lundi 12 mars 2012

Un homme et son double *** 1/2

À quelques jours du printemps, on ne rêve que de renouveau. Celui paisible de la nature, des animaux, des humains. On voudrait que différents printemps soient un synonyme de paix, ce qui, hélas, demande beaucoup de tolérance et de maturité. On rêve que les hommes armés se laissent tomber dans un champ de fleurs sauvages, hument le bout timide de l'herbe et se redressent, le cœur empli de joie, de sérénité. On a terminé de lire le roman de Michaël La Chance, De Kooning malgré lui.

Histoire singulière qui nous emporte dans la mémoire du peintre américain, d'origine allemande, Willem de Kooning. Atteint de la maladie d'Alzheimer, le vieil homme continue à peindre des toiles ébauchées par son assistant, Luke Roussel, repéré dans une galerie par le vendeur de tableaux Hank Spurdy, l'époux de Juliette, la fille de l'artiste. Ce dernier n'est pas dupe des manœuvres de Hank et s'attriste sur Juliette, qu'il pense avoir mal aimée. Celle-ci a une adolescente, Käthe, de qui s'est épris Luke Roussel. Pour échapper à ce fade tableau familial, de Kooning se laisse emporter par un passé qui le taraude pendant qu'il peint presque machinalement. En 1944, il aurait rencontré un jeune officier allemand dans l'abbaye de Monte Cassino, qu'il doit interroger sur la raison de sa présence dans le monastère. Boris D. ne dissimule rien : il est chercheur en physique des particules, s'est enfui de l'armée hitlérienne, emportant avec lui de compromettants documents révélant les plans secrets d'une bombe atomique. Réfugié dans le lieu saint fondé par Benoît de Nursie, berceau de l'ordre des Bénédictins, Boris D. est captivé par la splendeur de la lumière, l'ampleur des sons, la majesté de l'architecture. Il n'aura de cesse de vouloir mesurer la densité de ce qui l'entoure. De Kooning fasciné par l'étrange officier dérive vers ses découvertes esthétiques ; l'interrogatoire qu'il doit mener s'entrecoupe longuement des impressions artistiques de son prisonnier. Quelques jours après la destruction de l'abbaye par les Alliés, de Kooning, Boris D. et une femme, Pauley, s'enfuiront en jeep. Repérés, ils seront visés par les Allemands, décapitant Boris D., blessant grièvement de Kooning, la femme ayant été miraculeusement épargnée. Des suites de cet attentat, de Kooning restera trois ans amnésique, il aura épousé Pauley qui l'aidera à sortir de son enfer blanc.

C'est par intermèdes irréguliers que de Kooning plonge dans le marasme de sa rencontre avec Boris D. Il s'est perdu dans un « vivier de pensées » qu'il ne contrôle plus. Comme une ombre enveloppante, l'officier allemand rôde autour de lui au point de le faire douter de son identité. Et si lui, de Kooning, était devenu Boris D. ? S'il tenait sa main pour peindre des tableaux qu'il ne reconnaît pas ? Pour mieux concrétiser ses obsessions, de Kooning tape sur la machine à écrire de Pauley, morte depuis cet événement, des abstractions attirant la curiosité de Luke Roussel avec qui une déroutante complicité s'est établie. Le présent, n'étant autre que Juliette, son époux Hank Spurdy, et sa fille Käthe, ne suffit plus à la démence de l'artiste. De Kooning se nourrit des préférences de Boris D., sa recherche sur la lumière englobant une oeuvre, celle des pierres de l'abbaye Monte Cassino. La spiritualité émanant des sons, l'émerveillement filtrant entre les êtres. Interrogation mystique sur le partage de l'amour que nous portons à toute manifestation vitale. « Ne laisser que des pierres. » Des îlots de silence qui plus jamais ne sera le même. Tout n'est-il pas un état de choses ? Parler, en l'occurrence à son assistant qui propose de nouveaux calques, le conforte dans son raisonnement ambivalent. Luke n'est-il pas un jeune homme fragile qui, chaque fois qu'il rentre chez lui par le train, se questionne sur son amour insensé pour Käthe, sur sa présence usurpatrice auprès du vieux peintre. Se questionne sur son œuvre inaccomplie. Il tourne infiniment dans « l'angoisse-tunnel d'un tourment. »

Nous avançons prudemment dans le roman, au ton et au style de plus en plus saccadés. Nous importunons toutes les mémoires abîmées par des circonstances dramatiques que ces êtres n'ont pu résoudre. Juliette, la mal-aimée, acariâtre, Käthe qui paiera cher le caprice d'un tatouage... De Kooning et Luke Roussel, empêtrés dans leur univers empoisonné, autant dément l'un que l'autre. Roman tragique mais combien réconciliateur avec des personnes entrevues, comme pour nous faire pardonner l'incompréhension que nous avons manifestée à leur égard. Qu'importe si le double intervient au niveau des gestes quotidiens, des paroles banales, l'important étant de lui accorder une place dans ce que nous croyons entreprendre avec ou sans lui. Le double de Willem de Kooning ne l'inspire-t-il pas à continuer son œuvre picturale ? Pourtant, qui est cet imposteur ? Luke Roussel s'avère trop présent pour signifier que son double s'est déjà montré, ce qui ne saurait tarder...

Roman puissant et magistral qu'il faut lire page par page, actualisé par un pan historique duquel les ombres n'ont pas fini de nous émouvoir, de nous apprendre que le monde faillit lorsqu'il est condamné à se mouvoir entre les mains d'hommes cupides. Mappemonde où se profilent des êtres universels et libres, capables d'agir différemment, à l'abri d'une folie collective incitée à détruire. Passion de l'écriture de Michaël La Chance, envoûté, nous le devinons, par une œuvre de pierres aujourd'hui reconstruite. Entre leurs interstices doivent vagabonder les âmes surmenées, enfin réconciliées, de Willem de Kooning et de Boris D.


De Kooning malgré lui, Michaël La Chance
Éditions Triptyque, Montréal, 2011, 278 pages

lundi 27 février 2012

Des dieux peu enviables ***

Vieillissante, elle nous a dit combien lui était pénible le détachement qu'elle éprouvait depuis peu pour les êtres et les choses. Les voyages l'ennuient, les destinations inconnues ne l'attirent plus. La curiosité s'émousse. On ne sait pourquoi, compatissant à ses incertitudes, on a pensé que depuis notre naissance, nous croisons le jour, la date, l'heure de notre mort. Irréversible réalité. On se penche sur le roman d'Alain Gagnon, Le bal des dieux.

Avant de nous déporter dans le périple extravagant de l'enquêteur Marc Darlan, qui doit retrouver une jeune fille aveugle disparue mystérieusement avec son chien, l'auteur mentionne des citations informant le lecteur du commencement de la Terre. Et ce n'est pas simple. Nous devrions notre venue à Ishtar, déesse Mère, qui s'était éprise de notre race. En cette ère ancienne, les Annunakis gouvernaient l'univers sous l'égide impitoyable des dieux. Les Très-Hauts, invisibles, leur donnaient des ordres qu'ils devaient exécuter impérativement. Les Annunakis employaient des esclaves, les Igigis, pour exploiter les richesses des sols et des océans. Jusqu'au jour où ces derniers se révoltèrent, incitant Shamah, le dieu solaire, et Anou, père des dieux, à créer une nouvelle race qui servirait les Igigis. C'est à Ishtar, déesse de l'amour, et à son époux Enki, que fut confiée la « fabrication des Adams et des Èves ». Mâles et femelles destinés à se reproduire et à travailler pendant des millénaires. Comblée par la beauté de ces « enfants premiers », Ishtar commit l'erreur de les aimer, de s'apitoyer sur leur sort. Elle décida d'en faire les maîtres futurs de ceux qui voulaient les réduire à un pathétique fatum. Pour ce faire, elle les dota « d'émerveillement et de curiosité », ces deux facultés engendrant inéluctablement une « propension à la liberté ». S'imposant comme les maîtres terriens, il arriva qu'un Adam tue un Annunaki qui avait violé sa compagne. En résulta un « massacre d'une horreur indicible. » Début d'une guerre cosmique sans merci, toutes les forces du ciel et de la Terre en furent ébranlées. Ishtar dut la vie sauve aux Adams et Éves qui la protégèrent, la déifièrent...

À travers ces propos quelque peu perturbateurs, Marc Darlan devra suivre les directives d'un organisme occulte, consacré au service d'activités paranormales. Ainsi, il doit résoudre le cas de la jeune fille aveugle disparue avec son chien. Elle était en vacances avec son père, en Euxémie, contrée du nord du Québec qui n'est pas sans rappeler la région du Saguenay. La jeune fille se serait volatisée dans un lieu sur lequel, de triste mémoire, courent d'étranges rumeurs. La Savane maudite que borde la Rivière la Louve. Ne sachant par quel bout entreprendre son enquête, Darlan aura affaire à différents personnages, les uns étant aussi originaux que les autres. Habitué à dénouer des incidents paranormaux, Darlan ne tire aucune conclusion sur ce qu'il voit, sur ce qu'il entend. De retour chez lui, il se rend dans une bibliothèque pour y consulter divers dossiers ayant trait à d'hypothétiques enlèvements le long de la Louve. Soudain, une odeur de rose trémière envahit la pièce, une très belle femme se présente à lui : Ninne Chapelier, amatrice de champignons. Darlan succombe au charme, il n'en faudra pas davantage pour que son enquête prenne une tournure inattendue, supranaturelle... De rebondissement en rebondissement, entre dieux en guerre, disparitions, transmutations, nous apprenons que le 21 décembre 2012 s'avère une date fatidique, laquelle nous fera renaître ; les dieux seront devenus passifs, enfin dépouillés, traçant des zones d'ombre qui balafrent les nuages. « Inertes et abandonnés aux vents de la stratosphère [ ils ] montrent leurs restes en déliquescence aux humains ébahis des déserts et des mégapoles. » En attendant cet heureux dénouement, qu'Alain Gagnon traite avec un certain humour, nous suivons Marc Darlan dans ses démarches abracadabrantes qui, se mesurant au temps terrestre, dureront sept ans. Mais que vaut le temps élastique quand la bien-aimée se transforme en une déesse qui prétend se nommer Ishtar ou Mabès, esprit femelle qui détient la capacité de se métamorphoser ? Quand une vieille femme accueille Darlan dans sa chaumière inexistante, quand une adolescente prétend être Mélusine ? Autant d'avatars rehaussés de l'odeur envoûtante de la rose trémière, tel un signe réconciliateur et salvateur avec le monde des humains...

Roman où le savoir de l'écrivain Alain Gagnon côtoie une fiction qui, parfois, nous a déroutée. On est toujours étonnée que des entités célestes participent au bien-être d'humains, à la recherche d'une force suprême pour vivre ou survivre à des désillusions que l'existence manigance au fil de leur passage terrestre. Ne désirant pas démêler le vrai du faux, on s'est laissée porter par une histoire empreinte de magie, de prédictions, flairant des relents bibliques et autres ouvrages publiés sur la question. Alain Gagnon n'écrit-il pas que chacun « choisit sa vérité » ? On lui en est reconnaissante, l'aventure transcendante de Marc Darlan nous ayant séduite au-delà des péripéties de toute confrérie luciférienne, de toute communauté paradisiaque et, surtout, de toute déité pas mieux lotie que les humains...


Le bal des dieux, Alain Gagnon
Marcel Broquet Éditeur, Saint-Sauveur, 2011, 162 pages