Que de détours géographiques font quelques personnes avant d'atteindre notre blogue. Ignorent-elles que notre GPS mémoriel nous indique routes campagnardes, autoroutes citadines ? Villages régionaux, villes provinciales, capitales urbaines ? On flâne dans l'allégorie kilométrique sans se poser de questions. On a l'habitude de ces insertions paysagères dénotant peu de confiance en soi. On parle du premier recueil de nouvelles de Karine Légeron, Cassures.
Quatorze textes concis, sans bavures, fouaillent le cœur de personnages que l'auteure tient fermement au bout de son stylo, leur attribuant un rôle souvent douloureux mais réparateur. Des récits où peu de choses arrivent, où peu de paroles se prononcent, ni ne s'échangent. De la cassure à la brisure, nous marchons constamment sur des brindilles qui, au moindre faux pas, se craquèlent sous le pied trop lourd, ou distrait. Ainsi, hommes, femmes et enfants de ce recueil, ressemblent magistralement à ce que nous sommes, aux prises avec un quotidien insipide, parfois insoutenable. L'air de ne pas y toucher, jusqu'à l'irréparable.
Piochons au hasard des fictions qui nous ont agréablement étonnée, tant par leur écriture allusive que par le sort pathétique d'un homme qui, rentrant en voiture d'un repas dominical chez les parents de sa conjointe, réalise, en conduisant, combien sa vie est terne auprès d'une épouse rébarbative, de deux enfants capricieux. Altercations sans fin qui lui donnent l'envie de partir ailleurs. Sans aucune attaches familiales. Le cri, extérieur et intérieur. Une femme, cette fois, ira au bout de ses frayeurs en imaginant que son magasin de fleurs, qu'elle tient depuis trente ans, est soudainement cambriolé. Ce qui arrivera, alors qu'elle a fait installer un système de sécurité à toute épreuve. Cette violation sera l'ultime goutte d'eau qu'elle ne supportera pas. Fleur fanée. Un homme, divorcé et père d'un adolescent récalcitrant, prépare une vengeance sans appel envers ce fils aux apparences indifférentes, qui, depuis sa naissance, a abusé consciemment de la générosité maternelle. Noyade. Une fillette, croyant faire plaisir à sa mère dépressive, qui l'a envoyée chercher du pain, se laissera tenter par des gâteaux et un bouquet de roses blanches. Quand elle rentrera, fière de ses achats, la mère ne réagira que par des larmes désespérées. Heureusement, il y a les allumettes avec lesquelles l'enfant joue... Miette. Un récit très pudique, aux relents lesbiens, narré par la fille d'une femme qui, de suite après la mort de son mari, fait signe à une amie d'adolescence de la rejoindre. La fille se posera bien des questions sur la place qu'occupe Annie dans la vie de sa mère. Avec raison. Inconnue.
La gravité réfléchie de l'ensemble des textes nous ayant questionnée, on a ressenti l'émotion intense que Karine Légeron a su soutirer de situations bancales, surprenant des protagonistes souvent effarés devant l'ampleur de soudaines contingences. L'auteure, soulignant en peu de mots l'instabilité des agissements humains, on a été sensible au style compendieux, presque dépouillé, qui est l'un des charmes de ces écrits dérangeants. La nouvelle titrée Diamants et rubis, touche le lecteur au plus profond de ce qu'il espère de ses semblables. Émouvante femme âgée, scrupuleux jeune homme, face à une bague qui symbolise la réciprocité du sentiment d'appartenance à la vieillesse, aux souvenirs, à la cordialité. Tout finit par se confondre. Sur les murs des galeries, dépeint l'incapacité de jumelles à accepter ce qu'elles représentent. L'une s'empare du talent pictural de sa pareille, jouant la faussaire sans trop y croire. L'autre refoule ses activités artistiques, préférant créer une œuvre dans l'ombre de sa sœur. Après Muguette, ou l'abdication d'un homme quand meurt sa compagne qu'il aime depuis l'enfance. Autant de désertion physique et mentale qui réconcilie avec le passé, ou, inversement, exacerbe le désir de lui échapper, tel le narrateur de Harmony, Maine, de qui la radio a annoncé le décès dans un accident de la route. Une fiction étourdissante, Le jour où Oscar est mort. L'histoire constamment se meut en crescendos et decrescendos menaçants, rythmant la dualité de l'homme et de la femme qui traquent leur gesticulation, la rendant encore plus captivante, dans le décor banal d'une cuisine.
Des événements imprédictibles, parfois prémédités, que chamboulent des petits riens. Ces hommes, ces femmes, las de la routine quotidienne, ces adolescents exaspérés, demandent peu à l'existence. Que leurs mains s'agrippent à un élément solide, qu'ils absorbent, soulagés, un air respirable. Un fil à saisir fortement, pour les mener vers un horizon vierge de toute tentation équivoque, là où des êtres, avant eux, ont déjoué des pièges hasardeux. Ont repoussé une monotonie empoisonnée de leurs rêves stériles. Ne plus appréhender l'existence comme précédemment, n'est-ce pas déjà atteindre " l'autre rive ", même si parvenir à régler d'imprévisibles péripéties poignantes, ne résout rien ?
Un recueil, qu'il faut lire l'esprit ouvert au temps physiologique irréversible qu'occasionnent nos âges. On a hâte de tenir en main un deuxième ouvrage de cette auteure prometteuse, Karine Légeron, sensible aux défaillances imparables de l'être humain.
Cassures, Karine Légeron
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2015, 112 pages
Critique de livres, romans, nouvelles, récits.
Écrire est un acte d'amour. S'il ne l'est pas, il n'est qu'écriture. Jean Cocteau
mardi 29 septembre 2015
lundi 21 septembre 2015
Histoires insolites mais véridiques *** 1/2
On lui envoie des courriels, des cartes virtuelles auxquels elle ne répond que si on lui téléphone pour lui signaler nos marques d'amitié. Elle craint la révolte des machines si nos messages traversent trop rapidement l'espace. La poste est pour elle l'apanage d'une lettre enfermée dans une enveloppe, timbrée, oblitérée humainement. On se moque gentiment d'elle, on l'accuse d'outrages au modernisme, elle éclate d'un rire éraillé, elle a quatre-vingt-huit ans. On a lu les contes de Jean-Pierre April, Méchantes menteries et vérités vraies.
Si les contes, qui ont enchanté l'enfance de plusieurs lecteurs et lectrices, sont remis en question à cause de leur soi-disant manque d'innocence, ceux que propose ici l'écrivain, sont sans équivoque. Ils ont été rédigés pour des adultes avisés. Ces histoires mi-burlesques, mi-pathétiques, se déroulent de la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours ; elles se situent dans des villages québécois dont plusieurs n'existent plus. Il n'est pas nécessaire de respecter la chronologie du temps pour savourer ces contes à leur juste mesure. Parfois, à leur grinçante démesure. Si on a choisi d'accompagner l'écrivain-conteur dans ses déambulations bien souvent hivernales, c'est pour mieux se réjouir, ou se désoler, d'une époque où cochons et maîtres mangeaient, dormaient ensemble pour se tenir chaud. « Les animaux restaient avec le monde », affirme le narrateur, presque jubilatoire. Jusqu'au ménage, décrète une grand-mère, qui « vire les planches de bord », tellement la saleté envahit la pièce. Et puis, la « marmaille » s'amuse « ben » avec la « cochonnaille », nous convainc-t-elle. Il faut s'attendre à quelque animosité pointue dirigée contre le boss anglais, toutefois enrobée d'une ironie maligne et cinglante. Les femmes, maîtresses consacrées au royaume de diverses maisonnées, les mères et les bébés, suspendus aux branches, prostituées et religieuses tiennent les hommes en laisse, la folie en place. Les incendies, symboliques, ou brasiers ravageurs, enflamment les cœurs et la chair. Il y a aussi les silences complices, ceux qui protègent les pécheurs coupables d'actes réprouvés, absouts par le curé, qui font que la mémoire entasse des anecdotes savoureuses, pour concocter des légendes plus ou moins vraisemblables. Nous savons que le temps augure mal lorsque les témoins sont morts, que les langues se délient maladroitement. Exagérément.
On théorise sur des événements qu'on décrit à peine, ne désirant pas à notre tour leur apporter matière à menteries, les lieux se livrant moindrement quand on les imagine enneigés pendant trois hivers d'affilée, sans qu'un printemps se montre pour décrotter les villageois de Saint-Julien, la neige les ensevelissant jusqu'au renouveau saisonnier. Menterie improbable ? À grands pas, ne pouvant parler de tous ces récits captivants, on a enjambé des années, franchi des espaces trop glacés, trop engourdis de frustrations pour s'y attarder. On pense à la petite bonne femme à grosse tête, prisonnière de religieuses malveillantes, parce qu'elle s'évade de l'hôpital pour respirer les fleurs dans un jardin environnant. La haine vaincra l'innocence, la poésie, enfermée dans cette grosse tête. Pour oublier tant de méchanceté abusive, si cela est possible, et si cela est vrai, cette histoire de pouvoir tyrannique, on se dirige vers les maisons de perdition, comme se dénommaient les maisons closes, les maisons de débauche. À Saint-Paul-de-Chester, il y en avait cinq. Elles ont eu un destin digne et grivois, de connivence avec les « filles » qui s'y adonnaient sans grand plaisir, avec les « gars [ qui ] y buvaient, fêtaient et baisaient. » Le conte, La vraie vérité sur le but refusé d'Alain Côté, peu importe la véracité de ce texte hilarant, reflète la passion d'un peuple envers son sport national. On est spectatrice d'une poignée d'hommes pour qui la vie ordinaire est un enjeu expiatoire. La dernière menterie ou vérité vraie, bien que bellement séduisante, nous laisse perplexe. Le garde-manger sans fond, unissant les mains de Karine et de Samuel, un 16 août 2015, dérange nos principes de lectrice avertie. Pas le garde-manger mais les aliments qui disparaissent sans laisser la trace d'une souris vagabonde...
Ces récits aux façades tristes ou souriantes, qui ont ravi notre regard étranger, limitent cependant notre perception d'une culture différente de la nôtre. Leur quête symbolisant un émouvant et saisissant passé, on est persuadée que ces écrits ne doivent pas disparaître. Ils témoignent de petites joies, de grandes misères, sur lesquelles s'est bâti un pays où il fait bon vivre. La mémoire s'avère un sceau indélébile quand elle verbalise de bouche insinuante à oreille malicieuse ce qui, avant nous, se révélait nécessaire pour se souvenir que la vie n'est ni tout à fait méchante menterie ni tout à fait vérité vraie. Moralité, s'il y en a une à tirer de ce recueil divertissant, nous trichons tous et toutes un peu, et c'est bien ainsi.
Méchantes menteries et vérités vraies, Jean-Pierre April
Éditions du Septentrion, collection Hamac,
Québec, 2015, 165 pages
Si les contes, qui ont enchanté l'enfance de plusieurs lecteurs et lectrices, sont remis en question à cause de leur soi-disant manque d'innocence, ceux que propose ici l'écrivain, sont sans équivoque. Ils ont été rédigés pour des adultes avisés. Ces histoires mi-burlesques, mi-pathétiques, se déroulent de la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours ; elles se situent dans des villages québécois dont plusieurs n'existent plus. Il n'est pas nécessaire de respecter la chronologie du temps pour savourer ces contes à leur juste mesure. Parfois, à leur grinçante démesure. Si on a choisi d'accompagner l'écrivain-conteur dans ses déambulations bien souvent hivernales, c'est pour mieux se réjouir, ou se désoler, d'une époque où cochons et maîtres mangeaient, dormaient ensemble pour se tenir chaud. « Les animaux restaient avec le monde », affirme le narrateur, presque jubilatoire. Jusqu'au ménage, décrète une grand-mère, qui « vire les planches de bord », tellement la saleté envahit la pièce. Et puis, la « marmaille » s'amuse « ben » avec la « cochonnaille », nous convainc-t-elle. Il faut s'attendre à quelque animosité pointue dirigée contre le boss anglais, toutefois enrobée d'une ironie maligne et cinglante. Les femmes, maîtresses consacrées au royaume de diverses maisonnées, les mères et les bébés, suspendus aux branches, prostituées et religieuses tiennent les hommes en laisse, la folie en place. Les incendies, symboliques, ou brasiers ravageurs, enflamment les cœurs et la chair. Il y a aussi les silences complices, ceux qui protègent les pécheurs coupables d'actes réprouvés, absouts par le curé, qui font que la mémoire entasse des anecdotes savoureuses, pour concocter des légendes plus ou moins vraisemblables. Nous savons que le temps augure mal lorsque les témoins sont morts, que les langues se délient maladroitement. Exagérément.
On théorise sur des événements qu'on décrit à peine, ne désirant pas à notre tour leur apporter matière à menteries, les lieux se livrant moindrement quand on les imagine enneigés pendant trois hivers d'affilée, sans qu'un printemps se montre pour décrotter les villageois de Saint-Julien, la neige les ensevelissant jusqu'au renouveau saisonnier. Menterie improbable ? À grands pas, ne pouvant parler de tous ces récits captivants, on a enjambé des années, franchi des espaces trop glacés, trop engourdis de frustrations pour s'y attarder. On pense à la petite bonne femme à grosse tête, prisonnière de religieuses malveillantes, parce qu'elle s'évade de l'hôpital pour respirer les fleurs dans un jardin environnant. La haine vaincra l'innocence, la poésie, enfermée dans cette grosse tête. Pour oublier tant de méchanceté abusive, si cela est possible, et si cela est vrai, cette histoire de pouvoir tyrannique, on se dirige vers les maisons de perdition, comme se dénommaient les maisons closes, les maisons de débauche. À Saint-Paul-de-Chester, il y en avait cinq. Elles ont eu un destin digne et grivois, de connivence avec les « filles » qui s'y adonnaient sans grand plaisir, avec les « gars [ qui ] y buvaient, fêtaient et baisaient. » Le conte, La vraie vérité sur le but refusé d'Alain Côté, peu importe la véracité de ce texte hilarant, reflète la passion d'un peuple envers son sport national. On est spectatrice d'une poignée d'hommes pour qui la vie ordinaire est un enjeu expiatoire. La dernière menterie ou vérité vraie, bien que bellement séduisante, nous laisse perplexe. Le garde-manger sans fond, unissant les mains de Karine et de Samuel, un 16 août 2015, dérange nos principes de lectrice avertie. Pas le garde-manger mais les aliments qui disparaissent sans laisser la trace d'une souris vagabonde...
Ces récits aux façades tristes ou souriantes, qui ont ravi notre regard étranger, limitent cependant notre perception d'une culture différente de la nôtre. Leur quête symbolisant un émouvant et saisissant passé, on est persuadée que ces écrits ne doivent pas disparaître. Ils témoignent de petites joies, de grandes misères, sur lesquelles s'est bâti un pays où il fait bon vivre. La mémoire s'avère un sceau indélébile quand elle verbalise de bouche insinuante à oreille malicieuse ce qui, avant nous, se révélait nécessaire pour se souvenir que la vie n'est ni tout à fait méchante menterie ni tout à fait vérité vraie. Moralité, s'il y en a une à tirer de ce recueil divertissant, nous trichons tous et toutes un peu, et c'est bien ainsi.
Méchantes menteries et vérités vraies, Jean-Pierre April
Éditions du Septentrion, collection Hamac,
Québec, 2015, 165 pages
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