lundi 23 mars 2020

Le goût du bonheur et ses variantes *** 1/2

En lisant quelques commentaires publiés dans Facebook, on réalise combien de livres on ne lira pas, non par manque de temps, mais d'un point de vue humain. Pour cette raison, on reste prudente sur les livres qu'on dit préférer à d'autres. Ce serait injuste pour les écrivaines et les écrivains dont l'ouvrage ne correspond pas toujours à ce qu'on attend d'une fiction. On commente les nouvelles de Natalie Jean, Le goût des pensées sauvages. 

Des auteurs-es s'ingénient à nous faire aimer les nouvelles encore davantage. Style concis, une histoire disséquée en peu de pages, d'autres, au style plus languissant, ne se pressent pas pour nous emporter vers une conclusion hâtive et probable. C'est l'impression souriante que nous a donnée Natalie Jean, ses récits parsemés d'anecdotes parfois déconcertantes. Mais toujours le talent l'emporte, sevré de jolies trouvailles comparatives, ou simplement pour constater que la nouvelliste se sert d'une panoplie de perles qui enrichit les doutes et convictions de protagonistes bigrement poétiques. On a donc lu ces textes avec un " certain sourire " enchanté.

Dès la première nouvelle, Qui me voit nue, nous entrons dans les divers états d'âme de Maëlle, douée pour le bonheur. Sur l'insistance de son père, elle doit vider « le » garde-robe de sa mère morte. Elle est ballerine, nous fait part de son entrainement exigeant, de ses anciennes amours. Elle s'enlise dans le quotidien, affirmant qu'elle est « vivante, bien vivante ». Hadrien, vers qui elle est très attirée, l'invite « dans sa vie, dans sa joie ». Zoé, sa colocataire, jouant les trouble-fête, lui demande ce qu'elle va porter pour honorer cette soirée. Pétales nous convie au jeu fantaisiste d'une jeune femme. Elle ramasse les pétales de fleurs fanées et, de la fenêtre de son studio, au deuxième étage, elle les lance sur des « clients qu'elle choisit avec soin. » Ce jeu fait accélérer son cœur, elle est digne « d'aimer et d'être aimée ». Là encore, la narratrice digresse bellement vers un quotidien qui, observé sous un angle d'intense désir de vivre, transcende de courts événements en moments existentiels fulgurants, au point de rembarrer son voisin grincheux d'une manière puérile. Efficace.

Hommes et femmes, et enfants, témoignent de la vitalité de l'écrivaine. Elle leur donne la parole indifféremment, les uns et les unes allant leur chemin traversé de joie et de peine, qu'ils convertissent en des instants dont dépend leur avenir, bien que les uns et les unes ne soient pas très préoccupés de ce futur composé pour d'« anciens enfants. » La nouvelle Fin s'avère une immense leçon d'humilité de la part d'un jeune homme laid épris de Charlotte, qui, heureuse, au bout de cinq ans, lui annonce une naissance prochaine. Il n'est pas prêt à assumer cette paternité, il refuse, elle le met à la porte. Mesurant l'étendue des dégâts qu'il a drainée, il revient, émerveillé que sa fille ne lui ressemble pas. Et toujours les sensations du quotidien qui se greffent à l'intérieur d'un texte où l'essentiel se mesure à la discrétion étonnamment sensuelle de l'écrivaine. Les samedis de Lola, enfant de douze ans, nous raconte comment elle a retrouvé son père. Maturité surprenante de la fillette, elle a hâte que sa mère s'en aille rejoindre son amoureux pour passer une soirée à dessiner dans sa chambre. Un jour incertain, un homme téléphone, c'est son père qu'elle ne connait pas. Elle insiste tellement auprès de sa mère que celle-ci l'autorise à le rencontrer dans un parc pendant une heure. Une nouvelle réconfortante, mettant en évidence l'amour qui unit père et fille. Tous les deux, complices désintéressés. Le goût des pensées sauvages, la nouvelle éponyme, longue et bohème dans ses intentions, intelligente et sensitive, résume en quelque sorte le manque d'amour de la narratrice, son besoin d'aller vers ses semblables avec un air de folie qui, de plus en plus, déserte son conjoint. Elle se remémore les soirées joyeuses avec Christophe, leurs escapades dans des sentiers forestiers, leur premier appartement dans le Vieux-Québec. Tant de souvenirs qui, au bout de douze ans de vie commune, se sont effilochés. Les jonquilles qu'elle aime ont perdu leur attrait. Pourtant, ne dit-elle pas que le but de sa vie, c'est d'accumuler les instants parfaits ? Ses pensées sauvages tenteront de refleurir avec l'arrivée d'une jeune femme surprenante, envoyée par sa mère, pour faire le ménage...

Dans un recueil, souvent une fiction nous touche plus que d'autres. On ne sait trop pour quelle raison, les neuf textes rassemblés formant un tout homogène, remplis d'un humour tendre et généreux, l'histoire Ma belle ombre a réussi à nous émouvoir. Est-ce la visite de la narratrice à son grand-père, homme d'autrefois, qui enseigne à sa petite-fille les envolées grandioses de la nature, cette dernière exhibant ses abondances ? Est-ce la famille birmane qu'elle recueille à l'aéroport, si proche de la philosophie du grand-père, qui a remué en nous une fibre ancienne de trente ans ? Ou bien, plus concret, le don d'une feuille de papier vierge, que l'un des enfants birmans offre à la jeune femme ? Elle qui rêve de recevoir une merveilleuse lettre d'amour voit son vœu se réaliser au-delà de ses espérances.

On ne cite pas toutes les fictions, elles contiennent les rouages habiles qu'on aime retrouver dans ce genre. Bien que la dernière, Un jour peut-être, brève et tranchante, démente les rumeurs angoissantes qu'elle manigance entre un père et sa fille, sous la douche. On savoure la délicatesse de ces fables, leur saveur particulière, qu'elles se situent dans la blancheur hivernale ou dans la touffeur estivale. Un torrent d'eau vibrante leur assure un goût vagabond, assoiffé, rythmé au gré des humeurs des uns et des unes, souvent animées par des artistes dont l'apport essentiel est de transformer une société infantilisée en un réceptacle de sentiments nécessaires à la bonne marche des uns et des unes. N'a-t-on pas souvent avancé que les artistes en tous genres sauvegarderaient le monde flanqué de ses outrances désobligeantes ? Natalie Jean, elle-même artiste visuelle, attise nos prédictions à travers le comportement itinérant dont elle affuble ses personnages, hommes, femmes et enfants, récalcitrants à l'aveuglement insensé de leurs semblables. Un plaisir de lecture, poncif hiératique duquel on se réclame sans que notre opinion en soit dépréciée.


Le goût des pensées sauvages, Natalie Jean
Leméac Éditeur, Montréal, 2020, 144 pages

lundi 16 mars 2020

Le corps féminin et ses multiples parures *** 1/2

Exister, c'est vivre, a-t-on lu plusieurs fois dernièrement, affirmation rapportée par différentes personnes. Pourquoi s'attarder à une telle justification, comme si la vie était à ce point fragile, qu'il faille s'en persuader ? Il est vrai qu'on ressent un malaisé tremblement à la base même de la planète. Qu'en sera-t-il dans une décennie si peu de gens se soucient d'une possible révolte planétaire ? On commente le roman de Karine Rosso, Mon ennemie Nelly.

Le genre littéraire que publie plusieurs maisons d'édition nous fait penser à la griffe de certains couturiers. Manière de faire des ourlets pour se distinguer, disait à peu près la couturière Coco Chanel. On reconnait immanquablement les ouvrages des éditions Hamac, les auteurs-es se particularisant par un apport singulier, un brin révolté, remettant en cause leur jeune passé. C'est le cas, ici, du roman de Karine Rosso. La narratrice, d'origine sud-américaine, profite de son retour de Colombie où elle a vécu cinq ans, pour s'interroger sur la démarche quotidienne de quelques-unes de ses amies, aussi sur la sienne, tout en disséquant l'œuvre littéraire de Nelly Arcan.  Ces jeunes femmes ont une vie incertaine, un brin bohème où, comme il se doit, l'attirance vers des hommes qui les accompagnent plus ou moins assidument, aiguillonne leur comportement. Non pour se prélasser mentalement mais pour se remettre en cause, revendiquer ce qu'elles représentent, chacune dans son rôle de mère, d'amante, ou simplement de femme. Comme l'a fait Nelly Arcan dans ses livres, d'une manière obsessionnelle. Et la vie des femmes, à tout âge, n'est pas simple. Ni toujours résolue.

Chaque chapitre s'avère séquentiel, telle une introduction qui mènerait la narratrice, étudiante, vers des êtres qu'elle ne peut effacer de sa mémoire, narrant à travers eux la dérision douloureuse du temps qui passe. Sur le corps périssable, sur le désir sexuel. Plus concret, sur la froidure hivernale. Désir dissemblable entre l'Amérique du Sud et celui du Nord. Souvent un double sentiment, ou une infime sensation, réside entre la peau et la chair. C'est dans « un cinq à sept » qu'elle fera connaissance avec Nelly, sans aucun doute. Elle se souvient du jeune étudiant qu'elle écoutait lui parler de l'écrivaine pour une première fois. Insignifiant jeune homme bien qu'elle le décrive jusqu'à ce que « sa voix se perde dans les sons de la musique. » Qui dit musique ajoute à son intérêt personnel une courte harmonie qui distrait agréablement l'oreille, celle de son interlocuteur se parant d'un faux diamant. Brève image entrecoupée du regard de la narratrice porté sur des hommes, témoins de sa féminité, elle a pour miroir son amant sud-américain, Leo, avec qui elle a mis quatre ans pour « remonter le continent ». Point cardinal qui ne la quitte jamais, ce voyage semble ne pas se terminer. Se projettent aussi Chloé et Lola, deux amies qui partagent un appartement près de chez elle. Le corps, sa manière de le traiter, renvoie la narratrice à une époque où, avec Leo, elle vendait des bijoux, l'assurant que lors de temps antiques les hommes se maquillaient, se tatouaient. Les parures charnelles l'obsèdent, paysage vaniteux nécessaire pour survivre à une jeunesse qui s'étiole. Les femmes du monde africain qu'elle ne cesse de vêtir, de dévêtir de parures colorées, qu'elle-même porte. Noémie, amie d'adolescence, qu'elle perd de vue, trop fatiguée de son périple, pour la reconnaitre, « tenter de rattraper, peut-être un instant d'intimité. »

Superficialité de l'existence que pour remplir, elle comble de réflexions soutirées de plusieurs livres de Nelly Arcan, toujours s'attardant sur les autres, telle l'amie Kiev, mère de jumeaux, en couple avec Alexis. Cela se déroule rarement en solitaire, les effets d'une société à peine décrite, illustrent sa manière d'agir envers Leo, amant rebelle qui l'angoisse quand il s'absente, comme peaufinant son rôle de futur père attentionné. Aller-retour des sentiments, comme il est de saine coutume chez un couple amoureux. La chair évoquée par le regard parfois agacé ou inquiet de la narratrice, celle-ci très observatrice, ne se prête à aucun jeu personnel, elle s'accuse de honte, d'une culpabilité toute féminine, se retrouvant piégée dans les affres de l'écrivaine Nelly « en quête de reconnaissance ». Qu'elle reniera avant de se laisser aller à délirer dans les couloirs obscurs de l'université. Femmes qui la guident à travers cent interprétations d'un roman esthétique, sans qu'aucune morale n'encombre les intentions littéraires de l'écrivaine, Karine Rosso. C'est peut-être intentionnel que, semblables à la narratrice, nous nous perdions dans les méandres passionnels d'une jeune femme proche de l'inconscience, spectatrice des incertitudes de ses compagnes, de la folie de Nelly Arcan, cette dernière manquant d'air pour remonter à la surface de la vie. Si l'existence, croit-elle, se banalise, elle se crée un monde enviable, peu conventionnel, en fabriquant des bijoux, en les vendant dans les couloirs du métro, dans d'autres lieux insolites. N'a-t-elle pas mis au monde une enfant qu'elle élève avec un amour exacerbé, comme tant de mères ?

Roman-essai très représentatif des éditions Hamac, comme on le mentionne au début de cette balade hors des sentiers battus. Déambulations d'une jeune femme qui ne sait pas toujours où elle embarque, ni débarque, mais c'est aussi une profonde réflexion sur la fragile force des femmes, sur le refus de pratiquer une vie linéaire où l'ennui serait mortel. Endroit et envers de la féminité. Lucide et intelligent apport d'un récit échevelé comme les pivoines printanières, axé sur le corps mortel, déparé de toutes ses grâces. Nelly Arcan n'a-t-elle pas écrit cette phrase révélatrice du parcours de Karine Rosso : Les femmes, de toute manière, n'avaient jamais le corps qu'il faut. Miroir formant et déformant. Maigreur et rondeur que subit la narratrice à mesure qu'elle-même devient miroir, exaltant les yeux scrutateurs de Leo. Et plus nous pénétrons dans la fiction, et plus le désir de s'autodétruire de la jeune femme se dilue avec les dernières crasses de l'hiver. Elle nomme la sève printanière, une grève étudiante, le regard doux de Leo, jusqu'à se souvenir d'une ancêtre héroïque qui était peut-être sa grand-mère. Le récit défie le temps, soudant fleuves et montagnes. Effilochant, comme on le fait d'une quenouille, les écrits de Nelly Arcan, mais aussi rendant un tendre hommage aux femmes qui se reposent éternellement sur les rives boueuses de tous les continents.


Mon ennemie Nelly, Karine Rosso
Éditions Hamac, Montréal, 2019, 185 pages