lundi 23 avril 2018

Mourir sans sourire aux lèvres *** 1/2

On doit en appeler à l'imagination et à son monde farfelu pour oublier que l'hiver, l'un des plus rigoureux qu'on a connu depuis notre arrivée au Québec, nous a heurtée de plein fouet. Nous a enfermée dans uns sorte d'igloo où les portes ne s'ouvrent que pour les nécessités. Dehors, tranche le blanc sur le bleu du ciel, qui nous fait rêver d'étendues sableuses, brûlantes à la plante des pieds. On a lu le roman de Jean-Jacques Pelletier, Deux balles, un sourire. 

On avait fait la connaissance de l'inspecteur Henri Dufaux dans le précédent roman de cet écrivain prolifique, Bain de sang. Les protagonistes et l'intrigue nous ayant séduite, c'est avec curiosité qu'on a retrouvé l'inspecteur accompagné de son équipe. Les trois Sarah et les kids. Lui-même, Henri Dufaux, n'est pas à ranger parmi les communs des mortels, imprégnant son entourage de sa personnalité originale. Tonino, le serveur et patron d'un bistrot, lieu de rendez-vous habituel de l'inspecteur, en sait quelque chose. Dufaux est veuf, genre fidèle nostalgique. Il dialogue avec sa femme, victime d'un accident de voiture, quelques années plus tôt. Mais le temps passant, sa femme a délaissé la compagnie de son mari, qui attend d'elle moult conseils, comme elle l'a fait de son vivant. Il y a aussi la psychologue von Paulhus qui traite sa tendance à la dépression. Une autre femme, Lydia Balco, directrice du SCRS, causera bien des maux de tête à Henri Dufaux. Occupant l'aventure de Bain de sang, elle avait joué un rôle de justicière qu'il ne lui a jamais pardonné.

Dans l'histoire qu'on a lue d'une traite, sans reprendre notre souffle, plusieurs cadavres nous ont tenu compagnie. Ils ont reçu deux balles dans la tête, souriant comme si la mort s'était avérée la meilleure solution à leurs ennuis. Si l'inspecteur se pose d'insondables questions à propos de ces meurtres, son équipe ne manquera pas d'en rajouter pour essayer de résoudre ces crimes commis dans des lieux publics. Dufaux ne tardera pas à soupçonner des écoterroristes, Vert demain, qui revendiqueront les meurtres, et sèment la terreur d'une manière spectaculaire : ils veulent éliminer les pollueurs industriels, liés aux producteurs d'or. Ceux-ci rattachés à la société Pure Gold et son mystérieux PDG, Roy Fischer. Individu louche qui apparaîtra sous différentes identités au cours du roman avant de le clore d'un geste funeste.

Cette fiction déboule sans jamais s'essouffler, même si quelquefois, on a noté quelques enrouements ayant trait surtout à des querelles internes. Dufaux et son équipe faisant des envieux qui leur mettront des bâtons dans les roues, sans parvenir à atteindre leur but de dissolution. Timothy Collins, alias Komodo, directeur adjoint du SPVM, surveille son collègue d'un mauvais œil rancunier. Au premier abord, on s'est distraite d'une histoire terriblement bien ficelée puis on a constaté que l'écrivain, Jean-Jacques Pelletier, signalait au lecteur qu'il était temps de réfréner nos ardeurs et désirs matériels de pollueurs manifestes que nous sommes, ne nous tracassant aucunement de l'avenir menacé de notre planète, généreuse et tolérante. Il serait vain de nous attarder sur les mille péripéties qu'affrontent Henri Dufaux et ses jeunes alliés, ce serait dévoiler une intrigue passionnante, rythmée à l'allure effrontée de personnages qui sont loin de se soucier du bien-être futur de l'environnement. Sans spécifier toutes les embûches qui entraveront l'inspecteur avant d'aboutir à une étrange conclusion, nous laissant entendre qu'aucune justice ne viendra à bout de gens mal intentionnés. Tenter de sauver la planète n'est qu'un prétexte à détourner les exploiteurs de leurs sinistres desseins.

On n'a pas l'habitude de nous prélasser sur ce genre de roman — un polar — mais l'occasion était trop bonne pour ne pas saluer un écrivain plein d'imagination dynamique, maniant une écriture descriptive où la réflexion tient sa place adéquate sans jamais emprunter quelque voie détournée qui encombrerait le récit. Dufaux a la qualité des êtres lucides et réalistes, il dédramatise le sujet en lançant des pointes d'humour qui font sourire malgré les coups bas qu'il subira pendant l'enquête. Fine analyse aussi de la part de l'écrivain face à la jeunesse des acolytes de l'inspecteur. Un brin paternaliste, ce dernier les protège, les défend contre les intrus qui pourraient s'en prendre à leurs courageuses initiatives. Cependant, on se questionne sur l'avenir professionnel de Henri Dufaux qui réalise, et le rabâche au lecteur, que bientôt son équipe organisée n'aura plus besoin de lui. Songe-t-il à retraiter ? Pas de si tôt, on l'espère. N'est-il pas chargé d'une mission herculéenne dictée par le mystérieux Roy Fischer qui, lui, s'est retiré dans une cabane, au bord d'un lac insalubre, ancienne ville minière, contaminée par « toutes sortes de produits chimiques », déchets de l'entreprise autrefois florissante ? Cette image désolante ne symbolise-t-elle pas de récentes catastrophes écologiques, si proches de nous, que la fiction semble une accusation portée à notre indignité d'humains insouciants ? Légèreté du propos qui peu à peu devient visqueux, telle l'eau empoisonnée du lac par le cyanure et autres micro-organismes résiduels. Les poissons sont morts, et si nous mourrions à notre tour, victimes de nos propres inconséquences, sans sourire aux lèvres ?


Deux balles, un sourire, Jean-Jacques Pelletier
Éditions Hurtubise, Montréal, 2017, 448 pages









 

lundi 16 avril 2018

L'innocence humaine et ses aléas ***

Le paysage est blanc, on le préfère vert quand les pelouses s'étalent, émaillées de pétales de fleurs ou de résidus d'arbres environnants. Pendant plusieurs mois, on n'a le choix que de partir ailleurs, là où les arbres ne se reposent jamais, offrent au chaland la tessiture diversifiée de leur parure. On s'esquive après que les Fêtes de fin d'année nous ont, une fois encore, rassasiée de leurs superfétatoires résolutions. On a lu le roman de Michael Springate, L'engrenage des apparences. 

Le récit aurait pu aboutir à une touchante histoire d'amour, comme il y en a tant. Malheureusement, l'innocence et la bonté ne sont pas toujours de mise quand, parfois, en pays étranger, un individu porte un nom arabe. Mahfouz en paiera le prix. Avant d'en arriver à cette sinistre conclusion, on narre brièvement le destin funeste de ce jeune homme, pour dessiller les yeux de ceux et celles qui vivent confortablement dans leur bulle. Montréalais d'origine égyptienne, il travaille dans le restaurant de son père. Il s'ennuie un peu, se questionne sur son avenir. Un soir, entre dans le restaurant, Elena, jeune Manitobaine, mère monoparentale d'une petite fille. Il lui offre un thé puis, au fil des soirées, une tendre amitié se noue entre eux. Ils deviendront amants. Ayant déserté l'université pour élever son enfant, Elena travaille chez Rachel, propriétaire d'un magasin de vêtements. Cette dernière est juive, séparée de son mari, terriblement conventionnelle, elle tiendra à Elena des propos aberrants, mais rabâchés, contre les Palestiniens... Petite vie en apparence peu dérangeante pour les uns et les autres, essaimée des soucis habituels, jusqu'au jour où le père de Mahfouz oblige son fils à partir en Égypte, chez l'oncle Ibrahim, celui-ci tenté de mettre sur pied un commerce de parfums. Peu enthousiaste, Mahfouz se pliera au désir du père. Arrivé en Égypte, il est étonné de trouver un oncle jovial, mais peu enclin à partager les idées modernes de son neveu, comme si dans sa tête avait germé une idée. Le lecteur apprend que l'oncle Ibrahim sympathise avec les Frères musulmans, cellule politique interdite en Égypte. Cependant, il allèchera Mahfouz avec un projet : monter une entreprise d'importation de parfums. Les réunions vont bon train avec les partenaires, dont Omar, qui doit diriger la parfumerie. Somalien, faisant partie d'un groupe de résistants en Somalie, il a fui son pays pour échapper aux autorités. Mais un soir, alors que les hommes se sont réunis pour conclure l'entente, la police fait irruption. Omar, qui résiste aux intimidations des policiers, est tué. Mahfouz sera emprisonné.

À partir de ce moment où la vie s'est détournée de personnes innocentes, le roman bascule dans des agissements abjects qui ne peuvent que révolter le lecteur. La vie de Mahfouz ne pèse pas lourd quand les interrogatoires commencent et se succèdent. Ne cessant de le faire douter de lui-même, il se pose des questions où les réponses n'existent pas. La torture s'ensuit, elle est sans fondement donc sans aveu de la part du jeune homme. Comment saurait-il que le gouvernement égyptien le soupçonne de faire partie d'un réseau extrémiste, de financer le terrorisme international à partir de Montréal ? La bêtise humaine s'avère irrécupérable quand elle est aveuglée par le fanatisme. Pour les mêmes raisons, qui sont reprochées à Mahfouz, son père est arrêté à Montréal. L'ex-mari de Rachel, avocat, tentera de retrouver le fils qui a disparu, croupissant quelque part dans une prison sordide du pays.

Peu à peu, l'engrenage est tel que le filet se resserre sans possibilité d'évasion. Le lecteur, en faveur de l'innocence de Mahfouz, apprendra avec un étonnement dégoûté que les gouvernements canadiens se font complices des gouvernements étrangers, ces derniers, persuadés qu'une filière terroriste conspire entre le Canada et l'Égypte. L'absurdité, démontrée par l'auteur, est à son comble quand ces mêmes gouvernements machinent un plan diabolique. La vie et la mort de Mahfouz, dans l'indifférence généralisée, est entre les mains de spécialistes américains, sous la surveillance apathique d'une docteure, elle aussi, américaine...

Au nom du devoir accompli vis-à-vis du citoyen, nos gouvernements collaborent avec des assassins et des tortionnaires, persuadés que des filières terroristes agissent férocement, même s'ils n'en détiennent aucune preuve. Découvrir des coupables, en l'occurrence Mahfouz, but insensé d'hommes paranoïaques, se base sur des intérêts et faussetés politiques, sur des indices puérils, comme des artefacts sentimentaux retrouvés dans les poches du condamné.

Roman courageux où nous nous rendons compte que les gouvernements, d'ici et d'ailleurs, s'appliquent à manipuler n'importe quel individu, lui faire avouer jusqu'à des désaveux, la torture ne possédant pas de mots crédibles, sinon des sons inaudibles, satisfaisant les bourreaux, y décelant la réponse à leurs questions obsessives. C'est la face cachée, obscure, de ce monde insensé que nous ne pouvons tolérer, comme si des siècles derrière nous, nous laissaient entrevoir des époques inquisitoires et barbares.

Le manque de professionnalisme de la traduction, signée Jocelyne Doray, nous a agacée. Un roman aussi poignant que celui-ci aurait mérité un travail beaucoup plus rigoureux.


L'engrenage des apparences, Michael Springate
Traduction de l'anglais Jocelyne Doray
Les Éditions Sémaphore, Montréal, 2017, 305 pages