lundi 6 juin 2022

Des flammes et une fleur pour attiser le rêve ****

 


C'est un matin qui sent bon le début du printemps. On n'a pas envie de lire ni d'écrire, on se laisse emporter par la douceur bleue du ciel, par les promesses de verdure des pelouses environnantes. Il en sera ainsi toute cette journée où même les voitures se font silencieuses. On imagine que les gens flânent à l'intérieur d'eux-mêmes, délaissant l'odeur empoussiérée de leur corps. On commente le roman de Denis Thériault, Le samouraï à l'œillet rouge.

Inusité roman qui nous emporte au temps lointain où Tokyo se nommait Edo. Au temps des samouraïs et des shoguns. On entre dans cette histoire, plutôt dans ce conte, avec le plaisir qu'on a déjà éprouvé en lisant les livres précédents de cet écrivain discret. Il a fallu qu'un incendie ravage en partie Kyoto pour que le narrateur, qui assiste à ce désastre, se souvienne, sept ans plus tôt, de son enfance auprès de ses parents aimants dans la tranquillité de la province d'Aki. Enfant unique, il est dorloté par sa mère qui lui apprend l'art de la poésie et l'art des jardins. Son père dirige une scierie qui fournit la région en bois d'œuvre. Mais avant tout, il est un gentilhomme guerrier à qui incombe la protection de la région des brigandages. Enfance idéale qui prendra fin quand Matsuo, âgé de douze ans, sera pensionnaire dans une Académie réputée pour y devenir un militaire accompli. Période douloureuse pour Matsuo dans ce milieu clos où les journées sont gérées avec une discipline de fer, unifiées autour des deux religions, shinto et bouddhisme, et de la personne sacrée de l'empereur. C'est un accident qui mettra fin au désarroi de Matsuo, le directeur de l'école lui rendra visite à l'infirmerie, lui offrira un livre d'un auteur inconnu, Les lames, qui lui révélera l'art de la guerre, indissociable de l'art de la poésie. Dans cette école, il fera la connaissance d'un garçon étrange, Kuroda no Itachi, avec qui il se liera d'une amitié néfaste, et qu'il retrouvera plus tard dans ses périples aventureux. Les rencontres que fait Matsuo sont semblables à des pions nécessaires pour exacerber sa destinée. Imposture et dualité. Il en sera de même quand, après le décès de ses parents, se dirigeant vers Kyoto, il sera approché par un moine bouddhiste, Yosaï, qui prêche sur la place publique. Ce dernier, reconnaissant le talent de Matsuo, le prendra sous son aile, développant plus intensément sa manière de composer ses poèmes. Il prétend revenir d'un voyage en Chine, avoir adhéré à la philosophie zen, et tel Matsuo, il s'en va vers Kyoto, que Yosaï dépeint comme étant la cité impériale vibrant d'une culture bouillonnante. Il dépeint surtout l'importance de la poésie, « art exquis, noble entre tous » qui trouve son expression la plus haute dans l'uta-awase. Concours de poésie qui fascinera Matsuo quand l'heure sera venue de le mettre en pratique. 

C'est avec son compagnon qu'il apprendra aussi l'art de séduire. Après sa mort, dans une vision onirique, sa mère lui avait conseillé de toujours suivre la route de l'œillet rouge. Ce qu'il ne manquera pas de faire quand il se croira amoureux d'une jeune paysanne qui se joue de lui. Aventure qui sera fatale à Yosaï, ce dernier venant à la rescousse de Matsuo aux prises avec les frères de la jeune fille, d'où leur séparation imprévue, chacun continuant sa route, Matsuo parvenant enfin à Kyoto. On ne dépeindra pas la ville magnifiée en l'époque, comme l'a si bien fait Denis Thériault, on suivra Matsuo chez un oncle qui lui remettra une part importante de l'héritage maternel. Plus tard, se baladant dans la cité, il rencontre des joueurs de uta-awase, jeu auquel son destin sera lié, dénouant des intrigues de palais quand il se fera passer comme jardinier pour conquérir Yoko, première dame de compagnie de la princesse Shikishi Naishinno, sœur cadette de l'empereur. Dans un des nombreux jardins du palais, il échangera d'enflammés poèmes avec Yoko. Cependant, avant d'en arriver à cette félicité, Matsuo aura subi bien des avatars, vécu un improbable amour avec une musicienne, mais seule Yoko, qui porte sur son kimono un œillet rouge, occupe son cœur et son esprit. C'est quand il apprendra le mariage de la jeune fille avec le capitaine Akira que, désenchanté, il mettra le feu dans le pavillon des jardiniers de la maison d'Akira pour détourner l'attention des gardes. Feu qui, malheureusement, se propagera dans la ville. Matsuo voulait rentrer chez l'officier pour assouvir sa soif de vengeance.

Entre temps, Matsuo, laissé pour mort dans une combe, a échoué dans une tribu de brigands, les Agneaux, où son habileté à tirer à l'arc lui a évité la mort. Ceux-ci attaquent les marchands opulents venant de Kyoto, se déplacent sans cesse d'une forêt à une autre pour éviter de se faire repérer. Matsuo se rend compte de sa situation dégradante, songeant avec honte à son père qui, de son vivant, combattait ces hordes de malfrats. La nuit, des cauchemars l'assaillent : les flammes calcinent les habitations de Kyoto, brûlent vif les habitants. Pour lui, aucune rédemption n'est possible. C'est lors d'une embuscade fomentée par les Agneaux qu'il retrouvera son ancien camarade de pension, Itachi. Rencontre opportune qui fera naitre dans sa tête un projet audacieux. Nous entrons dans une grandiose dimension du récit, qui n'est pas vraiment décrite mais relatée en poèmes et en action, nourrissant les déboires de Matsuo, qui représenteront pour lui une manière de réhabilitation. Transcendant ses heures à contempler les flammes qu'il a provoquées dans Kyoto, il sera ennobli d'une sorte d'innocence qu'il devra au jeu de l'uta-awase, dont il est devenu le maître incontestable. Purification de l'être humain qu'il était avant d'habiter une légendaire existence inventée par l'écrivain Denis Thériault, relatant dans cette même lancée, nourrie de fantastique, l'histoire d'un Japon qui, lentement, se transforme. On a l'impression que la silhouette désincarnée de Matsuo se situe dans une ère où se termine une guerre, instaurant le shogunat, dirigé par la caste guerrière des samouraïs qui contrôleront l'empire pendant sept cents années. C'est à la fin de cette époque que l'empereur Meiji, à qui le Japon doit son modernisme, décidera que Edo se nommerait Tokyo, ce qui signifie capitale de l'Est. 

Roman fascinant pour qui s'intéresse à la civilisation japonaise. Elle fut à la fois fermée et ouverte à toutes les propositions occidentales, souplesse qui a permis à ce pays de s'adapter comme aucune autre nation ne l'a fait. Il est clair qu'on n'a pu soulever les nombreuses péripéties endurées par Matsuo, ni mentionner la musicale portée des poèmes, art lyrique sans cesse savamment nommé par l'écrivain, qui enchantait les spectateurs qui assistaient aux joutes de l'uta-awase. Subtilité intellectuelle qui imprègne le roman, l'écriture narrative ne prenant en aucun cas la place de la poésie mais l'égalant, inaugurant des temps de réflexion, mais aussi de soupirs, entre les situations invraisemblables exaltées par Matsuo et son désir de devenir un homme libre, digne de son père, les décennies à se reconstruire ne semblant jamais le blesser. Ce sont les hommes sans envergure qui se chargent d'entamer la chair palpable de l'âme quand son enveloppe charnelle ne suit pas le droit chemin. Les autres, ces utopistes porteurs de chimères, voyagent à travers les siècles avec, serrée au creux de la main, la bannière agitée d'un œillet rouge...


Le samouraï à l'œillet rouge, Denis Thériault

Leméac Éditeur, Montréal, 2022, 286 pages

 

 

lundi 30 mai 2022

Pour l'amour d'un piano, de Beethoven et d'une valse *** 1/2


S'il nous arrive de douter de la nécessité de lire et commenter quelques ouvrages québécois, littérature qu'on a choisie il y aura bientôt quinze ans, la fatigue s'en va voir ailleurs, l'enthousiasme circule à nouveau dans nos veines. Effets nécessaires pour reprendre de plus belle une action qu'on juge téméraire, oser s'aventurer sur un terrain parfois miné par l'objectivité. On parle du roman de Jean Lemieux, La Dame de la rue des Messieurs.

Si le titre prête à sourire, l'histoire de cet homme et de cette femme, tous deux d'un certain âge, ayant subi les coups durs de la vie et ses travers, n'en est pas moins une confrontation entre deux éclopés du cœur qui, contre toute attente, les réunira. Lui, Tomas Schneeberger, réfugié hongrois, demeure à Vienne, elle, Michèle Dagenais, Québécoise, a fui sa routine familiale pour décanter un passé plus qu'embrouillé. Ce soir-là, Tomas, pianiste d'ambiance et promeneur de chiens, interprète une valse quand une femme l'interpelle, lui demande s'il donne des cours de piano. Réponse laconique de Tomas, la femme lui tend un numéro de téléphone. C'est peu cette présentation entre deux inconnus qui, ils ne le savent pas encore, auront besoin l'un de l'autre pour alléger leurs erreurs communes. En marchant dans la ville, Michèle évoque son mari, Bernard Robinson, haute situation sociale, mort subitement d'un cancer du pancréas. Tomas est veuf lui aussi, sa femme Marlen est morte six ans plus tôt. Il s'est exilé en mai 1968, laissant derrière lui ses parents et une fille enceinte. Remords qui intensifie un sentiment de lâcheté et de honte dans son esprit aigri, sentiment dont il ne parvient pas à se départir. Il se contente d'occupations accessoires, se considère comme un raté, se défoule auprès d'une poignée d'amis insouciants, désargentés. De son côté, Michèle se remémore sa mère qui, longtemps a-t-elle cru, s'est suicidée après avoir visité chaque jour Expo 67. C'est une histoire jouant sur l'aspect vulnérable de deux humains hantés par les maladresses de leur jeunesse rebelle. Michèle a été une fillette sérieuse et douée, son enfance et son adolescence consacrées à l'étude du piano. Mais, à quinze ans, dans un concert public à Vincent d'Indy, elle a manifesté une attitude révoltée inattendue qui a détruit son avenir musical. Sa mère venait de mourir. Si ces tribulations, qui se sont déroulées en 1968, ne sont plus que souvenances houleuses, leur rencontre à Vienne ne sera pas de tout repos. Après trois cours de piano donnés chez lui, Tomas se rend compte que son élève est loin d'être une débutante. Son interprétation maitrisée de diverses pièces de Beethoven intrigue son professeur qui doit se contenter de surveiller son jeu, de lui imposer Mozart pour dérouiller ses doigts. 

Présent et passé ne cessent de les bousculer. L'enfance et l'adolescence de Michèle déboulent, plus tard, son état de femme mariée, de mère de trois enfants. La fuite de Tomas de Prague le rappelle douloureusement à ses coucheries. On dirait que ces oscillations au centre de son existence malmenée sont des points stratégiques pour qu'il se responsabilise pleinement lorsqu'il sera informé de la chute de Michèle Dagenais dans la rue des Messieurs. Cheville brisée, commotion cérébrale. Que va-t-il faire d'elle, touriste à Vienne qui ne connait personne ? L'installer provisoirement chez lui ? Ce que la blessée acceptera avec reconnaissance et sans mièvrerie. Elle n'a pas l'intention d'entraver le cours de la vie de Tomas, bien qu'elle n'ait pas l'envie d'interrompre son séjour en Autriche. Peu à peu, ils soulèveront des mystères familiaux, comme un coffret qu'apportera Louis, le plus jeune fils de Michèle, quand il viendra lui rendre visite à Vienne, espérant ramener sa mère au Québec. Comme le soi-disant voyage de Michèle et de son mari en Espagne pour sauver leur mariage. Ce sont deux histoires de famille où Tomas et Michèle témoignent de leur inconvenance, de leur déni, comportement coupable dont ils n'avaient pas conscience. On dirait que leurs mésaventures reflètent la nécessité de se regarder l'un l'autre pour que leurs agissements de jadis, guidés par la peur, se débourbent. Et retrouvent un certain charisme qui leur avait fait défaut en cette déterminante année 1968. Mais n'est-ce pas un piano qui se fait le pilier de leur histoire, désaccordant les humains, telle Michèle interprétant l'Appassionata de Beethoven ? Raison pour laquelle elle s'est cherché un superviseur pour en atteindre la perfection. Contrepoint où le musicien de génie, sous les doigts habiles de Jean Lemieux, se montre en quelques pages cruciales, symbolisant les avaries trompeuses que traversent Michèle et Tomas essayant de réparer ce qui, cinquante ans plus tard, les empêche de vivre sans béquille ni douleur à la hanche... Michèle fera la paix avec la mort nébuleuse de sa mère, avec le malentendu qui l'a séparée de son fils ainé. Tomas se rendra à Prague pour retrouver son ancienne amoureuse, mère de son enfant. Puis, il ira à Séville où cette dernière demeure avec son mari et leurs deux enfants. Mais dans la foulée des accords retrouvés, que deviendront Michèle et Tomas, les deux se fiant à la vitesse de la Terre qui orbite autour du Soleil, leur prochaine étape s'avérant un point d'interrogation, leur regard tourné vers la Pologne ?

Roman complexe attachant, enrobé d'une lucidité ironique qui nous met en face de nos certitudes brisées lâchement, l'humour prenant allure d'échappatoire pour mieux affronter nos failles infectées de nos distractions volontaires. Le rythme, transcendé comme pour amoindrir les circonstances qui ont tenu lieu de rempart illusoire aux deux protagonistes tournant le dos à la sérénité familiale ou sociale. Les amis que fréquente Tomas dans un bistrot habituel ôtent rarement leur masque, se satisfont de questions qui demeurent sans réponse, comme si dans ce récit l'année 1968 marquait un point de chute, celle de Michèle principalement  inévitable, avant de se relever pour mieux clarifier ce qu'elle avait occulté des décennies auparavant. On aime que Jean Lemieux ait laissé une fin ouverte sur le dernier trajet de ses deux personnages, ni l'un ni l'autre n'étant assurés de la fin de leurs tremblements terrestres, Vienne n'équivaut-elle pas aux mesures tourbillonnantes d'une valse ?


La Dame de la rue des Messieurs, Jean Lemieux

Éditions Québec Amérique, Montréal, 2022, 195 pages