En fin d'après-midi, dans le trafic bruyant de la rue, on a réalisé que l'essentiel n'existait qu'en soi. La solitude et le silence se suffisent à eux-mêmes. Nulle nécessité d'un tel truisme tautologique sur notre atterrage. L'essentiel s'affilie au grain de sable chahuté dans un désert balayé par des vents ignés, avant de se cristalliser en une roche évaporitique de gypse. L'essentiel se niche au creux de notre mémoire parmi le tumulte des âges. Parmi les pétales de roses minérales. On parle de la novella, Des lames de pierre, signée Maxime Raymond Bock.
Des êtres nous habitent, d'autres nous indiffèrent. D'autres encore que nous méprisons. Nous rencontrons ces êtres dans un bar, dans un parc, généralement dans un lieu public. C'est ainsi que le narrateur de ce récit interviendra auprès de Robert Lacerte, dénommé Baloney, poète raté, genre de météorite incompris, un soir de juin où, « la Vanne à poèmes [ faisant ] sa tournée », sa fillette lui échappe. Elle est assise sur un banc « à côté d'un vieil homme qui la regardait en souriant, une cigarette pendouillant à la commissure. » Le père salue l'inconnu, le remercie puis l'oublie. Cependant, le mois suivant, il le reconnait à une lecture de poésie. Il l'aborde. Après avoir échangé des civilités d'usage, ils iront « boire quelques pintes ». Robert Lacerte, natif de Saint-Donat, ne se souvient pas d'avoir eu une enfance, parce que sans histoire : il est né au bout d'une nombreuse famille. Le premier souvenir date de ses quatorze ans, lors d'un séjour dans un camp de bûcherons. Trop jeune pour bûcher, il devra entretenir les lieux, aidé de Denis Berval, fils du notaire de Saint-Hippolyte, tâcheron de camp. Ensemble, ils vivront une amitié de force, manière utilitaire de se barricader contre les médisances des bûcherons. Puis, tous deux prendront la fuite, avec la complicité de Ayotte, cocher venu apporter « la deuxième livraison de l'hiver. » Dans ces denrées, il y a un paquet de livres, des feuilles, des crayons de plomb, destinés à Denis Berval. Le jeune Robert, ne sachant quoi faire de sa vie, prendra peu à peu conscience de l'importance de l'écriture et des lectures de son coéquipier. Plus tard, des boulots occasionnels, des chambres mansardées. Il arrivera à Sherbrooke où il deviendra cuisinier dans une cantine populaire. Il s'amourachera d'une serveuse avec qui il partagera une liaison de surface. Ils fréquentent des bars achalandés, enfumés. Font la connaissance d'un couple déjà aperçu. Simon et Jeannette, « beaux à en faire mal. » Simon est peintre, Jeannette actrice. Le temps passant sur les uns et les autres, Robert et Simon décideront de faire une virée en Amérique du Sud. L'aventure tournera au drame, Simon sera tué, ou noyé, nous ne savons trop. De retour vers le nord, après des péripéties douloureuses, un temps de répit à Montréal, nous retrouvons Robert Lacerte dans une chambre, aux soins palliatifs de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, le cancer « finirait de l'avarier, jusqu'à ce que son cervelet ne s'éteigne [ ... ] »
Ceci est la part physique, extérieure, d'un homme qui n'a voulu qu'écrire. Le narrateur, écrivain à cours d'inspiration, se sent redevable envers ce marginal de l'avoir placé face à la vanité de sa vie, celle rangée d'un homme marié et père de famille. Réviseur. Miroir de l'un et de l'autre. L'un est, l'autre aurait voulu, comme si les rôles s'inversaient, comme si la spirale de cette histoire nouait davantage de liens improbables entre les deux protagonistes. Robert Lacerte avait coupé toute relation avec sa famille, ne gardant dans son sillage que son frère Yves, d'un an et demi son aîné. Après la mort de celui-ci, Robert recherchera un ami, tel un double, non de son frère ni de lui-même, sorte de confident étranger à qui nous révélons les pires désastres de notre existence. Ce confident fortuit n'est-il pas un écrivain qui parvient difficilement à se faire publier ? De temps à autre, pour reprendre son souffle, ou réfléchir sur sa condition précaire d'écrivain, le conteur fait part au lecteur de son scepticisme quant à la nécessité d'écrire, accaparé qu'il est par son travail, par ses enfants. Mise en abyme du poète qui doit cheminer seul. La première fois que le narrateur s'entretiendra avec Robert, il est persuadé qu'il n'écrira plus. Autre mise en abyme de soi-même.
Insolite rencontre qui, rarement, nous semble fictive mais nourrie de la réflexion intime de l'auteur qui, imitant son personnage, fréquente des poètes réputés, ou peut-être fait-il confiance à la confession manigancée d'un homme qui aurait aimé que son talent fût reconnu, au point de plagier plusieurs strophes poétiques. Il devra alors se taire. Sa vie s'inscrira dans un long silence, partagé avec son frère Yves et le narrateur. Seuls, leurs deux noms seront mentionnés dans un carnet d'adresses, posé là, chez lui, à côté du téléphone. « Symbole ironique de sa solitude », conclura son compagnon, qui l'assistera jusqu'à son dernier souffle.
Novella — ou court roman — dérangeante et lucide, intelligemment structurée, agrémentée d'un effet saisissant d'attente et de fuite, imprégnée d'une observation aiguë, que nous offre Maxime Raymond Bock. Toute inspiration soutirée des mésaventures d'un inconnu accomplissant tout et rien à la fois, se résume à des lames de pierre, mentionnées et titrées par Bock. Fragments plutôt qu'entièreté de la vie d'un homme cerné par une vérité mensongère, qu'il ne sait plus très bien narrer, ni diriger, ses racines proliférant sous un terrain miné par trop d'incidences contradictoires. Fragilité exacerbée de deux hommes qui, pour se protéger de leur incapacité intellectuelle, se racontent à partir de recoupements vitaux, imbriqués au centre de rêves que suscitent les choses inachevées. L'un relate ses insuffisances à un écrivain désenchanté, l'autre se confie à un lecteur avide. Deux hommes qui n'en font qu'un.
Des lames de pierre, Maxime Raymond Bock
Éditions Le Cheval d'août, Montréal, 2015, 112 pages
Critique de livres, romans, nouvelles, récits.
Écrire est un acte d'amour. S'il ne l'est pas, il n'est qu'écriture. Jean Cocteau
lundi 11 mai 2015
lundi 4 mai 2015
L'autre moitié d'une famille ***
C'est étrange de percevoir derrière la nouvelle monture de nos
lunettes, un visage qui n'est pas le nôtre mais le visage d'une personne
qui nous est chère. La teinte identique des branches jouerait-elle le
rôle du caméléon ? Ou bien, nos profils se ressemblant et s'épousant,
tel un bas-relief byzantin, auraient-ils succombé au charme mimétique ?
On parle du premier roman d'Ariane Cordeau, Moitié vrai.
En règle générale, les histoires de famille ne nous passionnent pas outre-mesure. Avec parcimonie, on se faufile dans les premières pages, bien souvent on ouvre un autre livre. Cette fois, on est tombée sous le charme de Marie, alias Mimi pour ses proches. Elle est mi-trentenaire, avocate des causes perdues. Ses parents ont divorcé quand elle avait dix ans. Sa mère, Christine, immigrante française, vit aux Éboulements avec un fils de vingt-trois ans, sans père. Pierre, père de Mimi, brillant avocat québécois, est retraité à Brossard. Cet homme est tellement malcommode que Mimi finit par se persuader qu'il n'est pas son père. Dans sa jeunesse, sa mère n'a-t-elle pas eu un amant, le palefrenier du domaine familial, en Bourgogne ? À la suite de cette interrogation hasardeuse, Mimi décide de partir faire la lumière sur ses origines.
Nous la retrouvons en France, sur les terres de sa famille maternelle. Plus personne n'y habite, les lieux autrefois florissants ne sont plus que photos jaunies. Seule une tante sénile y demeure avec son chien. Elle s'entichera de Mimi, lui réservant des surprises dont celle-ci se serait passée. Après maintes questions sur Christine, sur Gérard — le palefrenier —, sur les descendants, Mimi continue son périple vers Bédarieux, là où l'ancien amant de sa mère a fondé une famille. Dans le train, Mimi fera la connaissance de Paul, de qui elle s'éprendra. Un signe trop flagrant du destin qui la poursuit. Arrivée à Bédarieux, l'enquête menée de main ferme par la trentenaire se complique, pour devenir impossible à démêler sans que des drames surgissent, que des questions foisonnent, que des cris et des larmes libèrent des impairs familiaux étouffés par la bienséance. Quand les êtres, revenus à plus de sincérité, occuperont la place qui leur était assignée, des hommes et des femmes se seront inventé une morale discutable sur leur manière d'agir. Entre-temps, des décès seront survenus, des héritages auront levé les masques sur la mesquinerie de l'être humain, sur la bonté de quelques autres, sur la solitude que chacun se crée pour s'inventer des histoires à dormir debout. Débrouiller les cartes, en construire un château, friable comme la pierre soumise aux erreurs humaines, au désir légitime de laisser une trace derrière soi. Dans la pierre, dans la chair, dans ce qui est périssable. Mimi, anxieuse et rêveuse, excessive et maladroite, a déballé beaucoup de vieilleries — les robes anciennes dont elle s'affuble justifient son manque affectif — pour aviver des évènements qui, sans son intervention, seraient restés endormis, protégés par les murs décrépits d'un château dont nous ignorons ce qu'il adviendra entre les mains d'héritiers cupides. Une bergerie, dépendance du domaine, ne suffit-elle pas pour s'offrir une once de sérénité, rassembler une famille sur le point de se désunir ? Cette moitié sur laquelle plus personne ne comptait pour se raccorder et non plus taire ses origines.
Roman du silence coupable, des aveux grinçants. De l'incompréhension déchirant un père et une fille qui, contrairement à ce que pense Mimi, se ressemblent énormément. Une admiration réciproque leur a fait emprunter le même chemin professionnel, que Mimi, aveuglée par sa mauvaise foi, refoule. Un déboulé de sentiments l'anime, elle se perd dans un dédale de frustrations sentimentales qui ne font qu'accentuer son besoin de fuir vers un ailleurs habité par un père imaginaire. Autant conclure qu'elle perdra le vrai et le faux, ses oscillations ambivalentes n'en finissant pas de se nourrir de l'un et de l'autre.
Le dynamisme de l'écriture, l'élan rarement essoufflé du style nous font oublier quelques situations convenues. L'humour un brin folklorique nous a fait suffisamment sourire pour souhaiter que l'auteure, Ariane Cordeau, récidive avec le plus et le moins que nous espérons d'un roman. Par exemple, le couvert dressé dans le parc par la vieille tante pour vingt-cinq invités, fils, belles-filles et leurs enfants, qui ne viendront pas. On a pensé au repas champêtre, émouvant, des Grandes Espérances de Charles Dickens. On aurait aimé que de tels tableaux s'animent davantage, nous enchantent plus souvent...
Moitié vrai, Ariane Cordeau
Leméac éditeur, Montréal, 2015, 208 pages
En règle générale, les histoires de famille ne nous passionnent pas outre-mesure. Avec parcimonie, on se faufile dans les premières pages, bien souvent on ouvre un autre livre. Cette fois, on est tombée sous le charme de Marie, alias Mimi pour ses proches. Elle est mi-trentenaire, avocate des causes perdues. Ses parents ont divorcé quand elle avait dix ans. Sa mère, Christine, immigrante française, vit aux Éboulements avec un fils de vingt-trois ans, sans père. Pierre, père de Mimi, brillant avocat québécois, est retraité à Brossard. Cet homme est tellement malcommode que Mimi finit par se persuader qu'il n'est pas son père. Dans sa jeunesse, sa mère n'a-t-elle pas eu un amant, le palefrenier du domaine familial, en Bourgogne ? À la suite de cette interrogation hasardeuse, Mimi décide de partir faire la lumière sur ses origines.
Nous la retrouvons en France, sur les terres de sa famille maternelle. Plus personne n'y habite, les lieux autrefois florissants ne sont plus que photos jaunies. Seule une tante sénile y demeure avec son chien. Elle s'entichera de Mimi, lui réservant des surprises dont celle-ci se serait passée. Après maintes questions sur Christine, sur Gérard — le palefrenier —, sur les descendants, Mimi continue son périple vers Bédarieux, là où l'ancien amant de sa mère a fondé une famille. Dans le train, Mimi fera la connaissance de Paul, de qui elle s'éprendra. Un signe trop flagrant du destin qui la poursuit. Arrivée à Bédarieux, l'enquête menée de main ferme par la trentenaire se complique, pour devenir impossible à démêler sans que des drames surgissent, que des questions foisonnent, que des cris et des larmes libèrent des impairs familiaux étouffés par la bienséance. Quand les êtres, revenus à plus de sincérité, occuperont la place qui leur était assignée, des hommes et des femmes se seront inventé une morale discutable sur leur manière d'agir. Entre-temps, des décès seront survenus, des héritages auront levé les masques sur la mesquinerie de l'être humain, sur la bonté de quelques autres, sur la solitude que chacun se crée pour s'inventer des histoires à dormir debout. Débrouiller les cartes, en construire un château, friable comme la pierre soumise aux erreurs humaines, au désir légitime de laisser une trace derrière soi. Dans la pierre, dans la chair, dans ce qui est périssable. Mimi, anxieuse et rêveuse, excessive et maladroite, a déballé beaucoup de vieilleries — les robes anciennes dont elle s'affuble justifient son manque affectif — pour aviver des évènements qui, sans son intervention, seraient restés endormis, protégés par les murs décrépits d'un château dont nous ignorons ce qu'il adviendra entre les mains d'héritiers cupides. Une bergerie, dépendance du domaine, ne suffit-elle pas pour s'offrir une once de sérénité, rassembler une famille sur le point de se désunir ? Cette moitié sur laquelle plus personne ne comptait pour se raccorder et non plus taire ses origines.
Roman du silence coupable, des aveux grinçants. De l'incompréhension déchirant un père et une fille qui, contrairement à ce que pense Mimi, se ressemblent énormément. Une admiration réciproque leur a fait emprunter le même chemin professionnel, que Mimi, aveuglée par sa mauvaise foi, refoule. Un déboulé de sentiments l'anime, elle se perd dans un dédale de frustrations sentimentales qui ne font qu'accentuer son besoin de fuir vers un ailleurs habité par un père imaginaire. Autant conclure qu'elle perdra le vrai et le faux, ses oscillations ambivalentes n'en finissant pas de se nourrir de l'un et de l'autre.
Le dynamisme de l'écriture, l'élan rarement essoufflé du style nous font oublier quelques situations convenues. L'humour un brin folklorique nous a fait suffisamment sourire pour souhaiter que l'auteure, Ariane Cordeau, récidive avec le plus et le moins que nous espérons d'un roman. Par exemple, le couvert dressé dans le parc par la vieille tante pour vingt-cinq invités, fils, belles-filles et leurs enfants, qui ne viendront pas. On a pensé au repas champêtre, émouvant, des Grandes Espérances de Charles Dickens. On aurait aimé que de tels tableaux s'animent davantage, nous enchantent plus souvent...
Moitié vrai, Ariane Cordeau
Leméac éditeur, Montréal, 2015, 208 pages
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