lundi 1 mars 2021

D'un tableau à un autre, un drame muet *** 1/2


Ce matin de janvier est silencieux, dedans et dehors. Seule, la musique de Saint-Saëns rythme nos va-et-vient dans l'appartement. On ne sait pourquoi, notre regard s'attarde sur un mur du salon peint d'un ton neutre, adoucissant encore plus l'ambiance qui nous enveloppe. On aime les couleurs, touches de vert, de pain brulé, qui nous font penser à la maison qu'on avait repeinte avec tant de conviction innocente. On a lu le roman de Valérie Garrel, Rien que le bruit assourdissant du silence. 

Après avoir lu et refermé ce livre, on s'est demandé de quel monde fictif on ressortait. On a conclu qu'on venait de lire un conte moderne, qui commençait mal, finissait bien. Il y a la misère morale, la détresse insoutenable, auxquelles nous devons faire face, devant les traverser sur la pointe des pieds. Puis, jaillit une lumière qui coupe la nuit en morceaux étoilés. Une princesse attristée apparait sous la forme d'une jeune femme aux « joues d'ébène », indice identitaire qui, plus tard, mettra le lecteur sur une piste dramatique. L'arrivée d'un prince charmant fantasque, aux allures dégingandées. C'est une manière d'embellir  davantage ce livre aux accents parfois lyriques, bien que la vie de Cassandra contienne peu de cette musique. On la rencontre au musée des Beaux-Arts de Montréal, ce qu'elle fait fidèlement chaque samedi.

Six tableaux, se situant entre le XVIe et XXe siècle, seront les éléments déclencheurs, et même les miroirs, desquels nous apprendrons beaucoup de cette jeune femme, devenue muette, après qu'un terrible malheur se fut abattu sur son pays, l'obligeant à émigrer au Canada avec sa jeune sœur. Chaque jour la retrouve dans la ville, elle marche, elle s'épuise. Elle se souvient par effet fragmentaire. C'est sa rencontre au musée, avec Antoine, qui dessillera son corps, comme nous le disons des paupières. Sans façon, il s'assied à ses côtés, lui narre une histoire que lui inspire un tableau que Cassandra admire. Sans nommer ces œuvres, elles se rapportent au combat que mène la jeune femme, lui rappelant les raisons insupportables pour lesquelles elle s'est exilée. C'est d'abord Asmaa, jeune Marocaine du XIXe siècle qui, après avoir été violée, ne rêve qu'à sortir de son pays. Un après-midi, alors qu'elle revient de la pâtisserie chercher les gâteaux pour le mariage de sa sœur, elle est prise à partie par son agresseur, qui la bouscule, « l'envoyant violemment contre le mur ». Arrive un officier de la Marine française qui la sauve de ce mauvais pas. Il reverra la jeune fille, lui promettra monts et merveilles, promesses qu'il ne tiendra pas. Quelques jours plus tard, les bateaux ont quitté le port. Dans ce portrait, Cassandra se retrouve, elle aussi a quitté son pays, l'homme qu'elle aimait est mort dans la catastrophe, l'enfant à naitre ne saura jamais rien de ce monde. Thème de l'exil provoqué par des épreuves indécentes, dont les femmes sont les premières victimes. Ce que nous apprend l'histoire de Ruth, imaginée par Antoine. Symbole de la perte du fils, amoureux d'une fille de l'ennemi à combattre. Toutes sortes de deuils que connaissent tristement les femmes, Cassandra devra commencer le sien, chose à laquelle elle n'avait pas penser. Vivre son deuil à condition de l'apprivoiser à l'intérieur de soi.

Un tableau de Camille Pissaro met en scène une vieille dame migrante. Chaque jour elle vient admirer le paysage pictural accompagné d'un homme qu'Antoine a cru être son mari. Mais un après-midi, elle vient seule, habillée de noir. Un incident fera qu'Antoine et Cassandra connaitront son histoire. L'homme qui l'accompagnait est son frère. Il est reparti en France aux obsèques de leur mère centenaire, mais aussi rejoindre son amour de jeunesse. Cassandra apprendra que tous les migrants, « les réfugiés ou les exilés, tous laissaient quelque chose derrière eux. » Reviendrait-elle dans son pays pour accomplir un dernier devoir ? Elle n'en est pas certaine. Chaque tableau relatant un destin, se pose devant elle tel un miroir qui la réfléchirait. Douloureux mais bienfaisant. Peu à peu, son propre paysage lui renvoie cent détails qu'elle avait négligés. Des scènes de sa rue. Un groupe de danseurs évoluant dans le hall du musée. Une patineuse dans un parc. La présence occasionnelle d'Antoine la rassure même si elle ne s'explique pas sa constance. Il parle, elle se tait, incapable d'émettre un son. Qui est ce jeune homme, échappé, semble-t-il, d'un tableau du XIXe siècle, disséquant la condition des femmes d'époques révolues ? À la fois romantique et moderne, même son langage s'apparente à une époque éteinte. Il la trouble, elle s'interroge, signe de sentiments ambigus à son égard, dont se défend Cassandra. 

Augustine prendra la suite des révélations que, l'air de rien, Antoine transmet à Cassandra. Augustine est servante chez un couple bourgeois du siècle dernier. Ce soir-là, elle est au théâtre avec Madame, elle s'inquiète, son jeune mari, Simon, a disparu depuis quatre semaines. Une obscure voyante, croisée dans la rue, lui transmettra un message de Simon. Elle doit retourner aux sources, soit dans leur village natal. Reprendre racine. Ce que n'avait jamais songé à faire Cassandra. Retourner aux origines, ne plus être déracinée. Asmaa désirait fuir son pays, Augustine doit retourner dans sa ville. Oscillation irrationnelle que les allées et venues mentales de Cassandra, et de bien d'autres migrants, d'une frontière à une autre, renforçant une idéalisation à laquelle ils ne peuvent échapper. Il est inévitable qu'après un tel déploiement d'hésitation, de remise en question, la vérité explose, dénoncée par quelque affliction de la mémoire ou du regard. Ici, c'est Antoine qui occasionnera cette blessure. Devant un ultime tableau qui reproduit la destruction de Sodome et de Gomorrhe, deux villes de débauche. Paysage de flammes qui horrifie Cassandra, lui rappelant le fléau qui détruisit en partie son île. Nous seront révélés son nom, la date et l'heure fatidique de sa dévastation causée par une colère invraisemblable de la Nature. Cassandra se remémore les événements qui ont suivi. L'arrivée des secours, la recherche de sa famille, sa place dans un camp. Ce bouleversement surgi d'un petit tableau « peint il y avait plusieurs siècles. » Traumatisée par cette débandade de souvenirs exécrables, sa sœur veillera sur elle. Cassandra se remettra de ses infestations psychiques, retrouvant Antoine dans un salon de thé.

Tout en dentelle et délicat roman élaboré sur les failles identitaires quand les gens doivent se séparer de leur pays, de leur continent. Souvent, d'une partie de la famille. L'effet poétique que porte le récit en atténue la souffrance, chaque tableau contenant sa part d'aliénation. Ce dont ne se doute pas Cassandra, n'admirant que leur beauté. Premier degré du regard qui apaise, en apparence, les endormissements suspicieux engoncés en nos âmes. Il suffit d'un pas effleurant le précipice pour que le vertige obscurcisse la lumière du ciel, nous guide vers nos méconnaissances volontaires. Les sentiments se font éclaireurs, ceux, habilement exploités par l'écrivaine, Valérie Garrel, à travers la personnalité de deux personnages, chacun marqué de son drame particulier. Dans le salon de thé, Antoine divulguera ses nécessités d'aborder certaines femmes... Récit un peu désuet, s'apparentant à la vie fantasmée par Antoine, dont le charme suranné séduira Cassandra, lui redonnera la parole. Usité dans la littérature actuelle, le thème de la perdition, de l'exil, de plus en plus en vigueur, s'exprime d'une manière plus brutale, plus réaliste. On sait gré à Valérie Garrel d'avoir rehaussé son récit d'une tendresse contenue, empathique, ne laissant entendre que le bruit de rumeurs lointaines. Bruit qu'il sera toujours temps de convertir en une réalité affligeante...


Rien que le bruit assourdissant du silence, Valérie Garrel

Les Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2020, 142 pages

lundi 22 février 2021

L'aveuglement d'une jeune fille en friche *** 1/2


D. nous demande si, à l'automne de notre vie, des fantasmes occupent notre esprit, suscitent des regrets. Question qui nous laisse dubitative. On dénote que le cerveau nous fait encore cadeau de désirs, de délires, de rêves, qui nous font soupirer ou sourire. C'est une manière, entre autres occupations, de continuer à vivre, les fantasmes prenant le relais sans qu'on les y invite. On commente le roman de Martine Desjardins, Méduse.

Il y a du délire aussi dans cette histoire qui nous a ravie, signature fantasmagorique de l'écrivaine relevée dans ses précédents livres. Ce dernier opus nous semble le plus accompli, le plus déterminé à nous faire savoir que les filles, les femmes, dépendent du pouvoir de leur beauté mentale quand elle fait défaut sur leur visage, sur leur corps. Traquenard qui se refermera dangereusement sur la jeune Méduse, qu'elle utilisera, ne possédant pas de ressources plus subtiles, pour séduire les hommes qui puisent dans son regard l'amorce d'une improbable complicité, qui les désarme, les infantilise. Plusieurs interprétations se prêtent au parcours abracadabrant de l'adolescente mal-aimée, surnommée Méduse par ses deux sœurs, tellement elle est repoussante, ce qui n'est qu'une apparence. Ses parents ne pouvant plus la supporter, son père prend la décision de l'emmener dans un institut pour jeunes filles handicapées physiquement, égaré entre une forêt et un lac infesté de méduses. Abandonnée par sa famille, on imagine les sévices dégradants qui attendent Méduse dans ce lieu infernal. Une directrice chauve, rébarbative, pétrie d'insatisfactions juvéniles, dévouée à son père, le dirige. Douze « bienfaiteurs » tyranniques et difformes, une poignée de « protégées » surveillées étroitement par un quatuor de matrones. Ces jeunes filles sont à la disposition des bienfaiteurs qui se rassemblent une fois par mois, pour combler, aux dépens de leurs victimes, des frustrations aux abords puérils. Jeux malsains qui menacent Méduse, réduite à se montrer à quatre pattes, tête baissée, pour que personne n'aperçoive ses yeux, paupières closes recouvertes de sa longue chevelure. 

Le temps passant, le sort misérable de Méduse ne s'améliore pas. Rebelle, elle ne se fait aucun complice. Seule, une adolescente lilliputienne, Suzanne, se raccroche à elle pour s'évader après que Méduse a découvert les méfaits meurtriers du lac. Entreprise audacieuse qui échouera, Suzanne, par mégarde, ayant croisé le regard de sa compagne. Si Méduse est devenue la proie favorite de la directrice, celle-ci sera impressionnée par le fait que la jeune fille ne ressente aucune douleur qu'auraient dû déclencher des maltraitances à répétition. D'esclave, elle deviendra sa confidente. Ainsi, nous apprendrons qui est cette femme, qui a construit l'institut. Le parcours de Méduse se révélant sans issue, elle n'échappera pas, telle Suzanne, à la tentation de s'évader. Il suffira d'une occasion inespérée pour que son séjour parmi les protégées, desquelles nous savons peu, s'achève dans l'incomplétude, rien n'étant résolue pour Méduse qui s'entête à ne pas se regarder dans les miroirs. 

En fait, ses péripéties sont une longue lettre qu'elle adresse à un homme chargé de la ramener à l'institut, son évasion ayant été planifiée habilement par un armateur, que Méduse a réussi à séduire grâce au pouvoir de ses yeux que personne, à part elle-même, n'a détecté. Il faudra que son destinataire lui lance un défi pour qu'elle accepte de révéler l'attrait insoutenable de son regard. Symbole du sexe féminin dont le mystère effraie quantité d'hommes, qu'ils soient d'hier ou contemporains. Jeux corrompus des bienfaiteurs qui dissimulent leur frayeur sous couvert de jeux pervers. L'écrivaine a semé au long de son récit une saisissable connotation sexuelle, nous faisant penser au château redoutable et aux personnages ambigus de la célèbre Histoire d'O, signée Pauline Réage. 

De crainte de trop révéler de ce conte moderne, ce qui serait regrettable, car c'est un conte habité de ses affabulations, on jouera de prudence, on formulera des questions, avivant les yeux d'une jeune fille qui se méconnait, bien qu'elle accomplisse des actes prémédités, salvateurs pour elle-même. Condamnés par une société bien-pensante. Sous l'emprise euphorisante de la gomme de résine, atténuant son sentiment de honte culpabilisante, Méduse finira-t-elle par accepter son rôle de jeune femme éprouvée par les atrocités que son corps devra subir, livré aux caprices délétères des bienfaiteurs ? Dans la friche où se débat Méduse, son récit ne se termine pas tel un conte de fées, elle possède si peu de recours vivables pour sa défense. 

L'histoire est riche, pour éviter de mentionner originale, ce qui ne suffirait pas à dépeindre les péripéties d'une adolescente prisonnière de ses travers physiques, de leurs conséquences irréparables. Dissimulés derrière des œillères chevalines ou sous un bandeau rétrécissant le périmètre de leur territoire, ses globes oculaires distillent un attrait mortel sur celui ou celle qui essaie de confondre leur intensité. Les Disgracieusetés, les Abhorrations, mentionnées par l'écrivaine, dont se condamne Méduse, soulèvent la question épineuse de l'anorexie qui ravage la candeur d'adolescentes, encouragées par des modes où le corps squelettique prend sa source dans un narcissisme exigeant. Aveuglant la promesse charnelle de corps inachevés. Entre autres victimisations de " l'éternel féminin ", dévalorisé par des hommes peu scrupuleux sur la marchandise.

Si la fiction s'avère fâcheusement moderne, l'écrivaine Martine Desjardins l'a embellie de la diversité d'une écriture rutilante, d'un vocabulaire recherché élégamment. D'une pensée parfois provocante. On lit peu de ces phrases ponctuées d'une poétique liberté, dans lesquelles nous ressentons la joie de l'auteure à s'être  laissé aller à son amour de l'écriture. Dans un monde où les symboles dissimulent une lourdeur pitoyable de l'être humain, en l'occurrence l'innocence de jeunes femmes inexpérimentées. On lui en sait gré.


Méduse, Martine Desjardins

Éditions Alto, Québec, 2020, 214 pages