lundi 5 juillet 2021

Quand la chair humaine se fait encadrer *** 1/2


Il serait bien de se dire qu'à notre époque désordonnée, les saisons s'imbriquent les unes dans les autres. Elles ne détiennent plus la certitude que les habits printaniers des enfants sont un point de repère. Nous devons accepter le fait que le ciel, qui devrait être bleu, se mêle aux nuages, comme une simple métaphore de la vie qui se déboussole, elle aussi. Cette brève nous ramène, sans y toucher, aux saisons délimitées de notre jeunesse. On a lu le roman de Diane Vincent, Jeux d'été.

S'il est rare qu'on mentionne ici l'apport distrayant d'une aventure policière, il est toujours plaisant de retrouver le sergent-détective Vincent Bastianello, accompagné de sa fidèle amie, la massothérapeute Josette Marchand, dans une de leurs équipées abracadabrantes. Cette fois, le duo s'est enrichi de la présence d'une jeune femme thaïlandaise, Chana Sombat, adoptée par Josette Marchand lors d'une aventure précédente. Elle est mariée à un squatteur québécois, Kevin, après qu'il lui a sauvé la vie avec quelques-uns de ses amis. Parents d'une enfant de huit mois, qui fait le bonheur de Josette et de l'inspecteur. Dorénavant, ce dernier partage l'appartement de Josette, laissant deviner une entente amoureuse, simplement annotée dans ces nouvelles tribulations menées tambour battant, tant par les protagonistes que par l'auteure.  

Le récit s'ouvre sur un animateur d'une radio montréalaise qui annonce à son public qu'un crime sordide a été commis en plein cœur du Plateau Mont-Royal. Ce que confirmeront nos deux compères quand Josette, la narratrice, s'offusquera de la sauvagerie du meurtre. Une jeune violoniste française, de passage au Québec pour donner quelques concerts, a été égorgée, défigurée, dans le parc Baldwin au début de la soirée, en rentrant à l'hôtel où elle résidait. Des lambeaux de chair ont été savamment découpés à plusieurs endroits de son corps. Le mystère demeure entier mais nous nous doutons que Josette Marchand mettra son grain de sel curieux dans ce crime ignoble, qu'elle secondera son ami l'inspecteur dans ses recherches. Une fois l'identité dévoilée de la violoniste, Sara Landrieau, et sa famille avertie, les deux s'envoleront vers la France poursuivre leur enquête. Nous apprendrons que Sara était d'origine juive, ce qu'elle semblait ignorer. Ayant découvert une photo de sa grand-mère maternelle, rescapée des camps de concentration, elle s'était fait tatouer un numéro sur son avant-bras gauche pour lui rendre hommage. À quoi correspondait ce nombre, soigneusement découpé par l'assassin ? Sara s'était affiliée à un groupe de musiciens spécialisé dans la musique klezmer, musique traditionnelle d'inspiration d'Europe de l'Est, Sara peu tentée par un parcours musical plus conventionnel, plus classique.   

De retour au Québec, de nouveaux personnages interviendront au cours de l'enquête. Un mystérieux luthier à qui Sara avait confié son violon pour en ajuster le son et Frank Cachoud, tatoueur aux apparences bien intentionnées. Deux jeunes hommes, l'un en France, l'autre au Québec, soupirants de la violoniste, reconnue comme une femme tout entière dévouée à la musique. Mais ce seront surtout Chana Sombat et son conjoint, Kevin, qui se montreront d'une grande efficacité pour dénouer bien des intrigues perverses, au risque de se retrouver à leur tour à la morgue. Milieu des tatoueurs peu engageant, milieu des mouvements d'extrême droite au Québec. L'homme qui a méthodiquement assassiné Sara Landrieau, individu déséquilibré, influencé par de constants propos haineux, des idées néonazies, que nous lisons entre les chapitres, par des théories racistes extrêmes, des discours violents, ne pouvait assouvir ses instincts meurtriers que dans un crime odieux. Seul indice qui l'identifie : une tache rouge sur une tempe. Cette réflexion discrète, projetée par l'écrivaine, symboliquement représentée par des êtres sans scrupules, souvent en filigrane, laisse une place primordiale aux agissements de l'inspecteur et de la massothérapeute. À leur complicité, aux sentiments qui les unissent, se faisant spectateurs impuissants puis redresseurs de torts acharnés contre le mal personnifié par des hommes liés aux maillons d'une chaine infernale. Jeux d'été, concours organisé par un groupe suspect, illustrant la sottise humaine, auquel Kevin, officieusement recruté par Vincent Bastianello, prendra part pour mieux en découvrir la banalité dangereuse. Jeu qui créera une telle confusion complexifiée sur l'équilibre mental du meurtrier qu'il ne manquera pas de se trahir. Cependant, sur le point de cerner le psychopathe, Vincent et Josette ont oublié que Chana, conjointe de Kevin, porte elle aussi, griffé sur la nuque, un tatouage qui pourrait intéresser le criminel sadique de Sara Landrieau...

Fiction intelligente, palpitante, scénario habilement monté, confirme notre plaisir inlassable à suivre l'inspecteur Vincent Bastianello et la massothérapeute Josette Marchand dans les intrigues que l'auteure, Diane Vincent, leur fait traverser sous des apparences de personnes ordinaires. Qui dénoncent l'imbroglio politico-social de notre société, en même temps que des sentiments humains les vulnérabilisent. Deux êtres faillibles mais aussi deux justiciers qui se relayent au chevet abimé de leurs semblables. C'est peut-être une goutte d'eau dans un océan humain, des groupes underground prenant pour cibles les plus démunis, les attirant dans des cercles corrompus où la sortie se révèle inexistante. On redemande de ces livres où d'invincibles Thésée pourchassent d'invisibles minotaures pour mieux briser la Bête en eux...


Jeux d'été, Diane Vincent

Éditions Triptyque, Montréal, 2021, 288 pages

lundi 21 juin 2021

L'adolescence en trois temps *** 1/2


Si les nuances de la vie découpaient davantage leurs reliefs, il nous serait impossible de choisir ce qui nous convient le mieux. Se donner bonne conscience est une manière de s'excuser de nos failles que nous mettons sans cesse au jour sans y remédier. Le bonheur en tout pour tous est une face cachée de notre planète, qui commence à se fatiguer de nos fugues morales sans retour. On commente les nouvelles d'Éric Plamondon, Aller aux fraises.

Que ce soit grâce à l'apport d'un livre ou d'un objet contenant quelque savoir, on aime s'instruire de petites et grandes choses. Insatiable, on met cette nécessité sur le compte d'une saine curiosité qui, jamais, depuis notre jeune âge, ne s'est démentie. Cette fois encore, un livre nous a renseigné, ou enseigné, sur une région qu'on connait à peine. Mis à part le charme qu'a instauré la plume expérimentée et talentueuse de l'écrivain, on a été séduite par le parcours d'un jeune garçon de dix-sept ans, qui nous invite à le suivre au printemps 1986. Jeune homme qui n'est autre que l'auteur, Éric Plamondon, il se présente d'une manière peu usitée, nous rappelant que cette année-là la navette spatiale Challenger s'est désintégrée dans l'espace. Qu'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé. Ce préambule choc est-ce pour signifier l'agitation du monde alors que le narrateur travaille au Petro-Canada durant la saison estivale, loin du tumulte terrestre ? Il vient de terminer son secondaire à la polyvalente de Donnacona, à l'automne il ira vivre chez sa mère à Thetford Mines poursuivre ses deux années de cégep. On l'aura compris, il est le fils de parents divorcés. Il quitte le père mais aussi ses amis et son amoureuse. Il nous dépeint ce que fut cet été entre ses " chums ", le sport qui les réunit. Puis, morceau mémorable de ce premier texte, un pique-nique chez Ti-Pierre au lac Sept-Îles. Il y a eu le bal des finissants, chacun s'est mis sur son trente et un, chacun a emprunté la voiture paternelle. Les plaisanteries abondent. Les défis, la bière, déboulent, un peu de nostalgie que les jeunes expriment en des excès de vitesse. Le narrateur n'est pas en reste pour profiter de la générosité du père. Durant une soirée arrosée, la dernière avant de partir à Thetford Mines. Ils échoueront dans le gymnase de la polyvalente, chacun se défoule sur la trampoline, ce que ne manque pas de faire le narrateur qui, à la suite d'une intrépidité mal calculée se fend une arcade sourcilière, recousue aux urgences à Québec. Mais le pire est à venir quand, abruti d'alcool, il met sa vie en danger en défiant un des copains sur la route, endommageant la voiture de son père, immobilisée dans un fossé. Des pages admirables dépeignent la colère renfrognée du père, le remords du fils, sa honte quand il réalise que deux jours plus tard, il aura quitté l'univers privilégié de l'enfance. Une expression étrange prononcée par le père après l'accident s'attellera aux années qui suivront, une expression que l'adolescent ignorait, exprimant le mutisme du père, et qui titre les trois nouvelles : « On dirait que t'es allé aux fraises. »

Deuxième nouvelle, Cendres. L'écrivain-narrateur revient au père qui lui a conté une histoire se passant à Saint-Basile, « village d'un peu plus de deux mille âmes au milieu du vingtième siècle. » Lancinant récit quand le fils s'attarde sur de digressives descriptions du lieu, sur les conditions et raisons du père d'être parti ailleurs gagner sa vie, avec la certitude d'y revenir pour y être enterré. Remontée du temps, pétillement dans son regard quand, rencontrant une ancienne connaissance, il se remémore des scènes de chasse, des visages presque gommés, le souvenir du frère et de la mère. Anecdotes qui hument le paradis perdu, blessure que chacune et chacun porte en soi. Que dire du temps de jadis qui colle à l'épiderme ? À Saint- Basile, il ne se passait rien. L'alcool coule plus que modérément, des hommes en meurent. Comme cela est arrivé à Ti-Gilles, à qui Finger et Small, deux avinés d'alcool et de solitude, ont promis des funérailles décentes. Ses cendres seront enterrées à Saint-Irénée, aux côtés de ses parents. Voyage entrepris non sans anicroches, une tempête de neige fera déraper la voiture de Finger sur une lame de glace. Fulmination de celui-ci qui se lamente sur les échecs de son existence, l'alcool ingurgité avivant de regrets tardifs, irréparables. Ne pouvant sortir de l'ornière où les pneus se sont embourbés, les cendres de Ti-Gilles agiront, tel un miracle. Un chasse-neige les dépannera, le conducteur se taisant sur l'urne que Finger serre dans ses bras. Ne sommes-nous pas poussière, retournés à la poussière ?

Mais c'est le troisième récit, Thetford Mines, qui a eu notre préférence. On y a trouvé notre compte géographique, politico-social. Retour à la jeunesse du narrateur, tel un wagon accroché à la locomotive à vapeur de la fin de l'enfance. Alimentée par l'auteur lui-même, nous ne fiant plus à l'anonymat du narrateur. Il a dix-huit ans, il habite chez sa mère et son compagnon pour deux ans, il doit faire son cégep. Ce sont des allers discontinus, en arrière, en avant. Évoquant son enfance à Thedford Mines. Vulgarisation de l'histoire de l'amiante qui a enrichi la région avant le déclin irrémédiable de la ville. Des études américaines enfonçaient le clou, affirmant que les fibres d'amiante étaient responsables du cancer du poumon qui sévissait durement. La naissance du syndicalisme, la première grève menée par deux immigrants ukrainiens. D'autres, comme celle de 1949 sous le gouvernement de Maurice Duplessis. Se dessine au loin la Révolution tranquille. Autant d'événements narrés par Jean, le compagnon de sa mère, autant le présent s'avère le contrepoint de ces années intenses. Les études, les copains, l'amoureuse. « C'était il y a longtemps. » À dix-huit ans, le temps n'est pas encore élastique. Le narrateur se souvient du week-end où, à son tour, il doit descendre à Québec. Il neige abondamment. Tempête qui nous vaudra une magnifique réflexion intériorisée, peut-être inspirée par la solitude que le narrateur ressent, en écoutant du New Age. Peu à peu, la neige l'hypnotise. Puis, comme dans un rêve, il aperçoit un orignal blanc au milieu de la route. Il y a voit un signe, « un signe du ciel », saluant l'anniversaire de ses dix-huit ans. La réalité le rattrape, il continue son périple qui le mène à Québec. Voyage initiatique qui le propulse vers l'avenir. Le sien. « Tout était possible. »

Nouvelles qui nous ont passionnée, mais pourquoi avoir classé ces trois textes éloquents dans le " petit genre " ? Libellé qui nous a semblé discutable, l'itinéraire du narrateur essaimé de faits autobiographiques. Discrétion de l'écrivain, Éric Plamondon, ou distanciation à cerner pour mieux leur donner un sens ? Après tout, la vie, la nôtre, ne se transforme-t-elle pas en fiction, l'enfance et l'adolescence se manifestant telles deux figures abstraites ? Altérées par le regard adulte, pudique attention inconsciente. Enchevêtrement poétique qui nous a émue, ces traversées sur des voies défaites, parfois en ruine, s'amalgament à un réalisme innocent, symbolisées par des passerelles qui relient les trois nouvelles. Tendresse envers lui-même, générosité envers les êtres qui l'accompagnent harmonieusement. Aller aux fraises en toute candeur...


Aller aux fraises, Éric Plamondon

Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2021, 112 pages