lundi 20 septembre 2021

Sous la force des événements, se déposséder *** 1/2


La chaleur s'en est venue, puis elle est repartie. On n'aime pas ces allées et venues climatiques qui déconcertent notre épiderme. On aime la démarcation stable des saisons, un été qui ne bouge pas d'un iota, nous fait admirer ses tons de vert, nous fait sentir ses odeurs de terre, de trèfle, nous fait craindre le fracas des orages. Caprice du temps, agitation du monde qui, semblable à l'été, s'avère audacieusement fluctuant. On commente le roman de David Turgeon, L'inexistence. 

Pouvons-nous avancer que le déroulement de ce récit occupe un pays imaginaire, qui, dans la réalité, ressemble à beaucoup d'autres, subissant des renversements spectaculaires au point d'oublier quels sont les individus qui les ont traversés. Des interrogations fébriles attisent une dose de curiosité, nécessaire quand on est journaliste, photos à l'appui qui font découvrir des vies d'autrefois à jamais disparues, n'en reste que des bribes glanées par-ci par-là. Argumentation que formule l'historienne Sabine Oloron, observant la photo de quatre jeunes gens, trois hommes et une femme, prise, il y a longtemps, dans un café fréquenté par des artistes. Qui ont-ils été, que sont-ils devenus ? Si l'identité de trois d'entre eux lui est connue, qui est ce jeune homme qui se nomme Carel Ender ? Il travaille dans un ministère, a deux frères et une sœur, son père possède des usines de ciment. Esprit théâtral, désir d'écrire, Carel Ender fréquente un essaim d'artistes qui réside à La Devinière, demeure achetée par une riche héritière, peu loin de Privine, ville inquiétée par le nouveau pouvoir en place, la langue et la culture disparaissent sournoisement. Ville qui, cet après-midi-là, nous fait rencontrer le jeune homme qui rentre chez lui, dans une maison trop grande, édifice patrimonial que lui a offert son père. L'action se déroule bien avant les ordinateurs, bien avant les commodités technologiques qui gèrent l'existence de chacune et chacun. Dans cet empire opprimant survit une communauté qui n'est pas sans rappeler les groupes ethniques repliés sur eux-mêmes, propres aux grandes villes migratoires. Carel Ender appartient à cette collectivité menacée par des impératifs socio-politiques de l'Empire. Sera dépeinte sa personnalité à travers les yeux conformistes de sa famille, à travers la complicité timide du sous-directeur avec qui il travaille. Par le camarade Jean Faber, organisateur politique, qu'il rencontre occasionnellement lors de réunions de comité. Carel Ender porte en lui une nonchalance mélancolique, héritée du manque de considération affective quand il était enfant. Ses frères sont des hommes d'affaires, le père, incompréhensif envers ce troisième fils si différent, reléguera ce dernier rejeton aux bons soins de la mère. 

Les rapports aux femmes de ce jeune homme influençable, commencent bien mal avec une tante qui le soudoie sexuellement pour placer son fils de dix-sept ans au ministère. Plus tard, les yeux noirs de Nina Fischer, journaliste réputée, le fascineront au point de ne l'aimer que de loin. On dirait que toute approche humaine lui est  insupportable, dérangeant des rêves inatteignables. Mais les événements politiques allant de mal en pis, Carel Ender devra faire face à une terrifiante réalité qui n'est plus une mise en scène comme il se plait à l'édifier pour justifier sa présence dans une existence falsifiée. Chaque rencontre, chaque invitation, le bouleversent, créent des sentiments mitigés en lui, qui renforcent son état d'individu inconfortable dans le microcosme d'une société en péril. Confronté à la multitude de ses façades théâtrales qu'il livre aux autres, croyant se mettre à leur diapason. Dans cette vie effleurée seront abordés les thèmes de l'immigration, de l'intégration, de la religion, des réfugiés, préoccupations actuelles que Carel Ender ne pourra ignorer après un séjour de deux ans dans un sanatorium en raison d'une santé extrêmement fragile. Il a perdu son emploi, le sous-directeur a pris sa retraite, plus que jamais le pouvoir soustrait les minorités à ce qu'elles représentent, soit à peu de chose en regard du pouvoir totalitaire qui s'installe et s'impose. Que fera Carel Ender, sinon retrouver les artistes à La Devinière, après que Jean Faber l'aura entrainé dans une situation critique. Parcours en vélo dans la neige et le froid, ne trouvant sur place que des êtres sur le point de se réfugier loin de la guerre qui vient d'éclater. Silhouettes humaines qu'éclipse déjà la certitude de ne plus jamais se revoir. 

Dans cette vie aux abords fades, balisant les rencontres insolites que fait Carel Ender, le jeune homme a laissé un souvenir inoubliable en établissant au ministère des fichiers qui préfigurent « le développement des approches quantitatives », une correspondance échangée avec un ami pendant son séjour au sanatorium, qui cerne une nouvelle dimension de sa personnalité inconnue de sa famille et de ses proches. Roman qui nous a captivée, nous demandant où, après chaque guerre, chaque déportation, se logeaient les survivants oubliés de l'Histoire. Que d'existences effilochées dans le désordre du temps qui finit par s'assoupir. Cette histoire, loin d'être fictionnelle, sa finale surtout, nous a rappelé l'intransigeance sordide du pouvoir quand il prend possession d'un pays déconfit par l'échec de ses convictions. Métaphore que représente l'historienne Sabine Oloron, victime d'un cancer qui a récidivé. Son mari la regarde, consterné par son visage creusé, s'écriant que tout ceci est une tragédie. Finale en deux mouvements, nous ne savons trop de quelle tragédie il s'agit, englobant très certainement l'étrange destin de Carel Ender et le sort injuste réservé à l'historienne.

Auteur de plusieurs livres dont l'un qui nous avait particulièrement touchée, Le continent de plastique, David Turgeon se définit comme l'un des écrivains contemporains des plus intelligents, qu'on lit et relit avec moult sentiments contradictoires. Ses histoires, en partie véridiques, trament ce qu'il faut de cohérence grâce à un phrasé, pouvons-nous avancer, poétique mais réaliste, se teintent d'une éclaircie bienfaisante pour en protéger des traces anciennes, qui ne seront plus que bribes évanescentes après notre disparition terrestre. N'est-ce pas plutôt de notre vivant que nous devenons inexistants ?


L'inexistence, David Turgeon

Le Quartanier Éditeur, Montréal, 2021, 224 pages

 

lundi 13 septembre 2021

Se repaitre de ses déboires au pays d'accueil *** 1/2


Après avoir ouvert les yeux pendant onze mois, on les ferme pour prendre un peu de repos, profiter de l'été trop court. On ne tolère que le sucré-salé des fragrances dans le parc ou au bord d'un lac, d'une plage. On lit et on écrit, paupières closes, tant pis pour les incohérences, on aime que l'esprit vagabonde loin du tout convenu. Laisser-aller désordonné qui nourrit nos rébellions retenues. On a lu le roman de Francine Minguez, On meurt d'amour, doucement.

Premier roman, première surprise insoupçonnée de la fin de la saison printanière, cette incursion d'une immigrante chilienne dans son passé de jeune femme mariée puis divorcée, mère d'un fils, durant sa trajectoire québécoise. La réflexion de l'écrivaine est soustraite de la facilité que d'autres auraient rejetée avant de piétiner un sentier bordé d'épineux souvenirs. Si souvent exploité le thème de la séparation quand ouvrant le livre, on n'était pas au paroxysme de notre enthousiasme. Le temps estival ne nous convainc pas toujours du meilleur de nos choix, c'est peut-être un bien pour aborder des récits négligés, la pile nous offrant moins de titres pour assouvir notre curiosité de lectrice assidue. Le roman dont nous délayons le sujet en un flot verbal nous emporte vers l'intériorité d'une femme qui, en surface, n'a pas grand-chose à disséquer de ses blessures causées par un homme à qui elle avait juré l'éternité, non devant quelque représentant officiel mais en elle-même, l'amour et ses tentacules l'ayant enroulée dans la sécurité de l'avenir. Cette femme s'appelle Daniela Flores, elle a quitté le Chili avec Roberto et leur fils, après le coup d'État des forces armées chiliennes, en 1973. Elle écrit depuis des années pour s'évader, peut-être pour ne plus s'identifier à l'amoureuse de Roberto quand, l'accompagnant au métro en voiture, il lui avoue qu'une autre femme est entrée dans sa vie. Une étudiante. De l'université où, après plusieurs charges de cours, il a été promu professeur. Commence alors pour Daniela un chemin de croix dans le pourquoi incompréhensible de cette trahison. Dans les sentiments ambigus qu'elle éprouve maintenant pour cet homme qu'elle ne cessera jamais d'aimer malgré quelques aventures pour elle, des dispersions du cœur pour lui. Au Chili, elle était une chanteuse montante « au talent prometteur. » Ce qu'elle ne cherchera pas à accomplir à Montréal, elle a choisi d'élever leur fils Francisco, encaquée dans un état financier précaire. Au moment de la quitter, Roberto lui a promis que six mois plus tard, ils feront le point, ils devront se parler. Vacuité du temps qui passe, qui ne veut plus dire grand-chose alors que Daniela doit prendre sa vie en main. Délai qui expirera sans que Roberto lui ait révélé quoi que ce soit de prévisible. Aucune promesse envers elle pour cimenter un avenir auquel elle ne croit plus, auquel elle ne tient plus. Elle doit enfouir ses racines dans les tréfonds de sa culture, résolue à apprendre la langue du pays d'accueil. 

Dans le récit de cette femme abîmée, exténuée, prédomine un immense sentiment de pudeur, il faut savoir lire entre les lignes, Daniela s'exprimant en paraboles. Un homme l'agressera sauvagement, plus tard, un accident fera qu'elle continuera à vivre en boitant. Ainsi les années se déroulent, Robert allant d'une femme à l'autre. De l'une d'elles, Marlène, il aura trois fils, trois demi-frères de Francisco. Cependant, Marlène refusera de le soigner quand il aura un cancer. C'est Daniela qui jouera le rôle de l'infirmière aimante même si tout sentiment amoureux ne commande plus ses agissements. À travers la voix de l'écrivaine, Daniela nous parlera beaucoup de l'écriture nécessaire pour qu'elle y trouve un bienveillant équilibre. Équilibre qui forgera sa lucidité face aux événements implacables qui ont tué sa jeunesse. En témoigne Sylvie, une amie d'autrefois, à qui elle débite les fatras de l'existence, sans acrimonie, simplement, leurs vies ont été différentes. Choyée pour l'une, bousculée pour l'autre. On ne dira jamais assez l'importance d'avoir connu moindre pour se mesurer à de possibles cataclysmes. Après mille travaux qui lui assurent maigrement le pain sur la table, surtout pour son fils, elle a trouvé un emploi précaire au collège où elle enseigne l'espagnol. De son côté, Roberto fait preuve d'une autoritaire jalousie, Daniela refusant d'accepter les démarches qu'il entreprend pour que son avenir soit plus stable. S'adressant à Roberto, elle évoque ce qui les sépare, leur rattachement intime à une classe sociale différente, son refus à elle de l'irresponsabilité, elle a « le désir presque natal de servir, d'être utile, de nourrir [ ... ] de pétrir le pain. Penser aux autres. » Si Roberto, au fond d'elle-même, a déserté la place qu'il occupait au Chili, d'appartement en appartement, elle ne le perdra pas de vue. Sa détresse vieillissant elle aussi, Francisco étant devenu architecte aux États-Unis, le voyant peu, c'est une vieille femme de soixante-sept ans qui conserve des reliques pour le plaisir d'entendre s'exclamer Audrey sa « fausse petite-nièce ». Mais surtout elle écrit, il n'y a que ça pour elle, cet acte d'écrire qui résume toutes ses actions. Écrire, c'est être en mouvement, c'est marcher toujours, affirme-t-elle par la plume tellement poétique, fluide, d'une écrivaine talentueuse qui mériterait plus de considération pour ce premier roman intelligent, s'engouffrant dans la souffrance d'une femme qui a rebâti son existence sur des pierres branlantes. De temps à autre, s'alignent des notes philosophiques, d'une clairvoyance aiguisée, comme si se reflétait devant l'écrivaine, l'immigrante qu'elle aurait pu être, Roberto se faisant le chantre précipité, angoissé, de ce qu'il a subi à Santiago. 

Bouleversant premier roman, qui se situe, tout juste, entre fiction et réalité, accentuant l'apport du quotidien, qu'il soit chilien ou québécois. Nous pourrions clamer que ce récit, duquel on ne dit pas tout, est un hymne à l'écriture, que l'inconstance de Roberto n'est qu'un prétexte à en soutenir le rythme, contrastant entre la fidélité du geste d'écrire et le comportement instable de cet homme. On se laisse emporter par la beauté des propos de l'écrivaine en mettant de côté ce que lecteur découvrira de l'intensité fragmentée des souvenances que nous pouvons modifier, arranger, quand un manque, tel un corps amputé, fait vaciller nos certitudes, parfois éléments moraux qui nous rassurent. Quoi de plus banal que d'affirmer que ce court roman est un bonheur de lecture, qui se meut dans l'essentiel de nos failles pour essayer d'en mesurer la profondeur, rêver d'une possible réconciliation ? Le bref épilogue, tel un contrepoint de la vie cernée par l'écrivaine Francine Minguez, s'avère la finitude exaltée de deux existences destinées l'une à l'autre. Ce qui unissait Roberto et Daniela se résume en quelques mots émouvants. « Et c'était infrangible, incassable, inattaquable. » Mais aussi à la merci des intempéries existentielles.


On meurt d'amour, doucement, Francine Minguez

Les éditions de L'instant même, Longueuil, 2021, 122 pages