Il y a les bavards, les enthousiastes, les timides, les indécis. Ceux et celles qui, inépuisables, racontent le moindre fait anecdotique. Ceux et celles qui veulent toujours avoir le dernier mot, se croient au-dessus de la mêlée. Ceux et celles qui se taisent. On savoure les commentaires qui nous conviennent. On sourit. Quelle magistrale leçon d'ordre psychologique nous donne à lire Facebook. On a terminé la lecture du roman de Sina Queyras, Autobiographie de l'enfance.
Sous aucune latitude, l'enfance n'est simple. Ce serait la réduire à une passade frivole que d'affirmer le contraire. Une fois encore, cet état nous est révélé par cinq frères et sœurs qui, se mirant dans la troublante personnalité de leur mère, essaient de se mettre à nu sans vraiment y parvenir. Pudeur, silence obstiné, aucun des membres de la famille Combal ne se livre. Chacun parle de soi à travers le souvenir lancinant de jeunes années tronquées par des parents indisciplinés, désordonnés, s'illusionnant sur la vie meilleure qui existerait ailleurs. Quand l'une des filles, Thérèse, en rémission d'un cancer depuis vingt ans, agonisera, l'occasion sera propice pour tous les cinq à manifester leur colère dirigée contre les agissements irresponsables de la mère, Adel, qui, séparée du père, a traîné sa couvée entre l'Alberta, la Colombie-Britannique et le Manitoba. En voiture, en roulotte, jamais de maison pour que ses garçons et filles s'épanouissent, tels des enfants normaux. Cette mère, terriblement égocentrique, fantasque, n'a vécu que pour elle-même, soumettant son mari, ses fils et filles, à son émotivité fluctuante, inapte à s'ancrer aux murs d'une maison, au tronc d'un arbre. Elle cultive un amour dur et sec, tel un quignon de pain rassis. Guddy, une de ses filles, affirmera que la mère est capable de tout. Toutefois, c'est le décès du fils aîné, Joe, mort dans un accident de voiture, qui nourrit la haine ambiante, constamment étouffée par les récriminations irraisonnées d'Adel, qui tient les rênes d'une fratrie déboussolée. Lucide, elle manipule ses enfants qui, adultes, s'opposent à une femme vieillissante et diminuée, une mère dont ils ne savent se passer, malgré le désir de Bjarne de vouloir la tuer.
Cependant, les enfants ne parviennent pas abandonner Adel à son désœuvrement de vieille femme malade. Habitant près de chez elle, Annie sera celle qui subira ses humeurs capricieuses. Consciente du rôle néfaste que sa mère aurait pu exercer sur ses deux filles, elle les a mussées à ses extravagances. Le père, Jean, un Français, a épousé Adel parce qu'elle était belle, « une chevelure ondulée de star de cinéma. » Il la suivra au Manitoba, d'où Adel est native. Il lui a consacré sa vie puis l'a détestée. Il est parti, ne pouvant supporter plus longtemps la vie familiale pour laquelle il n'était pas fait, a-t-il prétexté. Rêvant de l'homme dynamique qu'il deviendra sans sa femme. C'est en lisant les confidences de son fils Bjarne, sans-abri schizophrène, que le lecteur apprendra ce que valait le père. Pas grand-chose, en fait. Guddy, Jerry, Bjarne, Annie, Thérèse, ont été proches les uns des autres, tout en taisant la mort de leur frère. Il est comme un phare lumineusement réconciliateur autour duquel les protagonistes, blessés, se débattent dans leur propre misère mentale et physique. Dispersés dans des villes lointaines qui entretiennent les affres irréparables d'une enfance gâchée, nauséabonde. « Nous nous languissons tous de l'enfance, dont nous savourons nos propres versions », rapporte l'écrivaine dans un intertexte final, généralisant sur des enfances fictives. L'enfance ratée, c'est la perte de soi, s'accordent-ils à mentionner amèrement. Cancer anarchique dont Thérèse représente la métaphore, toujours en vie.
C'est une histoire de heurts, de sentiments filiaux exacerbés, régie par les menées imprévisibles d'une mère qui a traumatisé sa progéniture déracinée. Adel cultivait une sorte d'amour où le fil funambulesque de la haine a fait trébucher des êtres en état de guerre, qui ont fini par se dresser silencieusement les uns contre les autres. Qui se turent jusqu'à l'épuisement, jusqu'à se délester de tout amour réversible envers une sœur ou un frère. Dans le malheur, ils se rejoignent comme le fera Guddy à la mort de Thérèse. Magnifique soliloque de celle-ci quand, enfin confinée dans le repos de son corps souffrant qui « ondule », elle s'éteint.
Premier roman exigeant d'une écrivaine qui se consacre à la poésie. L'écriture hachurée, le style épineux, peut-on avancer, les deux ponctués de larmes retenues qui ont rythmé l'enfance des personnages, gauchissent la mémoire qui sait mentir. Le récit canalise la commisération que frères et sœurs éprouvent, sans jamais se le dire. Ni se confier. « Ils subissaient tous l'enfance avec ses surfaces tranchantes. » Émerge de cette fiction un continuel élan d'amour que trop d'égarements géographiques et psychologiques ont transformé en d'angoissants refus et deuils impossibles à nommer, à dépeindre comme étant des événements rationnels, la mère ayant « coupé leurs ailes à tous », rejetant ainsi toute générosité instinctive. « La vie est plus facile quand il n'y a plus d'attentes » souligne Thérèse à propos de son détachement mortifère envers les êtres qu'elle a aimés.
On ne saurait terminer cette lecture fascinante sans féliciter l'écrivaine Hélène Rioux, traductrice de ce roman. Sans son talent, sa sensibilité, la version française de cette déchirante histoire familiale ne serait pas ce qu'elle est. Soit humaine et compassée. Merveilleuse apologie de l'âge tendre, qui modèle notre état friable d'adulte.
Autobiographie de l'enfance, Sina Queyras
Traduit de l'anglais ( Canada ) par Hélène Rioux
Éditions Hamac, Québec, 2016, 315 pages
Critique de livres, romans, nouvelles, récits.
Écrire est un acte d'amour. S'il ne l'est pas, il n'est qu'écriture. Jean Cocteau
mardi 6 septembre 2016
lundi 22 août 2016
Hommes et femmes de demain *** 1/2
C'est une lectrice à qui on répond. Lectrice qui a la générosité de commenter chacune de nos publications. On n'a aucune préférence pour un genre de livres, mais certains ne conviennent pas à notre blogue. Un choix s'imposait dès qu'on a entrepris de consacrer du temps à la littérature québécoise. Les essais et la poésie se lisent en privé, se commentent pour soi. Des voix livresques nous interpellent qu'on écoute dans l'intimité d'un silence complice. On parle des nouvelles de François Gravel, Toute une vie sur les bancs d'école.
Une fois encore, pour des raisons commerciales, l'éditeur s'est adjugé un label qui ne convient pas aux textes qui composent ce livre. Ce ne sont pas des nouvelles mais des chroniques littéraires touchantes, graves et pudiques, d'un professeur à la retraite qui a enseigné l'économie pendant une trentaine d'années dans un collège. L'auteur, populaire, n'avait nul besoin de ce subterfuge pour atteindre son nombreux et fidèle lectorat.
En préambule, nous lisons la chronique éponyme qui nous informe des raisons pour lesquelles l'écrivain a donné une part belle au milieu de l'enseignement qu'il connaît si bien. Auteur d'une centaine de livres — adultes et jeunesse —, il a parcouru le territoire du Québec, franchi le seuil de provinces anglophones, pour rencontrer des jeunes de cultures différentes, les inciter à la lecture. Ce sont des souvenirs qu'il a retenus de ces voyages grinçants ou divertissants qu'il raconte. Comme dans tout recueil qui rassemble des textes divers pour en composer une œuvre, quelques-uns nous ont touchée plus que d'autres. Que d'enseignantes et d'enseignants dévoués à leur profession, telle Julie qui se consacre sans rechigner à des adolescents ayant subi un traumatisme irréparable, accusant leur inaptitude dans la société. Leur cas est pathétique, comme celui de Jason qui, à trois ans, a innocemment aidé son père à se suicider, ce que lui a reproché sa mère à longueur de journée et d'année. Maintenant adolescent, il a besoin de deux ou trois joints quotidiens pour survivre, sinon pour oublier... L'auteur narre l'aventure qu'a vécue l'un de ses amis séminariste qui, avec raison, ne regrette aucunement le temps révolu du « vrai cours classique », celui des prêtres. On a du mal à croire qu'un homme d'Église, soi-disant sain d'esprit, ait pu terroriser sans conscience humaine des garçons de quatorze ans en leur faisant visiter une aile sinistre de l'Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, « asile de fous, comme il était dit à l'époque ». Il y a encore l'impitoyable intervention d'une mère qui exige de la directrice d'école que fréquente sa fille, qu'elle fasse respecter par toutes ses élèves, les règlements qu'elle a imposés, au détriment d'une adolescente atteinte d'un cancer. Lassitude de la directrice qui se confie à l'auteur. Éric ne veut plus étudier alors que son père tient absolument à ce qu'il « aille à l'université ». Intelligent, il fera son possible pour échouer à ses examens, ce qui intriguera son professeur d'économie. La première classe, ou la dernière, inspirée du conte d'Alphonse Daudet. L'auteur prend à témoin un jeune garçon qui arrive en retard en classe. Redoutant la sévérité de son instituteur, l'enfant, celui du conte, sera surpris par son inhabituelle indulgence. Un triste événement historique se prépare hors des murs de l'école...
Tout le recueil est ainsi, saturé de cas extrêmes qu'il serait inutile de présenter ici, préférant que le lecteur et la lectrice y trouvent leur compte, évoquant peut-être eux-mêmes des souvenirs scolaires qui les ont marqués. Si certains regrets envers ses étudiants sillonnent les confidences de l'écrivain-enseignant, il ne manque pas d'en récolter beaucoup de modestie, masquée sous une couche d'humour qu'il nous est agréable de savourer. Repérée dans un groupe d'étudiants déficients scolaires pour des raisons familiales ou sociales, il y a aussi Cindy un peu plus âgée, danseuse nue, pratiquant, soupçonne son professeur, « d'autres métiers connexes ». Il l'aidera malgré elle à passer un examen qu'elle réussira brillamment. La croisant des années plus tard dans un salon du livre, elle lui apprend qu'elle a terminé une maîtrise en travail social, qu'elle œuvre auprès de prostituées. Un texte comptant parmi les plus émouvants. Au même titre que la chronique intitulée On dirait le Sud. Mélange d'ironie envers la vétusté des lieux et l'admiration pour un jeune professeur, qui use d'imagination pour que ses étudiants lisent dans la sérénité des travaux scolaires accomplis. L'amour des mots émaille le recueil, se répercute avec ferveur dans le texte Étymologies, comme un point final à ces balades généreuses.
De courts intertextes, qui rendent hommage à quelques hommes célèbres, nous ont émue. On nomme Georges Brassens, John Lennon, Albert Camus, Henri Guillemin. Aussi un amical clin d'œil à René Lecavalier, animateur québécois de sport télévisé et animateur de radio...
Si ces chroniques sont à mettre entre les mains des enseignants, comme le suggère la quatrième de couverture, elles sont à mettre aussi entre les mains de parents, trop irrespectueux envers des hommes et des femmes qui, grâce à leur passion du métier et leur dévouement indéfectible, bâtissent à travers leurs enfants, la société de demain.
Toute une vie sur les bancs d'école, François Gravel
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2016, 152 pages
Une fois encore, pour des raisons commerciales, l'éditeur s'est adjugé un label qui ne convient pas aux textes qui composent ce livre. Ce ne sont pas des nouvelles mais des chroniques littéraires touchantes, graves et pudiques, d'un professeur à la retraite qui a enseigné l'économie pendant une trentaine d'années dans un collège. L'auteur, populaire, n'avait nul besoin de ce subterfuge pour atteindre son nombreux et fidèle lectorat.
En préambule, nous lisons la chronique éponyme qui nous informe des raisons pour lesquelles l'écrivain a donné une part belle au milieu de l'enseignement qu'il connaît si bien. Auteur d'une centaine de livres — adultes et jeunesse —, il a parcouru le territoire du Québec, franchi le seuil de provinces anglophones, pour rencontrer des jeunes de cultures différentes, les inciter à la lecture. Ce sont des souvenirs qu'il a retenus de ces voyages grinçants ou divertissants qu'il raconte. Comme dans tout recueil qui rassemble des textes divers pour en composer une œuvre, quelques-uns nous ont touchée plus que d'autres. Que d'enseignantes et d'enseignants dévoués à leur profession, telle Julie qui se consacre sans rechigner à des adolescents ayant subi un traumatisme irréparable, accusant leur inaptitude dans la société. Leur cas est pathétique, comme celui de Jason qui, à trois ans, a innocemment aidé son père à se suicider, ce que lui a reproché sa mère à longueur de journée et d'année. Maintenant adolescent, il a besoin de deux ou trois joints quotidiens pour survivre, sinon pour oublier... L'auteur narre l'aventure qu'a vécue l'un de ses amis séminariste qui, avec raison, ne regrette aucunement le temps révolu du « vrai cours classique », celui des prêtres. On a du mal à croire qu'un homme d'Église, soi-disant sain d'esprit, ait pu terroriser sans conscience humaine des garçons de quatorze ans en leur faisant visiter une aile sinistre de l'Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, « asile de fous, comme il était dit à l'époque ». Il y a encore l'impitoyable intervention d'une mère qui exige de la directrice d'école que fréquente sa fille, qu'elle fasse respecter par toutes ses élèves, les règlements qu'elle a imposés, au détriment d'une adolescente atteinte d'un cancer. Lassitude de la directrice qui se confie à l'auteur. Éric ne veut plus étudier alors que son père tient absolument à ce qu'il « aille à l'université ». Intelligent, il fera son possible pour échouer à ses examens, ce qui intriguera son professeur d'économie. La première classe, ou la dernière, inspirée du conte d'Alphonse Daudet. L'auteur prend à témoin un jeune garçon qui arrive en retard en classe. Redoutant la sévérité de son instituteur, l'enfant, celui du conte, sera surpris par son inhabituelle indulgence. Un triste événement historique se prépare hors des murs de l'école...
Tout le recueil est ainsi, saturé de cas extrêmes qu'il serait inutile de présenter ici, préférant que le lecteur et la lectrice y trouvent leur compte, évoquant peut-être eux-mêmes des souvenirs scolaires qui les ont marqués. Si certains regrets envers ses étudiants sillonnent les confidences de l'écrivain-enseignant, il ne manque pas d'en récolter beaucoup de modestie, masquée sous une couche d'humour qu'il nous est agréable de savourer. Repérée dans un groupe d'étudiants déficients scolaires pour des raisons familiales ou sociales, il y a aussi Cindy un peu plus âgée, danseuse nue, pratiquant, soupçonne son professeur, « d'autres métiers connexes ». Il l'aidera malgré elle à passer un examen qu'elle réussira brillamment. La croisant des années plus tard dans un salon du livre, elle lui apprend qu'elle a terminé une maîtrise en travail social, qu'elle œuvre auprès de prostituées. Un texte comptant parmi les plus émouvants. Au même titre que la chronique intitulée On dirait le Sud. Mélange d'ironie envers la vétusté des lieux et l'admiration pour un jeune professeur, qui use d'imagination pour que ses étudiants lisent dans la sérénité des travaux scolaires accomplis. L'amour des mots émaille le recueil, se répercute avec ferveur dans le texte Étymologies, comme un point final à ces balades généreuses.
De courts intertextes, qui rendent hommage à quelques hommes célèbres, nous ont émue. On nomme Georges Brassens, John Lennon, Albert Camus, Henri Guillemin. Aussi un amical clin d'œil à René Lecavalier, animateur québécois de sport télévisé et animateur de radio...
Si ces chroniques sont à mettre entre les mains des enseignants, comme le suggère la quatrième de couverture, elles sont à mettre aussi entre les mains de parents, trop irrespectueux envers des hommes et des femmes qui, grâce à leur passion du métier et leur dévouement indéfectible, bâtissent à travers leurs enfants, la société de demain.
Toute une vie sur les bancs d'école, François Gravel
Éditions Québec Amérique, Montréal, 2016, 152 pages
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