lundi 10 février 2014

Stars, paillettes et strass *** 1/2

Enfin, février nous éloigne des derniers relents sirupeux des Fêtes de fin d'année. On a relégué tous les vœux reçus dans la valise à oubli, surtout ceux d'une personne qui, nous ayant dénigrée dans ses pages Facebook, ose nous parler de respect. On ne répond pas à tant d'hypocrisie. Que cette personne, qui se reconnaîtra, ne récidive pas, on sévirait. On a lu le sixième roman de Mélikah Abdelmoumen, Les désastrées.

Ce n'est pas feue l'écrivaine Nelly Arcan, amie de l'auteure, suicidée en 2009, qui occupe cette histoire mais une chanteuse fictive qui lui ressemblerait. On pense aussi à Marilyn Monroe, décédée en 1962. Le titre de l'un de ses derniers films, Les désaxés, ne s'identifie-t-il pas au titre du roman ? On se souvient de ces jeunes femmes qui se sont éteintes sans que personne ne les ait considérées à leur juste valeur humaine. La chanteuse, Nora Jane Silver, proposée par Abdelmoumen, se révèle un hommage à ces désastrées, corps et âme, que rien ni personne ne pouvait sauver de la solitude, de l'incompréhension de leur entourage. C'est après son suicide que Nora, pur esprit, fera part au lecteur de ce qu'elle a été et n'a pas été. Elle est la fille de la chanteuse Martha Olivier et de Bernard Silvermann, leader du groupe Silver & Frost, père et mère dont on taira le rôle pervers. Sans peine, nous imaginons l'enfance perturbée de la fillette livrée à elle-même ainsi qu'aux tentations dissolues dont abusent ses parents. Fascinée par ce genre de vie, mais sans le savoir vraiment, elle abhorre tournées et concerts. Elle s'y ennuie. Jusqu'au jour où son oncle Thomas Fafard, Tom Frost, « chanteur à la voix éraillée », interprètera les chansons de son père et détrônera celui-ci. L'homme de quarante ans deviendra son amant, l'unique amour de l'adolescente. Elle se souviendra d'y avoir été vraie, « ordinaire », comme l'est une femme amoureuse, ne reniant pas cependant qu'elle a été adulée et détestée. Celle qui se cachait dans « sa prison de silicone, de cuir moulant, de maquillage outrancier » n'a jamais su lui faire oublier l'adolescente qui a connu un bonheur inoubliable avec un homme « un peu trop âgé pour elle ». Le souvenir de ce bonheur ne la quittera plus, elle deviendra à cause de lui une Barbie « pute », une Barbie  « maso », une Barbie « refaite ». Une incarnation des rêves misogynes des hommes.

S'entourant de personnes nécessaires à son instable notoriété, elle fera la connaissance d'Alice van Wynwasser, jeune femme qui travaille dans un journal. Après une entrevue avec Nora, elle deviendra sa meilleure amie, se faisant, après son suicide, la justicière impitoyable de ceux et celles qui auront malmené durement la chanteuse Nora Jane Silver. L'entité de Nora voudrait intervenir mais elle ne le peut, trouvant catastrophique la vengeance d'Alice. Par l'entremise des victimes, nous seront dévoilés des êtres eux-mêmes déséquilibrés, boulimiques de gloriole, tels Rodolphe François et ses collègues chroniqueurs, animateur d'une émission qui n'est pas sans rappeler l'émission française On n'est pas couché. Il y a aussi Aurélien Marchal, pianiste, cheveux longs et raides, de qui s'éprendra Alice van Wynwasser. Thibaud Pasquier, journaliste, ennemi juré de la chanteuse, qui ressent pour elle un vulgaire sentiment ambigu, amour et haine.

Qui aura raison de l'équilibre fragile de Nora Jane Silver ? Les drogues et l'alcool ingurgités depuis l'adolescence ? Le public affamé de paillettes, obnubilé par les apparences, se fichant de la véritable Nora, hommes et femmes entretenant une image démultipliée, erronée de la star ? Dualité entre le vrai et le faux. Entre une foule exaltée, une solitude de plus en plus avouée. Ce dont souffre Nora, terriblement lucide, s'avère la représentation ratée d'une jeune femme authentique, un manque d'amour, celui de Tom Frost, certes, mais d'une généralité de l'amour qui la placerait sur un piédestal de pacotille qu'elle dévalera, se brisant de tous ses morceaux.

Étrange roman poignant, rédigé par une auteure passionnée d'écriture. De l'humain contraint à s'adapter malgré lui à une image trop sophistiquée. Quantité de références font état de groupes de l'époque que le lecteur redécouvrira avec plaisir. Dont Trent Reznor, le chanteur du groupe américain Nine Inch Nails. Après avoir lu l'existence pathétique, tragique, de Nora Jane Silver, comment ne pas évoquer Madonna, Britney Spears, Lady Gaga, Christina Aguilera, d'autres stars qui, à ce jour, ont su se préserver de l'adulation d'un public subjugué par la chair habillée de strass. 


Les désastrées, Mélikah Abdelmoumen,
VLB éditeur, Montréal, 2013, 238 pages.






lundi 27 janvier 2014

Le temps d'après *** 1/2


Aphorismes. 1 - Il dit que la passion se nourrit et s'abreuve de ses propres flammes, qu'elle se passe de l'amour physique. Il ne dit pas " sexe " mais " amour physique ". Langage de troubadour. 2 - Quand nous écrivons, nous devons le faire inconsciemment. 3 – La confusion des sentiments, ou le monde perçu à travers un prisme aux dimensions gauchies, contre lesquelles nous nous cognons, aveuglés. On se penche sur le récent roman d'Aki Shimazaki, Yamabuki.

C'est toujours avec une avidité curieuse qu'on attend la parution d'un roman de cette écrivaine. Le premier nous ayant subjuguée, on a continué à la lire sans jamais être déçue. Après avoir refermé le livre, on s'interroge : Que s'est-il passé au juste ? Rien, serait la réponse spontanée qui jaillirait de nos lèvres. Pourtant, Aki Shimazaki agite un monde apparemment immobile ; on évoque l'éruption prochaine d'un volcan, des fonds sous-marins à la veille d'un tsunami. Des mondes pacifiques se mettant soudainement en colère.

Après cinquante-six ans de vie commune avec son mari — son samouraï —, Aïko Toda se remémore sa vie auprès de cet homme pour qui elle a ressenti un coup de foudre dans le train qui l'amenait à Tokyo. Son premier mariage raté, sa jeunesse dans un Japon fragilisé par la guerre. La trame intimiste ne diffère pas des histoires précédentes que narre une femme souvent blessée par un événement d'ordre familial ou socio-politique. Le pire est passé quand Aïko prend la parole. Son existence est devenue paisible après des tourments qui n'ont eu de cesse de la faire s'interroger sur elle-même, sur les traditions japonaises, sa culture, les rapports entre les hommes et les femmes. Zakuro, sa petite-nièce, figure de la nouvelle génération, va bientôt se marier. Elle symbolise le Japon moderne mais envie le bonheur de sa Tante Toda, n'étant pas convaincue d'assumer le sien avec autant d'accomplissement. Il y a aussi madame S., une voisine, qui représente l'image traditionnelle d'un certain Japon. Si Aïko Toda enseigne l'art de vivre sereinement à la plus jeune, elle s'étonne des bouleversements qui, pour le mieux, ont changé l'existence de madame S. Vision contradictoire d'un Japon écartelé entre le modernisme et le classicisme.

Le présent se heurte au passé. Le Japon en guerre assujetti aux Américains. La foi entêtée des Japonais, tel Tsuyoshi Toda, le mari de Aïko, cadre dévoué de la compagnie Goshima pendant une trentaine d'années. Celui-ci, constamment, a travaillé à la reconstruction économique et la liberté de son pays. Les femmes n'ont pas manqué, plus discrètement, de jouer un rôle bénéfique dans l'essor de l'empire nippon. Tsuyoshi mentionne qu'il doit la réussite de sa carrière à la loyauté de son épouse. Autre symbole de la vie d'Aïko Toda, la fleur jaune du yamabuki. Son premier mari lui en avait traduit la signification négative, alors que le second se réjouit de cette petite fleur imprimée sur son chemisier. Jusqu'à sa mort, son samouraï lui chantera la beauté du yamabuki à qui Aïko ressemble. « Des phrases courtes, comme un haïku. »

Dans notre monde bousculé par d'intarissables remises en question, nous nous interrogeons avec humilité sur l'intégrité indéfectible des protagonistes dépeints par Aki Shimazaki. Pluie et promenades adoucissent les certitudes ébranlées par le malheur, les rendant floues, jusqu'à gommer l'insupportable. Défiant les obstacles que les Japonais de la génération de Aïko Toda ont dû surmonter. D'une écriture lisse et concise, l'écrivaine nous gratifie d'une histoire tendre, riche en émotions. Sensitive, Aki Shimazaki clôt avec ce livre le cycle romanesque, Au cœur du Yamato. Le Japon, embelli de la sobriété de la langue utilisée par une Japonaise attachée à son archipel, se révèle fascinant et digne. Prise de conscience se reflétant dans la fleur du yamabuki, comme si elle avait servi de phare lumineux à la narratrice pour faire revivre des personnages fiers et indomptables.


Yamabuki, Aki Shimazaki
Leméac / Actes Sud, Montréal / Arles, 2013, 140 pages