Épouse et mère qui protégeait ses enfants sans pouvoir y faire grand-chose, qui détournait certaines conversations, le silence s'avérant révélateur. Anne subira les contraintes épuisantes du décès paternel, les larmes et les spasmes qu'il a fallu endiguer. Répondre du mieux possible aux condoléances. L'aveu spontané que son père était un « salopard ». L'avocat qui ne comprend pas la hargne de cette fille, absorber ses reproches mais aussi divulguer qui était le père. Un indigne que seul le mal nourrissait. 

Pour donner plus de force à ce récit bouleversant sans compromis, des réflexions s'animent à l'intérieur de la tête de la narratrice, intercalant les réminiscences insoumises pour mieux dénoncer les agissements du père au-delà de ce qu'il est permis de croire derrière les sourires fabriqués, derrière la dignité qu'il faut afficher à tout prix. Récit autobiographique, il y a là un témoignage du malheur qui a griffé une fillette, une adolescente, une jeune femme amoureuse d'un homme bienveillant, père de ses deux filles. On n'a pas relaté plusieurs scènes exhaustives, c'eût été inutile d'en rajouter, ni de piocher entre les lignes d'une écrivaine qui a dû se sentir apaisé après avoir écrit noir sur blanc les menées d'un humain cruel qui ne pensait qu'à se venger de ce qu'il contenait en lui-même, ce trop-plein d'aigreurs qu'il déversait sur des innocents, familiaux ou étrangers. Sur ses chiens qu'il punissait sauvagement de leurs fugues, sans considération pour leur état d'animal, humains et bêtes enfermés dans une carnassière psychologique d'où ne transpirait aucune issue pour respirer librement. Écrire, affirme la narratrice, est le plus grand des actes libres à poser. Ce qu'Anne apprendra à faire avec les mots nécessaires pour que cela se taise, la colère embastillée en elle, qui aurait pu l'étouffer, la rendre handicapée à tout dialogue affectif, la faire sombrer dans les ombres gluantes émanant du père, au lieu de la hisser vers la lumière, lui inspirant un livre courageux, vibrant d'une tendresse incommensurable, habité de la poésie de Saint-John Perse et d'Alain Grandbois...

 

Pour que cela se taise, Anne Peyrouse

Éditions Somme toute, Montréal, 2022, 112 pages

 

lundi 25 avril 2022

Trois ombres familiales dans la lumière d'une poète ****


Doutant parfois de la nécessité de commenter quelques livres, on se demande si cela vaut la peine de continuer notre travail rigoureux d'informatrice. Est-il nécessaire de se pencher sur des ouvrages qui, à tort ou à raison, nous sollicitent ? On s'interroge sur la fiabilité de nos chroniques qui en disent plus ou moins long sur le roman, sur le recueil de nouvelles, que nous refermons avec des intentions louables. On commente le roman de Dominique Fortier, Les ombres blanches.

On a attendu que la vague de louanges qui a déferlé sur le nouveau roman de cette écrivaine talentueuse se soit calmée, nous ait fait place modeste pour nous attarder momentanément sur cette histoire insolite, un peu hors du temps. Fiction et réalité confluent aux sources même de l'existence de la poète Emily Dickinson, relatée dans le précédent ouvrage de Dominique Fortier, Les villes de papier, lauréat du prix Renaudot essai 2020, qu'on a relu pour éviter de mentionner quelque sottise. On taira les raisons pour lesquelles la romancière a décidé de donner suite à l'entourage de la poète américaine, d'autres l'ont fait équitablement. Cette suite nous fait découvrir trois femmes qui ont survécu douloureusement à la perte d'une sœur, d'une belle-sœur, d'une amie. Sans oublier le frère, complice, époux et amant. L'intérêt n'est pas tant dans ces trois proches d'Emily Dickinson mais dans la manière imaginative dont s'y est prise Dominique Fortier pour se faufiler magistralement dans l'intériorité de Lavinia, Mabel, Suzan. Et Millicent, fille de Mabel et de David Todd. Âgée de dix ans, l'enfant tient des propos si déconcertants, tellement intelligents, qu'on s'est interrogée sur sa vie d'adulte. On a préféré s'abstenir. Charmée par la poète, elle dérobera quelques-uns de ses « bouts de papier » trainant sur le bureau de sa mère, où sont griffonnés de courts poèmes presque illisibles. Pattes de mouches, en déduira Millicent, qui sait décortiquer les écrits de cette femme dite excentrique, qu'elle n'a pas connue. Qui sera sa meilleure amie, décrète-t-elle, sur une feuille blanche.

Le récit débute par les obsèques d'Émily. Sa sœur cadette, Lavinia, s'affaire autour d'elle et de la maison, se remémorant les années familiales. Plus rien ne sera jamais pareil, le décès d'Emily s'avérant un point fatal à leur jeunesse envolée. Pourtant, elle devra exécuter la promesse qu'elle a faite à sa sœur : détruire sa correspondance, en fait tous ses écrits. Un ordre auquel elle désobéira quand jaillira de l'un des tiroirs de la commode d'Emily une ribambelle de bouts de papier noircis de mots désordonnés. Pour ne pas dire énigmatiques, comme si le lecteur devait les résoudre, en poursuivre le cheminement. Bouleversée, c'est à Suzan, épouse de son frère Austin, amie de longue date d'Emily, à qui elle fera part de ses trouvailles. Poèmes et missives. Puis, Suzan informera Austin des écrits d'Emily, trouvés par Lavinia, celle-ci ayant décidé de les publier. Austin, astronome et professeur, s'est lassé de sa femme, pétri d'incompréhension inexplicable à son égard. Il s'est épris de Mabel, épouse de David Todd. Père de Millicent, à qui il enseigne l'histoire démultipliée des étoiles. Reconnaissant qu'elle ne saurait mettre de l'ordre dans les poèmes de sa sœur, Lavinia s'adressera à l'homme qu'Emily désignait comme son " maître ", Thomas Higginson, journaliste, critique littéraire, qui acceptera de faire publier ces poèmes, à condition que Lavinia fasse un premier tri dans cet amoncellement de bouts de papier éparpillés. C'est Mabel, qui écrit des articles, compose de la musique, qui préparera cette première édition, Suzan avouant être incapable de mener à bien ce projet.

Trois femmes dans la jeune cinquantaine à qui Dominique Fortier a inventé habilement une existence, s'inspirant d'indices caractériels qui leur sont propres. Lavinia, la solitaire, surprenante ingénue quand elle s'éprendra d'un saisonnier. Elle alimente son énergie auprès du spectre de sa sœur défunte, « devenue le plus vivant des fantômes », instillant une forme d'entente entre Suzan et Mabel, l'épouse trahie, la maitresse vénérée. Suzan, traumatisée par la mort d'un fils en bas âge et celle d'Emily, l'amie inconditionnelle. Mabel, qui éprouve le besoin de plaire, d'être aimée, conserve les artefacts de ses nombreux soupirants. Superficielle, elle se complait entre son mari et leur fille, l'un et l'autre se préoccupant peu d'elle bien que David ait deviné ses rapports licencieux avec Austin. Mais ne faut-il pas que Mabel soit heureuse ? On est étonnée de la crédulité des deux hommes, fidèlement amarrés aux basques de leur égérie, celle-ci admettant qu'elle ne saurait se passer ni du mari ni de l'amant. Son ambition, en préparant l'édition des écrits d'Emily, n'est-elle pas de faire entièrement corps et cœur avec la famille Dickinson, solide et considérée ? De laisser une trace indélébile sur l'œuvre d'une femme qui n'était que sa belle-sœur ? Trois femmes dont les destinées se croisent à travers l'œuvre d'une poète marginale, son passé embelli d'un jardin où jaillissent herbes médicinales et bouquets fleuris, l'écrivaine se servant de cet enchantement coloré et parfumé pour situer dans le temps, sinon l'espace, la probable histoire d'une passeuse de mots, qui entretenait minutieusement un herbier que Lavinia n'a pas eu le courage de détruire, bien qu'il ne restât plus rien des fleurs qu'Emily expédiait à ses destinataires. Le jardin laissé à l'abandon a dépéri. L'art de savoir faire respirer les fragrances de ce qu'il reste, tendre l'oreille vers des pas feutrés, des chuchotements émanant d'une chambre interdite à tout visiteur, des échanges se livrant au travers d'une porte fermée. Ce sont des séquences brillamment intenses, certaines brèves, révélatrices, composées par l'écrivaine, qu'il serait impensable de ne pas imaginer une maison haussée de murs bavards ou silencieux. Lavinia, humble et altruiste, s'avère la gardienne de la demeure sur laquelle repose l'entente fragile entre Suzan et Mabel, l'une terrienne, l'autre éthérée. Les deux familles, habitant proches l'une de l'autre, instaurent une sorte de ballet synchronisé, les allées et venues de chacun ne pouvant passer inaperçues. Lavinia, guidée par le souvenir habité d'Emily, s'emploiera à ce que Suzan, la délaissée d'un couple bancal, ne soit pas lésée à la publication du recueil en 1890. Sans le travail acharné de Mabel Todd, et son désir farouche de durer, manque obscur de confiance en elle, les poèmes d'Emily n'auraient pas vu le jour, ni enrichi bellement la littérature américaine.

Il est impossible de cerner les moindres replis de la vie de cette poète, décryptés avec ferveur par Dominique Fortier. S'il est vrai que les écrits d'Emily Dickinson seraient morts, étouffés dans leur propre poussière, il n'est pas certain que sans l'intervention passionnée et minutieuse de l'écrivaine, nous serions autant fascinée par l'apport d'une poésie destinée à demeurer dans l'ombre. À être soumise à l'effacement du temps. Si Lavinia fut la première à déceler l'importance de la poésie de sa sœur, il n'en demeure pas moins qu'avec une intuitive prémonition admirative, déployant la force chatoyante des mots, Dominique Fortier en assura la pérennité au cœur même de lecteurs peu informés. Ne faisant pas renaitre Emily Dickinson une première fois, certes, mais lui attribuant une seconde naissance « pour éclaircir les ténèbres »...


Les ombres blanches, Dominique Fortier

Les Éditions Alto, Québec, 2022, 248 pages

lundi 11 avril 2022

Les cent ou deux cents coups de la vie ordinaire ***


Quand on réfléchit au thème de notre introduction, et qu'on le note, c'est déjà afficher une certitude. Ce n'est pas toujours simple de parvenir jusqu'au livre duquel on veut parler. C'est une démarche qui exige beaucoup de mots, de lignes et de pages. Se fiant à la fugacité du monde virtuel, on écrit ce qu'on juge important, mais qui ne l'est pas. On commente les nouvelles de Yves Angrignon, Pour mourir, c'est différent.

Vingt-deux courts textes qui sont présentés comme étant des nouvelles mais qui n'en sont pas tout à fait, sans pour autant dédaigner leur charme. Ce sont des fables, des choses anecdotiques de la vie quotidienne. Quelques-unes évoquent des souvenirs de vacances ensoleillées, ces moments que titille parfois un brin de nostalgie. Le premier texte nous donne raison, qui nous emporte d'emblée au Mexique, à Puerto Papaya. À l'hôtel Tropicoco, où nous retrouvons Yoani qui, joyeuse et indépendante, y travaille comme femme de chambre. Le nouveau client qui occupe une des chambres qu'elle ordonne, se montre courtois et généreux. Cependant, un incident se produira qui la rendra méfiante, mettant toutefois en valeur son talent de plieuse de serviettes de bain. Cet hôtel touristique abritera aussi Normande et Maurice qui, à la suite d'un deuil inusité, conseillés par leurs voisins, viendront y chercher un soupçon de  réconfort. C'est le départ de l'aéroport et leur arrivée à l'hôtel que l'auteur nous dépeint avec un humour efficace. D'ailleurs, l'humour est omniprésent dans ces récits, allégeant les conditions fluctuantes que subissent les protagonistes. Des allusions, des clins d'œil vers cet endroit édénique, nous transportent sur une île où seules les apparences suffisent au séjour des vacanciers. Comme dans le récit Steve et le jardinier, l'un et l'autre à la recherche de sensations érotiques. Quelques regards appuyés, quelques paroles sibyllines, invitation codée entre les deux hommes qui satisfera leur désir, sans aucune gratuité. De nos jours, tout se paie, le plaisir sexuel n'échappant nullement à ce profit charnel. Plus conventionnelle, la nouvelle éponyme, l'anniversaire d'une vieille dame lasse de la vie. Ses enfants sont venus la fêter mais le cœur de Pierrette n'y est plus. Elle voudrait mourir, son cœur refuse de l'entendre. Seule l'amitié d'Aline édulcore ses griefs. Car, l'air de rien, la vieille dame s'insurge contre les interdits de cette maison de retraite. Quelle différence existe-t-il entre le luxe d'un hôtel pour vacanciers aisés et une maison de retraite qui se veut honorable mais où les animaux domestiques n'ont pas droit d'entrée ? Des tricheries soudées aux apparences qu'il faut sauvegarder...

Ces textes présentés en douceur qui dévoilent les artifices d'un hôtel luxueux vacancier, tel le symbole d'une existence coutumière, menacée d'ombres éprouvantes alimentant d'autres récits, comme pour signifier que les figures joliment concoctées avec les serviettes de bain par Yaoni, se défont et se refont juste pour allécher le touriste. Une paruline, venue se jeter contre une vitre et tomber aux pieds du narrateur, s'avère l'image dénonciatrice des plaisirs factices étouffant nos déboires. L'oiseau, gravement étourdi, se remettra de ce choc, laissant « deux ou trois plumes jaunes dans son sillage », message adressé à l'homme qui prévoit une journée « belle et ensoleillée ». N'est-il pas un vacancier insouciant paradant sur une île paradisiaque ? Une fiction amusante, un éloge des pieds représentés par un narrateur qui voit en cette distale inférieure, un moyen irrépressible de séduction. Deux hommes, Pierre et Paul, rechercheront des partenaires aux pieds évocateurs mais eux-mêmes, foulant le sable, ne sauront s'attirer, leur personnalité s'avérant incompatible. Des fictions souvent réalistes rassemblées dans ce recueil étirent des sourires, exhalent des soupirs, nous portent à la rescousse de quelques individus atteints des failles communes à l'être humain. On pense à Madeleine qui, sur les instances de l'ami Steve, heureux vacancier que nous avons déjà rencontré en ce lieu de plaisance, séjournera à l'hôtel Tropicoco. Les hésitations de Madeleine, la routine pitoyable de sa vie qui interfère ses meilleures intentions jusqu'à son arrivée mouvementée à l'aéroport. Femme représentative d'une grande quantité d'humains qui ne savent se libérer du carcan d'habitudes contraignantes. Se départir d'obligations négligeables avant qu'il soit trop tard.

Ainsi va la vie ordinaire qui camoufle les cent coups qu'elle réserve, exhibe les deux cents qu'elle inflige, suggérés dans de brèves fables touchantes, parfois cruelles, témoignant de la gravité ou de la légèreté que les individus accordent à leurs péripéties existentielles, celles du recueil ne pouvant être toutes citées. Ce qui serait redondant, les jours et les nuits vécus hors des fragrances éphémères d'un hôtel où des hommes et des femmes ne savent ou ne peuvent se défaire de leurs chaines tressées d'attaches restrictives. Telle Bernadette, portant tragiquement sa croix jusqu'à sa mort accidentelle... On a apprécié que le livre se ferme sur un coucher de soleil glorifiant Puerto Papaya, closant ces vingt-deux histoires qui dépeignent la solitude importunant une poignée d'individus, mettent en relief les avatars dont chacun se croit victime. Sans cesse, nous pensons reconstruire nos fondations personnelles, ce qui nous harmonise à la nature qui, face à une civilisation expirée, reprend ses droits liminaires... L'auteur, Yves Angrignon, a moindrement ajouté son grain de sel à ses nouvelles, faisant, le temps de les lire et peut-être d'y réfléchir, un divertissement dépourvu de morale, où l'écriture ceinte d'un brin de poésie, jamais encombrée de scories inutiles, s'amalgame à un style dynamique où ne s'appesantit pas le travail routinier de l'écrivain. On lui en sait gré.


Pour mourir, c'est différent, Yves Angrignon

Éditions Crescendo, Québec, 2022, 86 pages

lundi 28 mars 2022

Tuer les mères à petits et grands feux *** 1/2


Il nous arrive de visionner des vidéos traitant d'animaux domestiques, les plus communs étant les chiens et les chats. On est surprise par le comportement infantile de certains humains. Que de frustrations on ressent sous les câlins qu'une langue canine déverse sur le visage de la personne qui prend soin de son animal. Ou du canidé qui se vautre sur le lit de ses maitres. Comment s'étonner que quelques-unes de ces bêtes se rebiffent, ne lèchent plus mais mordent. On parle du récit de Claude-Emmanuelle Yance, Un monde sans mères.

Considérant qu'on a fait notre part en commentant plusieurs livres traitant de rapports mère-fille, on a feuilleté celui-ci avec circonspection. Plus on avançait dans l'aventure, plus on se laissait séduire par le drame de Noémie, qui écrit des lettres désespérées à sa fille, Camille, celle-ci ne donnant plus signe de vie depuis la mort du père. Noémie a soixante ans, elle est une coopérante retraitée qui a enseigné en Nouvelle-Calédonie, s'est mariée avec Léo, archéologue. Ils auront deux enfants, dont un garçon qui se tuera à vingt ans dans un accident d'avion. Mais à la suite d'une menace d'émeutes à Dumbéa, le couple, Camille et son frère, sont rentrés au Québec. Malheureusement, la fillette n'a jamais oublié l'île et, à la fin de ses études d'enseignante, défiant ses parents, surtout sa mère, elle est retournée au pays de l'enfance. Elle s'y mariera avec un autochtone, de qui elle aura deux filles. Tout ceci, nous l'apprenons par Noémie grâce à la correspondance qu'a entretenue Camille avec son père. 

Noémie a vieilli dans la souffrance, dans des interrogations sans fin. Pour occuper sa retraite, elle est bénévole dans un centre de femmes immigrantes. Le but est de les réunir, de les faire parler entre elles, ce qui n'est pas toujours aisé, imprégnées qu'elles sont du pays originel. Noémie elle-même figée dans sa douleur, s'enferme dans un silence rémanent plutôt que d'essayer de faire connaissance avec ces femmes à peine entrées dans une culture qui leur est étrangère. Une seule, Rasha, Syrienne, réfugiée avec une enfant-miracle, celle de sa fille violée par un garde de la prison où elle a été torturée puis assassinée, parviendra à accrocher ses regards à ceux de Noémie, comme pour l'informer que les malheurs des femmes sont calqués sur l'ignorance, et semblables. C'est Blanche, une intervenante inattendue, qui, souhaitant écrire un livre sur ces femmes, dénouera les réticences de ces réfugiées. Leur proposant de raconter à tour de rôle, ce qu'elles ont traversé de tragédies irréparables. Il y a aussi Béthanie, Haïtienne, et Betty, adolescente qu'elle a recueillie « au coin de la rue. » Mais dans cette atmosphère feutrée et colorée de robes flamboyantes, surgira un jeune individu armé d'un fusil, qui, ne pouvant tuer sa mère pour des raisons d'adolescence incomprise, trop lourde à porter seul sur ses épaules, s'en prendra à plusieurs mères inconnues, venues d'ailleurs. « Il a tiré sur des mères. N'importe quelles mères, toutes les mères. » Là encore, réflexions accablées de Noémie sur les sédiments humains qui camouflent des millénaires de symboles séparant mère et fils. Amour-haine qu'il faut, un jour à l'autre, assouvir sur des êtres innocents. 

Ce drame fera que l'écrivaine, Claude-Emmanuelle Yance, nous en apprendra un autre, se jouant durant l'enfance et l'adolescence de Noémie, petite fille témoignant de la déchéance de sa mère, mariée à un homme rustre, qui dirige une ferme qu'aucun de ses nombreux fils n'acceptera en héritage. C'est l'époque noire où la société québécoise est réprimée par l'État et l'Église. Le devoir des femmes étant de mettre au monde le plus d'enfants possible. Atroce déchirement mental de ces femmes, telle la mère de Noémie qui a sombré dans la démence. Tuer la mère à travers des mères inconnues sur lesquelles se défoulent des hommes incapables de se prendre en main, de résoudre à voix haute ce que distille de bile leur condition de fils ou de père face à eux-mêmes. L'écrivaine laisse entendre que peu de femmes ont échappé à ce drame qui consolide les conflits au lieu de les atténuer à l'âge de la raison, s'il est vrai qu'existe une raison pour aimer son fils ou sa fille, trop ou pas assez...

Cependant, des lueurs d'espérance opèrent entre Noémie et Camille, qui écrit pour elle seule un journal dans lequel elle mentionne son cheminement entre ses filles, la tribu de son mari, la bonté généreuse de sa belle-mère envers ses petites-filles, celles-ci, métissées, s'avérant la part du monde où des ponts s'ajusteront pour réunir Blancs et Noirs. Pour recourir à l'égalité des mères et des pères qui conçoivent mal encore l'échappatoire inespérée que leur offre une nouvelle culture. Que de sacrifices entre mères et filles seront des déraisons de s'entretuer, avant de s'harmoniser dans une conciliation où les racines de l'arbre humain produiront des branches reposantes où s'appuieront mères, pères et enfants, en toute bienveillance. Ce que nous dit la fin de cette histoire touchante quand l'une des petites-filles de Noémie vient passer ses vacances hivernales chez sa grand-mère. Quand un homme bon et blessé essaiera d'adoucir ses propres souffrances en écoutant les déboires de Noémie, femme subitement tombée, non du ciel, mais apparue avec sa douleur de mère aux abois. De grand-mère soudainement exaltée par la venue inespérée de sa petite-fille, plus tard, provisoirement, par celle de Camille. 

Rien ne se résoud dans ce très sensible et fatidique récit. Car c'est bien une fatalité qui circule entre les protagonistes, transcendant les mots en des événements avec lesquels ils doivent vivre, pour certains, survivre. De grandes émotions, de fortes sensations, drainant dans l'air un monde en transition porté par des femmes et des hommes encore désaccordés, atteste que ce récit est l'un des plus poignants qu'on a lu, à peine une fiction fascinante et dérangeante. Il y est question de femmes-mères, prêtes à beaucoup pour que se consolide leur famille éprouvée, chassée du pays natal, ces femmes ayant choisi d'emprunter ce détour pour cimenter un avenir incertain, comme Camille en a pris le risque avec la plus jeune de ses filles.

Si on répond de la lucidité interrogative et rebelle de femmes englobant cette émouvante histoire, l'écrivaine, Claude-Emmanuelle Yance, n'en demeure pas moins présente, posant une question, tel un mur haussé, revenant constamment entre les lignes : « Qu'avez-vous fait de votre relation avec votre mère pour pouvoir vivre votre propre vie ? » Comment y répondre, comment ne pas regarder derrière et en soi, démanteler non seulement nos rapports avec la mère, mais aussi explorer l'indéfinissable quête identitaire auxquelles des femmes chassées de leur pays doivent faire face. Malgré elles.

 

Un monde sans mères, Claude-Emmanuelle Yance

Éditions Québec Amérique, Montréal, 2022, 184 pages

 

 

 

  

lundi 21 mars 2022

Tremblements autour d'un spectre d'enfant *** 1/2


Ce matin, en entrant dans la pièce dans laquelle on travaille, on a souri aux rayons solaires qui inondaient les murs et le plafond. On ne s'attendait pas à ce que le soleil joue au travers des vitres souillées des scories de l'hiver. On a fait de cette clarté un moyen illusoire de se réchauffer. Chaleur du corps, certes, mais chaleur aussi du regard, comme si nous venions de faire une rencontre improbable. On commente les nouvelles d'Emmanuelle Cornu, Trois tours de cordon.

Divisées en trois mouvements, ces trente-trois courtes nouvelles se raccordent au thème du deuil, celui d'une petite fille, partie en son état embryonnaire. Mathilde. Le livre est richement illustré du regard sans complaisance d'une écrivaine qu'on savoure à chacune de ses parutions. On aime sa manière naturelle et franche, grinçante, d'aborder la vie de ses semblables, et la sienne. Si quelques larmes pointent au bord des cils, elles coulent rarement, escortant une souffrance devenue intolérable, comme celle de perdre son enfant. Les narratrices du recueil se ressemblent, miroirs morcelés de l'auteure, nommées différemment, fidèles à ce qu'elles représentent quand les choses se heurtent, se bousculent, mais s'accomplissent pour notre satisfaction de lectrice. 

Avec une compassion évidente, on se range vers la souffrance d'Estelle qui vient de faire une fausse couche. Livrée à elle-même, elle imagine et agit, se rhabille, s'échappe de l'urgence, saute dans un taxi et rentre chez elle. Son compagnon, après avoir pris soin d'Estelle, appelle l'ambulance, puis s'écroule en larmes. Tendre finale en deux lignes qui le réconforte. Ça tremble beaucoup dans les fictions suivantes. Un garçon se révolte contre le divorce de ses parents, sa mère le console en l'emmenant dans une animalerie acheter un chat. Plus loin, Isabel marche dans la nuit, elle vit de peu. Elle transporte sa vie dans son sac à dos. N'a nulle part où aller. Si Cupidon ne l'a jamais atteinte, elle ne perd rien pour attendre, bien qu'elle n'espère pas grand-chose de son existence. Une « demoiselle » qui sort de son cours de natation va la mettre à terre, lui révéler sa faillibilité. La narratrice sait que l'histoire ne durera pas, elle est prête à jurer une éternité provisoire à « sa Belle ». C'est touchant ces flèches ingénues du dieu Amour quand nous avons dix-sept ans. Rimbaud n'est pas loin... Nous poursuivons, nous passons, ne pouvant citer tous ces textes, à peine fictifs. Des clins d'œil qui crèvent d'un désir de vivre, d'une souffrance filigranée que dicte le manque d'une enfant qui a refusé de venir à terme. Mathilde. Ce n'est pas pour rien que l'écrivaine la présente de temps à autre, la vie des narratrices dépendant de sa présence à l'état d'ange. Ce qui est peut-être vrai, comment savoir ? Mais l'humour ne manque jamais à l'appel, fulgure quand l'auteure met en scène un groupe de personnes qui vit dans un « immeuble à trois unités », prétexte l'achat ou la location de chauffe-eau pour décrire des relations qui existent dans ce genre d'habitation. Deux filles, deux artistes, qui s'étonnent de cette situation grotesque, rêvent de leur future maison. Réjouissance inoffensive cette possibilité de s'évader au bord du fleuve alors que les habitants de l'immeuble attendent hargneusement leur opinion concernant les chauffe-eau. Ce sont des nouvelles débridées desquelles nous nous délectons de chutes surprenantes, très souvent suggérées, rarement avouées. « La suite est claire », comme l'écrira Emmanuelle Cornu pour conclure une étrange aventure que subit une poignée d'adolescents dans un camp vacancier. 

Regard aiguisé et contestataire de l'écrivaine qui observe tout ce qui bouge, sans jamais perdre de vue l'embryon Mathilde, devenu spectre apaisant et complice, contrastant avec les sentiments qui s'étiolent, se fragilisent. De banals incidents essaiment l'existence des protagonistes, se forgent solidement, déployant leurs oublis, leurs distractions vitales, mais se sentent à l'aise entre les mains habiles, secourables, de la nouvelliste, Emmanuelle Cornu. D'autant qu'elle sait admirablement bousculer les émotions d'un texte à un autre, les situations ne s'avérant jamais identiques. Dans la tourmente qui les dirige ou les oppose, nous suivons les comportements d'hommes et de femmes, surtout de femmes, qui essaient de se débattre avec l'imprévisible. Et toujours protège ses multiples mères la lumineuse « crevette », « virgule » sanguinolente, Mathilde, prenant parfois l'apparence candide d'un frère, en chair et en os. Tendresse souriante de deux mères qui observent les déliements maladroits d'un bébé mâle avec une curiosité indulgente. Le temps de tourner une page, nous sommes confrontés au sort tragique d'une fillette de cinq ans, Églantine. Impuissante, on ne peut rien faire pour elle, pour l'avenir que ses tribulations désordonnées lui réservent. S'intercalent des textes en tous genres, de tout acabit, telle la nouvelle éponyme, la naissance du fils d'Anabel, né avec un long cordon autour du cou, trois tours étouffants, enlevé brusquement à sa mère par les infirmières, l'enfant tardant à manifester son désir de vivre. L'instinct maternel s'avère celui d'une animale, toutes griffes acérées, quand il s'agit d'une mise au monde. Sentiment primaire qui apporte tant de force à l'ensemble du recueil, l'enfant déshérité ou l'enfant comblé prenant place dans un monde équitable à créer. La touche révélatrice étant celle de l'espoir de vivre, l'amour signe la conclusion d'une histoire qui se termine d'une manière éloquente. 

Textes oscillatoires qui révèlent magnifiquement le talent très personnel d'Emmanuelle Cornu. Confirmant sa manière intelligente, toujours subtile, d'observer ses entours. De les soumettre à une critique indulgemment humaine parce que dépourvus de jugement irascible, bien que parfois amers, ces jeunes femmes refusant d'être identiques à leurs compagnes. Chaque fiction s'apparente à un choix rebelle, ce choix entrecoupé d'histoires qui tiennent debout, qui disent longuement qu'il y a toujours une première fois dans nos entreprises. Balancier qui dirige la narratrice du dernier texte : être un homme être une femme, Antoine ou Fanny, l'enfant qu'il faut protéger des incertitudes, le recours à la solitude pour y voir clair, enfin la reconnexion avec soi, comme si l'auteure avait dû subir ces travers, les accepter en toute connaissance de cause... Troisième œuvre d'Emmanuelle Cornu, on peut assurer l'écrivaine de la réussite de son recueil, son monde bigarré d'humains qui valent la peine de se pencher sur leurs joies ou leurs misères, contreparties magistralement dépeintes par une auteure qui ne cesse de nous toucher, de nous faire trembler, l'écriture d'un livre, sa réussite se rapprochant des affres de l'accouchement, l'enfant de papier à naitre souillé d'encre, autre sang.


Trois tours de cordon, Emmanuelle Cornu

Éditions Druide inc. Montréal, 2022, 165 pages

lundi 14 mars 2022

Amasser des objets au risque d'en mourir *** 1/2


À quatre-vingt-deux ans, elle nous dit que, ressassant son passé, des pans de sa vie la surprennent, tellement ils lui paraissent audacieux, comme s'ils appartenaient à des étapes vitales qui lui seraient étrangères. Aventures amoureuses, débats professionnels, amitiés dispersées, son existence se parcellise, chiffonnée d'époques qui n'auront plus jamais cours. On parle du roman de Nancy Vickers, Capharnaüm.

Si l'auteure nous en apprend beaucoup sur le complexe de Diogène, on ignorait quelles en étaient les phases discordantes et, pour ne pas commettre un impair, on s'est renseignée à plus éclairé que soi. On est sortie dubitative de cet exposé, surprise qu'une telle confusion mentale affecte des personnes qui, sous bien des aspects, ne diffèrent en rien de leurs semblables. On ne sait trop où chercher le ferment de cette maladie, génétique ou héréditaire. La narratrice de cette histoire, Elsa, qui se manifeste ici dès l'enfance, met son père en relief, lui-même s'avérant un ramasseur compulsif d'objets les plus hétéroclites. La mère  témoigne de sa lassitude en essayant de combattre l'encombrement de la maison. Rien n'y fait jusqu'au jour où le père sera vaincu par ses glanages intempestifs. Après avoir supporté l'abus des récoltes de sa fille, elle l'invite à prendre la porte. Elsa a vingt-cinq ans. Nous pouvons avancer que là commence ses déboires dus à ses maraudages, ramasser et acheter des objets sans aucune nécessité. Est-ce une façon de compenser les manques de l'enfance, mais qui n'en a pas ? Sa poupée préférée a été confisquée par sa mère, jetée dans un trou, pour la punir de son désordre. Autre symptôme mental dans ce bric-à-brac de ramassis, le vide qu'Elsa ressent affilié à une absconse solitude. D'où lui viennent ces lacunes, nous l'ignorons mais elle est incapable de garder des amis qu'elle se fera au long de son périple. Elle se mariera avec un collectionneur de livres, divertissement qu'elle associe à sa passion immodérée des objets. Ils auront une fille, Céleste, qui, elle, vivra une enfance mouvementée. Sa mère ne ressentant aucune fibre maternelle, son mari l'a quittée, l'enfant sera partagée entre le père et sa nouvelle compagne, les grands-parents paternels. Par intermittence, elle sera confiée à Elsa mais sans succès, Céleste n'ayant aucun goût excessif pour les objets, ni pour la saleté qu'ils accumulent, ses allers dans la maison seront provisoires. Aux ramassis de vieux déchets s'ajoute et pourrit la nourriture négligée par Elsa. La maison sent mauvais, Elsa ne peut recevoir personne, tant de détritus feraient fuir ses invités. La lucidité dont elle fait preuve souligne ses déconvenues quand elle se lie d'amitié avec deux femmes rencontrées dans un club de yoga. C'est une passionnée abusive doublée d'une incorrigible fétichiste. Travaillant dans une bibliothèque, elle s'éprend d'une écrivaine invitée à disserter sur ses livres. L'écrivaine, ne comprenant pas le comportement d'Elsa à son égard, la fuira. Il en sera de même envers une musicienne, un soir de l'Halloween. À une artiste excentrique et désargentée, elle demandera de sculpter une tête de Baudelaire pour tenir compagnie à Marilyn Monroe, buste qu'elle a acheté chez un antiquaire. Outrance et prodigalité dominent le récit, qui ne comblent en rien le vide et la solitude de la narratrice. 

Si les artefacts sont un havre temporaire pour Elsa, les araignées en sont les repères, rarement maléfiques. Leur intervention, l'air de ne pas y toucher de la part de l'auteure, nous emporte dans une dimension irréelle et sensuelle. Les excès d'Elsa, personnifiés par les têtes de Marilyn Monroe et de Baudelaire à qui elle se confie, l'acheminent dangereusement vers un monde paradoxal, habité d'une femme déséquilibrée à qui elle vouera un sentiment asservissant, qu'elle confond avec l'amour. Se livrant aux manigances de cette femme, elle se vautrera dans une situation rocambolesque. Quelle en sera l'échappatoire, sinon chercher les derniers feux de l'existence ailleurs que dans ses agissements crépusculaires, eux-mêmes ignés de l'incapacité de surmonter ses obsessions, choix qu'Elsa ne possède plus, ses démarcations entre la réalité et ses désirs inassouvis ayant été franchies. 

Sous une apparente légèreté, un humour qui ne se dément pas, comme le chapitre consacré à la Mini Cooper d'Elsa — surnommée Mini-chérie —, les cendres de la mère soufflées par l'aspirateur, les objets se révèlent une allégorie de l'existence, ramassis de joies et de peines, que nous finissons par jeter, par oublier, croyons-nous, pour vivre le mieux possible. Défection de la conscience où nous percevons la gravité d'un sujet peu abordé, la consommation devenant un plaisir innocent et légitime. Prétexte à remettre de l'ordre dans le tourbillon d'un creux, un trou, comme celui mentionné par la mère d'Elsa, trou qui avait avalé sa poupée, alors qu'elle était cachée dans une garde-robe. Malaise qu'Elsa a entretenu d'une manière obscure, la raison de chercher sans trouver ne se justifiant plus. Accumuler des objets neutres, n'est-ce point rechercher l'inaccessible ? Se réfugier dans la démesure quand nulle solution plausible ne se présente autre que celle de s'anéantir dans l'invraisemblance de nos égarements. Fiction relatée au premier degré, procédé que Nancy Vickers utilise dans ses œuvres précédentes, sous couvert de laisser le lecteur, la lectrice, libres arbitres de leurs choix, ce roman s'interprétant pour le meilleur de notre imaginaire mais aussi pour la pire désillusion quand nous refusons de nous montrer tels que nous devrions être. C'est là la qualité essentielle du roman, Elsa ne faisant confiance qu'à elle-même, sachant que son passage éphémère sur la croûte terrestre empoussiérée d'invisibles fantômes, dont les particules qu'elle agite en étouffant sa mère, ancrera sa présence, bousculée de rencontres peu fructueuses, dans la mémoire de celles et de ceux qui n'ont pas tenu compte des causes à effet de ses chambardements. Elsa, ne trouvant qu'un soupçon de paix dans la chambre du père, quasiment interdite d'entrée, où sont amassés les trésors du temps des poubelles fouillées la nuit, père et fille nourrissant leur complicité silencieuse d'objets inanimés, ceints peut-être d'une âme...

Si l'histoire d'Elsa, celle-ci aux prises avec ses démons, déconcerte quelques esprits rationnels, oscillant entre réalisme et fabulation, elle se révèle une bouffée de fantaisie jubilatoire dans la morne atmosphère dans laquelle nous vivons. Il est nécessaire de ne pas passer outre, tant d'états d'âmes livresques assombrissent l'ensemble de nos randonnées terrestres. Les événements conjoncturels élaborés sous la plume de Nancy Vickers nous entrainent dans un univers peu usité, familier à l'écrivaine, où il est agréable de se laisser aller, notre retour sur la terre ferme s'étant enrichi de la chimérique séduction d'un conte pour adultes, qui finit sans autre issue probable que l'embrasement d'une maison hantée, Elsa emportée par ses « anges adorateurs »...


Capharnaüm, Nancy Vickers

Collection Indociles

Les Éditions David, Ottawa, 2022, 236 pages