lundi 10 mai 2021

La route, éloignée des rêves de Kérouac *** 1/2


Elle nous dit que s'éveillant chaque matin en bonne forme, elle ne demande pas davantage à l'existence. Elle se lève en remerciant quelque dieu inexistant. Ses petits bonheurs se réduisent, les objets se dénomment, l'identité des gens lui échappe. Dans la rue, elle écoute les bruits environnants, ne voit personne, parce que, parvenue à quatre-vingt-trois ans, plus rien n'a d'importance qu'elle-même. On a lu le roman de Lucie Lachapelle, Va me chercher Baby Doll.

Titre déconcertant qui a retardé notre lecture. On ignorait que derrière cette supplique, se cachait un drame victimisant trois femmes. Livre de la route, rarement évoqué par une écrivaine, le genre se conjuguant au masculin. Une narratrice téméraire, ayant peur de peu de choses, se résoud à traverser le Canada pour sauver la fille de son amie Manouche, « Thérèse de son vrai nom », ex-prostituée, atteinte d'un cancer inopérable. La narratrice se prénomme Florence, alias Cartouche, parce que « directe, explosive ». Enfance difficile entre un père alcoolique, colérique, une mère fragile, évanescente, qui ne savait trop comment protéger sa fille. À l'âge adolescent, Florence a quitté ses parents, elle a travaillé comme serveuse dans un hôtel en Abitibi. Jeune femme endurcie par ses conditions familiales désastreuses, elle se méfie des hommes aux bras couverts de tatouages. Un seul a su l'attendrir. Dan, un métis, avec qui elle apprendra à aimer librement. Lui, ne pense qu'à partir dans le Nord, elle, à découvrir le Sud. Ils se séparent sans fracas. Puis, un jour, la vie de Cartouche a basculé dans un grand trou noir. Involontairement, à l'arme blanche, elle a tué un homme qui tentait de violer une jeune Anishinabée. Crime qui lui vaudra dix ans de prison. Elle en a vingt-cinq. Quand elle se remémore son histoire, elle est libérée depuis deux ans. Vit dans une cabane de bois rond, à Val d'or. Elle vient de recevoir une enveloppe de Manouche, compagne au grand cœur qui, en prison, l'avait prise en affection. L'avait défendue contre des femmes abimées, agressives, toxicomanes. Plus à plaindre qu'à blâmer. Empathie excessive dont est pourvue Cartouche, qui la fera partir sans hésiter rechercher Camille-Baby Doll, de qui Manouche a accouché en prison. Élevée en foyer d'accueil, Baby Doll a été vue une dernière fois à Toronto, dans un quartier mal famé. Cartouche doit lui remettre douze lettres de sa mère, écrites sur des « morceaux de napperons de restaurant et des serviettes de table ». 

Nous sommes loin des virées routières évoquées par des hommes, éprouvant le besoin de vivre autre chose que la routine de jeunes années désenchantées. Cartouche, dans son vieux pick-up, partira en mission à Toronto où elle apprendra que Baby Doll a quitté la ville pour Timmins. Souvenirs insupportables pour Cartouche : sa mère dans un foyer qu'elle n'a pas revue depuis douze ans, la tombe de son père, leur roulotte déglinguée. Le lac. Elle se souvient aussi de son internement quand elle se rend à la plage de Wasaga. Chaque contrée qu'elle traversera nous vaudra des réflexions intimistes sur la vie que réservent de malencontreuses rencontres. Sur la route allant à Timmins, elle fera monter dans sa voiture un jeune couple ontarien, qui fuit sa jeunesse abimée dans des familles d'accueil. Déshérités de la terre envers qui Cartouche éprouve des sentiments ambigus, reflétant sa propre jeunesse. Culpabilité envers l'homme qu'elle a tué, envers sa mère, victime d'alzheimer. La hargne qu'elle déverse sur la tombe de son père, qu'elle rend responsable de son « passé pourri ». De Timmins elle se rendra à Thunder Bay où a échoué Baby Doll, mais de là encore, l'adolescente s'est volatilisée. Visite à Amanda, une Ojibwée qu'elle a connue dans l'aile psychiatrique de la prison. Elles avaient sympathisé. Amanda vit avec sa vieille mère et ses deux enfants. Celle-ci a appris à son amie d'infortune les « quatre directions » de la vie. Cartouche prendra part à une mystérieuse cérémonie appartenant à la culture d'Amanda. Moment de détente spirituelle et physique pour Florence qui se laisse aller à pleurer abondamment, éprouvant un bien-être libérateur. « Une couche de saleté a été nettoyée ». Mais elle doit poursuivre sa quête tout en lisant quelques lettres de Manouche à sa fille. Nous y apprenons sa vie de prostituée, ses regrets de ne pas avoir élevé décemment Baby Doll. L'absence d'un père. Compassion à retardement qui encourage Cartouche à continuer l'aventure. 

De ville en ville jusqu'à Saskatoon, elle évitera la solitude avec des êtres de hasard qu'elle ramasse avec leur vie malmenée, trouvant en eux d'étranges ressources qui lui donnent la force de se regarder en elle-même. De s'apitoyer sur des hommes, jeunes pour la plupart, qui ignorent où se termine le voyage. Elle n'échappera pas à une nuit d'extase partagée avec un « grand gars qui transporte un sac à dos ». Aucune question entre eux, le plaisir charnel dans une chambre d'hôtel les unit l'un à l'autre. Nuit fugace et réparatrice, ce dont Florence avait besoin avant de retrouver Baby Doll, aux mains d'un proxénète, qui se rebiffera contre sa mère qui ne l'a jamais aimée, prétend-elle. Discours qu'elle déferle sur la route du retour, narguant le fatalisme qui l'a menée, telle sa mère, à se prostituer. Compréhension et patience admirables de Cartouche qui se fait complice apparente de la jeune femme, défaisant peu à peu ses convictions basées sur celles d'hommes qui ont promis monts et merveilles à leur protégée, innocente et naïve, prête à s'immoler sur l'autel de l'offrande sexuelle et de l'argent dont elle est friande. Retour orageux vers un monde ordonné que lui propose Cartouche : Baby Doll accepte de revoir sa mère mourante. S'ensuit une réconciliation entre ces trois femmes et leurs désillusions, la vie ne leur ayant pas épargné les balades empoisonnées dans ses sentiers épineux. 

Roman qui se penche sur d'innombrables injustices et outrages, comme ceux envers les Noirs à travers l'accueil agréable d'une Congolaise, réceptionniste dans un hôtel où est descendue Cartouche. Apitoiement sur les détenues qui ne reçoivent qu'indifférence. Sur les marginaux qui se contentent de fuir, pensant oublier, mais nous le savons, nous n'oublions rien... Cheminement routier scandé d'écoutes musicales dont se repait Cartouche pour aller jusqu'à la fin du voyage en compagnie d'une jeune femme de qui elle sera toujours responsable. Si la lecture de ce récit est parfois accablante parce que dérangeante, on se dit que cette fiction-témoignage a suscité de la part de l'écrivaine, Lucie Lachapelle, beaucoup de courage et d'empathie pour s'être immiscée dans une cellule perverse de l'existence, à double tranchant : la détestation et l'amour. Sentiments contradictoires propices à la destruction de soi et des autres, la désespérance se révélant une force ultime, nécessaire à toute réconciliation avec l'univers des vivants, celles et ceux qui rêvent de s'aventurer hors des sentiers battus. Roman à lire pour réfléchir à l'encanaillement du monde interlope où tombe trop souvent des démunis de la terre...


Va me chercher Baby Doll, Lucie Lachapelle

Les Éditions XYZ, Montréal, 2021, 192 pages

lundi 3 mai 2021

Le temps des hommes et des bêtes ****


Les premiers rayons de soleil se croisent et se décroisent entre les branches éparpillées des arbres du parc, comme pour nous caresser le visage chaque fois qu'on fait un pas en ses allées, les branches se resserrant, tel un rideau aux froissements agités. On s'en repait, les premières étreintes étant toujours dépendantes de celles qui surgiront, terriblement chaudes, au mitan de l'été. Ce dont on a hâte, cette chaleur accablante, qui nous revigore. On commente le roman de Yvon Paré, Les revenants. 

Il y a des livres dans lesquels nous devons nous laisser aller. Faire fi d'une quelconque linéarité même si, formée à cette école traditionnelle, on a tendance à hausser des barrières. On pense à des marges qui déborderaient d'images et non de notes. Il suffit de s'en tenir à la cohérence du texte, de suivre les excentricités de personnages anticonformistes pour déranger, avec grand plaisir, lectrices et lecteurs de leurs habitudes sédentaires. Ce qui se passe dans ce roman sans chapitres : nous suivons un homme qui a perdu la mémoire, l'écrivain mentionnant que l'histoire se déroule en l'année 1980. 

Quand le narrateur prend la parole, il se tient sur la galerie d'une maison vide, à La Doré, reclus entre les arbres et les hirondelles. « Le jour flambait dans les lilas. » Soudainement, sont apparus, descendus d'une voiture, un homme aux cheveux longs et roux, Jean-Sébastien, Bach, pour tout le monde, accompagné d'une jeune femme cherokee, Nokomis. Les deux connaissent le narrateur, Richard-Yvon Blanc, qui préfère se faire appeler Presquil. « Juste l'ombre d'un homme ». Il possède peu : un chat, Monsieur Melville. Un livre fétiche, Jack Kérouac, signé Victor-Lévy Beaulieu. À nouveau, un moteur se fait entendre, celui d'un « un vieil autobus vert délavé. » La conductrice, Flavie, semble s'être donné rendez-vous avec Bach et Nokomis, car, elle aussi, connait le narrateur et sa famille. Ces êtres, peu à peu, s'imposent dans l'existence de Presquil, ce dernier s'étant défait depuis l'échec de l'indépendance du Québec, en 1980. Une maison bleue servira d'élément flottant dans les aventures des protagonistes, un autre se manifestant, Félix, le meilleur ami de Presquil, avant qu'il perde la mémoire. Effacement de soi face à une défaite dont il n'est pas responsable, mais le choc a été trop rude pour en supporter, seul, la honte. Les uns et les autres se mettent en branle autour d'un Presquil souvent désemparé, protégé de ses bêtes, de ses oiseaux, de ses arbres et rivières, narrant leur situation antérieure surgie d'univers plus conventionnels. Bach et Nokomis ont été des universitaires qui ont traversé l'Amérique avant de rentrer dans leur village. Félix restaure des maisons, ici une maison bleue qui se déplacera pendant la nuit. Le narrateur s'exprime avec une telle poésie qu'on reste confondue d'admiration pour cet homme qui, sous des apparences de simple d'esprit, gère son univers avec une sagesse apprise de celle des bêtes qui le confortent. Mammouth, la marmotte, Monsieur Melville, le chat. Les petites crécerelles qu'il faut nourrir de chair fraîche, leur mère s'étant noyée. Les hirondelles qui s'ébrouent, le renard qui surveille, au loin. On en passe... Flavie, lesbienne et féministe radicale, qui a exercé plusieurs métiers lucratifs, se consacre à la sculpture, qu'elle ne cesse de remettre en question. Ses colères, ses rires excessifs, ses provocations sexuelles envers Presquil soulèvent des points d'interrogation qui la tourmentent. Félix se range vers la jeunesse occultée de son ami, devient son gardien bienveillant lorsque des marginaux, comme William Cousin, le surprennent, ne se reconnaissant pas en eux. L'amnésie crée des distorsions mentales. Félix, propriétaire d'un jardin botanique, cultive aussi un champ de fraises, leur cueillette inspire à l'écrivain des pages poétiques admirables, imbibées de l'insatiable liberté des revenants, écho ironique aux intermèdes suscités par les villageois, réels ou inventés, autant qu'improbables. Tout s'avère jaillissement dans cette histoire jubilatoire, où il est prudent de ne pas trop se questionner, comme si la vie de chacune et chacun dépendait d'un instinct jamais corrompu. Les bêtes prouvant qu'existe un temps pour tout. Le temps de la mémoire oubliée s'avère le temps privilégié pour se montrer à fleur d'épiderme, le narrateur sujet à une émotivité excessive, pleurant à chaudes larmes, riant à pleine gorge, comme pour exorciser les affres qui le condamnent à miroiter ses agissements à travers les visées parfois lyriques de ses compagnons. Mais tout miroir se déleste lentement de son tain. Le foisonnement verbal de Bach trouve un sens dans l'humanité dont il se sert en faisant des expériences sur des champignons comestibles ou vénéneux dont il est grand amateur. Faut-il frôler la mort, transcender les visions, pour que la musique capte une oreille démultipliée, musique du chant de Nokomis, de la guitare inlassable de Bach, des hirondelles qui se planquent dans un portique ? L'apparition inattendue de Jack Kérouac. De Victor-Lévy Beaulieu, déchirant des pages du carnet du narrateur. Entre divagation hasardeuse et réalité douloureuse, l'identité du pays n'est pas résolue, pas mieux que celle de Presquil. C'est Nokomis, elle-même de culture outragée, qui remettra à l'heure les pendules désaccordées de Richard-Yvon Blanc. 

En lisant ce roman dense et sensuel, souvent symbolique, soutenu par les joints qui circulent, on a imaginé une longue trainée blanche dans le ciel écartelé par l'explosion d'un lieu provisoire où se sont dissous les occupants, eux aussi revenants, qui se mesurent à des espaces insoupçonnés, leur mémoire ne s'effaçant jamais d'un morceau de l'univers. C'est peut-être là la véritable identité d'un pays qui se démarque du comportement rationnel des pays voisins. Colportée par des femmes et des hommes atteints de doute et non de certitude. Comme le coureur qui nargue Presquil, énumère les écrivains les plus importants du Québec, écrit des livres dans sa tête. Un brin de folie embellit le désenchantement de chacune et chacun, attise un rêve plus puissant que la réalité parfois mensongère, parfois grossièrement affectée, paroles sous-entendues dans la bouche de Nokomis, qui réveilleront les hommes autour d'elle. Brisant leurs illusions auxquelles ils n'avaient pas songé, le réveil risquant d'être brutal mais salvateur. De brèves souvenances nous campent dans des instants présents où Richard-Yvon Blanc, différent de ses frères, entrevoit ses origines malmenées, son enfance barbouillée, son adolescence débridée, jusqu'à sa fuite hors du village.

Les paysages dépeints majestueusement par l'écrivain-narrateur, Yvon Paré, illustrent magnifiquement les périples de ses revenants, comme un tableau du Douanier Rousseau. Les bêtes échappées d'une jungle à peine domestiquée, les oiseaux ne manquant pas d'ajouter leur grain de sel étourdissant. Jungle bruyante et chatoyante. Là où s'étiole l'identité symboliserait-il une image décantée du paradis perdu ? La fin du roman comportant plutôt un recommencement, révèle une allégresse teintée de peur, représentée par Bach, ivre de ses visions végétales. À la merci d'une mort qui n'en serait pas une. Frontière où se présentent des témoins que nous n'avons pas cités, par crainte de leur donner des vertus qu'ils ne posséderaient pas, leur chair marquée du passage d'où l'on revient rarement, comme Marie-Louise, rescapée d'elle-même, incertaine de s'être évadée d'une quatrième dimension. Le narrateur, Presquil, ne conclut-il pas qu'il est « un spasme dans un nœud du temps », une déflagration qui le pousse aux limites de l'imaginaire ? Déflagration fabuleuse que cette demi-fiction, ce demi-témoignage, qu'il était nécessaire de faire entendre à un public avisé, qui saura ressusciter un trépassé, ici plusieurs, dans l'espace morcelé des vivants...


Les revenants, Yvon Paré

Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2021, 216 pages