lundi 7 mai 2018

Deux œuvres, deux visages apparentés *** 1/2

Le soleil fustige les nuages, irradie de ses jeunes forces. Il nous donne l'envie légitime de chausser nos bottes de sept lieues, de nous précipiter dans des paysages édéniques, de franchir des frontières où nulle personne n'est éconduite par décret inhumain. On a une pensée révoltée pour ces peuples refoulés vers un soleil étranger qu'ils ne savent plus regarder, les larmes dans leurs yeux opacifiant l'horizon. On commente le récit d'Yvon Paré, L'orpheline de visage.

Après avoir refermé ce livre, on s'est questionnée sur plusieurs points. Comme on le fait chaque fois que notre lecture nous emporte vers des faits qu'on a vécus ou vers des souvenirs que nos différents âges ont enregistrés dans notre mémoire. Ici, ce sont des moments d'écriture qui nous ont assiégée. Écrire suggérant le désir d'aller fouailler en soi-même, révélant un reflet de l'âme qui nous submerge, comme d'autres déversent librement leurs sentiments à fleur de peau. Ce n'est pas un roman mais un récit-témoignage qu'un écrivain de grande notoriété a entrepris de façonner à sa manière après le décès d'une romancière qui était son amie. Le poids de la perdition est donc plus lourd aux épaules, vide uniforme se prêtant à la nécessité de s'exprimer. L'écrivain, Yvon Paré, rejoint par ce procédé intellectuel et humaniste, l'écrivaine Nicole Houde, tous deux Saguenéens, amoureux du lac " sans commencement ni fin ". Tous deux dont l'œuvre se recoupe, comme en font foi les extraits choisis pour bâtir une histoire dont les bases solides stigmatisent les pages. Telles les racines d'un arbre flânent sous la terre. N'en finissent plus de creuser leurs sillages.

Rien d'intime dans ces échanges, que la nature glorifie, l'écrivain les livrant au public sous la forme de dialogues imaginaires. Ça commence par le regret endeuillé du départ ultime de l'amie écrivaine, en plein hiver, il y a deux ans. La famille est présente, les amis se taisent, le romancier essayiste rend compte du chagrin silencieux de chacun et chacune puis, quand ce chagrin a fait son œuvre, il laisse le flot de larmes déverser ses mots, admettant que les pleurs ont de mystérieux vocables, qui promeuvent ce que plus tard la mémoire retiendra du temps heureux, du temps de la présence. Il ne reste plus que les livres desquels il faut soutirer le bon grain. S'en inspirer, se remémorer le navrement, les rires, les doutes. L'accablement quand nous devons déballer les outrages de l'enfance, plus tard, les tricheries de l'adolescence, au point de simuler une existence de substitution dans des lieux familiers, ceux-ci protégeant la part d'innocence à toute intrusion nuisible, tel un mensonge recèle une vérité morcelée appartenant à la fable. Ainsi, Yvon Paré a utilisé avec bonheur quelques ouvrages de Nicole Houde pour disséquer ce qui la taraudait, lui permettant de relater ses angoisses, ses deuils, ses naissances fictives. Qu'elle nomme le père, la mère. Plus tard, ses filles et son fils. Fascination du dialogue avec une vivante, aujourd'hui morte, quand l'écrivain se rend compte que leurs livres possèdent des plis et reflets identiques. Ce qui donne à ces entretiens un ton durassien, parfois subjectif, émaillés d'une tendre complicité, d'un humour particulier. D'un attachement semblable à une région du Québec autrefois repliée sur ses drames, sur ses refus, sur son orgueil colérique qu'il faut taire. Les hommes, enfermés dans leur alcoolisme héréditaire, les femmes délaissées dans les affres d'interminables maternités. Si les illusions ont déserté la tête de ces jeunes hommes, de ces jeunes femmes, qui vieillissent avant le temps permis, elles sont magistralement restituées par Nicole Houde, thème irréfragable qu'elle a exploité pour se libérer de son propre drame. Si l'affliction de l'écriture existe, on ne ressent pas ce handicap à travers les mots exhaustifs de la romancière, mais une pléiade de questionnements qui la mène à l'essence réparatrice de la poésie. L'acte d'écrire s'avérant aventurier, le vent de la tempête intérieure exalte les plus farouches oppositions. D'où un récit-témoignage percutant, les couteaux de la violence diluant leur férocité après que le discours a pris refuge dans une relation fraternelle et sororale entre les deux écrivains.

Si on se laisse moindrement aller à scruter une conversation surprenante et combien bénéfique au lecteur, peu habitué à sonder l'univers intérieur romanesque, on lui confirme la teneur simple, agrémentée d'un débat rétrospectif, d'un récit qui coule de source harmonieuse, parsemé d'entente sereine, de mots limpides, amalgamés d'extraits des romans de Nicole Houde et d'Yvon Paré. La conciliation est parfaite comme si cette union de deux âmes, l'une terrestre, l'autre céleste, nous démontrait une fois encore la difficulté de dire, mais entrave dénouée quand la parole s'inscrit sur la page vierge de confidences, aussi douloureuse à exprimer qu'elle soit. On dirait que l'orpheline a recomposé un visage, celui que dessine l'écriture quand elle devient métaphore d'une existence malmenée par des proches, réverbérée sur soi-même. On est toujours fascinée par la faculté inépuisable de trouver une source vitale là où une aridité apparente ne laissait rien espérer. La parole généreuse orchestrée par Yvon Paré a accompli ce miracle, sa main tenant celle d'une écrivaine qui bénéficia du don d'une poétique rébellion. La conclusion est féconde, interrogative, nous ramenant sans cesse au questionnement du début de cette chronique. Qu'a-t-on énoncé qui puisse transcender la magnificence de ce texte à deux voix ? Pas grand-chose. On a théorisé sur une lecture « improbable », en faisant le tour d'une chambre tapissée de paysages grandioses, séquencée de saisons intenses. Habitée de deux voix bienveillantes. On remercie Yvon Paré d'une telle ferveur désintéressée. Cette lecture n'est peut-être qu'un instant de « folie sans lendemain ». On en serait redevable à l'écrivain, l'impression fugitive d'une troublante souvenance nous ayant émue de quelques-unes de ses réminiscences...


L'orpheline de visage, Yvon Paré
Éditions de la Pleine lune, Lachine, 2018, 136 pages

lundi 30 avril 2018

Énumération de petits drames existentiels *** 1/2

Il y a des jours qui se différencient des autres. On les repère, on les met de côté pour plus tard, se disant qu'ils embelliront nos heures monotones. Les saisons déroulent leur magie en vert, en tons mordorés, en blanc. Elles charment l'œil, le font cligner d'un étonnement naïf qui ne tarit pas, fidèle en cela au torrent qui descend des montagnes, bondit jusqu'à l'océan. Éternelle jeunesse des éléments naturels. Nous, on est témoin, on s'éteint. On a lu le recueil de nouvelles de Camille Deslauriers, Les ovaires, l'hypothalamus et le cœur.

Troisième livre de cette auteure qui n'a pas été sans nous surprendre agréablement en lisant ces seize récits. On y a relevé l'expérience de l'écriture, une spontanéité qui apporte un souffle printanier aux propos que narre la nouvellière. Le ton primesautier suscite des sourires indulgents, ces petits drames déchirant le cœur de la narratrice, la même tout au long de ces fictions, qui l'essoufflent, jusqu'à la dépression. De quoi est faite la vie ? De malentendus quand le temps oscille entre illusions, contentement, déceptions. On souffre un peu, on recommence de plus belle, on se dit que. D'une histoire à l'autre, la sempiternelle rengaine insuffle à la narratrice un goût intense de la vie, entourée de femmes et d'hommes qui lui permettent d'exister. Elle aime les éraflures, le excoriations, les bleus, les larmes qui abondent. Elle a le goût de l'énumération, qu'il s'agisse de sentiments sur le point d'échouer ou de préparer un plat exotique dont elle suit attentivement la recette. Au bout, ne reste que la rancune dirigée contre l'homme qu'elle attend pour savourer une soirée, une nuit, sans se préoccuper du lendemain. Seul, l'instant compte même s'il s'épine d'une furtive jalousie qui empoisonne l'humeur plutôt conciliante de la narratrice.


Elle est prof de lettres à l'université, assiste à des colloques. Elle aime les chats, les livres. Elle est célibataire, dépitée parfois de l'être encore. Refuse la maternité. Par contre, on est étonnée que son comportement, souvent excessif, soit celui d'une femme au seuil de la cinquantaine. Aucune saveur pour la modération, ses expériences ne servent qu'à fissurer ses convictions, mais le désir d'agir comme bon lui semble, l'emporte vers des péripéties qui la font pleurer, la réconcilie avec le monde dont elle ne peut se passer. On n'énumérera pas les nouvelles qui l'apparentent au lecteur, celui-ci devant s'accommoder des déboires en tous genres que lui confie la narratrice. Elle se perd, se retrouve au cœur même de tous les recommencements, évitant les fins, celles-ci s'avérant nuisibles au corps quand il danse avec un partenaire sur le point d'être largué, crispant le dépit d'un homme déçu par la femme qu'il aime, en cherchant une autre, guidé par un orgueil malmené. Ourdissant les humeurs d'un homme mesquin dont elle a heurté accidentellement « sa balise de rue avec réflecteur ».

Ce sont constamment des intentions anecdotiques que, grâce à l'humour subtil de la narratrice, nous devons déceler. Les choses sont ainsi, la conteuse ne peut rien changer aux « cochonneries » que contiennent ses pots Mason. L'image nous plait, on s'en sert pour remplir les nôtres, regarder, non une guêpe qui meurt, asphyxiée à l'intérieur du bocal, mais observer à travers le verre, comment la presque cinquantenaire se sortira de ses maladresses grinçantes. Bien sûr, il y a la mère, que nous aimerions écarter, alors que ses conseils, que nous répugnons à appliquer, nous évitent de nous empêtrer davantage dans le nombre de calories qu'exige un corps gourmand, qui se veut encore jeune. Approche informelle des faits que nous percevons, toujours en contrepoint, proximité rarement simple et normale. La dernière nouvelle s'aligne, orchestrale, énumérant les raisons de boire de deux femmes qui saluent, les mains pleines d'amour et de tendresse, les acquis façonnant des années d'existence, les traversant, magnanimes, s'immisçant dans les plus folles argumentations nécessaires à leur bonheur de vivre. La phrase qui conclut le récit, peut-on dire l'ensemble du recueil, est sublime. On la cite, pour le plaisir de déguster les mots qui nous nourrissent, tel un poulet au curry préparé par la narratrice. « Et déjà, on les aime. Étourdissantes et magnifiques, si intenses et si libres. » Elle est ainsi, cette femme qui aime les bagages intimes de la vie, jusqu'à transcender sa chute dans les abysses humains. Inévitablement, comme tous les êtres doués pour l'art de vivre et de souffrir, elle remonte en surface, éclate de rire, exécute trois petits tours puis, continue son parcours sans jamais l'interrompre...


Les ovaires, l'hypothalamus et le cœur, Camille Deslauriers
Les éditions du Septentrion, collection Hamac
Québec, 2018, 122 pages