lundi 3 mai 2021

Le temps des hommes et des bêtes ****


Les premiers rayons de soleil se croisent et se décroisent entre les branches éparpillées des arbres du parc, comme pour nous caresser le visage chaque fois qu'on fait un pas en ses allées, les branches se resserrant, tel un rideau aux froissements agités. On s'en repait, les premières étreintes étant toujours dépendantes de celles qui surgiront, terriblement chaudes, au mitan de l'été. Ce dont on a hâte, cette chaleur accablante, qui nous revigore. On commente le roman de Yvon Paré, Les revenants. 

Il y a des livres dans lesquels nous devons nous laisser aller. Faire fi d'une quelconque linéarité même si, formée à cette école traditionnelle, on a tendance à hausser des barrières. On pense à des marges qui déborderaient d'images et non de notes. Il suffit de s'en tenir à la cohérence du texte, de suivre les excentricités de personnages anticonformistes pour déranger, avec grand plaisir, lectrices et lecteurs de leurs habitudes sédentaires. Ce qui se passe dans ce roman sans chapitres : nous suivons un homme qui a perdu la mémoire, l'écrivain mentionnant que l'histoire se déroule en l'année 1980. 

Quand le narrateur prend la parole, il se tient sur la galerie d'une maison vide, à La Doré, reclus entre les arbres et les hirondelles. « Le jour flambait dans les lilas. » Soudainement, sont apparus, descendus d'une voiture, un homme aux cheveux longs et roux, Jean-Sébastien, Bach, pour tout le monde, accompagné d'une jeune femme cherokee, Nokomis. Les deux connaissent le narrateur, Richard-Yvon Blanc, qui préfère se faire appeler Presquil. « Juste l'ombre d'un homme ». Il possède peu : un chat, Monsieur Melville. Un livre fétiche, Jack Kérouac, signé Victor-Lévy Beaulieu. À nouveau, un moteur se fait entendre, celui d'un « un vieil autobus vert délavé. » La conductrice, Flavie, semble s'être donné rendez-vous avec Bach et Nokomis, car, elle aussi, connait le narrateur et sa famille. Ces êtres, peu à peu, s'imposent dans l'existence de Presquil, ce dernier s'étant défait depuis l'échec de l'indépendance du Québec, en 1980. Une maison bleue servira d'élément flottant dans les aventures des protagonistes, un autre se manifestant, Félix, le meilleur ami de Presquil, avant qu'il perde la mémoire. Effacement de soi face à une défaite dont il n'est pas responsable, mais le choc a été trop rude pour en supporter, seul, la honte. Les uns et les autres se mettent en branle autour d'un Presquil souvent désemparé, protégé de ses bêtes, de ses oiseaux, de ses arbres et rivières, narrant leur situation antérieure surgie d'univers plus conventionnels. Bach et Nokomis ont été des universitaires qui ont traversé l'Amérique avant de rentrer dans leur village. Félix restaure des maisons, ici une maison bleue qui se déplacera pendant la nuit. Le narrateur s'exprime avec une telle poésie qu'on reste confondue d'admiration pour cet homme qui, sous des apparences de simple d'esprit, gère son univers avec une sagesse apprise de celle des bêtes qui le confortent. Mammouth, la marmotte, Monsieur Melville, le chat. Les petites crécerelles qu'il faut nourrir de chair fraîche, leur mère s'étant noyée. Les hirondelles qui s'ébrouent, le renard qui surveille, au loin. On en passe... Flavie, lesbienne et féministe radicale, qui a exercé plusieurs métiers lucratifs, se consacre à la sculpture, qu'elle ne cesse de remettre en question. Ses colères, ses rires excessifs, ses provocations sexuelles envers Presquil soulèvent des points d'interrogation qui la tourmentent. Félix se range vers la jeunesse occultée de son ami, devient son gardien bienveillant lorsque des marginaux, comme William Cousin, le surprennent, ne se reconnaissant pas en eux. L'amnésie crée des distorsions mentales. Félix, propriétaire d'un jardin botanique, cultive aussi un champ de fraises, leur cueillette inspire à l'écrivain des pages poétiques admirables, imbibées de l'insatiable liberté des revenants, écho ironique aux intermèdes suscités par les villageois, réels ou inventés, autant qu'improbables. Tout s'avère jaillissement dans cette histoire jubilatoire, où il est prudent de ne pas trop se questionner, comme si la vie de chacune et chacun dépendait d'un instinct jamais corrompu. Les bêtes prouvant qu'existe un temps pour tout. Le temps de la mémoire oubliée s'avère le temps privilégié pour se montrer à fleur d'épiderme, le narrateur sujet à une émotivité excessive, pleurant à chaudes larmes, riant à pleine gorge, comme pour exorciser les affres qui le condamnent à miroiter ses agissements à travers les visées parfois lyriques de ses compagnons. Mais tout miroir se déleste lentement de son tain. Le foisonnement verbal de Bach trouve un sens dans l'humanité dont il se sert en faisant des expériences sur des champignons comestibles ou vénéneux dont il est grand amateur. Faut-il frôler la mort, transcender les visions, pour que la musique capte une oreille démultipliée, musique du chant de Nokomis, de la guitare inlassable de Bach, des hirondelles qui se planquent dans un portique ? L'apparition inattendue de Jack Kérouac. De Victor-Lévy Beaulieu, déchirant des pages du carnet du narrateur. Entre divagation hasardeuse et réalité douloureuse, l'identité du pays n'est pas résolue, pas mieux que celle de Presquil. C'est Nokomis, elle-même de culture outragée, qui remettra à l'heure les pendules désaccordées de Richard-Yvon Blanc. 

En lisant ce roman dense et sensuel, souvent symbolique, soutenu par les joints qui circulent, on a imaginé une longue trainée blanche dans le ciel écartelé par l'explosion d'un lieu provisoire où se sont dissous les occupants, eux aussi revenants, qui se mesurent à des espaces insoupçonnés, leur mémoire ne s'effaçant jamais d'un morceau de l'univers. C'est peut-être là la véritable identité d'un pays qui se démarque du comportement rationnel des pays voisins. Colportée par des femmes et des hommes atteints de doute et non de certitude. Comme le coureur qui nargue Presquil, énumère les écrivains les plus importants du Québec, écrit des livres dans sa tête. Un brin de folie embellit le désenchantement de chacune et chacun, attise un rêve plus puissant que la réalité parfois mensongère, parfois grossièrement affectée, paroles sous-entendues dans la bouche de Nokomis, qui réveilleront les hommes autour d'elle. Brisant leurs illusions auxquelles ils n'avaient pas songé, le réveil risquant d'être brutal mais salvateur. De brèves souvenances nous campent dans des instants présents où Richard-Yvon Blanc, différent de ses frères, entrevoit ses origines malmenées, son enfance barbouillée, son adolescence débridée, jusqu'à sa fuite hors du village.

Les paysages dépeints majestueusement par l'écrivain-narrateur, Yvon Paré, illustrent magnifiquement les périples de ses revenants, comme un tableau du Douanier Rousseau. Les bêtes échappées d'une jungle à peine domestiquée, les oiseaux ne manquant pas d'ajouter leur grain de sel étourdissant. Jungle bruyante et chatoyante. Là où s'étiole l'identité symboliserait-il une image décantée du paradis perdu ? La fin du roman comportant plutôt un recommencement, révèle une allégresse teintée de peur, représentée par Bach, ivre de ses visions végétales. À la merci d'une mort qui n'en serait pas une. Frontière où se présentent des témoins que nous n'avons pas cités, par crainte de leur donner des vertus qu'ils ne posséderaient pas, leur chair marquée du passage d'où l'on revient rarement, comme Marie-Louise, rescapée d'elle-même, incertaine de s'être évadée d'une quatrième dimension. Le narrateur, Presquil, ne conclut-il pas qu'il est « un spasme dans un nœud du temps », une déflagration qui le pousse aux limites de l'imaginaire ? Déflagration fabuleuse que cette demi-fiction, ce demi-témoignage, qu'il était nécessaire de faire entendre à un public avisé, qui saura ressusciter un trépassé, ici plusieurs, dans l'espace morcelé des vivants...


Les revenants, Yvon Paré

Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2021, 216 pages

lundi 26 avril 2021

Toutes les eaux, et fluides corporels *** 1/2


Quand on apprend une bonne nouvelle, les teintes affadies se diluent pour faire place au bleu, à tous les bleus. On ne nommera pas ceux qui ont hérité du nom de peintres qui leur ont donné une identité particulière. Comme le bleu de Klein ou le bleu de Miro. La faste période bleue de Picasso. On préfère leur laisser une sorte de magie, leur singularité étant de rayonner, de distinguer l'assortiment des verts ou des gris. On commente le roman de Marie-Hélène Larochelle, Je suis le courant la vase.

Précédemment, on a osé avancer que tout avait été écrit. On reconnait s'être trompée, on aurait dû faire confiance en la littérature qui nous réserve encore de bien surprenantes découvertes. Qui nous procure une grande joie intellectuelle, un immense bonheur de lecture. Ce qu'on a ressenti en lisant ce roman atypique d'une écrivaine dont le premier opus, Daniil et Vanya, nous avait fortement intéressée. Livres dissemblables, le premier se penchant sur les difficultés de l'adoption internationale. Cet autre abordant l'univers discret de la natation d'élite, nageuses et nageurs désirant améliorer leur record. 

Cette histoire fait suite, a-t-on pensé, aux diverses accusations par d'anciennes nageuses de l'équipe nationale de nage synchronisée envers Natation Canada, ces nageuses ayant subi des abus d'ordre physique et psychologique. On rapporte ce qu'on a lu, notre impression première aurait pu se confondre avec une hasardeuse coïncidence. La narratrice, Torontoise, nageuse de haut niveau, vague étudiante universitaire, s'entraine sous l'emprise d'un étrange entraineur, qui domine son corps et son existence. Celui-ci jamais nommé, sa présence n'en est que plus écrasante, on pourrait avancer menaçante. Omniprésent et silencieux, il fait corps entier avec les membres de l'équipe. Comportement intensifié par le récit qui ne comporte aucun dialogue. Ce sont les voix, les gestes, les corps à corps, qui tiennent lieu d'éloquence. La relation de la narratrice avec ses compagnes et compagnons est presque perçue de loin, tel un écho, tant la nageuse se replie dans une solitude rigoureuse entretenue avec elle-même, s'exhibant dans des excès physiques, jusqu'à perdre connaissance.

Il y aura le stage du groupe en France, à Arcachon, pour mériter une place dans l'équipe qui représentera le Canada à l'étranger. L'eau salée de l'océan attire nageuses et nageurs, toutes les eaux, translucides ou vaseuses. La narratrice ne dit-elle pas qu'elle fait partie « d'une bande d'inadaptés que le rivage a crachés, dont la terre ne veut pas, qui se débattent pour performer dans ce milieu hostile. » ? L'eau océanique est un enfer qui se rappellera à l'une des nageuses, amie de la narratrice, dont le deuil sera lent, sa mort transcendée dans un flottement perpétuel. En piscine ou en mer, elle pousse son corps aux extrêmes, essayant de se libérer de ses résistances physiques et mentales, devenant une pierre dure avec elle-même, indifférente à ce qui n'est pas la natation. Mais soumise aux rituels troublants de son entraineur. Il y a le retour à Toronto, ville décrite dans ses recoins lugubres, comme pour se dissoudre encore davantage dans une existence où seul le corps a ses raisons d'être. Austérité de ses régimes alimentaires, docilité exaspérée à la morsure du froid, à la mollesse de la chaleur, à la tenaille de la faim, aux vertiges dus à l'épuisement, au refus de ses émotions. Les effondrements qui ne durent pas, l'abandon sensitif avec ses partenaires de nage. Fusion déconcertante tant avec les filles qu'avec les garçons exacerbés par sa nudité, liberté qu'elle s'accorde comme si ses performances en dépendaient. Corps-outil souvent dévêtu, corps prêté sans résistance aucune.

La natation étant un sport spectaculaire, l'écrivaine l'a pratiquée de façon compétitive, avons-nous lu, le récit liquéfie — sang d'une grossesse interrompue, morve visqueuse se mêlant aux larmes — l'intériorité de la narratrice, symbolisant son inverse démonstratif. Alternance de la routine quotidienne qu'elle écarte, alliée aux efforts surhumains qu'elle accomplit jusqu'au dépassement de son équilibre mental, du corps rompu aux performances outrancières. Une histoire linéaire divisée en quatre parties, que soutient une écriture syncopée, un style soubresauté, la jeune femme accordant le temps qu'il faut à des animaux mourants, à des humains harassés, à une ville crasseuse, l'écrivaine, Marie-Hélène Larochelle, désirant nous dire que c'est cela qui importe, les noirs à l'âme, le rythme cardiaque démultiplié. Lucide, la championne néglige une harmonie qu'elle ne sait apprivoiser, ou qu'elle refuse volontairement, abolissant ses nécessités de vivre dans de meilleures conditions. Plongeant dans les abimes de ses noyades intérieures. Submersion totale au risque d'étouffer le lecteur si la romancière, menant expertement son récit, essaimé de phrases brèves étonnamment salvatrices, ne lui tenait la tête hors des vagues houleuses. Les sensations à fleur d'épiderme, les nausées bilieuses, les odeurs tenaces, les fluides déversés par les orifices blessés de la chair assemblent les éléments charnels d'une jeune femme exigeante, percutant sa jeunesse contre le remous périlleux d'un sillage témoignant de toutes ses pertes. Justifiant les sanglots qu'elle laisse couler amèrement dans les bras de l'une de ses compagnes. Roman à peine fictif, dérangeant, dosé d'un flegme impavide, d'une sensualité toujours perceptible, où l'attrait de la récompense s'avère inexistant. Récit humain, terriblement humain jusqu'à la dépossession de cette humanité qui fait de l'être vivant un flambeau charnel qu'il porte lui-même à bout de bras exténué...


Je suis le courant la vase, Marie-Hélène Larochelle

Leméac Éditeur, Montréal, 2021, 163 pages