lundi 14 septembre 2015

Un géant passe et puis dérive ****

Il est de ces êtres qui doutent et ne tiennent rien pour acquis. Scepticisme qu'il affiche sur les murs de la ville sous forme de tags et de graffs. Il nargue le chaland en fumant un joint sur la place publique. À deux heures du matin, on l'accompagne dans les bars douteux du quartier qu'il habite. La liberté insolente qu'il prône se tisse d'audaces rimbaldiennes, la beauté de ses écrits poétiques nous éloignant du conformisme de notre existence. On parle du roman de Gabriel Marcoux-Chabot, Tas-d'roches.

Le moins qu'on puisse dire, écrire serait plus juste, c'est que ce roman sort de tous les sentiers battus qu'on a fréquentés dans notre vie de lectrice assidue. Peut-on parler d'un chœur polyphonique du vocabulaire sans risquer quelque invraisemblance, d'un amour immodéré pour les mots — à ce niveau d'excellence, les qualificatifs n'ont rien d'outrancier —, l'auteur ayant pris la liberté de narrer une histoire gigantesque en plusieurs langues, superposées les unes aux autres, harmonisant parfaitement le récit. Avant de mentionner les effets démultipliés agençant la structure surprenante de ce même récit, on informe le lecteur de la teneur de cette fiction déconcertante. Dans un village québécois, Saint-Nérée, comté de Bellechasse, un enfant chilien a été adopté par un couple qui ne peut assurer sa descendance. Le garçon est de peau sombre, de cheveux noirs, prénommé incongrument par sa mère, Joselito, plus tard, par un ami, Tasderoches. Parce que distinct de corpulence et de raisonnement, moult ennuis l'attendent dès son entrée à l'école, puis à l'adolescence. Mais ce jeune homme, dans une existence éperonnée de jouissances vertueuses, semble avoir été un chevalier errant, dont les péripéties nous sont narrées en français du XIIe siècle. Dans la vie contemporaine, Tasderoches est un insatisfait à la recherche de sensations intenses. Celles que procurent l'alcool, la ripaille. Le sexe. Années extravagantes pendant lesquelles nous serons confrontés à un homme rabelaisien, gargantuesque. À ses désirs de courses de démolition, comme pour assouvir des pulsions longtemps refoulées, le monde autour de lui se révélant trop exigu. Dans cet espace étriqué habitent son pire ennemi, Loupgarou, mais aussi des gens bienveillants comme ses parents, ses parrain et marraine, son ami Pierre-Alexandre, dit Elmout. Enfin, sa blonde Isabelle, une Acadienne rencontrée, comme il se doit, durant les beuveries d'une nuit débauchée.

Que se passe-t-il de rationnel dans cette histoire ? Pas grand-chose. Nous nous laissons bercer par la vie journalière d'individus plus grands que nature. Dépeindre Clarisse, la mère de Tasderoches, son père Léopold, ses parrain et marraine, son ami Elmout, s'avère présomptueux. L'enthousiasme et la fougue, l'ironie tendre de l'écrivain ne transparaitraient pas sous l'écriture neutre de la fadeur de nos portraits. Bien qu'on aimât peu les comparaisons, pas mieux que les citations, dépeignons-nous Rabelais, Joyce, Chrétien de Troyes ? Nous les lisons, éblouis, nous refermons l'œuvre. Comment décrire les séquences sexuelles entre Tasderoches et Isabelle, les mots nous manqueraient, trop pingres pour légitimer une telle passion de cœur inassouvi, de chair grassement avenante.

Il y a aussi les langues qui surdimensionnent la narration et les dialogues. Bien sûr, on ne peut que s'enchanter d'une telle diversité linguistique. Français moderne, français des siècles passés, si présent dans le langage québécois. Le chiac et la langue innue, on ne les connait pas, on a écouté leur sonorité, comme une musique qui nous serait parvenue d'un instrument ancien, la viole, réhabilitée par l'écrivain Pascal Quignard. Mise en page déroutante, qu'il suffit de discipliner pour aborder l'histoire quasi démentielle de ce géant et de ses acolytes. Mais pendant qu'on théorise sur une structure périlleuse, telles les voltiges aériennes d'un trapéziste, qu'est devenu Tasderoches ? Il a racheté la maison de ses parents à Saint-Nérée, l'a mise sens dessus dessous. Cependant, il boit trop de bière, entend des voix assourdissantes, il n'est bien qu'au bord de sa rivière, à poétiser, en compagnie d'Isabelle. On comprend aussi que les années passant, la monotonie s'installe jusque dans l'existence de ces deux-là, le sexe et la parole se réduisant à des interférences mentales, à des indispositions physiques que Tasderoches accepte difficilement. Plus il boit, plus les voix se manifestent sous la forme d'un triptyque langagier exubérant, s'alliant aux événements qui iront de mal en pis. Tasderoches, se fiant à l'honnêteté amoureuse d'Isabelle, celle-ci occupée au noble métier d'ébéniste, ne la soupçonnera pas de quelque infidélité. Lasse des élucubrations de son amant, elle regardera vers un ailleurs fait d'os et de chair. Délire assassin de Tasderoches quand il découvrira une certaine vérité, le pire possédant sa part de mensonges. La fin du roman est sublime, on ne la décryptera pas, gardant pour soi le secret de cet étonnant retour à la vie.

Récit propageant la passion des langues, l'indulgence qu'il serait gratifiant de ressentir envers les êtres différents. Des chapitres laisseront le lecteur pantois, s'intégrant magnifiquement au désespoir que ressent Tasderoches, quand il parle aux oiseaux, aux grenouilles, aux feuillages. Il souhaiterait que les choses, petites et grandes, demeurent au diapason de ce que lui-même représente, une dénaturation de l'individu qu'il évoque au nom d'un chevalier inexistant, symbolisant un monde où les voix parvenues de tous continents, ou pays, s'imposent, tonitruantes. L'auteur, Gabriel Marcoux-Chabot, excelle quand il orchestre les extravagances de son personnage, Tasderoches. Que de tendresse lui voue-t-il, au point de se demander si après l'avoir laissé dériver vers la folie, il ne l'a pas sauvé de cet engloutissement en lui donnant une dernière chance, celle de la rédemption inespérée d'une naissance.


Tas-d'roches, Gabriel Marcoux-Chabot
Éditions Druide, Montréal, 2015, 516 pages

mardi 8 septembre 2015

Photos, pétrole et diamants ***

Pour des raisons professionnelles et d'intérêt, on va peu sur Facebook. Des tableaux et d'autres illustrations dans notre Journal, quelques commentaires auxquels on répond avec plaisir. Le partage de nos critiques dans notre blogue nous suffit. Cependant, on surveille avec rigueur les agissements de personnes qui pourraient nuire à nos écrits, ce qui, déjà, a été fait. On a terminé la lecture du troisième roman d'Éric de Belleval, Reportages sous influence.

À la fin des années quatre-vingt-dix, Jacques Bresson, photographe people, est envoyé en mission en Angola, à Luanda précisément, où sévit la guerre civile. Nous serons témoins de cette ahurissante aventure, dépeinte et vécue entre vérités et mensonges. Bresson a l'intuition que les personnes avec qui il partage ses journées se dérobent ou lui mentent. S'il ne comprend pas l'attitude froide et distante que lui réserve la jeune docteure, Hélène Garnier, responsable d'un petit dispensaire géré par Canadian Doctors, il ne comprend pas mieux le comportement cynique du responsable d'une clinique réservée aux expatriés canadiens et aux employés d'Alpha, compagnie pétrolière qui, sous des abords philanthropiques, tire les ficelles suspectes de la capitale angolaise.

Un événement inattendu viendra changer le cours de l'histoire, autant mentionner, l'aggraver. Parti avec le patron d'Alpha, hors de la capitale pour faire des photos couvrant sa mission, Bresson tombera dans une embuscade, sera gravement blessé, son influent partenaire assassiné par un milicien. Il sera opéré par la docteure Hélène Garnier, qui ne manque pas de l'humilier de ses sarcasmes. Aucun rapprochement cordial entre eux, mais un dédain flagrant de la part de la jeune femme, que le photographe essaie d'analyser sans y parvenir. Que cache Hélène derrière sa hargne que rien ne justifie en apparence ? Comment concilie-t-elle son engagement avec Canadian Doctors et sa profession de pédiatre à Vancouver ? Que dissimule le mépris du docteur Morel, responsable de la clinique ? Une connivence souterraine le rapproche-t-il de la jeune docteure, l'un et l'autre se soustrayant sans cesse aux décisions humanitaires de Bresson. Toutefois, celui-ci a conscience que sans Hélène il ne pourrait poursuivre sa mission photographique que son journal attend de lui. Du sensationnel autre que de jolies filles exhibitionnistes, juchées sur des talons de quinze centimètres.

Deuxième événement majeur qui mettra un terme définitif aux intentions professionnelles du photographe. Alors qu'ils roulent vers la Namibie, Bresson, Hélène et le chauffeur, seront pris en otages par un groupe d'hommes, qui amènera le trio au village. Ne sachant trop quoi faire d'eux, les mercenaires détiendront la docteure et le photographe de nombreux jours dans une case. Durant leur détention sauvage, Hélène s'exprimera violemment à travers un flot de sentiments contradictoires, apathie et colère, que son compagnon tentera d'apaiser en soulevant des questions sur elle-même, auxquelles elle refusera de répondre, s'enferrant davantage dans une spirale proche de la folie. Il faudra qu'un imprévu accidentel se produise dans le village pour qu'ils puissent s'échapper, clore un infernal tête-à-tête sans issue.

Le lecteur fait un détour par Ottawa avant de se retrouver à nouveau en Angola. Les protagonistes sont les mêmes, seule s'ajoute Jacqueline Fransten, épouse de feu le patron d'Alpha. C'est une femme proche de la soixantaine où s'est incrusté cette partie de l'Afrique, victime de tous les cauchemars qu'elle traverse. Dans un cercle plus privé, interviennent des personnages masqués, ambitieux, amoraux, se faisant passer pour les bienfaiteurs d'un continent défiguré par les famines, les épidémies. Les attentats et les émeutes qui en arrangent certains. Une fois encore, Jacques Bresson sera manipulé par une femme obnubilée par les diamants que détenait son défunt mari. Et si elle avait réussi à dénouer une vérité aléatoire concernant les principaux acteurs de ce drame, camouflé par des hommes prisonniers de leur voracité démesurée ? L'échec du reportage de Jacques Bresson symbolise le mensonge des photos, décrit au cours d'une réception, questionnement intense partagé entre le photographe et le patron d'Alpha, la veille de son assassinat. Questionnement solitaire et constant de Bresson, qui occupe une grande part du roman, se demandant ce qu'il représente au centre de cette pagaille meurtrière. Rien ne sera résolu. Les uns meurent, les autres rentrent dans leur pays, d'autres continuent, telle Hélène qui avoue à Bresson qu'elle est là pour « tuer le temps ». Pareil au photographe, le lecteur en doute, la personnalité de la jeune femme miroitant douloureusement d'un côté et de l'autre, elle ne laisse aucune place à l'auto-dérision.

Roman qu'on devine inspiré de faits vécus, l'auteur, Éric de Belleval, ayant dirigé la Fondation du groupe pétrolier ELF, et la Fondation de l'avenir pour la recherche médicale appliquée. On ne serait pas surprise que Belleval ait une passion légitime, celle de la photo, qui l'aurait incité à créer un personnage semblable à lui-même, faisant part au lecteur de sa répulsion pour toutes formes de guerres. On a aimé ce livre pour ce qu'il dénonce, des êtres qui ont cru que les effets toxiques du colonialisme leur serviraient d'appâts. Ont-ils échoué, se sont-ils enrichis ? On ne sait trop, l'écrivain abandonnant ses douteux personnages sur le tarmac du retour à Ottawa. Non sans conclure, lucide, qu'il s'était enfin libéré des « coups et des rires » que lui ont infligé des êtres pervertis, poursuivant leur course vers une fin rapide.


Reportages sous influence, Éric de Belleval
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2015, 262 pages